LE RODRIGO
vue seulement dans le Poème, se précise. Le drame se noue, ou, du moins, les passions opposées d'où sortira le conflit moral, sont déjà en présence. Certes, nous sommes loin encore, je ne dis pas de l'héroine de Corneille, mais même de celle de Castro ou du Homancero. Elle conserve encore quelque chose de la rudesse des temps barbares. Le mariage est pour elle une simple compensation : homme pour homme. L'idée que son futur époux est le meurtrier de son père ne l'effraie point : c'est bien précisément aqueî que maté à mi padre qu'elle veut. Inutile de dire combien de son côté Rodrigue est loin du « parfait et malheureux amant » qu'il deviendra par la suite. Aucune trace chez lui de lutte entre l'honneur et l'amour. Il épouse contraint et forcé, et il le dit bien haut (v. 419). Mais, des trois filles du comte, c'est la plus jeune, c'est Chimène qui désormais jouera le premier rôle ; c'est elle qui va réclamer à D. Diègue ses frères prisonniers ; c'est elle qui presse le roi d'avoir pitié de l'orpheline, c'est elle enfin qui lui suggère la solution. Et quand parait ce terrible ennemi, « elle fixe sur lui les yeux et commença à le regarder ». Dans ce regard est tout le germe du drame intérieur, qui fleurira certainement, car il sera facile d'imaginer qu'il y a quelque amour dans ce regard. Cette première donnée, on la retrouvera dans la Crônica gênerai ou du moins dans son remaniement de 1344 (1) et dans la Crônica particular del Cid (chap. IV), où elle se précise, car ici Rodrigue, en différant la consommation du mariage, s'en montre du moins heureux. C'est là, ou dans des poèmes disparus, que les romances iront la chercher, et la légende, sans
(1) Sur les rapports entre le Rodrigo et la General, voy. Milà, op. cit., p. 259.
LE POEME DU CID -r- =
cesse reprise et enrichie, finira par s'épanouir avec éclat dans les œuvres définitives des grands dramatiques.
Le Rodrigo n'a rien de l'exactitude quasi historique du Poème. Presque tout ici est fabuleux, légendaire, <s anti-historique >\ selon l'expression de Menéndez y Pelayo. Quelques traits, recueillis par le compilateur, peuvent avoir une origine ancienne ou populaire (les démêlés entre les Laynez et les Vanigômez, les vendettas entre clans rivaux, l'épisode du lépreux, etc.), mais il s'y mêle des imitations de poèmes castillans ou français récents et tout d'abord du Poème du Cid. Quelques héros des gestes françaises (les douze pairs, Aymeri, Roland) sont connus de l'auteur. Il montre aussi, çà et là, quelque prétention éruditc, que l'on chercherait vainement dans le Cantar. Il compare Rodrigue à Judas Macchabée, à \< Archil Nicanor >^, au roi Ptolémée.
Le système métrique est d'autant plus difficile à préciser qu'à ce point de vue le texte de l'unique manuscrit (d'une écriture d'ailleurs fort belle) est très défectueux, car il est plein de gloses évidentes, d'interpolations, d'additions, de confusions dans les assonances, d'erreurs dans le calcul des syllabes. Il consiste en laisses monorimes où l'assonance en d-o l'emporte de beaucoup. La copie ne permet pas de réduire tous les vers au même nombre de silahas cuntadas. Mais l'on s'aperçoit vite que le vers est, en général, plus long que dans le Poème, de telle sorte que si celui-ci se rapproche du type de l'alexandrin français (7-f 7), celui-là comprend le plus souvent seize syllabes ou deux hémistiches de 8 r8| type qui finira par être uniquement adopté parles romances.
(Traduction.)
I. — Le départ du Cid pour VexiL — Épisode des Juifs de Burgos, — Adieux de Rodrigue et de Chimène. — v. 1 - 410.]
[On peut, avec M. Menéndez Pidal, combler comme suit la lacune initiale, à l'aide surtout de laChronique de vingt rois : Alphonse envoie le Cid recouvrer le tribut du roi maure de Séville, Motamid, son vassal. Ce dernier est attaqué par le comte castillan Garcia Ordônez, au service du roi de Grenade Abdalah, Rodrigue bat le comte à Cabra, le fait prisonnier et lui inflige un affront sanglant. De retour en Castille avec le tribut, ses ennemis indisposent le roi contre lui et le font exiler.]
[Assonance d-o.]... Pleurant de ses yeux, il tournait la tête (vers son palais), et restait immobile à le regarder. Il contempla les portes ouvertes, l'huis sans verroiis, les perches vides de fourrures et de manteaux, de faucons et d'autours mués. Mon Cid soupira, car il avait grand'peine. Alors mon Cid parla et dit avec sagesse et mesure : «. Grâces te soient rendues. Père et Seigneur qui es aux cieux ! Voilà ce que m'ont fait mes méchants ennemis ! »
Asson. é-a.] Alors ils se mettent à éperonner leurs chevaux, et leur rendent la bride. A la sortie de Bivar ils virent la corneille à droite ; en entrant à Burgos, ils =^ 45 —
la virent à gauche. Mon Cid leva les épaules et secoua la tête (1). v< Bonne nouvelle, Alvar Fàùez ! nous sommes chassés de chez nous, niais avec grand honneur nous reviendrons en Castille. »
|Ass. ô-e, ) Mon CidRuy Diaz entra dans Burgos avec une compagnie de soixante lances à gonfanons. Hommes et femmes sortaient pour le voir ; habitants et habitantes sont aux fenêtres, pleurant de leurs yeux, tant ils avaient de douleur. De toutes les bouches sortaient ces mots : « Dieu ! quel bon vassal, s'il eût eu bon seigneur ! » — Ass. d-a.j Ils l'inviteraient de bon gré, mais nul n'osait, tant le roi don Alfonso était irrité contre lui. Avant la nuit précédente était arrivée une lettre royale, avec de sévères prescriptions et soigneusement scellée : v< Que personne n'héberge mon Cid Kuy Diaz ! Quiconque le fera peut tenir pour chose assurée qu'il perdra ses biens et, de plus, les yeux du visage, et aussi le corps et l'âme (2). >^ Grand deuil menait toute la gent chrétienne : ils se cachent de mon Cid, car ils n'osaient rien lui dire.
(1) Le vol de la corneille de droite à gauche était de mauvais augure. C'est sans doute pour en conjurer l'effet que Rodrigue parle et agit comme dit le texte. Sa croyance aux augures est attestée par la lettre que lui adresse le comte de Barcelone (Risco, op. cit., XXXVl) : « Nous savons que les oiseaux de la montagne, les corneilles, etc., te tiennent lieu de Dieux », passage où il faut lire moniis, et non montes. La Crônica général (894) : los cuervos dcl monte. Le vers 14, que nous traduisons entre crochets, est reconstitue à l'aide de cette même Chronique, ?; 851.
(2) Formule habituelle d'exécration de l'époque. Cf. E. de Hinojosa, op. cit., p. 88. — Une formule analoi^ue, spécifiant notamment la perte des yeux, se retrouve dans une lettre de donation, sii^nce de Rodrigue lui-même (M. Fcrotin. Chartes de l'abbaye de Silos, a l'anncc 1076).
■ LE POiEMÉ DU CiJb
Le Campéador s'achemina vers sa maison (1). Dès qu'il arriva à la porte, M la trouva bien close, car on l'avait fait ainsi par crainte du roi Alf onso ; à moins qu'il ne la brisât, on ne devait pour rien au monde la lui ouvrir. Les gens de mon Cid appellent à grands cris ; ceux de l'intérieur ne voulaient point leur répondre un mot. Mon Cid éperonna son cheval, s'approcha de la porte, sortit le pied de l'étrier et en donna un coup à la porte. La porte ne s'ouvrit pas : elle était bien fermée.
Une fillette de neuf ans se présenta à sa vue : « Ah ! Campéador, en bonne heure tu ceignis l'épée ! Le roi l'a interdit; sa lettre est arrivée hier soir avec de sévères défenses et soigneusement scellée. Nous n'oserions vous ouvrir ni vous recevoir pour rien au monde, car alors nous perdrions nos biens et nos maisons et aussi les yeux du visage. Cid, à notre malheur vous ne gagneriez rien, mais que le Créateur vous ait en sa sainte grâce ! »
Ainsi parla l'enfant, et elle s'en retourna vers son logis. Alors le Cid vit bien qu'il n'avait plus à espérer la faveur du roi. Il s'éloigna de la porte et chevaucha par la ville de Burgos. Il arriva à Sainte-Marie (2) et aussitôt mit pied à terre : il fléchit les genoux, et pria
(1) On montre encore à Burgos, entre le vieux cimetière et la'porte Saint-Martin, le solar del Cid, où l'on suppose qu'il avait sa demeure. Mais cette localisation ne mérite guère plus de crédit que le fameux « cofre del Cid », suspendu dans la chapelle du Corpus Chrisfi, au cloitre de la cathédrale,
(2) L'église primitive bâtie sur l'emplacement de la cathédrale actuelle, près de la porte dite de Sainte-Marie. On a mis à jour récemment, en démolissant l'archevêché, quelques restes qui appartiendraient à l'église romane de 1075.
de tout son cœur. La prière faite, il chevaucha de nouveau, sortit par la porte et passa l'Arlanzôn. Près de cette ville de Burgos il s'arrêta sur la grève, où, sa tente dressée, il descendit de cheval. Mon Cid Kuy Diaz, celui qui en bonne heure naquit, campa sur la grève, puisque personne ne l'accueillait en son logis. Autour de lui, une bonne compagnie. Ainsi campa mon Cid, comme s'il eût été dans la montagne. Défense d'acheter dans la ville de Burgos aucune sorte d'aliments, quels qu'ils soient : on n'oserait lui en vendre pas même la valeur d'un denier.
[Ass. l'-o.) Martin Antoliuez, le burgalais accompli, ravitaille mon Cid et ses gens de pain et de vin. Il n'eut pas à en acheter, car il en avait chez lui. Il leur fournit toute sorte de provisions de route. Mon Cid, le Campéador accompli, se réjouit, ainsi que tous ceux qui étaient à son service. Alors parla Martin Antohnez : écoutez ce qu'il dit :
<t Ah! Campéador, tu naquis en bonne heure! Reposons cette nuit et allons-nous-en au matin, car l'on m'accusera de ce que j'ai fait pour vous, et je serai en butte à l'ire du roi Alfonso. Si avec vous je m'en tire sain et sauf, tôt ou tard le roi me voudra pour ami. Si non, de tout ce que je laisse, je n'en donne pas une figue. ^^
Ass. d-a. Alors parla mon Cid, celui qui en bonne heure ceignit l'cpée : w Martin Antohnez, vous êtes une vaillante lance ! Si je vis, je vous doublerai la solde. J'ai dépensé l'or et tout l'argent ; vous le voyez bien que je n'ai rien ; j'en aurais besoin pour toute ma compagnie. Je m'en procurerai à mon corps défendant, car de bon gré je n'obtiendrais rien. Avec votre aide je veux faire deux coffres : remplissons-les de sable, pour qu'ils pèsent lourd; recouvrons-les de cuir frappé et
clouons-les bien. — TAss. d-o.] Les cuirs seront vermeils et les clous bien dorés. Vous irez en hâte trouver Rachel et Vidas (1) : Vous leur direz que' puisqu'on m'a interdit tout achat à Burgos, et que j'ai encouru la colère du roi, je ne puis emporter mon trésor, caf il pèse lourd. Je veux le laisser en gage moyennant une avance raisonnable. Qu'ils viennent l'enlever de nuit, afin que personne ne les voie. Que le Créateur avec tous ses saints en soient témoins : je n'en puis mais, et le fais malgré moi. »
Ass. d-a.l Martin Antolinez ne perd pas de temps : il traverse Burgos et entre au château (2) ; il s'informe en hâte de Rachel et Vidas. — [Ass. d-o.] ; Rachei et Vidas étaient ensemble : ils comptaient les richesses qu'ils avaient gagnées. Martin Antolinez les aborda en homme plein de sagesse : « Où étes-vous, Rachel et Vidas, mes amis bien chers? Je voudrais m'entretenir en secret avec vous. » Ils y consentent aussitôt et tous trois s'écartent. — « Rachel et Vidas, donnez-moi tous les deux la main (3) [et promettez-moi de ne me découvrir ni à maure ni à chrétien. Je vous ferai pour toujours riches et vous serez à l'abri du besoin. Le Campéador est allé lever les tributs ; il a reçu grandes sommes et richesses à foison ; il en a retiré pour lui grand bénéfice ; de là est venue
(1) La Crôn. gênerai : Bipdas, Bibdas, Lipdas. — Nous conservons la forme traditionnelle, mais la lecture Judas, proposée par MM. Angel de los Rîos et Saroïhandy, conviendrait mieux à un juif, et elle n'offre, au point de vue paléographique, aucune difficulté.
(2) « L'usage était d'enfermer la Juiverie dans l'enceinte du château des villes », (Menéndez Pidal op. cit., p. 131.)
(3) Sur la valeur symbolique de cette poignée de main voy. Hinojosa, op. cU., p. 85.
l'accusation lancée contre lui. Il a deux coffres pleins d'or fin : vous savez bien qu'il est en butte à la colère du roi. Il a abandonné héritage, maisons et palais. (Mais) ces caisses il ne peut les emporter, car il serait découvert. Le Campéador les laissera entre vos mains; prêtez-lui une somme qui soit convenable. Prenez les coffres, et mettez-les en sûreté ! Mais engagez tous les deux votre foi sous ^raud serment que vous ne les ouvrirez pas pendant toute cette année >v
Rachel et Vidas tinrent conseil : « Il nous faut en "toute occasion gagner quelque chose. Certes, nous le savons qu'il a gagné du bien. Quand il est entré au pays des Maures, il en a rapporté force richesses. Qui garde chez soi argent monnayé ne dort pas tranquille. Ces coffres, prenons-les à nous deux et mettons-les en un lieu où l'on ne puisse les découvrir. — Mais dites-nous de quoi se contentera le Cid, et quel bénéfice nous donnera-t-il pour toute cette année ? >^ Martin AutoHnez, en homme habile, répondit : « Mon Cid n'exigera que ce qui est juste : il vous demandera pem de choses, pour vous laisser son bien en dépôt. De toutes parts de pauvres gens accourent vers lui : il a besoin de six cents marcs (1). >^ Rachel et Vidas dirent : vx Nous les lui donnerons de bon gré ». — « Vous voyez que la nuit tombe déjà ; le Cid est pressé.
(1) Le marc niouctaire pesait une demi-livre. On distinguait le marc d'or (ou de Tolède) et le niarc d'argent (de Cologne, ou de Burgos). Sous Alphonse X, le marc d'argent valait le tiersd'une once d'or. Les juifs paieront les600marcs moitié en or et moitié eu argent. En 1120, à la veille d'une expédition, la reine D* Urraca emprunte comme le Cid, 600 marcs d'argent et 700 onces d'or à l'église d'Ovicdo. Voy. P. de Cautos Bcnitcz, Escruftnio de maraveiiiscs y nioncdas de oro anfij^uas, 1763, p. 40 et suiv. ^ 50 — =3
Nous avons besoin que vous nous donniez les marcs. » Rachel et Vidas dirent : « Un marché ne se fait pas de la sorte : il faut toucher d'abord et donner ensuite >k Martin Antolinez dit : « Pour cela, j'y consens. Venez tous les deux trouver le noble Campéador, et nous vous aiderons, comme il convient, à emporter les coffres et à les mettre chez vous en lieu sûr, où ne les sauront ni maures ni chrétiens. » Rachel et Vidas dirent : v< Nous voulons bien : une fois les coffres apportés, prenez les six cents marcs, »
Martin Antolinez chevaucha en hâte avec Rachel et Vidas, volontiers et de bon gré. Il ne prend point par le pont, il passe la rivière à gué, pour que perspnne de Burgos ne le voie. Les voici dans la tente du Campéador illustre. En y entrant, ils lui baisèrent d'abord les mains. Mon Cid sourit, et se mit à leur parler : ^< Ah ! Don Rachel et Vidas, vous m'avez oublié ! Voici que je m'en vais en exil, car le roi est irrité contre moi. A ce qu'il me semble, vous aurez quelque chose de mon bien. Tant que vous vivrez vous serez à l'abri de misère. » Rachel et Vidas baisèrent les mains à mon Cid. Martin AntoHnez a concerté l'affaire : sur ces coffres, ils lui donneront six cents marcs, et ils les garderont soigneusement jusqu'au bout de l'an : ils lui en ont donné leur foi et le lui out ainsi juré. S'ils les ouvraient avant, ils seraient parjures et mon Cid ne leur donnerait pas un méchant denier de bénéfice. Martin Antolinez dit : « Chargez vite les coffres, Rachel et Vidas ; emportez-les, mettez-les chez vous en sûreté. J'irai avec vous pour rapporter les marcs. Car mon Cid doit lever le camp avant le chant du coq. » — En chargeant les coffres il fallait voir quelle joie ! Ils ne pouvaient les soulever, quoiqu'ils fussent robustes. Rachel et Vidas se réjouissent de l'argent monnayé, car, tant qu'ils vivront, ils seront riches tous les deux.
Ass. â-a. Rachel a baisé la main de mon Cid : s< Ah! Campéador, en bonne heure tu ceignis l'épée ! Vous quittez la Castille pour les pays étrangers, tel est votre hev*"eux destin ; grand est votre butin. Faites, ô Cid, dooat je baise la main, que j'obtienne en don de vous une pelisse vermeille, mauresque et précieuse. '^^ — « Avec plaisir, dit le Cid. Je vous l'accorde dès à présent, si je la rapporte de là-bas; si non, prenez-en le prix sur la valeur des coffres- >^ Rachel et Vidas emportèrent les coffres et, en compagnie de Martin Antolinez, ils rentrèrent à Burgos, et secrètement arrivèrent au logis (1). Au milieu de la grande salle ils étendirent un tapis et sur ce dernier une fine étoffe de fil très blanche. Ils y versèrent du premier coup trois cents marcs d'argent. Don Martin les compta, mais sans les peser : les trois cents autres marcs ils les payèrent en or. Don Martin avait là cinq écuyers : à chacun il donna sa charge. Quand ce fut fait, écoutez ce qu'il dit : « Ah ! Don Rachel et Vidas, les coffres sont entre vos mains. Moi qui vous ai procuré l'affaire, je mérite bien des chausses en don. ^^ — Ass. d-o. Rachel et Vidas se concertèrent à part : << Donnons-lui un bon cadeau, car c'est lui qui nous a procuré l'affaire. — Martin Antolinez, burgalais illustre, vous le méritez : nous voulons vous donner une belle étrenne, de quoi vous acheter des chausses, une riche fourrure et un bon manteau. Nous vous donnons en cadeau pour vous trente marcs. En reconnaissance, comme il est juste, vous nous serez garants du pacte conclu. » Don Martin les en remercia et reçut les marcs. Il sortit content de la maison et prit congé des deuxjuifs.il sort de Burgos, passe l'Arlanzôn et se dirige vers la tente de celui qui naquit en une
(1) Vers restitués d'après les Chroniques.
bonne heure. Le Cid le reçut à bras ouverts : « Vous voilà, Martin Antolinez, mon fidèle vassal? Puissè-je voir le jour où vous recevrez de moi récompense ! » — « J'arrive, Campéador, avec l'affaire bien réglée : nous avons gagné, vous six cents, et moi trente marcs. Faites plier la tente et partons en hâte ; qu'à Saint-Pierre de Cardena nous trouve le chant du coq. Nous verrons votre femme, noble dame renommée. Nous ferons court séjour et quitterons le royaume. Il en est grand besoin, car le délai approche. »
lAss. i-a.] Ces paroles dites, la tente est pliée. Mon Cid et ses compagnies chevauchent en toute hâte. Il tourna son cheval vers Sainte-Marie, leva la main droite, et fit le signe de la croix : « Je te rends grâces, à toi, Dieu qui régis ciel et terre. Que vos mérites tout puissants me protègent, glorieuse sainte Marie ! Je vais sortir deCastille, puisque le roi est irrité contre moi : je ne sais si je reviendrai jamais ici de toute ma vie. Que votre faveur m'accompagne, ô glorieuse ! en mon exil, et m'aide et me secoure de nuit et de jour ! Si vous me l'accordez, et si la fortune m'est favorable, j'enverrai à votre autel des présents riches et magnifiques et je m'engage à faire chanter ici mille messes. »
[Ass. d.] L'excellent prit congé de tout cœur et bon vouloir. Ils lâchent la bride et piquent leurs chevaux de l'éperon. Martin Antolinez, le burgalais loyal, dit : « Je vais voir ma femme à tout mon content : je leur expliquerai ce qu'ils doivent faire. Si le roi nous prend notre bien, pour moi, point ne m'en chaut. Je serai avec vous avant le premier rayon du soleil. »
[Ass. ù. Don Martin s'en retournait à Burgos, et mon
Cid éperonnait de son mieux vers San Pedro de Car-
deûa, avec les chevaliers dont il apprécie les bons ser-
vices. Les coqs chantaient à qui mieux mieux et l'aube commençait à poindre quand le bon Campëador arriva à San Pedro. L'abbé Don Sancho, bon serviteur du Créateur, chantait matines au retour du jour. Là était dona Ximena (1) avec cinq dames de qualité, priant Saint-Pierre et le Créateur : x^ Toi qui nous guides tous, protège mon Cid le Campéador! ^-
Ass. d-o. Ils frappent à la porte où l'on apprit ce qu'ils demandaient. Dieu ! combien joyeux fut l'abbé Don Sancho ! Avec des lumières et des cierges ils sortirent dans la cour, et y accueillirent, pleins de joie, celui qui naquit en bonne heure, w Dieu soit loué, mon Cid, dit l'abbé Don Sancho, puisque je vous vois ici ; recevez mon hospitalité. » Le Cid, [celui qui naquit en bonne heure, | dit : v< Merci, don abbé, je suis votre obligé. Je fournirai les vivres pour moi et mes vassaux, mais, puisque je sors du pays, je vous donne cinquante marcs; si je vis quelque temps, ils vous seront doublés. Je ne veux pas coûter au monastère un denier de dépense, et voici, pour doha Ximena, cent marcs que je vous donne. Veillez sur elle, sur ses filles et sur ses femmes pendant cette année. Je laisse deux filles toutes jeunes ; prenez-les dans vos bras. Je vous les recommande, à vous, l'abbé Don Sancho : d'elles et de ma femme, ayez le plus grand soin. Si cette provision vient à s'épuiser ou qu'il vous manque quelque chose, pourvoyez à tous leurs besoins, c'est moi qui vous le demande : pour un marc que vous dépenserez, j'en donnerai quatre au monastère. ^^ L'abbé le lui accorda de bon gré.
Voici dona Ximena qui arrive avec ses filles : deux
(1) Elle signe Exiniina dans un document autographe de 1101, cité ci-dessus.
femmes amènent ces dernières et les portent dans leurs brasj. Devant le Campéador, dona Ximena ploie les deux genoux. Les larmes lui coulaient des yeux ; elle voulut lui baiser les mains. — ^^ Merci, Campéador, en bonne heure vous êtes né, vous êtes chassé du pays par de méchants intrigants . — Ass . i-a. Merci, ô Cid, barbe très accomplie (1) ! Nous voici devant vous, moi et vos filles qui sont enfants et d'âge bien tendre, et voici mes femmes qui me servent. Je le vois, vous êtes au moment de partir, et nous allons, de notie vivant, nous séparer de vous. Donnez-nous conseil, pour l'amour de sainte Marie! » — Le Cid à la barbe fleurie tendit les mains : il prit ses filles dans ses bras, les pressa sur son cœur, car il les aimait fort. Ses yeux versent des larmes : il pousse de profonds soupirs : « Ah ! dona Ximena, ma femme si accomplie, comme ma propre âme je vous aime. Vous le voyez, nous allons, de notre vivant, nous séparer. Je m'en irai et vous resterez ici fixée. Plaise à Dieu et à sainte Marie que je puisse du moins de mes propres mains marier mes filles, et que nous soyons heiu-eux pendant les jours qui nous resteront à vivre et que je puisse, femme irès honorée, vous servir ! »
Ass. ô. On fait grand'chère au bon Campéador. Les cloches de Saint-Pierre tintent à toutes volées. Par la Castille se répand la nouvelle que mon Cid le Campéador s'en va du pays; les uns abandonnent leurs maisons, les autres leurs biens. Ce jour-là, au pont de l'Arlanzon, cent quinze chevaliers se trouvent réunis :
(1) Désignation honorifique fréquente à l'époque, non seulement en Espagne, mais en France, Dans une charte de 1023, le roi Robert appelle Baudouin, comte de Flandre : honesta Barba. Ducange, s. v.
tous demandent mon Cid le Campéador. Martin Antolinez se joint à eux : ils se dirigent vers San Pedro où est celui qui en bonne heure naquit.
'Ass. d. Quand mon Cid de Bivar apprend que sa compagnie s'accroît, et que va s'augmenter sa puissance, il monte aussitôt à cheval, et va les recevoir. [Dès qu'il les aperçut | il se mit à sourire : tous s'avancent vers lui et vont lui baiser la main.
Mon Cid parla très affectueusement : s» Je prie Dieu, notre père spirituel, qu'avant de mourir, je puisse vous faire du bien, à vous tous qui pour moi abandonnez maisons et héritages, et que vous retrouviez au double ce que vous perdez. » Mon Cid était joyeux de voir croître le nombre de ceux qu'il avait à nourrir, et joyeux aussi tous les hommes qui sont avec lui.
Ils ont passé six jours du délai fixé : sachez qu'il n'en reste plus que trois à s'écouler, pas plus. Le roi manda à mon Cid de prendre garde à lui, car s'il le surprenait sur ses terres, le délai écoulé, ni pour or ni pour argent il ne lui échapperait.
Le jour est écoulé, la nuit va tomber. (Le Cid) ordonne à ses chevaliers de se réunir tous : xv Oyez, barons, et que cela ne vous cause point souci; j'ai peu d'argent, mais je veux que vous ayez votre part. N'oubliez pas ce que vous devez faire. Au matin, quand les coqs chanteront, ne vous attardez pas, faites seller ; le bon abbé fera sonner matines à San Pedro. Il nous dira la messe de la Sainte Trinité. La messe dite, songeons à chevaucher, car le délai est tout proche et nous avons bien du chemin à faire. ^ — Comme la ordonné mon Cid, tous feront, La nuit s'écoule, le matin vieut : au second chant du coq, ils font seller leurs chevaux. On sonne les matines à grande hâte. Mon Cid et sa femme se dirigent vers l'église. Dofia Ximena tombe ======-= 56 ==================
à genoux sur les marches devant l'autel, et prie le Créateur, du mieux qu'elle sait, afin qu'il écarte tout mal de mon Cid le Campéador : « Ah, glorieux Seigneur, père qui es aux cieux, tu as fait ciel et terre, et la mer le troisième jour; tu as fait les étoiles et la lune et le soleil pour nous réchauffer ; tu t'es incarné en ta mère sainte Marie; tu es né à Bethléem, car telle fut ta volonté ; les bergers t'ont glorifié, et ils vinrent te louer. Trois rois d'Arabie accoururent pour t'adorer, Melchior et Caspar et Balthasar ; ils t'offrirent de bon cœur l'or, l'encens et la myrrhe. Tu sauvas Jonas quand il tomba dans la mer ; tu sauvas Daniel des lions dans la cruelle prison ; tu sauvas, à Rome, notre sire saint- Sébastien ; tu sauvas sainte Suzanne de l'hypocrite criminel. Tu restas sur terre trente-deux ans, Seigneur spirituel, en manifestant des miracles, digne matière de nos entretiens ; tu as changé l'eau en vin, et la pierre en pain ; tu ressuscitas Lazare, car ainsi fut ta volonté ; tu te livras aux juifs et te laissas prendre par eux. Sur le mont appelé Calvaire, au lieu nommé Golgota (1), ils te mirent en croix, et deux larrons avec toi, à chacun de tes côtés ; l'un est au paradis, mais l'autre n'y entra point. Quand tu fus en croix, tu fis un grand miracle : Longinos était aveugle; il n'avait jamais rien vu. Il te donna un coup de lance dans le côté, le sang en sortit, coula le long de la hampe, et vint lui mouiller les mains. Il les leva, les porta au visage, ouvrit les yeux et regarda de toutes parts. Il crut en toi à l'instant, et par là se sauva de tout mal. Dans le sépulcre tu ressuscitas, descendis aux enfers (2),
(1) Calvario est la traduction latine de l'hébreu Golgotâ, le mont des crânes.
(2) « La résurrection avant la descente aux enfers, erreur
LE POEME DU cm
selon ta volonté. Tu en brisas les portes et en retiras les saints pères. Tu es le roi des rois, le père de tout l'univers, je t'adore et crois en toi de toute mon âme. Je prie saint Pierre qu'il m'aide à prier pour mon Cid le Campéador, afin que Dieu le protège de tout mal. Puisqu'aujourd'hui nous nous séparons, fais que de notre vivant nous soyons réunis. >»
La prière faite, la messe s acheva. Ils sortirent de l'église et se préparèrent à chevaucher. Le Cid va embrasser dona Ximena ; doha Ximena va baiser la main du Cid, en pleurant et pleine de trouble. Et lui contemplait de nouveau ses filles : vs Je vous recommande à Dieu et au Père spirituel, voici l'instant de la séparation ; Dieu sait celui de la réunion ! "-^ 11 pleurait si fort que jamais vous n'avez rien vu de tel. C'est ainsi qu'ils s'arrachent les uns des autres, comme l'ongle de la chair.
Mon Cid avec ses vassaux songea à chevaucher. En attendant ses compagnons, il allait tournant la tête. Très sagement parla Minaya Alvar Fanez : s^ Cid, où est votre courage ? En une bonne heure votre mère vous mit au monde ; songeons à aller notre chemin, et ne nous attardons pas davantage. Toutes ces douleurs se changeront en joie. Dieu, qui nous donna l'âme, nous donnera secours. »
A l'abbé don Sancho on renouvelle les recommandations, comment il doit servir doîia Ximena et ses filles et toutes les dames qui sont avec elles. Que l'abbé sache bien qu'il en recevra bonne récompense. Don Sancho s'en retournait. Alvar Fanez lui dit : « Si vous voyez venir des gens pour se joindre à nous,
chrcuologiquc qui se retrouve dans d'autres récits épiques». Menéndez Pidal, v. 358.
abbé, dites-leur qu'ils nous suivent à la trace et songent à cheminer, car en pleine campagne ou dans des lieux habités, ils pourront nous rejoindre. » Ils lâchèrent la bride, et songent à chevaucher : Le délai est proche où ils doive at quitter le royaume. Mon Cid vint camper à Spinaz de Can (1). Beaucoup de monde lui arrive cette nuit de toutes parts. Le lendemain matin, ils se mettent à chevaucher. Le Campéador loyal sort du pays : il passe à gauche de San-Esteban (2), une bonne ville; il passe par Alcobiella (3), qui est la limite de Castille ; il dépasse la chaussée de Quinea (4) et franchit le Duero au-dessus de Navas de Palo (5), Mo a Cid va camper à la Figueruela (6) : force gens se joignent à lui de toutes parts. — [Asson. ô.] Là coucha mon Cid quand il fut nuit. Un doux sommeil l'envahit et il s'endormit tout à fait. L'ange Gabriel (7) lui apparut : « Chevauchez, Cid, le bon Campéador, car jamais en si bonne heure baron ne chevaucha ; tant que vous vivrez, toat ira bien pour toi ». Quand le Cid se réveilla, il se signa la face (v. 410.)
Analyse du vers 410 au vers 654. — Le Cid entre dans les terres occupées par les Maures. Il passe la sierra de
(1) Le « dos-de-chien >^ localité inconnue.
(2) San Esteban de Gormaz, sur le Duero.
(3) Alcubilla del Marqués (Soria).
(4) v* Voie romaine de Uxama à Tcrmaucia. On en voit encore des restes aujourd'hui entre Osma et Tiermez, que l'on désigne sous le nom de la Calzada ». Men. Pidal, V. 400.
(5) Navapalos. sur la rive gauche du Duero.
(6) Figueruela, localité inconnue.
(7) Même apparition de St Gabriel à Charlcmagne, dans Roland, v. 3993. — Cf. ibid., v. 2526 : Seint Gabriel h ad Deas enveiet.
Micdes, et s'empare par surprise de Castejôn, sur IcHenares. Alvar Fanez pousse jusqu'à Guadalajara et revient avec un grand butin, dont il refuse sa part. Rodrigue vend la sienne aux Maures. II quitte Castejôn, remonte le Henares, passe entre Ariza et Cetina, va camper à Alcoccr, sur le Jalon, et s'empare de cette ville grâce à une ruse. Les Maures du pays demandent son aide au « roi Tamin ^- de Valence. Ce dernier leur envoie les deux rois Fàriz et Galve.
//. — Les rois maures Fâriz et Galve assiègent
le Cid à Alcocer. — Bataille.
[Asson. à.] Ces deux rois, que l'on nomme Fâriz et Galve, viennent assiéger mon bon Cid dans Alcocer (1). — [Asson. â-a.] Ils dressent les tentes et prennent leur campement. Leurs forces s'accroissent, car leurs gens sont innombrables. Les sentinelles que les Maures disposent, de jour et de nuit veillent en armes tout autour. Nombreuses sont ces sentinelles et grande l'armée. A ceux de mon Cid ils coupent l'eau. Les mesnies de mon Cid voalaient sortir pour livrer bataille ; celui qui en bonne heure naquit le leur défendait sévèrement. Ils restèrent assiégés trois semaines entières.
[Asson. d.] Au bout de trois semaines, et au début de la quatrième, mon Cid tint conseil avec les siens. « Ils nous ont interdit l'eau, le pain va nous manquer. Tâcher de nous échapper de nuit, ils ne nous le permettront pas. Leurs forces sont grandes pour lutter contre elles. Dites-moi, chevaliers, qu^^ vous plaît-il de faire?» — Minaya, qui était un chevalier de ressource, parla le premier : « Nous sommes sortis de Castille la gentille pour venir ici. Si nous ne luttons pas avec les Maures, on ne nous donnera pas de pain. Nous somm s bien six cents, et même quelques-uns de plus. Par le nom du Créateur, il n'y a rien autre à faire : allons les attaquer en ce jour de demain. » Le Campéador dit : « Vous avez parlé comme il me plaît ; cela vous fait
(1) Lieu non identifié, entre la montagne et le Jalon, et où le Cid arrive après avoir passé Alhama, la Foz, Bubierca et Ateca. Les Maures campent à Calatayud, qui est proche.
LE rOKME DU CID.
honneur, Tviinaya, et vous ne pouviez faire autrement. »
11 ordonne de faire sortir Maures et Mauresques, pour que nul ne sût le secret. Ils passent le jour et la nuit à se préparer.
[Asson. d (d-e.).] Le lendemain matin, le soleil allait poindre. MonCid est armé, ainsi que tous les siens. Mon Cid parla comme vous allez entendre conter : u Sortons tous, que personne ne reste, sauf deux fantassins seulement pour garder la porte. Si nous mourons sur le champ de bataille, on nous ramènera au château. Si nous gagnons le combat, nous croîtrons en richesse. Et vous, Per Vermûdez, prenez mon enseigne : brave comme vous êtes, vous la tiendrez loyalement. Mais ne partez pas en avant avec elle tant que je ne vous l'aurai pas commandé. >^ — Il baisa la main du Cid, et prit l'enseigne. On ouvrit les portes, ils s'élancent au dehors. Les sentinelles avancées des Maures s'en aperçurent : elles se rephent sur le camp. Quelle hâte chez les Maures! Ils s'arment de nouveau; au roulement des tambours la terre se met à trembler. Vous eussiez vu les Maures s'armer, et rapidement former leurs batailles. Du côté des Maures il y a deux enseignes maitresses, mais les autres pennons qui s'y mêlent, qui les pourrait compter? Les bataillons des Maures s'ébranlent déjà et s'avancent, pour en venir aux mains avec mon Cid et les siens. <^ Tenez-vous tranquilles, mcsnies, ici, en ce Jieu ! Que nul ne sorte des rangs jusqu'à ce que je le commande, v Ce Per Vermûdez ne le put endurer. Il prend l'enseigne eu main et commença à éperonner : N< Le Créateur soit avec vous, Cid Campéador loyal ! Je vais mettre votre enseigne dans ce bataillon le plus épais, je verrai comment, vous qui le devez, viendrez la secourir ». Le Campéador dit : « Non pas, par ■ . ■ = 62 =
charité ! » Per Vermudez répondit : ^< Il n'en sera pas autrement ! » — Il brocha son cheval et le poussa dans le plus épais bataillon. Les Maures l'attendent pour gagner l'enseigne ; ils lui donnent de grands coups, mais ne peuvent rompre son armure. Le Campéador dit : « Secourez-le, par charité! » — [Asson. ô-e.] Ils embrassent les écus devant leurs poitrines, abaissent les lances avec les gonfanons. Ils inclinent le visage sur les arçons ; ils vont les frapper d'un cœur vaillant. A grands cris les interpelle celui qui en bonne heure naquit : « Frappez -les, chevaliers, par l'amour du Créateur! Je suis Euy Diaz, le Cid Campéador de Bivar! » Tous frappent dans la mêlée où est Per Vermudez. Il y a là trois cents lances, toutes ont leurs gonfanons : chacun tua un Maure et tous d'un seul coup. A la seconde charge qu'ils exécutent il y a autant de morts. — [Asson. ci (a-e).] Vous verriez maintes lances se baisser et se relever, maintes targes percées et trouées, maints hauberts faussés et démaillés, maints blancs gonfanons sortir rouges de sang, maints bons chevaux courir sans leurs maîtres (1). Les Maures invoquent Mahomet, et les chrétiens Santiago. Sur le champ, en peu d'instants, tombèrent bientôt sans vie mille et trois cents, — [Asson. 6.J Comme il bataille bien sur l'arçon doré, mou Cid Ruy Diaz, le bon lutteur ! Et Minaya Alvar Fanez, qui commanda Çorita, et Martin Antolinez, le burgalais accompli, et Muno Gustioz, qui fut serviteur du Cid, et Martin Munoz, celui qui commanda Montcmayor, et Alvar Alvarez et Alvar Salvadôrez, et Galin Garcias, le vaillant Aragonais, et Fêlez Munoz, le neveu du Campéador! Et à leur suite tous,
(1) Formules en quelque sorte stéréotypées, empruntées sans doute aux gestes françaises.
tant qu'il3 soat, accourent au sic:)Lirs da l'eas^i^iie, et de mon Cid le Campéador.
l^Asson. d-o.] A Minaya Alvar Fâfiez on lui tua son chival; bien le vont secourir les mesnies des chrétiens. Il a rompu sa lance, il met la main à l'épée; quoiqu'à pied, il va donnant de bons coups. Mon Cid Kuy Diaz le Castillan l'aperçut. Il s'approche d'un al^uacil (1), ^ni montait un bon cheval ; il lui assena de son bras droit un tel coup d'épée, qu'il le coupa en deux par la ceinture et la moitié du èorps tomba à terre. A Minaya Alvar Fâiiez il alla donner le cheval : ^s A cheval ! Minaya, vous qui êtes mon bras droit. Au jour d'aujourd'hui, j'aurai de vous grand secours. Les Maures tiennent ferme, ils ne lâclient pas encore pied, [il faut que nous les chargions de front. | » — Minaya se mit eu selle, l'épée en main, combattant vigoureusement dans la mêlée; ceux qu'il joint il les va dépêchant. Mon Cid Ruy Diaz, celui qui en bonne heure est né, avait porté trois coups au roi Fâriz. Celui-ci esquiva les deux premiers, mais il reçut le troisième : le long de son haubert le sang découle goutte à goutte. Il tourna bride, car il sortait du champ de bataille. Par ce coup l'armée ennemie fut vaincue,
[Asson. «-C.J Martin Antolincz porta un coup à Galve; il lui fit sauter au loin les escarboucles du heaume ; il fendit ce dernier et arriva jusqu'à la chair; l'autre, sachez-le, n'osa pas l'attendre. Les rois Fâriz et Galve sont vaincus; quel beau jour pour la chrétienté! car les Maures fuient de côté et d'autre. Ceux de mon C-d frappaient en les poursuivant. Les rois Fâriz s'en fut entrer à Tcruel et l'on ne put prendre Galve en cet endroit : il se sauva tant qu'il put vers Calatayuth. Le Campéador
(1) Il s'aj^it ici d'un chef, duu * visir >» arabe. -. 64 ^
lui donnait la chasse : il le poursuivit jusqu'à Calatayuth. [Asson. d-o.J A Minaya Alvar Fanez son cheval lui va bien : de ces Maures il tua trente-quatre; épée tranchante, il a le bras couvert de sang, le sang lui découle goutte à goutte par le coude. Minaya dit : < Maintenant je suis content, car à Castille iront de bonnes nouvelles, et mon Cid Ruy Diaz a gagné la bataille rangée. » Il y a t nt de Maures gisant qu'il en a laissé peu en vie, car dans la poursuite sans cesse ils continuaient à frapper. Maintenant reviennent les gens de celui qui en bonne heure naquit. Mon Cid s'avançait sur son bon cheval, la coiffe froissée (1). Dieu! quelle belle barbe il avait ! Son camail sur le dos, l'épée à la main, il regardait les siens à mesure qu'ils revenaient. « Grâces vous soient rendues, Dieu qui êtes là-haut, puisque nous avons gagné une telle bataille! »
Du camp ennemi les gens de mon Cid ont pris l'argent, les armes et d'autres dépouilles abondantes ; quand ils furent réunis, ils comptèrent cinq cent dix chevaux maures. Une grande allégresse s'élève entre ces chrétiens : il n'y en eut pas plus de quinze qui manquèrent à l'appel. Ils ont de l'or et de l'argent à n'en savoir le compte. Tous ces chrétiens, grâce au gain qu'ils firent alors] ont tout ce qui leur manquait. Ils ramènent les Maures (2) à leur château; mon Cid ordonna qu'on leur donnât le nécessaire. Mon Cid et tous ses vassaux éprouvaient grande aUégresse. Il fit répartir l'argent et d'abondantes richesses : pour sa quinte part il lui échut cent chevaux. Dieu ! comme il récompense bien tous ses vassaux, les fantassins et les
(1) Il a dégrafe et ôté son casque, et rabattu le camail ou ventaille sur ses épaules.
(2) Ceux qu'ils en avaient fait sortir avant la bataille.
cavaliers ! Celui qui en bonne heure naquit y met tout son soin : tous ceux qu'il commande, tous sont récompensés.
« Écoutez, Minaya; vous mon bras droit ! De toute cette richesse que le Créateur nous a donnée, prenez à votre guise et de votre propre main. Je veux vous envoyer en Castille pour y annoncer la bataille que nous avons gagnée. Au roi Alfonso, irrité contre moi, je veux envoyer en don trente chevaux, chacun avec sa selle, un beau frein, et une épée attachée à l'arçon. ^^ J^Iinaya Alvar Fâùez dit : s< Je le ferai bien volontiers ! » — [Asson. i-a.] « Voici d'or et d'argent fin un houseau plein, où il ne manque rien. A Santa Maria de Burgos acquittez mille messes : ce qui restera, donnezle à ma femme et à mes filles. Qu'elles prient pour moi nuit et jour. Si je vis, elles seront de riches dames. ^^ [Asson. d-o.J Minaya Alvar Fanez s'en montre satisfait ; on choisit ceux qui doivent l'accompagner. Maintenant ils donnent l'orge aux bétes. Déjà la nuit est venue. MonCid Ruy Diaz fait ses recommandations aux siens — [Asson. i.\ v< Vous allez donc, Minaya, à Castille la gentille. Vous pouvez bien dire à nos amis que Dieu nous a protégés et que nous avons remporté la victoire. Quand vous reviendrez, peut-être nous trouverez-vous ici; si non, rejoignez-nous là où vous apprendrez que nous sommes. C'est par nos lances et nos épées qu'il faut nous tirer d'affaire. Si non, dans cette étroite vallée nous ne saurions vivre. [Aussi, à ce que je crois, il faudra nous en aller d'ici. 1 '>^. (v. 836.)
Analyse du vers S37 au vers 957. — Le Campcador vend Alcocer anx Maures et se remet eu campagac. II passe à Mont-Rcal, à Daroca, à Molina, à Tcrucl, à Celfa. Cependant Alvar Fâùcz accomplit sa missiou. Le roi lui par-
donne, mais il reste irrité contre le Cid, tout en autorisant les Castillans à aller se joindre à lui. Rodrigue impose un tribut à Saragosse. Sa joie au retour d'Alvar Fanez. Il poursuit le cours de ses expéditions contre les vassaux du comte de Barcelone, et arrive à la pinède de Tévar, sur les frontières des provinces de Tarragonc et de Castellôu.