‹ Le poème-évangile de Walt WhitmanChapitre 10 sur 15 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Dans cette œuvre qui nous parle plusieurs langages, mais où le poème et l'évang-ile procèdent du même désir de nous émouvoir en vue de fins qui sont en nous-même, se proposent, enveloppés d'une lumière à la fois commune et singulière, un nouveau type d'individu et de nouvelles valeurs d'humanité. On composerait, avec les traits de cette vivante beauté humaine dont les Feuilles nous offrent des images exaltées, comme l'abrégé d'une cité future peuplée d'êtres que leurs proportions inusitées n'éloignent cependant pas de ceux qui sentent en leur tissu les germes de cette grandeur. On dégagerait ainsi des beaux liens qui l'ensorrent et la retiennent cette « bonne nouvelle » que le poète nous invite à cueillir et qu'il regarde comme inhérente à tout art suprême- Mais laissant à chacun le soin et la joie de recomposer pour soi-même cette vision aux traits épars,

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il suffira que nous détachions deux ou trois de ceux-ci pour entrevoir le tableau complet dans son vrai caractère et ses proportions. Et dans le choix de ces traits essentiels de la grande vision, pourrions-nous mieux faire que d'accepter ceux que lui-même nomme au seuil de ses poèmes, au moment où il énonce ses intentions majeures, sans détour cette fois et avec un tel accent que, jusqu'au dernier verset, nous ne pourrons plus oublier cette confideiice? « Sache-le », nous dit-il,

Mon camarade!

Pour que tu partages avec moi deux grandeurs, et

une troisième qui se lève, les comprenant toutes

et plus resplendissante, La grandeur de l'Amour et de la Démocratie, et la

gi^andeur de la Religion.

Il nous suffira de reconnaître les formes superbement originales que ces «trois grandeurs » accusent dans l'atmosphère de ses poèmes pour que nous apparaisse le sens clair et la portée de son messag-e. Ce sont là comme trois hautes tours du sommet desquelles notre vue domine tout le paysage whitmanien jusque par delà ses confins. Nous ne découvrirons dans ces rég-ions rien qui ressemble aux rêveries frêles et indécises ou aux systèmes trop précis des poètes philosophes ; il n'y a là que réalités pleines d'un sens infini et savoureux et aussi solides que le pain quotidien. Car c'est bien un repas auquel Whitman nous convie, en

TROIS « GRANDEURS )) l53

préparant la chère substantielle qu'il voudrait substituer à nos trop maigres nourritures.

Mais si nous voulons être prêts à l'entendre, il est un effort préliminaire qu'il exige de nous. Il nous faut oublier complètement la nuance courante de certains mots dont il fait librement usage, parce qu'il a confiance en eux malgré tout et en leur aptitude à se laisser saturer du sens que le plus fort leur impose en les accueillant. Sa pensée authentique ne nous sera communiquée que lorsque nous serons parvenus à les nettoyer de leur tartre, de leur crasse séculaire et durcie, de leur mine louche et hypocrite. Avant que nous puissions entendre et prononcer dans le sens whitmanien ces mots pétris par les mains les plus malpropres, ces mots qui se trimbalent sur les trottoirs ignoblement, ces mots publics : Démocratie, Amour, Religion, il est indispensable que nous ayons remporté sur nos habitudes la victoire la plus complète et la plus certaine, en leur restituant une fraîcheur en rapport avec la jeunesse frémissante d'un tel livre. Ne soyons pas satisfaits tant que leur visage n'aura retrouvé son ingénuité première et leur cœur ne contiendra seulement des purs désirs. Il faut que nous soyons prêts, en les épelant, à accueilir des découvertes. Ces groupes de syllabes doivent s'être métamorphosés jusqu'à nous frapper de leur son étrange, comme des mots que le poète aurait forgés pour nous — venir à notre rencontre comme des inconnus vers qui notre curiosité se presse. Si nous nous sentions incapables de remporter cette victoire sur nos habitudes, ces

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trois « grandeurs », du sommet desquelles nous pouvons reconnaître un vaste domaine inconnu, se réduiraient aux proportions de nos communs observatoires et tout nous échapperait du spectacle que le poète a ménagé pour notre éveil.

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