III. — Bataille entre le comte de Barcelone
don Raymond Berenger et le Cid.
I^Asson. ô-a.] La nouvelle parvint au comte de Barcelone que mon Cid Ruy Diaz ravageait toutes ses terres : il en eut grande peine et le considéra comme un grand déshonneur. — [Asson. â.\ Le comte est très présomptueux et il parla légèrement : « Mon Cid de Bivar a de grands torts vis à-vis de moi. Dans ma cour même, il m'a fait grandement tort. Il m'a frappé mon neveu et ne l'a jamais réparé. Maintenant il me ravage les terres que j'ai sous ma garde. Je ne l'ai point dcfié ni n'ai dénoncé l'alliance, mais puisqu'il vient le chercher, j'irai, moi, lui demander raison. >^ Grande est son armée et elle grossit rapidement. De Maures et de chrétiens de grandes foules se réunissent. Elles s'avancent à la poursuite de mon Cid, le brave de Bivar : trois jours et trois nuits elles ne cessèrent de marcher. Elles atteignirent mon Cid à la pinède de Tevar, et se pressent avec tant de hâte qu'ils s'imaginent le tenir déjà prisonnier. Mon Cid don Rodrigo traîne un grand butin ; il descend de la montagne, et arrive à une vallée.
Du comte don Remont (1) lui est venu au message : quand mon Cid en eut pris connaissance, il envoya vers lui : « Dites au comte de ne pas le prendre à mal. Je n'emporte rien de ce qui est à lui ; qu'il me laisse aller en paix ! » Le comte répondit : <>. Cela n'est point
(1) Ramôii Bcrcnijucr II. comte de Barcelone, dit le Fratricide, et ouclc de Kauioii Beicnguer III, qui épousa l'uixC des filles du Cid.
la vérité ! Ce qu'il a fait avant et ce qu'il fait maintenant, il me le paiera en entier ; ce banni apprendra qusl est celui qu'il est venu outrager. » L'envoyé s'en alla et fit toute diligence. Alors mon Cid de Eivar comprend qu'à moins de combattre il ne pourra passer outre, — 'Asson. à-a.] « Hola! chevaliers, meltezàpart le butin ; préparez- vous en hâte et mettez-vous sous les armes; le comte don Remont va nous livrer grande bataille : il amène force gens, Maures et chrétiens. Sans livrer bataille il ne nous laissera pour rien au monde. Puisqu'il doit se mettre à nos trousses, que le combat se donne ici. Sanglez vos chevaux, revêtez vos armes. Ils descendent de la hauteur, et tous ont des chausses, des selles basses de parade et des sangles lâches. Nous chevaucherons, nous, sur selles galiciennes, avec des houseaux sur nos chausses (1). Avec cent chevaliers nous devons vaincre ces mesnies. Avant qu'ils n'arrivent en plaine recevons-les, lances en main. Pour un que vous frapperez, trois videront les arçons. Remont Berenguel verra quel est celui qu'il poursuit aujourd'hui dans cette pinède de Tevar (2), pour lui enlever le butin, »
! Asson. â-o," Tous sont adoubés dès que mon Cid eut fini de parler ; ils avaient pris les armes et se tenaient à cheval. Ils aperçurent, descendant la côte, le gros des
(1) Les selles coderas devaient avoir des arçons moins montant et offrant au cavalier un moindre appui que les selles gallegas. Les sangles amoj'adas s'opposent aux sangles fuertes e duradores du vers 2723. Le houseau {hoese du Roland) se chaussait en Castille par dessus les chausses,
(2) Tevar, identifié par M. Menéndez Pidal, est placé < sur la limite des provinces de Tarragone et de CasteUôn, eatre les rivières de Mcmoy et Tastavins >^.
LE POEME DU Cîû ^ —
Francs (1). Au bas de la côte et près de la plaine, mon Cid, qui en bonne heure naquit, leur donna l'ordre d'attaquer. C'est ce qu'ils firent volontiers et de tout cœur, maniant si bien les lances à gonfanons, qu'ils frappent les uns et désarçonnent les autres. Celui qui en bonne heure naquit a gagné cette bataille. U a fait prisonnier le comte don Remont : ce fut là qu'il conquit Colada, qui vaut plus de mille marcs. — [Asson. à-a.] C'est là qu'il gagna cette bataille, par laquelle il fit honneur à sa barbe (2). Il s'empara du comte, le conduisit vers sa tente, et ordonna à ses serviteurs de le garder. Il sortit rapidement de sa tente : de toutes parts ses gens se réunissaient. Mon Cid se réjouit, car le butin est grand. On préparait un grand festin pour mon Cid don Rodrigo : le comte don Remont le dédaigne ; on lui porte les mets et on les place devant lui. Mais il ne veut pas manger, il tournait tout le monde en dérision : vs Je ne mangerai pas une bouchée pour tous les trésors d'Espagne! J'y perdrai plutôt la vie et y laisserai l'âme, puisque de tels malchaussés m'ont vaincu dans la bataille. »
I Asson. t'-o. I Mon Cid Ruy Diaz écoutez ce qu'il a dit : « Mangez, comte, de ce pain et buvez de ce vin. Si vous faites ce que je dis, vous sortirez de captivité. Si non, votre vie durant, vous ne reverrez pas un chrétien, '►v — [Asson. à (d-e).] « Mangez, don Rodrigo, et songez à vous divertir ; pour moi, je me laisserai mourir, car je ne veux pas manger une bouchée. •'^ Jusqu'au troisième jour on ne put l'y faire consentir. Ils se répartirent le
(1) Nom donne aux Catalans, depuis que leur pays avait fait partie de l'empire franc de Charlemai;uc.
(2) La barbe, insigne de la virilité et de la force, en vint à désigner simplement celui qui la porte.
grand butin, (mais) ne peuvent lui faire mander un morceau de pain. — [Asson. d-o.] Mon Cid dit : <.< Mangez quelque chose, comte ; car si vous ne mangez, vous ne reverrez pas les chrétiens, et si vous mangez pour me faire plaisir, vous, [le comte] et deux hidalgos, je libérerai vos personnes et vous renverrai. » Quand le comte ouit cela, il ressentit de l'allégresse : « Si vous faisiez, Cid, ce que vous venez de dire, tant que je vivrai, j'en serai émerveillé. » — « Eh bien! mangez, comte, et quand vous serez rassasié, je vous relâcherai, vous et deux autres. Mais de tout ce que vous avez perdu et de ce que j'ai gagné dans la bataille, sachez-le, je ne vous rendrai pas un méchant denier, car j'en ai besoin pour ces pauvres gens qui m'accompagnent. Avec ce que nous prenons à vous et à d'autres, nous satisferons nos besoins. Nous mènerons cette vie tant qu'il plaira à Dieu, notre père, comme un homme en butte à la colère du roi et qui est exilé de chez lui. »
Le comte se réjouit, et demanda de l'eau pour se laver les mains. Ils se tiennent devant lui, et lui en donnent aussitôt. Avec les chevaliers que le Cid lui avait donnés, le comte se met à manger. Dieu, quel bon appétit l Auprès de lui se tenait celui qui en bonne heure naquit : « Si vous ne mangez pas bien, comte, pour me faire plaisir, nous resterons ici et nous ne partirons pas ensemble ». Alors le comte dit : «Bien volontiers et de tout cœur ! » Avec ces deux chevaliers il dîne en hâte. Mon Cid, qui l'attend, est content de voir le comte Remont mouvoir si prestement les mains : « S'il vous plait. Mon Cid, nous sommes prêts à partir. Faites-nous donner les montures, et nous chevaucherons sans retard; depuis que je suis comte, je n'ai point mangé de si bon appétit : le plaisir que j'en ai, je ne l'oublierai pas. » -= 71
On leur donne trois palefrois (1), avec de bonnes selles, de bons vêtements, des pellissons et des manteaux. Le comte don Remont se place entre ses deux compagnons. Jusqu'à la limite du camp le Castillan l'escorta : « Maintenant, allez-vous-en, comte, comme bon Franc (2) que vous êtes; je vous suis reconnaissant de ce que vous m'avez laissé. S'il vous vient à l'esprit d'en tirer vengeance, et me venez chercher, avertissez-moi auparavant : ou vous me laisserez de votre bien, ou vous prendrez que!que chose du mien."»-' — « Soyez sans crainte maintenant, mon Cid, vous ne risquez rien. Je suis votre obligé pour toute cette année. Venir vous chercher? Je n'y penserai seulement pas. » — [Asson. ci (de). Le comte piqua des deux et se mit à chevaucher. 11 allait tournant la iéte et regardant par derrière : il avait peur que mon Cid ne se repentît, chose que n'eût pas fait rExcellent'pour rien au monde : une déloyauté, il n'en fit jamais ! Le comte est parti, celui de Bivar s'en retourne, il rejoint ses mesnies, et commença à se réjouir du gain merveilleux et immense qu'il a fait. Ses gens sont si riches qu'ils ne savent point le coirpte de ce qu'ils ont (v. 1086).
Analyse du vers 1086 ou vers 1 ÎS7. — « Ici commeucc la geste de mon Cid de Bivar -. Ce nouveau Cantar traite de la prise de Valence, puis du luariage des filles du Cid avec les infants de Carrion. Rodrigue s'empare de Jerica, d'Ouda, d'Ahuenar, du territoire de Burriana, de Murviedro. Les Maures l'attaquent près de cette dernière ville : ils sont vaincus. Le Cid, après avoir pris Cebolla, passe au sud de Valence et conquiert Cullcra, Jàtiva, et la sierra de Pefia Cadiella. Il met enfin le siège devant Valence.
(1) Palefroi, monture de voya'4e, par opposition à destrier, cheval de bataille.
(2) M. Menéndez Pidal voit ici un jeu de mots sur la double signification de franco : catalan francisé et libre, délivre.
IV. — ■ Prise de Valence. — L'évêque Jérôme, — Ambassade d'Alvar Fanez à Carriôn, auprès du roi. — Il va chercher Chimène à Cardena. (vv. 1187-1452).
[Asson. d ,] Le Cid fit publier des bans par l' Aragon et la Navarre ; il envoya ses messages aux terres de Castille : quiconque veut perdre souci et devenir riche, qu'il accoure vers mon Cid, qui désire chevaucher : il se propose d'assiéger Valencia pour la donner aux chrétiens — [Asson. é-a.] « Que quiconque veut aller avec moi assiéger Valencia, vienne de bon gré, nul n'y est obligé. Je l'attendrai pendant trois jours à Canal de Celfa (1). » — [Asson. d,] Telles étaient les paroles démon Cid [le Campéador loyaL. Puis il retourna à Murviedro (2), qu'il avait conquise. Les annonces, sachez-le, se répandaient de toutes parts. Alléchés par le désir du gain, ils partaient sans tarder ; force gens de la bonne chrétienté se joignent à lui. Tous ses exploits vont résonnant dans toutes les directions; il vient à mon Cid plus de gens qu'il n'en reste, sachez-le. La richesse s'accroît pour mon Cid de Bivar. Quand il vit tout ce monde réuni, il commença à se réjouir.
Mon Cid don Rodrigo ne souffrit plus de retard : il marcha sur Valencia et se jeta sur elle. Mon Cid la presse si bien qu'il n'y avait point manière , de rompre l'investissement] (3). Il les empêche de sortir et il les empêche
(1) Celfa, sur la route de Valence à Calatayud, pi-ès de Teruel.
(2) Actuellement Sagunto, à 29kil. au Nord de Valence.
(3) Que non i avia hart. J'entends : qu'on ne pouvait par nul artifice rompre la rigueur de l'investissement.
d'entrer. Il fixa (à la ville) un délai pour qu'on vint la secourir. Sachez qu'il resta devant elle neuf mois entiers ; quand arriva le dixième, il fallut la livrer. Grande fut l'allégresse qui éclata en ce lieu quand mon Cid gagna Valencia et entra dans la cité. Ceux qui étaient à pied deviennent chevaliers. L'or et l'argent, qui pourrait vous les compter ? Joyeux était le Cid ainsi que tous les siens, quand son enseigne souveraine se dressa au sommet de l'Alcazar,
jAsson, à-a.\ Maintenant mon Cid se délassait avec toutes ses compagnies. La nouvelle arriva à ce roi de Sevilla que Valencia était prise, et qu'on n'a pu la défendre. Il vint s'en assurer avec trente mille hommes d'armes. La bataille eut lieu près de la huerta : mon Cid, celui à la longue barbe, les mit en déroute : la lutte se poursuivit jusque dans Xàtiva (1). Au passage du Xùcar (2), vous auriez vu la mêlée, et les Maures boire l'eau malgré eux. Ce roi de Sevilla s'échappe avec trois blessures. Mon Cid rentra avec tout ce butin. Grand avait été celui qu'ils firent quand ils gagnèrent Valencia la cité, mais sachez que plus grand encore fut celui de cette victoire. Au moindre soldat revint cent marcs d'argent : jugez par là à combien montaient les profits du chevalier.
jAsson. ci-o Grande allégresse règne entre tous ces chrétiens, grâce à mon Cid Ruy Diaz, celui qui en bonne heure naquit. Maintenant la barbe lui croît, et va s'allongcaut, car mon Cid avait dit ceci de sa propre bouche : w Pour l'amour du roi Allonso, qui m'a chassé de sa terre, ni les ciseaux ne la toucheront, ni je n'en couperai un poil ; Maures et chrétiens eu parleront. '■>
(1) Jdtiva, à 56 kil. au sud de Valence.
(2) Le Jucar, fleuve qui se jette daus la mer à Cullcra,
Mon Cid don Rodrigo se délasse à Valencia, et avec lui Minaya Alvar Fanez qui ne se sépare pas de lui. Ceux qui sexilèrent de leur terre sont comblés de richesses : à tous le Campéador illustre donna dans Valencia maisons et héritages, dont ils sont joyeux : ils éprouvaient maintenant (les effets de) l'amour de mon Cid. Ceux qui vinrent plus tard sont tous satisfaits. Mon Cid sait bien qu'avec les richesses qu'ils avaient reçues, s'ils pouvaient s'en aller, ils le feraient volontiers. Mon Cid ordonna, sur le conseil de Minaya, qu'aucun des siens, qui avec lui avaient gagné richesses, ne prît congé de lui et ne lui baisât la main (1), (car) si l'on pouvait le prendre ou l'atteindre, on lui confisquerait son avoir et on l'attacherait à la potence. Voilà donc tout cela bien arrangé.
Le Cid délibère avec Minaya Alvar Fanez : « Si bien vous plaît, Minaya, je voudrais savoir le compte de ceux qui sont ici et ont gagné richesse avec moi. Je les mettrai en écrit et tous seront bien comptés, de sorte que si l'un d'eux commet quelque vol ou vient à disparaître, il devra me rendre son bien et le remettre à ceux de mes vassaux qui régissent Valencia et sont chargés de la garder. » Alors Minaya dit : « C'est une sage mesure. » — [Asson. d.] Il les convoqua (donc) à la cour et les réunit. Quand il les vit devant lui, il les fit compter et dénombrer. Le Cid de Bivar en trouva trois mille six cents. Son cœur s'en réjouit, et il se prit à sourire : « Grâces à Dieu, Minaya, et à sainte Marie, sa mère ! Avec moins que cela nous sortîmes de la maison de Bivar. Maintenant nous sommes riches, nous le serons davantage dorénavant. Si cela vous agrée, Minaya, et n'en avez point de peine, je veux vous envoyer en
(1) Comme on avait coutume de faire pour se séparer de quelqu'un.
LE POEME DU CID . -v ... -
Castille, où nous avons uos fief?, vers îc roi Aîîonso, mon seij^neur naturel- Du gain que nous avons fait ici, je lui veux donner cent chevaux et vous irez les lui conduire. Vous lui baiserez aussi la main pour moi, et vous lui demanderez instamment, si tel est son bon plaisir, qu'il me laisse emmener ma femme \ doiia Ximena et mes filles légitimes'. Je les enverrai chercher; mais, vous, retenez bien le message : la femme de mon Cid et ses filles les infautes, on ira de la sorte les chercher et elles viendront très honorées à ces terres étrangères que nous avons pu gagner. ^^ Alors dit Minaya : <v Bien volontiers! >^ Après avoir ainsi devisé, ils songent aux préparatifs. Mon Cid donna cent hommes à Alvar Fanez pour le servir durant le voyage [comme il l'entendra ' , et il le chargea de porter mille marcs d'argent à San Pedro, dont il donnera cinq cents à l'abbé don Sancho.
[Asson. d-o.\ Tandis que tous se réjouissaient de ces heureux événements arriva du côté de l'Orient (1) un prêtre : on l'appelle de son nom l'évéque don Jérôme. Il est savant et sage. Soit à pied, soit à cheval, il montre grande vigueur. Il aimait à s'informer des prouesses de mon Cid, et soupirait pour se rencontrer avec les Maures sur le champ de bataille. S'il pouvait combattre tout son comptant et frapper de sa main (l'ennemi), quand il quitterait la terre, les chrétiens n'auraient pas à le pleurer. Quand mon Cid l'apprit,^ il en fut réjoui : Nv Oyez, Minaya Alvar Fanez, par celui qui est dans les cieux ! puisque Dieu nous en offre l'occasion, soyons-luien reconnaissants. Au pays de Valencia, je veux établir
(1) De parte de orient. L'expression ne se comprendrait que si Jérôme arrivait à "Valence de Rome ou de Xcrre- Sainte. Rien ne permet de le supposer.
.:r= LE POEME DU CID
un évêché, et le donner à ce bon chrétien (1). Pour vous, quand vous irez enCastille, vous porterez de bonnes nouvelles. [Asson. i-o.\ Les paroles de don Rodrigo plurent à Alvar Fanez. Bientôt ils reconnaissent ce don Jérôme pour évéque : on lui donna à Valencia de grandes richesses. Dieu! quelle joie dans toute la chrétienté, qu'il y eût dans le pays de Valencia un seigneur évêque ! IVÏinaya s'en réjouit. Il prit congé et s'en alla.
[Asson. d.] Ayant ainsi laissé en paix les terres de Valencia, Minaya Alvar Fanez se dirigea vers la Castille. Je ne vous dirai pas les haltes qu'il fit, je ne veux pas les énumérer. Il s'informa de l'endroit où il trouverait le roi Alfonso : le roi était peu de temps avant à San Fagunt (2), mais il était retourné à Carriôn et c'est là qu'on le trouverait. Cette nouvelle réjouit Minaya Alvar Fanez et il se dirigea avec ses présents vers cette ville. — [Asson. ô-o.] Le roi Alfonso sortait à l'instant même de la messe, quand arriva si à point Minaya Alvar Fanez. Devant tout le peuple il s'agenouilla; plein de douleur, il se jeta aux pieds du roi Alfonso, lui baisa les mains et dit : — [Asson. 6.] « Grâces à vous, Alfonso, mon seigneur, par l'amour du Créateur! Mon Cid, le bon lutteur, vous baise les mains et les pieds comme à si bon seigneur, et vous demande merci, avec l'aide du Créateur. Vous l'avez chassé du pays, il a perdu votre amour. Quoiqu'en terre étrangère, il a fait prospérer ses affaires. Il a gagné Xérica et la ville nommée Onda ; il a pris Almenar et Murviedro qui vaut mieux encore ; ainsi fit-il pour Cebolla et, plus loin, pour Castejôn et
(1) Ce procédé sommaire fut régularisé plus tard. Voy. Pidal, au vers 1302.
(2) Sahagun, célèbre monastère bénédictin, au royaume de Léon.
Li? POÈME DU CID ' '. .- z
Pena Cadiella (1), bâtie sur un rocher très fort. Il est seigneur de toutes ces villes et de Valencia. Le bon Cauipéador a fait un évêque de sa propre main. Il a livré cinq batailles rangées et dans toutes a remporté la victoire. Grands sont les gains que lui a donnes le Créateur : et voici la preuve que je vous dis la vérité : cent chevaux puissants et rapides, tous pourvus de leurs selles et de leurs freins. Il vous prie de les accepter. Il s'estime votre vassal et vous tient pour son seigneur. » Le roi porta la main à son front et se signa. <v De tant de superbes conquêtes qu'a faites le Campéador, par San Isidoro! j'ai le cœur réjoui, ainsi que de toutes les prouesses par lui acco:nplies. J'accepte ces chevaux qu'il m'envoie en don. » Mais si le roi était content, Garci Ordônez était plein de souci. « On dirait qu'au pays des Maures il n'y a plus d hommes, puisque le Cid Campéador agit ainsi à sa guise. >^ Le roi dit au comte : « Assez sur ce sujet, car de toutes manières il me sert mieux que vous ». Minaya parla en homme de sens : « Le Cid vous demande en grâce, si cela vous agrée, que sa femme dofia Ximena et ses deux filles puissent sortir du monastère où il les a laissées, et aillent à Valencia retrouver le bon Campéador. » Alors le roi dit : « J'y consens de tout cœur. Je leur enverrai des provisions tant qu'elles s^eront sur mes terres. Je les mettrai à l'abri de tout affront, mal et déshonneur jusqu'à ce que ces dames arrivent à la frontière de mon royaume. Voyez comment vous-même et le Campéador pourrez les servir. Oyez, les écoles (2), et
(1) Actucllciueiit Sierra de Beaicadcll cuire les deux provinces de Valence et d'Alicantc.
(2) Quoique l'expression s'applique plus particulièrement à l'eusemble de ceux qui composaient la cour d'un roi, elle désignait aussi tous les familiers d'un prince ou d'un seigneur.
::.— iL ^ = 78 — ^^.^^ ■ -- ^
toute ma cour : Je ne veux pas que le Campéador souffre aucun dommage, non plus que toutes les écoles qui le reconnaissent comme seigneur. Je l'ai déshérité, mais je lui rends tout ce qui est à lui. Que ses héritages soient conservés au Campéador, où qu'il soit. Je garantis ses vassaux de tout mal et dommage, et je le fais pour qu'ils servent leur seigneur. » Minaya Alvar Fanez lui baisa les mains. Le roi sourit et parla ainsi gracieusement : « Que ceux qui voudraient aller servir le Campéador soient quittes envers moi et s'en aillent à la grâce du Créateur, Nous gagnerons plus de la sorte que par notre inimitié. »
Alors commencèrent à se concerter les infants de Carriôn : « La fortune de mon Cid le Campéador s'accroît grandement : un mariage avec ses filles serait pour nous chose avantageuse. Mais nous n'oserions aborder, nous autres, ce sujet : mon Cid est de Bivar, et nous comtes de Carriôn. » Ils n'en parlent à personne et ce projet en resta là, Minaya Alvar Fanez prit congé du bon roi. « Vous vous en allez déjà, Minaya? Allez à la grâce du Créateur ! Emmenez un portier (1) royal; j'estime qu'il vous sera utile. Si vous emmenez les dames, qu'on les serve selon leur volonté; qu'on leur donne jusqu'à Médina tout ce dont elles auront besoin; à partir là que le Campéador veille sur elles. » Minaya prit congé et s'éloigna de la cour.
[Asson. d.] Les infants de Carriôn [ont arrêté leur projet]. Ils faisaient compagnie à Minaya Alvar Fanez : « Pour toute chose vous pouvez rendre service : serveznous aussi en cette occasion. Saluez de notre part mon Cid de Bivar. Nous sommes ses serviteurs autant que
(1) Officier du palais chargé spécialement de porter et d'exécuter les ordres du roi, et de convoquer aux Certes.
nous le pouvons. Que le Cid nous veuille du bien, il n'y perdra rien >*►. Minaya répondit : <s Cela ne peut que m 'être agréable. >^
Minaya est parti et les infants sont de retour. Le premier se dirige à San Pedro oii sont les dames. Bien grande fut la joie quand on le vit apparaître. Minaya met pied à terre : il va prier saint Pierre. La prière terminée, il rejoint les dames : x^ Je vous salue, dona Ximena, que Dieu vous garde de tout mal! Et qu'il fasse de même pour vos filles ^Ics deux infantes J. Mon Cid vous envoie son salut de la ville où il est. Je l'ai laissé en bonne santé et pourvu de grandes richesses. Par la merci du roi vous êtes libres, et je dois vous conduire à Valencia où nous avons nos biens. Si le Cid vous voyait saines et sauves, il serait tout joyeux et n'aurait plus aucun souci >^. Dona Ximena dit : « Que la volonté du Créateur s'accomplisse ! * Minaya Alvar Fanez désigna trois chevaliers et il les envoya à Valencia sa résidence : s< Dites auCampéador — Dieu le délivre de tout mal ! — que le roi m'a confié sa femme et ses filles, et qu'il nous fait donner le nécessaire tant que nous serons dans son royaume. Dans quinze jours d'ici, si Dieu nous garde de tout mal, nous serons là-bas, moi, sa femme et ses filles, et toutes les dames qui leur donnent leurs bons services. >^
Les chevaliers sont partis et songent à remplir leur mission. Minaya Alvar Fâùez resta à San Pedro. Vous auriez vu des chevaliers venir de toutes parts : ilc veulent aller à Valencia, vers mon Cid de Bivar. Ils demandaient à Alvar Fanez sa protection et Minaya leur répondait : « Je le ferai bien volontiers. ^^ Soixantecinq chevaliers ont accru sa troupe, et il en avait déjà cent qu'il avait amenés de là-bas. Pour escorter les dames, belle compagnie se faisait. Minaya donna à -^ ^ 80 — =
l'abbé les cinq cents marcs ; des cinq cents autres, je vous dirai ce qu'il fait. Le bon Minaya voulut munir dona Ximena, les filles qu'elle a avec elle, et les autres dames qui sont près d'elles pour les servir, des meilleurs équipements qu'il put trouver à Bur^os, de palefrois et de mules, pour qu'elles parussent à leur honneur. Quand il a ainsi équipé ces dames, le bon Minaya songe au départ. Voici que Raquel et Vidas tombent à ses pieds : « Merci, Minaya, chevalier secourable ! Sachez-le, le Cid nous a ruinés, s'il ne nous vient en aide. Nous lui abandonnerions les intérêts, s'il nous rendait le capital. » — « Je le verrai avec le Cid, si Dieu me conduit là-bas. Pour ce que vous avez fait, il y aura bonne récompense. » Raquel et Vidas dirent (1) : « Le Créateur le veuille ainsi! Autrement, nous quitterons Burgos, nous irons le chercher. »
I^linaya Alvar Fâîïez est parti pour San Pedro : beaucoup de gens se joignent à lui, il pensa au départ. Au moment de se séparer, l'abbé mena grand deuil. « Que le Créateur vous protège, Minaya Alvar Fanez ! Baisez pour moi les mains au Campéador et qu'il veuille bien ne pas oublier ce monastère. Si tous les jours de sa vie il le favorise, le Cid [Campéador] toujours en vaudra plus. »
Maintenant ils prennent congé et se préparent à chevaucher. Le portier est avec eux qui doit les protéger. Sur les terres du roi on leur donne grandes provisions. De San Pedro à Médina ils mettent cinq jours ; voici les dames et Alvar Fanez à Médina (v 1452).
Analyse du vers 1453 au vers 1558. — Le Maure Abengalbon, vassal et ami du Cid, accueille Chimène et son
(1) Le texte : dixo, malgré le double sujet. C'est la raison sociale de la banque, comme plus haut.
LE POEME DU CID ^.^s^=^ ^^m=
escorte à Médina. Le Cid envoie au devant d'eux Muûo Gustioz, Vermùdez, Antolinez, révcque Jérôme avec cent chevaliers qui les rejoignent ii Médina. De là ils atteignent Molina, où commandait Abengalbon. Us approchent de Valence. Le Cid sort en personne pour recevoir sa femme et ses filles, tandis que révêque prend les devants pour revenir à leur rencontre processionnellement.
V. — V arrivée de Chimène à Valence. — Bataille devant Valence. — Défaite de Yucef (v. 1558 à 1776).
[Asson, d-a (suite)] Au milieu de tels événements si heureux et si honorables, ils arrivent près de Valencia, dont trois lieues bien comptées les séparent. A mon Cid, qui en bonne heure [ceignit l'épée], on en porta l'annonce à Valencia. — [Asson, a'-o,] Mon Cid en fut joyeux : jamais il ne l'avait été plus ci même autant, car ce message lui annonce ce qu'il aimait le plus au monde. Il ordonne que deux cents chevaliers sortent en hâte, pour recevoir Minaya et les nobles dames. Pour lui, il resta à Valencia veillant et gardant la ville, car il sait bien qu'Alvar Fanez prend toutes précautions — [Asson. d-a. \ Voici que ces envoyés accueillent Minaya et les dames et les infantes et l'escorte entière. Mon Cid ordonna à ceux qu'il a chez lui de garder l'Alcazar et les autres tours hautes et toutes les portes, issues et entrées, et qu'on lui amène Babieca : naguère il l'avait pris [au roi de Séville, lors de sa défaite]. Mon Cid, celui qui en bonne heure naquit, ne savait pas encore s'il était bon coureur et s'il avait un bon arrêt. A la porte de Valencia où il était en sûreté, en présence de sa femme et de ses filles, il voulait faire un pas d'armes. Les dames reçues avec grands honneurs, l'évêque don Jérôme prit les devants, descendit de cheval et se dirigea vers la chapelle. Avec tous ceux qu'il put trouver et qui avaient eu le temps de se préparer, revêtus de surplis et portant des croix d'argent, ils sortirent pour recevoir les dames et le brave Minaya.
Celui qui naquit en bonne heure ne perdait pas de
rr-= 83 ^- . =
LE POEME DU CID temps; il revêtit la gonelle (1) de soie ; il portait longue barbe. On lui selle Babieca, auquel on met de riches housses caparaçonnées. Mon Cid le monta et prit les armes de fût (2). Il monte le destrier, surnommé Babieca, courut une carrière, qui fut si belle que quand elle fut achevée, tous restèrent émerveillés. De ce jour Babieca fut célèbre dans toute l'étendue de l'Espagne. Au bout de l'eslai mon Cid mit pied à terre, et, se dirigea vers sa femme et ses deux filles. Lorsque dona Ximena le vit, elle se jeta à ses pieds : s^ Merci, Campéador, en bonne heure vous ceignîtes l'épée. Vous m'avez tirée de situations humiliantes et mauvaises. Me voici ici, seigneur, moi et vos deux filles; grâce à Dieu et à vous, elles sont bonnes et élevées, v II embrassait fort la mère et les filles ; de la joie qu'ils ressentaient, ils avaient les yeux pleins de larmes. Tontes ses mesnies étaient en grande joie : elles exécutèrent le pas d'armes et brisèrent les châteaux de bois.
Ecoutez comment parla celui qui en bonne heure [ceignit l'épée : vv [Doîia Ximena , vous, ma femme bienaimée et honorée, et vous, mes deux filles, mon cœur et mon âme, entrez avec moi dans la ville de Valcncia, dans cet héritage que je vous ai gagné. > Mère et filles lui baisaient les mains et c'est ainsi qu'elles entrèrent avec tant d'honneur à Valencia.
[Asson. à Mon Cid se dirigea avec elles vers l'Alcazar : là il les fit monter à l'endroit le plus élevé. Leurs beaux yeux regardent de toutes parts. Elles contemplent Valencia la cité qui s'étend au-dessous d'elles. De l'autre
(1) Tunique de peau ou de soie.
(2) Par opposition aux armes de fer, les armes de fût étaient celles où entrait le bois, particulièrement la lance et le bouclier.
côté, elles aperçoivent la mer. Elles admirent la huer ta ^ touffue et immense, et toutes autres choses qui faisaient plaisir à voir. Elles joignent les mains pour remercier Dieu de cette conquête si magnifique et si grande.
Mon Cid et ses compagnies éprouvent grande satisfaction. L'hiver est parti, mars est arrivé. Je veux vous dire des nouvelles d'outre-mer, du roi Yùcef qui tient le Maroc.
[Asson. z'-o.] Le roi de Maroc est irrité contre mon Cid don Rodrigo : « Il a envahi avec violence mon héritage, et il n'en rend grâces qu'à Jésus-Christ. » Ce roi de Maroc réunit ses forces ; avec cinquante fois mille hommes d'armes, elles furent au complet. Ils s'embarquèrent en mer : les voici dans les vaisseaux : ils vont chercher Yalencia et mon Cid don Rodrigo. Les navires abordent : les soldats en sortent. — [Asson. i-a.] Ils arrivent à Valencia, celle que mon Cid a conquise. Les païens, plantent les tentes et campent. Ces nouvelles arrivent à mon Cid.
[Asson. d.J « Grâces au Créateur, le Père spirituel, tout le bien que je possède est là, devant moi ; avec grand'peine j'ai gagné Valencia, je l'ai en guise d'héritage; si ce n'est par ma mort je ne la puis abandonner. Grâces au Créateur et à sainte Marie, sa mère, j'ai ici mes filles et ma femme. Il m'est venu une bonne fortune des terres d'outre-mer. Je vais prendre les armes, je ne puis l'éviter ; mes filles et ma femme me verront combattre ; elles verront comment, en ces terres étrangères, on s'étabht; elles verront bien, de leurs propres yeux, comment l'on se gagne le pain ».
Il fit monter sa femme et ses filles à l'Alcazar ; elles levèrent les yeux, et virent les tentes dressées : « Qu'est-ce là, Cid, que le Créateur nous protège ! » — « Ah ! femme honorée, n'ayez nulle crainte, c'est une richesse merveilleuse et grande qui nous vient en sur-
croît. Au lendemain de votre arrivée, ils veulent vous faire un présent : vos filles sont à marier, ils vous apportent la dot. » — s», Grâce à vous, Cid, et au Père spirituel ! » — « Femme, restez dans cette salle de l'Alcazar ; n'ayez point peur en me voyant combattre; avec la grâce de Dieu et de sainte Marie, sa mère, le cœur me croît en vous voyant devant moi ; avec l'aide de Dieu je dois gagner cette bataille. » — [Ass. ô-c] Les tentes sont dressées, et l'aube paraît : en grande hâte les tambours retentissent. Mon Cid se réjouit et dit : « Ah ! quel beau jour ! » Sa femme a peur ; le cœur lui bat à se rompre, ainsi qu'à ses dames et à ses deux filles. Depuis le jour de leur naissance elles n'ont pas ouï tel bruit (1). Le bon Cid Caropéador se caressa la barbe : « N'ayez point crainte, car tout cela est bénéfice pour vous. Avant quinze jours, s'il plaît au Créateur, 'nous aurons pris; ces tambours; vous le? aurez devant vous et vous verrez comme ils sont faits. Ensuite, ils seront à l'évêque don Jérôme : on les suspendra dans l'église de Sainte-Marie, mère du Créateur ». — C'est le vœu que fit le Cid Campéador. Joyeuses sont les dames, elles perdent peu à peu leur crainte. Les Maures du Maroc chevauchent vigoureusement : dans les huertas ils entrent sans peur. — Ass. i-a . Le veilleur le vit et sonna la cloche (2) ; les mesnies et les gens L^e Ruy Diaz] sont prêts : ils s'arment de bon
(1) Atamores, la chose et le nom étaient arabes. Dans un document dcl 291 (Ducangc, s. v. Tympanum) :« Sarracenil, maxitna percutientes tympana cum bacilis retortis, ad terrcndum inimicos... >^
(2) La Cltronique générale, 5 925, entre ici dans quelques détails. Elle explique, << d'après ce que t'it l'histoire ^\ que le Cid faisait sonner deux, trois ou quatre fois pour convoquer 200, 300 ou 400 chevaliers.
cœur et sortent en hâte de la ville. Dès qu'ils rencontrent les Maures, ils attaquent aussitôt ; ils les chassent des huer tas d'une manière très honteuse : ils en tuèrent cinq cents au moins ce jour-là. — ^Ass. a-e.] Leur poursuite dura bien jusqu'aux tentes ; ils avaient bien travaillé, ils se préparent [a retourner.] Ce fut la qu'Alvar Salvadôrez resta prisonnier.
Ils retournaient vers mon cid ceux qui mangeaient son pain (1). Il l'avait vu de ses yeux, on le lui raconte de vive voix. Mon Cid se réjouit ds tout ce qu'ils ont fait : « Oyez, chevaliers, il n'en sera pas autrement par la suite. Aujourd'hui bonne est la journée ; meilleure sera celle de demain. Au petit jour, soyez tous armés ; l'évêque don Jérôme nous donnera l'absolution, il nous dira la messe, et vous serez prêts à chevaucher. Nous irons les battre, [il n'en sera pas autrement, au nom du Créateur et de l'apôtre saint Jacques! Mieux vaut que nous les vainquions plutôt qu'ils ne prennent notre pain. » Sur ce, tous dirent : « De tout cœur et bien volontiers ! » Minaya prit la parole, il ne voulait point différer ; « Puisque telle est votre pensée, Cid, mandez-moi autre chose. Donnezmoi cent trente chevaliers pour combattre comme besoin est. Quand vous irez les attaquer, j'arriverai, moi, d'autre part, des deux côtés ou de l'un d'eux. Dieu nous aidera ». Alors le Cid dit : « Bien volontiers! »
Ass. d-a.^^ Le jour est passé, la nuit arrive. La gent chrétienne fait sans retard ses préparatifs. Au second chant du coq avant le matin, l'évêque don Jérôme leur chante la messe. La messe dite, il leur donne l'absolution générale : « A celui qui mourra ici en luttant face
(1) Expression consacrée, synonyme de serviteurs, vassaux, etc.
à l'ennemi, moi je lui enlève ses péchés et Dieu recevra son âme. A vous, Cid don Rodrigo, qui en bonne heure ceignîtes l'épée, je vous ai dit la messe ce matin, je vous demande de me réserver une faveur : accordez-moi de frapper les premiers coups ^>. Le Campéador dit : « Dès maintenant qu'ils vous soient réservés "> (1).
'Ass. â-o. Tous sont sortis en armes par les tours de Cuartc. Mon Cid donna avec soin ses instructions à ses vassaux. On laisse aux portes des hommes de toute confiance. Mon Cid monta sur son cheval Babieca : il était adoubé de toutes armes défensives. L'enseigne est amenée et l'on s'élance hors de Valencia ; il y avait quatre mille combattants moins trente avec le Cid à leur tête: ils vont de bon cœur en combattre cinquante mille. Alvar Alvarez et Minaya les attaquèrent dun autre côté. Le Créateur les protégea, et ils les mirent en fuite.
Mon Cid se servit de sa lance, puis mit la main à l'épée : il tua tant de Maures que l'on en perd le compte : le sang lui découlait jusqu'au coude. Il donna trois coups au roi Yùcef qui lui échappa d'une seule longueur d'épée, car son cheval était très rapide. Yùcef s'enferma à Gujera (2), château excellent ; mon Cid de Bivar le poursuivit jusque-là avec quelques-uns de ses braves vassaux qui l'accompagnaient. De là celui qui naquit en bonne heure retourna sur ses pas. Il était très joyeux à la vue de ce qu'ils avaient gagné ; c'est là qu'il apprécia Babieca, de la tête aux pieds. Tout ce butin resta entre SCS mains. Les cinquante mille Maures furent comptés :
(1) Même honneur obtenu par l'archevêque Turpin, dans Roland, vers 1648 (Ed. Gautier).
(2) Aujourd'hui Callcra, port de mer à 38 kilomètres au sutl de Valence.
il ne s'en échappa pas plus de cent quatre. Les mesnies de mon Cid mirent à sac le camp : d'or et d'argent on trouva trois mille marcs. Quant aux autres prises, on n'en peut faire le compte. Joyeux étaient mon Cid et tous ses vassaux : Dieu les avait protégés et ils avaient gagné la bataille. Après avoir ainsi battu le roi Yùcef, le Cid laissa là Alvar Fanez, qui était homme très avisé. Avec cent chevaliers il rentra à Valencia : on voyait sa figure et ses sourcils froncés, car il avait quitté ses armes (1) : c'est ainsi qu'il fit son entrée, sur Babieca, l'épée à la main.
Les dames qui l'attendaient le reçurent. Mon Cid s'arrêta devant elles, en tirant la bride de son cheval : « Je vous salue, dames, je vous ai gagné grand honneur vous avez gardé Valencia et, moi, j'ai gagné la bataille. C'est Dieu qui l'a voulu, ainsi que tous ses saints, si, à votre arrivée, ils nous ont donné tel butin. Voyez mon épée sanglante et mon cheval couvert de sueur : c'est de la sorte que l'on vainc les Maures en campagne. Priez le Créateur qu'il me donne vie pour vous quelque temps, vous en serez plus honorées et des vassaux vous baiseront les mains. »
(1) Il semble difficile dans ce vers 1744 {fromida trahe la cara, que era desarmado) d'interpréter, avec M. Pidal, cara par co/ia. Le vers 789, il est vrai, dit bien : la cofia fronzida; Dios, commo es bien barhadol almofar d cuestas... Mais, aux vers 2436-37, les mots cofia et cara s'opposent : la cara fromida e almofar soit ado, cofia sobre los pelosf/omida... La cofia est un bonnet, une coiffe d'étoffe portée sous le heaume. U almofar arabe ressemble à l'aumusse ou camailde mailles, destiné à protéger le cou et lacé sur la broigne ou sur le haubert. On pouvait le rabattre sur les épaules. Damas- Hinard : le visage fatigué. — Cf. Chanson d' Antioche II, 316 ; Quant l'ot li empereres s'en a frondé le nez.
Ainsi parla mon Cid, et il descendit de cheval. Quand elles le virent à pied, après qu'il fut descendu de cheval, les dames et ses filles et sa femme de noble race (1) se jetèrent à genoux devant le Campëador « Nous sommes vos servantes, puissiez-vous vivre Ion-: gués années! » A sa suite elles entrèrent au palais, et furent s'asseoir avec lui sur de précieux escabeaux : x< Ah! ma femme dona Ximena, ne me l'aviez-vous pas demandé? Ces dames que vous avez amenées et qui vous servent si bien, je veux les marier avec quelquesuns de mes vassaux ; à chacune d'elles je donne deux cents marcs. Qu'on sache, en Castille, quel est celui qu'elles ont si bien servi. Pour ce qui regarde vos filles, on y songera plus à loisir, » Toutes se levèrent et lui baisèrent les mains. Grande lut la joie qui éclata dans le palais. Comme l'avait dit le Cid, ainsi fut fait.
Minaya Alvar Fâfiez était dehors, sur le champ de bataille, écrivant et comptant avec tous ses gens. Tentes, armes, vêtements précieux, ils en trouvent tant que le compte en est énorme. Je ne puis vous dire que ce qui est le plus important. Onneput point compter tous les chevaux : beaucoup erraient tout harnachés et l'on ne put s'en emparer : les Maures du pays en profifèrent. Néanmoins au Campéador illustre il en fut adjugé mille entre les meilleurs. Et s'il en échut tant à mon Cid, les autres purent bien se trouver satisfaits. Que de tentes précieuses, avec leurs montants bien ouvrés, ont gagnées mon Cid et tous ses vassaux ! La tente du roi de Maroc, qui est la plus belle de toutes,
(1) Mtigier que vale algo, cxprcssiou synonyme de * mugier memhrada fijadalgo * (v. 210) et de « duenas... fijas dalgo » (v. 2232), Cf. E. de Hiuojosa. El derecho en el poema del Cid (1903), p. 75.
est supportée par deux montants avec des ornements d'or. Le Cid Campéador illustre ordonna qu'elle restât dressée et que personne n'y touchât. « Une si belle tente, qui vient du Maroc, je veux l'envoyer à Alfonso le Castillan pour qu'il sache ce que mon Cid a gagné de gloire et de richesse. »
C'est avec ce riche butin qu'ils entrèrent à Valencia. L'évêque don Jérôme, excellent tonsuré, quand il fut las de lutter de ses deux mains, ne savait plus le compte des Maures qu'il avait tués ; le butin qui lui échut fut considérable. Mon Cid don Rodrigo, qui en bonne heure naquit, de toute sa part lui donna le dixième.
Asson. ci-a. Dans Valencia les chrétiens sont pleins de joie, tant ils avaient de richesses, de chevaux et d'armes. Joyeuses sont dona Ximena et ses deux filles, et toutes les autres dames qui se tiennent pour mariées. Mon bon Cid ne perdit point de temps. « Où êtes vous, l'excellent? Venez ça, Minaya! Ce qui vous est échu, vous l'avez bien gagné. De ma quinte part, je vous le dis franchement, prenez ce que vous voudrez, et que le reste demeure. Demain matin vous partirez sans faute (vers le roi Alfonso), avec les chevaux de cette quinte part que j'ai gagnée, chaque cheval avec sa selle, son frein et une épée, pour l'amour de ma femme et de mes deux filles, qu'il m'a envoyées ici, ce dont elles lui sont reconnaissantes. Ces deux cents chevaux lui seront offerts en cadeau, pour que le roi Alfonso ne dise point de mal de celui qui gouverne Valencia. » Il ordonna à Per Vermùdez d'aller avec Minaya. Le lendemain matin ceux-ci chevauchent sans retard, et emmènent deux cents hommes en leur compagnie. Ils portent (au roi) le salut du Cid, qui lui baise les mains ; « de ce combat que mon Cid a gagné, il lui
envoie deux cents chevaux en cadeau, et il le servira toujours tant qu'il sera vivant. »
Asson. ci. Ils sont sortis de Vâlencia et font diligence. Ils portent de si grandes richesses qu'il faut veiller sur elles. Ils marchent nuit et jour, sans se donner de répit . Ils franchissent la sierra qui divise le pays (1). Ils commencent à s'informer où est le roi don Alfonso.
Asson. d-a.] Ils vont passant les montagnes, les forêts et les cours d'eau. Ils arrivent à Valladolid, où était le roi Alfonso. Per Vermùdez et Minaya envoient un message au roi afin qu'il daigne recevoir la compagnie : mon Cid de Vâlencia lui envoie ses présents.
Asson. d-o.j Jamais vous n'auriez vu le roi aussi joyeux. Il ordonna à tous ses hidalgos de chevaucher aussitôt : le roi le premier s'élança au dehors, pour voir cette ambassade de celui qui en bonne heure naquit. Là se trouvèrent, sachez-le, les infants de Carrion, et le comte don Garcia, méchant ennemi du Cid. Les uns éprouvent de la joie, les autres de la peine. Ils aperçoivent les gens de celui qui en bonne heure naquit ; ils croient que c'est une armée et non des messagers qui arrivent. Le roi don Alfonso se faisait des signes de croix (2). Minaya et Per Vermùdez s'avancèrent : pour se prosterner à terre, ils descendirent de cheval. Devant le roi Alfonso, agenouillés, ils baisent la terre et ses deux pieds : ^< Merci, roi Alfonso, roi si honoré ! Au nom de mon Cid le Campéador, nous vous baisons les pieds. Il vous proclame son seigneur et se tient pour votre vassal. Le Cid apprécie grandement l'honneur que vous
(1) La chaîne principale, entre Valence et Valladolid, le Guadarrama.
(2) Manière d'exprimer de rétonncmcnt ou de l'admiration, encore en usage dans le peuple.
lui avez fait. Il y a quelques jours, roi, qu'il a gagné une bataille. Ce roi de Maroc, que l'on nomme Yùcef,et ses cinquante mille hommes, il les a battus en rase campagne. Le gain qu'il a fait est considérable : tous ses vassaux se sont enrichis. Il vous envoie deux cents chevaux et vous baise les mains. »
Le roi don Alfonso dit : « Je reçois volontiers (ces dons), et je sais gré à mon Cid de m'a voir envoyé de tels présents. Puissions-nous voir l'heure où je pourrai l'en récompenser ! » — Ces mots plurent à la plupart des assistants, mais ils mécontentèrent le comte don Garcia, qui en fut très irrité . Il s'éloigna avec dix de ses parents. s< C'est merveille comme s'accroît la gloire du Cid. La gloire dont il jouit nous rendra méprisables . Pour avoir vaincu si facilement des rois en campagne, comme s'il les eût trouvés morts, et avoir amené leurs chevaux, pour tous ses exploits, nous serons avilis. »
Asson. i.] Le roi don Alfonso parla : ^écoutez ce qu'il dit : s< Grâces au Créateur et à monseigneur San Isidro, pour ces deux cents chevaux que m'envoie mon Cid ! Dorénavant il pourra mieux servir mon royaume. J'ordonne qu'ici même, Minaya Alvar Fanez et Per Vermùdezjl'on vous revête de riches vêtements et que l'on vous arme de pied en cap, pour que vous reparaissiez avec honneur en présence du Cid. Je vous donne trois chevaux : choisissez-les parmi ceux-ci. A ce qu'il me semble et comme je le présume volontiers, tous ces glorieux exploits auront heureuse issue. »
Asson. à.] Ils lui baisèrent les mains et allèrent reposer. Le roi] ordonna de leur donner tout ce dont ils ont besoin (v. 1878).
VI. — Les infants de Carrion demandent en mariage les filles du Cid. — Le roi transmet la demande. — Entrevue du roi et du Campéador. — Réconciliation. — Cérémonies des fiançailles, (vv. 1879-2212).
I Ass. d.] Des infants de Carrion je veux vous parler. Ils tenaient conseil en secret : « La fortune du Cid prospère fort. Demandons ses filles en mariage. Notre honneur s'accroîtra et notre situation s'améliorera. ^^ Ils allèrent trouver le roi Alfonso pour lui révéler ce secret. — [Asson. d]. « Nous vous demandons votre ^râce, comme à notre roi et seigneur. Nous ne voulons agir que d'après vos conseils; (nous vous prions) de demander pour nous les filles du Campéador : nous désirons nous marier avec elles pour notre honneur et notre avantage, » — Le roi resta pensif et réfléchit un grand moment. « J'ai exilé le bon Campéador ; je lui ai fait grand mal, il m'a fait grand bien. Je ne sais s'il goûtera ce mariage, mais, puisque vous le voulez, occupons-nous donc de l*affaire. >> Le roi don Alfonso fit appeler Minaya Alvar Fàùez et Per Vermûdez. Il les prit à part dans une chambre : v< Écoutez-moi, Minaya, et vous aussi, Per Vcrmùdcz, Mon Cid Ruy Diaz le Campéador est mon serviteur. Je veux lui pardonner, car il le mérite. Qu'il vienne à une entrevue avec moi, si cela lui plaît. Il a d'autres affaires dans ma cour. Diago et Ferrân, les infants de Carrion, désirent épouser ses deux filles Soyez de fidèles messagers : je vous prie d'en avertir le bon Campéador ; il y trouvera honneur et croîtra en puissance, s'il prend pour gendres les infants de Carrion. » — Minaya prit la parole =^ 94 —
pour lui et pour Per Vermùdez qui approuva : « Nous lui ferons part de ce que vous dites : après, le Cid décidera ce qui lui semblera bon». — «Dites à Ruy Diaz, celui qui en bonne heure naquit, que j'aurai une entrevue avec lui où il voudra : qu'il me fixe l'endroit où elle aura lieu. Je veux servir mon Cid de tout mon pouvoir. »
Siir ce, ils prennent congé du roi et s'en retournent. Avec tous leurs gens ils se dirigent vers Valencia. Quand le bon Campéador en fut informé, il se hâte de chevaucher et alla les recevoir. Mon Cid tout joyeux les embrassa fort: « Vous voilà, Minaya, et vous, Per Vermùdez! En peu de pays, il y a de tels hommes. Quelles bonnes nouvelles apportez-vous d'Alfonso, mou seigneur? Est-il content et a-t-il accepté notre don? » Minaya répondit : « En son âme et en son cœur il est content, et vous rend son affection. » Mon Cid dit r « Grâces au Créateur !» — Et ainsi devisant, ils commencent à dire ce que lui demandait Alfonso de Léon : d'accorder ses filles aux infants deCarriôn, car il y trouverait honneur et croîtrait en puissance, et il le lui conseillait en son âme et en son cœur. Quand mon Cid, le bon Campéador, l'apprit, il resta pensif et réfléchit un grand moment : « J'en rends grâces au Christ, mon Seigneur. J'ai été exilé du pays; j'ai perdu mes biens; à grandes peines j'ai gagné ce que j'ai ; je rends grâces à Dieu d'avoir recouvré l'affection | du roi, et de ce qu'on me demande mes filles pour les infants de Carriôn. [Dites, Minaya, et vous, Per Vermùdez, que vous semble- 1- il de ce mariage? ^ — « Ce qui vous semblera bon, nous l'approuvons. » — Le Cid reprit : « De grand lignage sont les infants de Carriôn (1)1. Ils sont très orgueilleux, et font partie de la cour. De ces mariages je n'éprouve
(1) Quatre vers restitués d'après la Chronique.
pas grand plaisir, mais puisque nous le conseille celui qui vaut plus que nous, réfléchissons-y et gardons le secret. Que le Dieu du Ciel nous inspire ce qui convient le mieux ! » — <s Et avec cela, Alfonso vous mande qu'il désire une entrevue avec vous là où il vous conviendra. n veut vous voir et vous rendre son affection. Vous déciderez ensuite ce qui conviendra le mieux. » Alors le Cid dit : « J'y consens de tout cœur. ^> — « Cette entrevue, où aura-t-elle lieu? dit Minaya ; fixez-la vousmême. » — « Puisque le roi Alfonso le veut bien, c'est chose naturelle que nous allions le chercher là où il se trouvera, pour lui rendre les honneurs dus au roi, notre seigneur. Mais faisons ce qu'il désire. Auprès du Tage, le grand fleuve, célébrons cette entrevue, puisque la désire mon seigneur. ">•'
On rédigea la lettre; il la scella avec soin, et aussitôt l'envoya par deux chevaliers : ce que le roi désire, c'est ce que fera le Campéador.
jAsson, â-a. Au roi honoré on présenta la lettre. Quand il la vit, il se réjouit en son coeur : u Saluez mon Cid, celui qui en bonne heure ceignit l'épée. Que l'entrevue ait lieu d'ici à trois semaines. Si je suis vivant, j'irai sans faute. ^^ Sans tarder (les messagers) retournent vers mon Cid.
Asson.d a.l De part et d'autre on se préparait pour l'entrevue. Qui vit jamais par la Castillc tant de mules de prix, tant de palefrois bons coureurs, de chevaux vigoureux, rapides, sans défaut, tant de beaux gonfanons ornant de bonnes lances, déçus bouclés d'or et d'argent, de manteaux et de fourrures et de belles soieries d'Adria(l)?Leroi ordonne d'envoyer d'abondantes pro-
(1) Ms. : Adria. M. Pidal propose A lexandj dna.
M. V. Crcscini {Cendales d' Adria, dans Atti dcl R. InsHt.
visions aux bords du Tage, où l'entrevue est préparée (1), Avec le roi vont de nombreuses et bonnes compagnies. Les infants de Carriôn marchent pleins d'allégresse. Ils prennent certaines choses à crédit, d'autres, ils les payaient, selon ce qu'ils avaient. Leurs richesses désormais croîtront d'autant d'or et d'argent qu'ils voudront. Le roi don Alfonso chevauche en hâte avec les comtes, les podestats et de grandes mesnies. Les infants de Carriôn amènent de grandes compagnies.
Avec le roi vont les Léonais et les mesnies galiciennes; quant aux castillanes, sachez qu'elles sont innombrables. Ils lâchent la bride et vont en toute hâte à l'entrevue. ■ Ass, d (o-e).] Dans l'intérieur de Valencia, mon Cid le Campéador ne se retarde point : il s'est préparé pour l'entrevue. Que de mules vigoureuses, que de palefrois bien en point, que de bonnes armes et d'excellents chevaux bons coureurs, que de riches capes, manteaux et pelissons î Petits et grands sont velus de couleurs brillantes. Minaya Alvar Fanez et ce Per Vermùdez, Martin Munoz "celui qui commanda à Mont-
Veneto, tome LXXVI, p. 905-920,-19171, après avoir établi que l'équation Adria = Venise est très admissible, préfère cependant (avec Schultz et Bertoni) voir dans Adria l'île d'Andro {insula Andria), et rappelle les nombreuses mentions de cendauts, saraits, pailes et bliauts « d'Aadre » des chansons françaises. Il ne croit pas toutefois, pour des raisons de dates, que le poète espagnol ait puisé cette notion chez ces dernières : il pouvait connaître les soieries d'Andro directement et sur leur seule renommée. En attendant que ce dernier point soit définitivement établi, nous conservons le texte du manuscrit,
(1) Selon la Chronique du Cid (chap. 248), elle eut lieu dans uue salle du palais de Galiana, lequel était, en effet, sur Ijt. rive gauche du Tage, en amont de Tolède, où existent encore des raines qui portent ce nom.
mayor , et Martin Antolinez, le burgalais accompli, l'évêque don Jérôme, le modèle des tonsurés, Alvar Alvarez et Alvar Salvadorez, Muùo Gustioz, le chevalier accompli, Galin Garciaz, qui naquit en Aragon : tous s'adoubent poar aller avec le Campéador, ainsi que tous les autres, tant qu'ils sont. A Alvar Salvadorez et à Galin Garciaz l'Aragonais, le Campéador ordonne de garder Valcncia de tout cœur et âme, et à tous ceux qui sont sous les ordres de ces deux chevaliers. Quant aux portes de l'Alcazar, mon Cid enjoignit de ne les point ouvrir, ni de jour ni de nuit : dans l'intérieur sont sa femme et ensemble ses deux filles, dans lesquelles il a mis son âme et son cœur, ainsi que les autres dames qui les servent de leur mieux. Celui qui en bonne heure naquit a disposé, en bon baron qu'il est, qu'aucune d'elles ne puisse sortir de l'Alcazar, jusqu'à son retour.
Ils sortent de Valencia, et éperonnent leurs montures. Que de destriers, puissants et rapides ! Mon Cid les a gagnés, car on ne lui en a pas fait don.
Il s'en va à l'entrevue qu'il a préparée avec le roi. Le roi don Alionso est arrivé déjà depuis un jour. Quand on vit qu'arrivait le bon Campéador, ils sortent pour le recevoir avec grand honneur. Dès que celui qui en bonne heure naquit aperçut (le roi), à tous les siens il manda de s'arrêter, sauf à ces chevaliers qu'il aimait de cœur. Il mit pied à terre avec une quinzaine d'entre eux, comme le trouva bon celui qui en bonne heure naquit. Il mit à terre les genoux et les mains, et prit entre ses dents les herbes du champ (1), pleurant de ses yeux, si grande était sa joie : c'est ainsi qu'il sait
(1) G, L. Hamiltou, cite par Mcncudcz Pidal, montre que, chez beaucoup de peuples primitifs, c'était encore là un signe de soumission de la part da vaincu.
témoigner humblement sa soumission à Alfonso, son seigneur. De cette manière il se jeta à ses pieds. Le roi don Alfonso en eut grande peine : « Levez-vous ; debout, ô Cid Campéador, baisez moi les mains, mais les pieds, non ! Si vous ne faites pas ainsi, vous n'aurez pas mon amitié >•> . — Genoux en terre restait le Campéador : « Je vous demande merci, à vous, mon seigneur naturel. Je resterai ainsi jusqu'à ce que vous m'ayez rendu votre affection : que ^tous] ceux qui sont ici l'entendent ! » Le roi dit : « Je le ferai volontiers et de bon cœur. Ici je vous pardonne et vous rends mon affection ; dans tout mon royaume vous serez bien accueilli. » Mon Cid prit la parole et s'exprima en ces termes ] :« Merci, j'accepte vos faveurs, Alfonso, mon seigneur. Je rends grâces au Dieu du ciel, et puis à vous et à ces mesnies qui sont autour de nous. » Genoux en terre, il lui baisa les mains, se dressa en pied, et l'e-nbrassa sur la bouche.
Tous les autres en avaient grande joie, sauf Alvar Diaz et Garci Ordônez. Mon Cid reprit et dit ces mots : « Je rends grâces au Créateur [notre père] d'avoir recouvré la grâce d' Alfonso, mon seigneur. Dieu me protégera nuit, et jour. Soyez mon hôte, s'il vous plaît, seigneur. » — Le roi dit : « Non, cela ne convient pas aujourd'hui, vous venez d'arriver, nous sommes ici depuis hier, c'est vous qui serez mon hôte, Cid Campéador, et demain nous ferons ce qu'il vous plaira. » Mon Cid lui baisa la main et y consentit. Alors le saluent les infants de Carriôn : <.< Nous vous saluons, Cid, vous naquîtes en bonne heure ! En tout ce que nous pouvons nous sommes vos serviteurs. » Mon Cid répondit : * Ainsi le veuille le Créateur ! » — Mon Cid Kuy Diaz, qui en bonne heure naquit, ce jour-là fut l'hôte du roi. Celui-ci ne pouvait se rassasier de sa compagnie, tant il l'aimait en son cœur. U
restait à lui considérer la barbe qni si vite lui avait pousse. Tous ceux qui étaient là s'émerveillaient de mon Cid . Ce jour se passa et la nuit vint. Le lendemain matia le soleil se leva brillant. Le Campx^ador ordonna aux siens de préparer un repas pour tous ceux qui étaient là. De telle manière les traite mon Cid le Campéador ; tous étaient joyeux et conviennent sur ce point ; depuis trois ans ils n'avaient point mieux mangé. Au matin du jour suivant, dès que parut le soleil, l'évêque don Jérôme chanta la messe. Au sortir de la messe, tous se réunirent. Sans plus tarder, le roi commença son discours : * Oyez-moi, les écoles, comtes et infançons ! Je veux adresser une prière à mon Cid le Campéador; et veuille le Christ que ce soit dans son intérêt ! Je vous demande vos filles, dona Elvira et doua Sol, afin que vous les donniez pour femmes aux infants de Carriôn. Cette alUance me paraît honorable et très avantageuse ; ce sont eux qui vous les demandent et c'est moi qui vous l'ordonne. D'une part et de l'autre, que tous ceux qui sont ici, les miens et les vôtres, soient les demandeurs; accordez-nous-les, mon Cid, avec la protection du Créateur ! » — «Mes filles ne seraient pas à marier*, répondit le Campéador, vv car leur âge n'est pas t^rand, et elles sont bien jeunes. Les infants de Carriôn sont très illustres ; ils peuvent prétendre à mes filles et même à de meilleurs partis. Je les ai engendrées toutes les deux, et c'est vous qui les avez élevées : elles, aussi bien que moi, nous sommes à votre merci (1). Je remets entre vos mains doua Elvira et doiia Sol ; donnez-les à qui vous voudrez, car, pour moi, j'y consens. » — « Merci,
(1) Les jeunes filles nobles faisaient, eu quelque sorte, partie de la famille du roi, qui s'occupait de leur mariage, et parfois les dotait.
dit le roi, à vous et à toute cette cour. » Alors se levèrent les infants de Carriôn, ils vont baiser les mains de celui qui en bonne heure naquit ; on fit l'échange des épées en présence du roi don Alfonso. Le roi don Alfonso prit la parole comme bon seigneur qu'il était : « Grâces à vous, Cid, pour votre bonté, et avant tout au Créateur, puisque vous m'accordez vos filles pour les infants de Carriôn. Je les prends ici de ma main, dona Elvira et dcna Sol, et je les donne comme fiancées aux infants de Carriôn. C'est moi qui marie vos filles avec votre consentement. Plaise au Créateur que vous en ayez satisfaction ! Je remets entre vos mains les infants de Carriôn : qu'ils s'en aillent avec vous, car, pour moi, je m'en retourne. Je leur donne comme cadeau trois cents marcs d'argent, qu'ils enïploieront à leurs noces, ou comme vous en déciderez, car ils seront en votre puissance, dans Valencia la grande. Gendres et filles, tous sont vos enfants. Faites d'eux, Campéador, ce qu'il vous plaira. » — Mon Cid les reçut de lui, et lui baisa les mains : « Je vous en suis très reconnaissant, comme à mon roi et seigneur. C'est vous qui mariez mes filles, car ce n'est pas moi qui les leur donne. » Les paroles sont échangées. Les hommages sont donnés.] Le lendemain matin, au lever du soleil, chacun devait retourner d'où il était parti (v. 2112).
Analyse du vers 2113 au vers 2166. — Rodrigue distribue des cadeaux aux assistants. Le roi confie les infants au Cid, qui sera désormais leur père et leur seigneur. Celuici, cependant, ne voulant pas donner lui-même ses filles aux infants, prie le roi de désigner un représentant chargé de veiller sur elles et qui sera leur parrain. Alvar Fanez est désigne. Nouveaux présents du Cid au roi. Rodrigue invite les seigneurs aux noces : ces derniers se préparent à s'y rendre en foule. Départ pour Valence.
VII. — Les noces des infants de Carriôn <^ des filles du Cid (v. 2167 au v. 2277).
[Asson. 6.J lisse dirigent vers Valencia, la ville qu'en une bonne heure il gagna. Il enjoignit à Per Vermùdcz et à Muno Gustioz d'accompagner Fernàn et Diago, car dans la maison du Cid il n'en est point de meilleurs, et qui connaissent mieux le caractère des infants de Carriôn. Là se trouve aussi Asur Gonzàlvez, grand disputeur qui a la langue longue, mais qui ailleurs ne vaut guère. Ils font grand honneur aux infants de Carriôn. Les voici à Valencia que mon Cid gagna. Quand ils arrivèrent, ce fut une grande joie. Mon Cid dit à don Pero (Vcrmùdez) et à Muno Gustioz : < Donnez le logement aux infants de Carriôn, et restez avec eux, c'est moi qui vous l'ordonne. Quand viendra le matin et que le soleil se lèvera, ils verront leurs épouses, doua El vira et dona Sol. >^
I Asson. d-a. I Chacun passa cette nuit dans sa demeure. Mon Cid entra à l'Alcazar. Ximena et ses deux filles l'accueillirent : «. Vous voilà, Campéador, vous qui ceignîtes bonne épée ! Puissions-nous de longs jours nous voir de nos yeux I >» — * Grâce au Créateur, oui, j'arrive, femme honorée! Je vous amène des gendres qui nous feront honneur. Remerciez-moi, mes filles, car je vous ai bien mariées ! >^
[Asson. i-a. \ Sa femme et ses filles lui baisèrent les mains, ainsi que toutes les dames par qui ils sont servis, vs Grâce au Créateur et à vous, Cid, barbe fleurie ! Tout ce que vous faites est fait à merveille. Votre vie durant, elles n'éprouveront pas dommage ! >^ — y< Quand vous nous marierez, nous serons riches ».
[Asson. d.] « Ma femme dona Ximena, rendons grâce au Créateur. C'est à vous que je m'adresse, mes filles, dona Elvira et dona Sol : par votre mariage notre honneur va s'accroître. Mais, sachez-le bien, ce n'est pas moi qui l'ai conclu. C'est mon seigneur Alfonso qui vous a demandées et a intercédé en votre faveur, avec tant d'instance et d'amitié que je n'ai point su lui dire non. Je vous ai donc remises toutes les deux entre ses mains. Vous pouvez bien m'en croire, c'est lui qui vous marie, et non pas moi. »
! Asson. d-o.] Ils s'occupèrent alors à orner le palais. On étendit des tapis sur le sol et sur les murailles, force étoffes de pourpre, force soieries et force draps magnifiques. Vous auriez eu plaisir à résider et à manger dans le palais. Tous les chevahers du Cid s'empressent d'accourir. On envoya chercher les infants. Ceux-ci montent à cheval et se dirigent vers le palais. Ils ont revêtu de beaux et luxueux vêtements. Ayant mis pied à terre» Dieu! comme ils entrèrent avec calme et grâce. Mon Cid avec tous ses vassaux les reçurent : ils allèrent le saluer ainsi que sa femme, et furent s'asseoir sur un siège précieux. Tous les gens de mon Cid sont attentifs : ils ont les yeux fixés sur celui qui en bonne heure naquit. Le Campéador se lève : ^^ Puisqu'il le faut, pourquoi tarder? Venez ici, Alvar Fanez, vous que j'aime et que je chéris. Voici mes deux filles, je les remets entre vos mains. Vous savez que je l'ai promis au roi : je ne veux en rien manquer à ce qui a été convenu. Donnez-les de votre main aux infants de Carriôn : qu'ils reçoivent la bénédiction et achevons la cérémonie.» Alors Minaya dit : « Je le ferai bien volontiers. » Les jeunes filles se lèvent, le Cid les remet entre les mains (de Minaya). Celui-ci s'adresse aux infants de Carriôn : « Vous voici devant Minaya ; vous êtes frères. Au nom du roi Alfonso, — 103 =
et par l'ordre qu'il m'a donné, je vous remets ces dames — elles sont de noble lignage, — afin que vous les preniez pour femmes, en tout honneur et droiture. >^ Les deux infants les reçoivent volontiers et avec amour : ils vont baiser la main du Cid et de sa femme.
Quand ils eurent ainsi fait, ils sortent du palais et se dirigent aussitôt vers Sainte-Marie. L'évêque don Jérôme avait revêtu en hâte (ses ornements). A la porte de l'église il les attendait assis. Il leur donna la bénédiction, et chanta la messe.
Au sortir de l'église, ils montèrent aussitôt à cheval et se dirigèrent rapidement vers le gravier (1) deValencia. Dieu ! quelle belle passe d'armes donnèrent le Cid et ses vassaux ! Celui qui en bonne heure naquit changea trois fois de cheval. Mon Cid était fort heureux de ce qu'il voyait. Les infants de Carriôn ont bien chevauché. Ils s'en retournent avec les dames et rentrent à Valencia. Riches furent les noces dans le fameux Alcazar. Le jour suivant, mon Cid fit dresser sept châteaux de bois : avant qu'ils revinssent pour le repas, ils furent tous mis en pièces.
Les noces durèrent quinze jours entiers : aux environs du quinzième jour les hidalgos s'en allèrent. Mon Cid don Rodrigo, celui qui en bonne heure naquit, entre palefrois, mules, chevaux bons coureurs, a distribué une centaine de bêtes, des manteaux^ des pelissons, •d'autres vêtements à profusion ; de l'argent monnayé on n'en pourrait faire le compte. Les vassaux de moa Cid, qui savaient leurs obligations, chacun de son côté,
(1) La glera. Comme cchii de l'Arlanzôn à Burgos, le lit du Guadalaviar, à Valence, est fort large et, eu temps ordinaire, à moitié desséché. Il forme une sorte de ratnhla où l'on se promenait et ou se donnaient des fêtes et des joutes.
ont distribué leurs cadeaux. Quiconque voulait recevoir riches dons en était bien pourvu. Ceux qui étaient venus aux noces, s'en retournent riches en Castille. Maintenant tous les hôtes s'en allaient, après avoir pris con^é de Ruy Diaz, celui qui en bonne heure naquit, de toutes les dames et des hidalgos. Ils partent enchantés de mon Cid et de ses vassaux. Ils en font grands éloges, comme il était juste. Très joyeux étaient Diago et Ferrân : ceux-ci étaient fils du comte don Gonzalvo (î). Les invités sont rentrés en Castille, le Cid et ses gendres restent à Valencia. Les infants y demeurent bien près de deux ans : les attentions dont on les comble sont grandes. Joyeux étaient le Cid et tous ses vassaux. Plaise à sainte Marie et à Dieu le Père que mon Cid ait satisfaction de ce mariage, ainsi que celui qui lavait estimé bon (2). Les couplets de cette chanson s'achèvent ici (3). Le Créateur nous protège ainsi que tous ses saints! (v. 2277).
(1) Ce vers, bien oiseux ici, paraît une glose. — Sur lapareuté des infants, voy. p. 124, note 2.
(2) el que lo tovo d algo. Est-ce une allusion respectueuse au roi, qui s'était fait le garant et le répondant des infants ?
(3) Les premiers vers du Canfar suivant reprennent le récit exactement au point où le laisse celui-ci. Il semble donc qu'il ne faille voir dans ces derniers vers que la fin d'un chapitre ou d'un ^< chant » du poème, et une coupure naturelle à l'adresse du jongleur et de son auditoire.
VIII. — Épisode du lion. — Lâcheté des infants de Carriôn. — Bataille contre le roi Bucar(v. 2278-2428).
[Asson. ô.J A Valencia était mon Cid, avec tous les siens ; avec lui ses deux gendres les infants de Carriôn. Il était dans un fauteuil ; le Campéador donnait. Or, sachez qu'une fâcheuse surprise lui advint. Le lion sortit de sa cage, et se détacha. Au milieu de la cour tous se virent en grand péril : ceux du Campéador saisissent les manteaux, entourent le fauteuil et se tiennent près de leur seigneur. Fcrran Gonzalvez i infant de Carriôn j ne vit point où se mettre à l'abri, ni chambre ouverte, ni tour ; il se glissa sous le fauteuil, si grande était sa peur. Diago Gonzalvez sortit par la porte, en disant : « Je ne reverrai point Carriôn ! » Derrière la poutre du pressoir il se mit plein d'effroi : son manteau et son bhaut en sortirent tout sahs. Sur ce, se réveilla celui qui en bonne heure naquit : il vit son fauteuil entouré par ses bons barons- s^ Qu'est-ce là, mesnies, et que voulez- vous ? ^^ — ss W\ \ seigneur honoré, le lion nous fait peur ^^. — Mon Cid appuya le coude (sur le bras de son siège), se mit sur pied, roula son manteau autour du cou, et marcha vers le lion. Le lion, quand il le vit, eut grand'peur ; devant mon Cid, il baissa la tète et la tint inchnée. Mon Cid don Rodrigo le prit au col, le mena par la main et le mit dans la cage. Tous ceux qui sont là restent émerveillés, et par la cour rentrent dans le palais. Mon Cid s'cnquit de ses gendres et ne les trouvait pas. Il a beau les appeler, aucun ne répond. Quand on les retrouva, ils vinrent tout pâles. Jamais vous ne vîtes moquerie comme celle que l'on fit
par la cour (1). Mon Cid le Campéador la fit cesser. Beaucoup tinrent pour déshonorés les infants de Carriôn. Ils furent cruellement mortifiés de ce qui leur était arrivé.
[Asson. a.] Ils en étaient là, et éprouvaient grand chagrin, quand les troupes du Maroc vinrent assiéger Valencia. [Elles allèrent camper dans la plaine de Cuarte.] Cinquante mille tentes magnifiques s'y dressèrent. C'était le roi Bùcar, dont vous avez ouï conter,
[Asson. 6.] Le Cid et tous ses barons étaient joyeux, car leur gain allait s'accroître, grâce au Créateur. Mais sachez qu'en leur cœur les infants sont inquiets, car ils voyaient tant de tentes de Maures qu'ils n'en éprouvaient nul plaisir. Les deux frères se retirent à l'écart. « Nous avons songé au gain, mais non pas à la perte. Tout à l'heure nous aurons à entrer dans cette bataille ; bon moyen pour ne pas revoir Carriôn ! Les filles du Campéador resteront veuves. » — Ce Muno Gustioz ouït ce qu'ils disaient en secret ; il vint en faire part à mon Cid le Campéador. « Voilà vos gendres, comme ils sont braves ! Au moment d'entrer dans la bataille, ils regrettent Carriôn, Allez les exhorter, et que le Créateur nous aide ! Qu'ils se tiennent en paix et ne prennent point part à l'affaire. Avec vous nous en sortirons vainqueurs, et le Créateur nous aidera. » Mon Cid sortit en souriant : « Dieu vous garde, mes gendres, infants de Carriôn ; vous avez en vos bras mes filles, blanches comme le soleil. Moi je songe aux batailles et vous à Carriôn. Dans Valencia prenez bon temps tout à votre aise. Moi je connais ces Maures ; je m'engage à les battre avec l'aide du Créateur. »
(1) On sait combien les héros de nos épopées ont peur des « lèdes paroles » et des « malvaises chansons ». 107 =
LE POEMil DU CID
[Lacuae d'une cinquantaine de vers, comblée par M. Pidal à l'aide de la Chronique de vingt rois. Bataille contre Bucau*. Don Ferrando, accompagné de Per Vermùdez, veut attaquer le Maure Aladraf. Mais, pris de peur, il s'enfuit. Verniiidez lue le Maure et doune le cheval de ce dernier à Ferrando.]
Tous les deux retournent vers l'armée. Per confirme les vantardises de Ferràn. Cela plut à mon Cid et à tous ses vassaux : w Désormais, s'il plait à Dieu et au Père qui est aux cieux, mes deux gendres seront braves dans les batailles. » Voilà ce que répètent les gens qui se réunissent. Dans l'ost des Maures les tambours retentissent. Beaucoup entre les chrétiens s'en étonnent, car ils n'en ont jamais entendu, étant nouvellement arrivés. Diago et Ferràn s'en émerveillent plus encore : s'il n'eût tenu qu'à eux, ils ne seraient point là. Oyez ce que dit celui qui en bonne heure naquit : vs Hola ! Per Vermùdez, mon cousin bien cher ! Veillez-moi sur Diago et veillez-moi sur Ferràn, mes deux gendres, et l'objet de mon affection. Quant aux Maures, Dieu iùdant, ils ne resteront pas où ils sont. -^^ — ^^ Je vous déclare, Cid, en tout respect, qu'aujourd'hui les infants ne m'auront pas pour gouverneur. S'occupe d'eux qui voudra, je ne me soucie point d'eux. Moi avec les miens je veux attaquer l'ennemi à lavant-garde. Vous et les vôtres, tenez ferme à l'arrière. Si nous sommes en danger, vous nous pourrez secourir efficacement. ">^ — Alors survint Miuaya Alvar Fanez w Oyez, ô Cid, loyal Campéador ! Le Créateur dirigera cette bataille, et vous aussi si digne d'avoir part dans sa faveur. Ordonneznous d attaquer par où bon vous semblera. Chacun remplira la tâche qui lui incombe. Nous le verrons, par Dieu et par votre heur ! » — Mon Cid dit : %% Pensons-y
plus à loisir. »
Voici l'évêque don Jérôme, armé de toutes pièces. Il s'arrêta devant le Campéador, toujours de bon augure : « Aujourd'hui je vous ai dit la messe de la Sainte- Trinité. C'est pour cela que j'ai quitté mon pays et que je vins vous chercher : car j'avais grande envie de tuer quelque Maure. Je voudrais faire honneur à mon ordre et à mes mains : dans la mêlée je veux être au premier rang. Je porte des biches sur mon pennon et des armes dislinctives (1). S'il plaît à Dieu je voudrais les étrenner afin de réjouir mon cœur, et mieux mériter, mon Cid, votre affection. Si vous ne m'accordez pas cette preuve d'estime, je veux me séparer de vous.» — Alors répondit mon Cid : <.< Ce que vous voulez, je vous l'accorde. Voilà les Maures devant vous : allez sur eux faire vos preuves. Pour nous, nous verrons d'ici comment combat l'abbé. »
[Asson. d-a.] L'évêque don Jérôme piqua des deux, et, au bout de sa course, alla les frapper. Grâce à son heur et à Dieu qui l'aimait, des premiers coups il tua deux Maures. Il brisa lliast de sa lance et mit la main à l'épée. L'évêque se démenait. Dieu ! qu'il se battait bien ! Il en tua deux avec la lance, et cinq avec l'épée. Les Maures étaient nombreux ; ils l'entouraient de toutes parts ; ils lui donnaient de grands coups, mais ne pouvaient fausser son armure. Celui qui naquit en bonne heure avait les yeux fixés sur lui. Il embrassa son écu et abaissa la lance ; il éperonna Babieca, le cheval bon coureur, et partit les attaquer, de tout son cœur et son âme. Le Campéador rompit les premiers rangs ; il en
(1) Existait-il déjà des armes parlantes au temps de la première rédaction du Poème? — L'ode latine du xiii^ siècle publiée par E. du Méril parle du bouclier du Cid : ^^ in qiio depictas férus erat draco ».
abattit sept cl en tua quatre. Grâce à Dieu, ce fut la victoire. Mon Cid et les siens s'élancèrent à leur poursuite. Vous eussiez vu maintes cordes se rompre, les pieux s'abattre, les supports des tentes, avec tous leurs ornements, tomber de côté. Les gens de mon Çid arrachent hors des tentes ceux de Bi'icar.
1 Asson. d. ] Ils les arrachent des tentes et s'élancent à leur poursuite. Vous auriez vu tomber de côté et d'autre maints bras revêtus d'armures, maintes têtes avec les heaumes tomber par le champ, des chevaux sans maîtres s'élancer' de tous côtés. Sept milles entiers dura la poursuite. Mon Cid s'élança aux trousses du roi Bùcar : ss Reviens ici, BVicar ! Tu es venu d'outrc-mcr : tu vas te voir avec le Cid, celui de la grande barbe. Nous nous embrasserons et conclurons pacte d'amitié. ^^ — « Tu as l'épée en main, et je te vois épcroiincr (ton cheval) : c'est contre moi, ce me semble, que tu la veux essayer. Mais si mon cheval ne bronche ou ne tombe pas avec moi, tu ne m'atteindras pas jusque dans la mer.^"» —Alors répondit le Cid: ss II n'en sera pas ainsi -> ! Biicar a un bon cheval ; il fait des bonds énormes, mais Babieca, celui de mon Cid, va gagnant sur lui. Le Cid atteint Bùcar à trois brasses de la mer, il lève en l'air Colada et lui donne un grand coup. Il lui fait sauter les escarboucles du heaume, qu'il brisa, et, traversant tout, l'épée pénétra jusqu'à la ceinture. Il tua Bùcar, le roi d'outre-mer, et gagna Tizon qui vaut mille marcs d'or, lia remporté la victoire merveilleuse et superbe. Là mon Cid a ga^né grand honneur, ainsi que tous ceux qui sont avec lui. (v. 2428.)
Analyse du vers 2429 au vers 2557. — Le Cid se félicite
de sa victoire et de la couduitc des iufauts. Alvar Fàucz
revient de la bataille Le butin est réparti, et les infants eu
ont leur part. Joie générale pour de si beaux succès. Vduilé des infants. Pour jouir des richesses qu'ils ont reçues, et aussi pour se venger du mépris de ceux qui connaissent leur lâcheté, ils décident de revenir à Carriôn et d'emmener leurs femmes « sous prétexte de leur faire connaître leurs héritages. »
IX. — Départ des infants. — La rouvraie de Corpes. (Du vers 2557 au vers 2763.)
Asson, ô(ô-e,)] Avec ce dessein les deux (infants) arrivent. Ferrân Gonzàlvez prit la parole et fit taire la cour. « Que le Créateur vous protège, Cid Campéador ! Plaise à dona Xiraena et tout d'abord à vous, et à Minaya Alvar Fanez et à tous ceux qui sont ici, de nous donner nos femmes que nous avons en légitime mariage. Nous les conduirons à nos terres de Carriôn; elles prendront possession des arrhes que nous leur avons données comme héritage. Vos filles verront ce que nous possédons, et ce que recevront les enfants que nous pourrons avoir. »
Mon Cid le Campéador ne se méfiait pas de l'affront. « Je vous donnerai mes filles et une partie de mon bien . Vous leur avez donné des villes en dot, au pays de Carriôn. Je veux leur donner en dot trois mille marcs. Je vous donnerai des mules et des palefrois, très vigoureux et bien en point, des chevaux destriers robustes cl rapides, et beaucoup de vêtements de drap et de soie. Je vous donnerai deux épées, Colada et Tizôn. Vous savez que je les ai gagnées en bon baron. Vous êtes mes fils, puisque je vous donne mes filles. Vous m'arrachez les fibres intimes du cœur. Que l'on sache en Galice, en Castille et en Léon avec quelles richesses j'envoie mes deux gendres. Servez bien mes filles, qui sont vos femmes. Si vous les servez bien, je vous donnerai bonne récompense. » — Les infants de Carriôn acquiescent. Alors ils reçoivent les filles du Campéador, et commencent à recueillir ce que le Cid leur a destiné.
Quand ils sont ainsi pleinement satisfaits, les infants de Carriôn ordonnent de charger le bagage. Tout est animation dans Valencia la grande. Tous prennent les armes et montent à cheval, parce que les filles du Cid s'en vont au pays de Carriôn. On se prépare à chevaucher ; c'est le moment des adieux. Les deux sœurs, dona El vira et dona Sol, s'agenouillent devant le Cid Campéador : «Nous vous demandons votre merci, père ; que le Créateur vous protège ! C'est vous qui nous avez engendrées, notre mère nous a enfantées : vous voilà tous les deux devant nous, madame et seigneur. Maintenant vous nous envoyez au pays de Carriôn. C'est un devoir pour nous d'accomplir vos ordres. Aussi nous vous demandons votre merci, toutes les deux : envoyeznous vos nouvelles au pays de Carriôn. » Mon Cid les prit dans ses bras et les baisa sur les lèvres.
[Asson. à-a] Ainsi faisait-il ; la mère redoublait ses caresses. « Allez, mes filles, et que désormais le Créateur vous protège ! Vous avez notre amour, le mien et celui de votre père. Allez à Carriôn où vous avez votre héritage. A ce que je crois, je vous ai bien mariées. » A leur père et à leur mère elles baisaient les mains. Tous deux les bénirent et leur manifestèrent leur amour.
Mon Cid et les autres se mirent à chevaucher : riches étaient leurs parures, leurs chevaux et leurs armes. Déjà les infants sortaient de Valencia la claire, et prenaient congé des dames et de toutes leurs compagnies. Ils allaient par la huerta de Valencia en escrimant leurs armes. Joyeux marchait mon Cid avec toutes ses compagnies. Celui qui en bonne heure naquit reconnut dans les augures que ces mariages amèneraient quelque malheur. Il ne peut s'en repentir, car il les a mariées, toutes les deux.
[Asson. ô{ô-e).] « Où es-tu, mon neveu, Fêlez Munoz ?
Tu es le cousin de mes deux filles, d'âme et de cœur. Je t'ordonne d'aller avec elles jusque dans Carriôn. Tu verras l'héritage donné à mes filles, et avec ces renseignements tu reviendras vers le Campéador. >> Fêlez Munoz dit : « Bien volontiers et de grand
cœur
Minaya Alvar Fâfiez s'arrêta devant mon Cid. « Retournons-nous-en, Cid, à Valencia la grande, et s'il plaît à Dieu et au Père Créateur, nous les irons voir au pays de Carriôn. » — ^< Nous vous recommandons à Dieu, dona Elvira et dona Sol. Faites de telle sorte que nous en éprouvions plaisir. >'^ Les gendres répondirent : <^ Dieu le veuille ainsi ! ^^ Grande fut la douleur au moment de la séparation. Le père et les filles pleurent de tout leur cœur. Ainsi faisaient les chevaliers du Campéador.
« Écoute, mon neveu, Fêlez Mufioz ! Vous passerez par Molina et y reposerez une nuit. Saluez mon ami, le Maure Avengalvôn. Qu'il reçoive mes gendres le mieux qu'il pourra. Dis-lui que j'envoie mes filles au pays de Carriôn; de tout ce dont elles auront besoin qu'il les pourvoie à leur gré. Ensuite qu'il les acconipai;ne jusqu'à Médina, par amour pour moi. Pour tout ce qu'il pourra faire je lui donnerai bonne récompense. » Ils se séparent comme l'ongle de la chair.
Il s'en est retourné à Valencia, celui qui en bonne heure naquit. Les infants de Carriôn se mettent en route. Ils font halte îi Santa Maria de Albarrazîn (1). Les infants de Carriôn se hâtent le plus qu'ils peuvent.
(1) Aujourd'hui Albarracin. province de Tcrucl. De Valence à Albarracin, en remontant le cours du Guadalaviar, il y a un long chemin, trois journées au moins, assure M.Pidal. Mais le poème n'en dit rien.
:^=^===== LE POEME DU CID Les voici à Molina (1) chez le Maure Avengalvôn (2). Quand le Maure en fut informé, il s 3 réjouit en son cœur. Il sortit pour les recevoir avec de grandes démonstrations de joie. Dieu ! comme il les traita bien et satisfit à tous leurs désirs! Le matin du jour suivant, il chevaucha en leur compagnie ; il les fit accompagner par deux cents cavahers. Ils devaient traverser les monts que l'on appelle de Luzôn (3), puis Arbuxuelo et arriver au Jalon (4). Ils campèrent à l'endroit que l'on nomme l'Ansarera. Le Maure offrit ses présents aux filles du Cid, un bon cheval à chacun des infants de Carriôn ; tout cela le Maure le fit par amitié pour le Cid Campéador. Les infants admiraient les richesses que le Maure étalait. Ils machinèrent de concert une trahison. ^ Puisque nous devons abandonner les filles du Campéador, si nous pouvions tuer le Maure Avengalvôn, nous nous emparerions de toute la richesse qu'il possède, et nous la mettrions en sûreté comme nos possessions de Carriôn. Jamais le Cid Campéador n'aurait raison de nous. » Tandis que ceux de Carriôn tramaient cette trahison, un Maure qui savait la langue romance les entendit. Il ne
(1) MoUna d'Aragon , sur le rio Gallo, affluent du Tage, était tributaire du Cid, comme Daroca et Teruel (Vy. vers 866-68).
(2) C'est ce même Avengalvdn qui va au-devant de Chiinène et de ses filles à Médina et les escorte jusque près de Valence. Per Abbat (v. 1453-1561) décrit ce même itinéraire en sens inverse, mais souvent avec les mêmes expressions. Voy. sur cet itinéraire, l'étude très minutieuse de Mencndez Pidal {Canfar, I, Itinerario de Corpes, 18).
(3) Sans doute ces mêmes v^ montanas fieras e grandes * du vers 1491. En réalité, des forêts aujourd hui rasées.
(4) Le Jalon, encore très près de sa source, coule au pied de Mediuaceli.
garda point le secret, mais le rcvcla à Avengalvôn : s< Alcaïde, méfie-toi de ceux-ci, puisque tu es mou seigneur : j'ai entendu les infants de Carriôn comploter ta mort. »
[Asson. à (de).] Le Maure Avengalvôn était un brave compagnon. Il allait chevauchant avec deux cents cavaliers à ses ordres. 11 allait escrimant ses armes (1) : il s'arrêta devant les infants, et leur tint un discours qui ne leur agréa point, ■kv N'était par considération pour mon Cid de Bivar, je vous traiterais de telle sorte que l'on en parlerait de par le monde ; puis, je ramènerais ses filles au loyal Campéador, Mais vous, vous ne reverriez jamais Carriôn. Asson. 6 (ô-e).l Dites-moi, que vous ai-je fait, infants de Carriôn? Moi, je vous ai servis loyalement, et vous, vous avez comploté ma mort. Je m'éloigne de vous, comme de méchants et de traîtres. Je m'en vais, avec votre permission, doua El vira et doua Sol. J'estime peu la renommée de ceux de Carriôn. Dieu veuille et fasse, lui qui de tout l'univers est seigneui", que de ce mariage se félicite le Campéador ! v — Sur ces paroles, le Maure s'en retourna. Il allait, escrimant ses armes (2) en passant le Jalon. En homme sage il regagna Molina.
Les infants de Carriôn partirent de l'Ansarera, et se mirent à marcher jour et nuit. A leur gauche ils laissent
(1) Les cavaliers chrétiens, aussi bien que les Maures, exécutaient ces sortes do fantasias en l'honneur de ceux qu'ils accompagnaient.
(2) Le m s, porte ivan, au pluriel; aussi Rcstori croit-il à une interversion des deux vers 2687 et 2688. et fait-il des infants le sujet de ivan. Pidal, pour conserver la suite des idées, corrige : iva. On peut, je crois, garder le texte du ms. en entendant que le poète songe non seulement à Avcngalvon, mais à sa troupe de deux cents cavaliers.
Atienza, sur un rocher très fort. La sierra de Miedes (1) ils la passèrent par les Monts Clairs. Ils ëperonnent leurs chevaux, laissent à gauche Griza (2) que fonda Alainos : c'est là que sont les grottes où il enferma Elpha (3). Ils laissent à leur droite San Esteban, située plus loin. Les infants sont entrés dans la rouvraie de Corpes (4). La forêt est haute, les troncs montent jusqu'aux nuages, les bêtes sauvages errent de toutes parts. Ils trouvèrent un bocage avec une source limpide; les infants de Carriôn font dresser la tente. Avec tous ceux qui les accompagnent ils y passent cette nuit, avec leurs femmes qu'ils embrassent pour leur témoigner leur amour. Ils le leur prouvèrent mal, quand le soleil se leva ! Ils ordonnèrent de charger les bêtes de somme et leurs grandes richesses. La tente où ils avaient passé la nuit est pliée. Les serviteurs avaient pris les devants ; ainsi l'avaient ordonné les infants de Carriôn : nul ne devait demeurer, ni homme, ni femme, sauf leurs deux femmes, dona Elvira et dona Sol : ils prétendent prendre déduit avec elles à toute leur fantaisie. Tous étaient partis, ils restaient tous les quatre seuls ; les
(1) Cette sierra est un prolongement des sierras de Guadarraraa et de Ayllon. Atienza et Miedes sont sur le versant sud, assez près l'une de l'autre. Les « montes claros » devraient être placés, selon Pidal, vers l'ouest, dans la haute vallée du Jarania, autour de Colmenar de la Sierra. Sur les obscurités de cet itinéraire, voyez Pidal, p. 51 et suiv.
(2) (Riaza?)
(3) Alamos, Elpha, personnages inconnus.
(4) Probable.Tient la lande déserte au S.-O. de San Esteban de Gormaz, entre les rivières Nava et Riaza. Il n'y a pas là de montagnes (ce qui rend inutile la comparaison avec le passage souvent cité du Roland), mais il y avait autrefois des forêts, comme le nom l'indique (cf. Pidal, p. 51-57). 117 =
infants de Carriôn avaient médité un tel forfait : « Croyezle bien, dona El vira et dona Sol, vous serez bafouées ici, dans cette forêt sauvage. Aujourd'hui nous partirons et vous abandonnerons. Vous n'aurez point votre part aux terres de Carriôn. Cette nouvelle parviendra au Cid Campéador. Nous nous vengerons de cette sorte de l'aventure du lion ». Alors ils leur enlèvent leurs manteaux et leurs pelissons ; ils les laissent en vêtements de dessous, chemises et bliauts. Les méchants traîtres ont chaussé leurs éperons, ils prennent les étriviéres fortes et dures. Lorsque les dames le virent, dona Sol prit la parole : « Pour Dieu ! nous vous prions, don Diago et don Ferràn ; vous avez deux épées fortes et tranchantes ; l'une se nomme Colada et l'autre Tizôn, coupez-nous la tête ; nous serons martyres. Maures et chrétiens blâmeront cette action, car nous ne méritons pas le traitement que nous recevons. Ne faites pas contre nous si méchante action : si nous sommes maltraitées, vous serez, vous, déshonorés : on vous en demandera raison dans l'assemblé^: ou devant la cour (1) » Les prières des dames ne leur servent à rien. Alors commencent à les battre les infants de Carriôn ; avec les courroies des étriviéres ils les fouettent sans pitié ; avec les éperons aigus, qui les blessent cruellement, ils déchirent les chemises et la chair de ces deux femmes. Le sang clair coulait sur la soie des bliauts. Elles sentent cette douleur jusqu'au fond de leur cœur. Quel bonheur ce serait s'il plaisait au Créateur que parût en ce moment le Cid Campéador ! Ils les frappèrent tant qu'elles n'obtiennent aucune grâce (2) : le sang
(1) Le Poème distingue uettemcut les Vistas, les Juntas et les Cortes, Voy. Hinojosa op. cit. p. 92.
(2) Tanto las m.ijaron que sin cositnente son. Le sens
couvre leurs chemises et tous leurs bliauts. Tous les dsux sont fatigués de frapper : ils luttent à qui donnera les meilleurs coups. Déjà dona Elvira et dona Sol ne peuvent plus parler : pour mortes ils les laissèrent dans la rouvraie de Corpes. [Asson. i-a.\ Ils emportèrent leurs manteaux et leurs fourrures d'hermine, et les abandonnèrent dolentes, en bliauts et en chemises, aux oiseaux de la forêt et aux bêtes carnassières. Ils les laissèrent pour mortes, sachez-le, et non pour vivantes. Quel bonheur ce serait si en ce moment apparaissait le Cid Ruy Diaz ! [Asson. d-o. j Les, infants de Carriôn pour mortes les laissèrent, car l'une à Tautre ne peut porter secours. Par les forêts qu'ils traversaient ils allaient se glorifiant : « De nos mariages maintenant nous sommes vengés. Nous ne les devions pas accepter comme concubines, même si on nous les offrait pour telles, car elles ne pouvaient être reçues par nous comme épouses légitimes. Ainsi sera vengée la honte du Mon, » Les infants de Carriôn allaient se glorifiant. [Asson. ô (ô-e).] Mais je veux vous dii'e de ce Fêlez Muhoz, qui était le neveu du Cid Campéador (1). Ils lui avaient ordonné de prendre les devants, mais il n'y alla pas de son gré. Dans le chemin où il s'avançait, il eut en son cœur un pressentiment. Il s'éloigna de tous les autres, et s'en-
unique de cosimente est n< grâce, faveur ». On ne peut en faire un syuopyme de conocimiento. Pidal : '.< sin fuerzas, agotadas », mais sans pouvoir appuyer cette interprétation sur d'autres textes.
(1) La Chronique du Cid (chap. II) énumère les neveux du Cid : Martin Antolinez, Fernando Alfonso, Pero Veraiiidez, Alvaro Salvadôres et Ordono, tous fils de Fernando Diez, fils bâtard de Diego Laynez et d'une fille du burgalais Anton Antolinez. C'est Ordono qui joue, dans l'épisode de Corpes (chap. 239), le rôle attribué par le Poème à Fêlez Munoz. - 119 — — =
fonça dans la forêt épaisse jusqu'à ce qu'il aperçût venir ses deux cousines et (appris) ce qu'avaient fait les infants de Carriôn. Illes vit venir et entendit leur discours (1). Eux ne le voyaient pas, et ils n'eurent pas soupçon de sa présence. Sachez bien que s'ils l'avaient vu, il n'eût pas échappé à la mort. Les infants passèrent, éperonnant leurs chevaux. Fêlez Munoz suivit leur trace en sens opposé : il trouva ses cousines, mourantes toutes les deux. Il les appela : >*; Cousines! Cousines!» puis mit pied à terre, attacha son cheval par la bride, et s'avança vers elles : « Ah ! cousines, mes cousines ! Doua Elvira et dona Sol, triste prouesse ont faite les infants de Carriôn! Plaise à Dieu qu'ils en reçoivent juste récompense î ^^ Il s'efforce de les faire revenir à elles, mais elles sont sans connaissance et ne peuvent dire mot. Il était déchiré jusqu'au fond du cœur, et les appelait: «Cousines, cousines, dona Elvira et dona Sol! Revenez à vous, par l'amour du Créateur, taudis qu'il fait jour, avant que vienne la nuit ; que les bétes féroces ne nous dévorent pas en cette forêt ! ^^ Peu à peu dona Elvira et doîia Sol reprennent leurs sens : elles ouvrirent les yeux et virent Fêlez Muîioz. <^ Faites effort, cousines, par amour du Créateur ! Quand les infants de Carriôn ne me trouveront plus, je serai recherché en grande hâte ; si Dieu ne nous aide, nous mourrons ici. » Avec grande peine parla dofia Sol : « Au nom de notre père le Campéador, mon cousin, donnez-nous de l'eau, et que le Créateiu* nous protège ! > Avec un chapeau qu'il a (il était neuf et frais, et l'avait apporté de "Valcîuia) Fêlez Muùoz prit de l'eau et en donna à ses cousines. Elles s'en rassasièrent, car elles souffraient grandement.
(1) La suite des idées laisse ici à désirer, et il y a quelque confusion dans ce passage. ======== 120 ======
A force de prières il les fit se soulever. Il les exhorte et les encourage si bien qu'elles reprennent des forces : il les prit toutes les deux et se hâta de les faire monter sur son cheval. Il les couvrit l'une et l'autre de son manteau, prit le cheval par la bride et s'éloigna aussitôt avec elles. Tous les trois seuls par les rouvraiesde Corpes, entre nuit et jour, ils sortirent des forêts. Ils arrivèrent aux bords du Duero ; à la Tour de dona Urraca (1), Fêlez Munoz les y laissa, arriva à San Èsteban, où il trouva Diego Téllez, vassal d'Alvar Fâûez, Quand celui-ci apprit l'affaire, il en eut au cœur grand'peine. Il prit des bêtes de somme et de riches vêtements, et fut recevoir dona Elvira et dona Sol. Il les conduisit à San Esteban, et leur rendit honneur de son mieux. Ceux de San Esteban sont toujours courtois ; quand ils le surent, ils en eurent grand'peine. Ils payèrent aux filles du Cid ce qu'ils lui devaient. Celles-ci restèrent en ce lieu jusqu'à leur guérison.
Les infants de Carriônse glorifiaient. [Dans toute cette contrée ces nouvelles se répandirent.] Le bon roi don Alfonso en eut grand chagrin. Elles furent transmises à Valencia la grande. Quand on les annonça à mon Cid le Campéador, il resta pensif et réfléchit un grand moment. Il leva la main et se prit la barbe : « Grâce au Christ, qui est le maître du monde, puisque les infants de Carriôn m'ont fait un tel honneur, par cette barbe que personne n'a touchée, ils ne jouiront pas de leur forfait, les infants de Carriôn, car, pour mes filles, je les marierai bien, moi ! » Mon Cid eut grand chagrin, ainsi que toute sa cour, et aussi Alvar Fâhez, en son âme et en son cœur (v. 2835 6.).
(1) <> La Terre, à 7 kilomètres à l'ouest de San Esteban de Gormaz, non loin d'un lieu dit Plaine de Urraca, au bord du Duero » (Menëndez Pidal).
Analyse du vers 2836 au vers 2976. — Le Cid envoie Alvar Fanez et Per Vermùdez chercher ses filles. Départ de San Esteban : itinéraire du retour. Le Cid va au-devant d'Elvira et de Sol. Leur rentrée à Valence. Rodrigo envoie Muno Gustioz au roi Alphonse pour lui demander justice des iufaats. Muîïo Gustioz arrive à Sahagun et expose solennellement devant le roi et la cour la plainte et les griefs du Cid. Le roi déclare qu'il va convoquer les Cortes à Tolède, où se trouveront, trois semaines plus tard, le Cid et les infants de Carriôn.