‹ Le poème-évangile de Walt WhitmanChapitre 11 sur 15 · DEMOCRATIE · texte numérisé non relu

DEMOCRATIE

Je chante le Soi, une personne simple, séparée,

Néanmoins prononce le mot Démocratique, le mot En-Masse.

Ce n'est point seulement pour la joie de créer un homme vivant qui aurait l'étendue de son poème que Whitman impose au monde la forme d'un individu porteur de ses traits et de son âme. 11 y inclut, comme nous le notions, la première et la plus haute de ses leçons. En imprég-nant son livre entier de l'arôme d'une présence, en faisant que tout le non-moi nous paraisse tenir dans les contours d'une « personne simple, séparée », il ne nous propose rien de moins que le verset majeur de son évangile. Les Feuilles d'herbe, dans son intention hautement avouée, sont le poème de la souveraineté du Soi. 11 se veut, à travers l'homme de son livre, le glorificateur de la Personnalité,

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r « enseig'iieur de l'inexting-uible foi qu'est l'Égotisme. »

Toutes les substances peuvent le railler et se dérober à son approche, les réalités les plus certaines s'écrouler sans que cette chose indéfinissable qu'il porte en soi, cette identité qui est soi, se prouve le moindrement ébranlée. Gela est la parcelle inébranlable qui ressort des assauts, des crises et des doutes, triomphante et ironique. Une identité se rit de la dissolution, car elle participe aux divines métamorphoses. Elle est la monade irréductible qui fait de chaque « âme grande et puissamment douée » une étincelle d'éternité.

C'est parce que le moi est la pierre d'ang-le sur quoi se fonde tout l'édifice humain qu'il exalte l'ég-otisme comme la vertu suprême et vous exhorte passionnément à être, par-dessus tout et malg"ré tout, vous-même. Vous-même foncièrement, avec véhémence, sans autre restriction que le respect des autres soi. La syllabe « self », significative de soi-mêmeté, reparaît avec l'insistance d'un motif musical tout le long de ses poèmes. Elle désigne ce qui, à travers votre enveloppe, votre moi externe, appartient en propre à vous et à nul autre, ce c( quelque chose de singulier, d'indiciblement divin qui réside dans ce mélange qu'est une individualité », cet invisible et prodigieux univers où sont venus se combiner tant de mondes antérieurs et où sommeillent, repliés et latents, tant de mondes futurs. C'est votre nature qu'il vous invite à roburer et à épanouir afin que vous affirmiez hautement les qualités distinctes que vous avez la charge d'il-

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lustrer. Èlre soi comme un arbre... Être soi, droit et muet, imperturbable et serein comme un grand hêtre dans la futaie. (Imaginez-vous un hêtre imitant le chêne, son voisin, ou craignant de pousser trop haut sa cime?) Être, sans se soucier de paraître, avec une entière indifférence de ce qu'en pensera votre entourage; s'imposer, sans excuses, par ses seules proportions, avec l'instinctive confiance en soi des végétaux et des rocs. Acquérir lentement cette force silencieuse : tout le spectacle humain ne contient pas de beauté plus haute que celle-ci.

Un individu de cet ordre, tel qu'il vous appartient de le devenir, ne se préoccupe ni des institutions, ni des doctrines, ni des opinions, broussailles excrues à son ombre et qu'il consent à laisser grandir jusqu'au moment où elles le gêneraient et où il les extirpe. Étant entièrement à soi-même sa loi, il doit parfois rappeler aux dieux mêmes qu'ils sont sortis de lui et qu'il en fera sortir d'autres à sa guise. Aussi sûrement que la vie est infiniment plus riche, plus large et plus vraie que tous les systèmes où l'on prétend l'enfermer, l'âme humaine connaît mieux la justice que ne la formulent les lois écrites. Le monde sera toujours trop gouverné et les individus ne se gouverneront jamais assez euxmêmes. Malgré les himalayas de folies, d'erreurs, de crimes commis par ceux-ci, on ne saurait manifester jamais une confiance excessive en l'homme lui-même, en son instinct, en ce quelque chose « d'élémentaire et d'intérieur », jamais absent de lui, qui est au delà de ses qualités et de ses défauts, de ses habitudes et de ses apparences, et

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qui est ou peut être, lorsqu'on y fait appel, souverainement grand et irrésistible. C'est pourquoi lui s'approche, plein de cette confiance, et vous invite à vous prouver l'un de ces êtres si larges, si fermes et si sains que, quelques gestes qu'ils accomplissent, « tout est le bien » pour eux, comme pour un aigle qui plane ou une vague qui déferle. 11 faut que vous deveniez beaux, naturels et forts à ce point que le monde, content de vous admirer, n'aura rien à dire contre vous. Il faut que vous éprouviez ce que cela signifie d'être irrésistible.

Produisez de grands Individus, le reste suivra.

C'est ici l'homme à sa plus haute puissance. Jamais il n'avait été reconnu si riche et si impérieux. Walt Whitman avait écrit, à ses débuts : « La fierté des États-Unis est de laisser l'opulence et le raffinement des villes, et tous les profits du commerce et de l'agriculture, et toute ampleur territoriale et toute parade de victoire extérieure, pour se plaire à la vue et la compréhension d'hommes ayant atteint toute leur stature ou d'un seul homme tel? irréductible et simple. » Depuis qu'il avait écrit ces mots avec sa foi jeune, non seulement celle-ci n'avait pas été entamée, mais il semblait que les expériences auxquelles il avait été mêlé, les réalités dont il avait fait le tour eussent affermi et intensifié cette foi, comme dans sa vieillesse le sage deCamden aimait tant à l'attester avec une assurance grave et joyeuse. Tout l'âge moderne lui semblait appeler de ses voix multiples, que lui savait entendre, cet individu de

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plus haute stature, de la plus haute stature possible. Par des politiques et des doctrines mesquines, par rétroilesse des ambiances et des conditions sociales, l'homme avait été maintenu jusqu'ici bien au-dessous de sa taille réelle. Aujourd'hui, sur un sol neuf aux possibilités surpassant toute conjecture, dans un air plus tonique, il lui serait enfin permis de se développer, de s'accomplir, de culminer, d'accord avec les réalités de son entourag^e. Comment l'homme d'aujourd'hui pourrait-il résister à cette sollicitation, à ce défi silencieux des choses qui n'avaient cessé de grandir? Pourquoi celui qui a bâti une métropole où les tours des édifices consacrés aux entreprises privées dominent si formidablement les églises et les bâtisses d'État n'oserait-il faire autant pour lui-même en grandissant librement et sans peur? 11 ne s'agissait plus pour l'homme d'aujourd'hui de développer une ou plusieurs de ses possibilités en condamnant les autres à demeurer chétives et rabougries : un lutteur, un saint, un grand cerveau, on en pouvait citer dans tout le passé d'inégalables. Ce que le monde moderne demandait, c'était des individus harmonieux et complets en leur développement, au tronc vigoureux et haut, poussant en tous sens leurs rameaux, offrant leurs fruits au soleil pour qu'il les dore. C'était non des spécialistes et des « prodiges », mais des individualités athlétiques, normales et balancées, ayant assimilé, dans leurs fibres d'hommes, les sucs qui montent lentement jusqu'au sommet des fûts dans les hêtraies, — des tempéraments et des caractères, de muscles et

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d'âme robustes. A ce développement, la femme, « qui n'est pas d'un iota moindre que l'homme », était naturellement associée, et il n'y aurait pas d'hommes adultes sans que des épouses et des mères accomplies ne les eussent préparés, et autrement que sortis des embrassements de « puissants couples ».

Ce développement, cette roburation de soi-même est, au sentiment de Whitman, la vraie, l'essentielle culture. Ce ne sont pas les universités qui la dispensent. Elle repose sur notre effort personnel et quotidien. Chacun de nous y peut et doit accéder, avec l'espoir de parvenir aux plus hauts grades, mais sans que, ceux-ci atteints, nous soyons fondés à nous croire en possession d'un « titre » autre que l'invitation à poursuivre toujours plus avant nos « études ». Le plus minime objet rencontré sur notre route sugg^ère tout un cours, qui n'est pourtant qu'un paragraphe du programme des « humanités » dont nous devons parcourir le cycle.

C'est ce type d'homme et cet ordre de culture qu'illustre le « Je » emplissant ses poèmes — cette fig-ure composite qui s'appelle « Walt Whitman », mais qui peut aussi légitimement devenir vous ou moi. Ce que notre ami nous propose ainsi n'est pas un modèle à imiter, car toute imitation est un amoindrissement, mais un échantillon d'homme neuf, d'individu complet, épanoui, d'accord avec son temps et l'habitat plus large où il se meut. L'ampleur est la première qualité de cette figure. Un individu s'offre sans réticences, de pied en cap, avec une foi ingénue et tenace en la parfaite no-

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blesse de chacune des parties de son être. Rien n'est dissimulé, excusé, ni embelli. L'homme des Feuilles ayoue ses appétits, les délices et les souffrances de sa chair et ses instincts les plus secrets sans la moindre nuance de honte. Non moins que de ses aspirations il se g"lorifie candidement d'être l'animal humain qui mang"eet procrée avec une joie élémentaire. Il éprouve jusqu'à l'extrémité de ses fibres la volupté de « simplement être ». Ayant vu ceux qui pleurent sur leurs péchés, les atones, les neutres, les castrats, sachant aussi l'importance du « mal » et son g-rand rôle nécessaire et bienfaisant dans le monde, il refuse absolument de respecter l'arbitraire distinction qu'enseignent les morales brevetées : il se prétend soi avec son « bien » et avec son « mal », sans reconnaître d'autres « devoirs » que ceux qui coïncident avec son plaisir.

Vie immense en passion, pulsation et puissance, Je chante l'Homme Moderne.

En exag-érant ses propres traits, le poète nous propose en ce type un vivant d'à présent, avec ses contradictions, ses complexités, ses ramifications, qui se résolvent pourtant en une infrang^ible et victorieuse unité. Sans incompatibilité, une âme merveilleusement riche, « subtile, vaste, électrique », l'ardeur spirituelle la plus intense s'y allient à un besoin de jouir par tous les pores, d'absorber la vie fraîche avec une sensualité vorace : nous aurions peine à reconnaître 1' « ang-e » et la « bête » cherchant à se terrasser l'un l'autre ou à se faire des niches, en ces

deux fidèles amis qui marchent la main dans la main et s'entendent à merveille. Sans irréductible conflit non plus, s'y entrecroisent et s'y équilibrent des passions aig"uës jusqu'à la douleur, des frénésies turbulentes d'aventurier, une aise et un repos surprenant, une royale nonchalance en face des choses et des hommes, et la sérénité d'un contemplatif. De ces apparentes antinomies qu'il découvre en soi et expose loyalement, l'homme ne se trouble guère, se reconnaissant un « cosmos ». 11 lui suffit, pour ne point s'égarer, de s'attacher fermement à ses instincts et d'écouter ses voix, parce qu'il sent bien que celles-ci ne le tromperont pas, et ceux-là possèdent, pour lui-même, le sens des vraies directions. Il ne demande pas à son intellect de remplir cette fonction directrice, car il ne voit en cette faculté qu'un instrument fort précieux, mais subordonné, « comme les mains ou la vue ». Mâleté, contentement de soi, fortitude, curiosité naïve et passionnée sont d'autres traits majeurs de cette physionomie. Mais ce qu'elle offre de plus frappant, c'est, par delà cette combinaison harmonieuse d'éléments rarement associés, un grandissement de la personne humaine, une hauteur d'âme — non plus développée aux dépens du corps, mais en plein accord avec celui-ci, et parfaitement équilibrée sur soi — qui font du bien-aimé vagabond rôdant parmi les Feuilles comme un autre Adam ressorti des matrices terrestres avec des proportions plus généreuses, en annonciateur d'une race magnifiquement accomplie.

Si nous étions tenté de reprocher à cet individu

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ses dimensions excessives, le poète nous répondrait en son lang"ag"e indirect qu'il l'a dessiné ainsi d'après ses propres mesures, persuadé d'ailleurs que nous ne refuserons pas de nous y ég-aler selon nos forces. Celui qui invite quiconque passe devant son seuil a fait la porte haute et large pour des raisons, dont certaines au moins sont évidentes. 11 serait bien facile d'écrire tel mot usag-é, — celui de romantisme ou un autre — à propos de ce g"randisseraent que Whitman impose à la taille de son « double » ; ou ne pourrait le faire néanmoins sans méconnaître tout ce que cette physionomie enferme de qualité humaine inédite, son accent de vérité et sa puissance de suggestion. Cette neuve et savoureuse qualité humaine est inscrite en chaque regard, chaque attitude du gars nonchalant, viril et tendre, qui se promène en vous cherchant — le « robuste Américain des Feuilles à la forte charpente, au grand corps », — mais rien ne la révèle autant que le singulier attrait physique et psychique qui émane de toute sa personne et l'enveloppe comme un halo.

Partout où il va, hommes et femmes l'accueillent et

le désirent.

Ils désirent qu'il les aime, les touche, leur parle,

resté auprès d'eux.

Ce moi puissant que le poète vous invite à ériger et à affermir sans cesse doit être conscient de sa propre richesse. D'un bout à l'autre de ses chants court le motif de la grande Fierté de soi en laquelle

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l'individu aime à s'épanouir et qui lui fait tant de bien à l'âme. L'homme « au nom duquel » il parle éprouve jusqu'à l'exultation le sentiment de sa liberté sans bornes, la certitude d'être complet en soi et de s'ég^aler à n'importe quoi. Il est celui qui n'a jamais éprouvé la sensation de se trouver en face d'un supérieur. Ivresse salutaire pour le purger des supersitions accumulées et des conventions tenaces qui lui viennent d'un passé de soumission et de crainte. L'arrogance et la hauteur sont l'armure des indépendants qui s'avancent contre le flot pressé des autorités et des conformismes. Après tant de cris émouvants exhalés par d'autres du fond de leur misère humaine, c'est de « la fierté de ce soi électrique » dilaté démesurément, et de la conscience épandue d'être cet homme qu'il est, que WaU ^Yhitman a tire ses poèmes ». Cet impérial orgueil, candide, éployé comme un épervier en plein vol, projette des sommets de son œuvre un rayonnement inoubliable. Il le juge indispensable à l'individu quil préconise et ne le croit « pas incompatible avec l'obéissance, l'humilité, la déférence et le doute de soi ».

Reconnaissez d'ailleurs que le festin d'orgueil et de jouissance auquel vous êtes convié n'est qu'un moyen pour atteindre son but suprême, qui est de vous développer. Vous êtes engagé dans une lutte perpétuelle, un combat spirituel sans fin. Vous devenez, vous aussi, « ennemi du repos ». Sitôt un obstacle emporté, un terrain conquis, vous devez être prêt à fournir le nouvel effort qui sera exigé de vous. L'espace autour de vos pas jusque par delà

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l'horizon est hérissé de barrières et de bastions. Vous êtes le soldat de l'âme, engagé pour la grande campagne et qui ne sera jamais licencié. L'ordre reçu de votre général est d'être vainqueur coûte que coûte (au plus fort de la bataille, vous le verrez alors, votre orgueil et votre sens passionné et joyeux de la vie seront vos meilleures armes, vous feront accomplir l'impossible); la suprême recommandation : se dépasser soi-même. Alors même que le but final de la campagne vous échapperait, prouvez que vous êtes de la grande race en savourant la seule joie de l'effort et de la lutte et le merveilleux bonheur de vous surmonter.

Je suis ie professeur des athlètes...

Les poèmes wMtmaniens sont un appel fanatique à la force et l'héroïsme de la personne humaine. L'aise satisfaite et croupissante y est bouscuTee^comme un lit de feuilles sèches aux approches de l'orage. Si vous n'êtes pas décidé à tout quitter pour suivre votre nouvel ami et vous enfoncer dans l'inconnu, vous ferez mieux de renoncera son enseignement, car de tout ce qu'il réclame de vous, c'est l'essentiel que vous n'avez pas compris.

Nul personnage créé par un poète, aucune figure du monde antique ou féodal n'offrent, dans l'affir-

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mation hautaine de soi, une outrance pareille à celle que manifeste r«homme moderne »de^ qui Whitman s'est voulu rjnterjgrète. Le plus effréné d*ês^condottieri de la Renaissance apparaît de cœur faible et timide auprès de ce souverain qui dit indifféremment et avec le même naturel au Président : « Comment allez-vous, l'ami ?» et à l'esclave : « Bonjour, mon frère ». Mais voyez donc comme l'individualité héroïque que le poète exalte est d^in ordre iiouveau. Le type qu'il vous propose ne se dresse plus au-dessus jlu troupeau humain pour que nous admirions combien il le dépasse : le héros, dans l'idée whitmanienne, €st passé de l'ordre exceptionnel à l'ordre commun. Cet ég-otTsme farouche, arrog-ant et réfractaire a émigré en l'être d'un « rude enfant du peuple » qui entend rester « du peuple ». Et c'e^stjin homme du commun, conscient de sa grandeur, qui appelle les autres homme du commun et^cherche à les éveiller enîeïïFcriant qu'ils sont aussi grands que lui.

Je me célèbre et me chante,

Et mes prétentions seront tes prétentions.

Il ne se regarde pas comme « un phénomène », une fleur monstrueuse éclose sur un terrain préparé. Il représente de vastes moyennes, il est leur porte-paroles. Cette fierté immense, il la veut semblable chez ses pareils, qui n'appartiennent pointa une classe plutôt qu'à une autre. C'est à la communauté, au vulgaire, à la moyenne, à vous et à moi, qu'il s'adresse, et d'un ton particulièrement per-

suasif et fraternel à celui qui en forme le cœur : l'ouvrier, le créateur qui manie et façonne la matière.

11 y eut des civilisations représentées essentiellement par des g-uerriers ou des prêtres, par des g-entilhommes ou des marchands. Mais « le génie des Etats-Unis — déclare le poète — trouve touj^urs^ajplus haute expression dans le peuple, les gens du comlnun ». La hauteur d'une civilisation ne se mesurera plus désormais au niveau atteint par quelques cimes, mais à celui auquel est parvenu r « homme d^la jnoyenne ». Sans refuser, même au magnat ou au savant, sa cordiale poignée de mains, Walt ne manque pas une occasion d'affirmer sa préférence pour les êtres primitifs et en friche, mais riches jdë sève et d'instinct. Leur supériorité à ses yeux est de posséder, plus intact que chez quiconque, cejîapital d'ingénuité ej,de nature sur quoi doit se fonder toute vraie grandeur humaine. Alors que le développement, chez les êtres cultivés, s'est toujours accompli jusqu'ici aux dépens de ces qualités primordiales dont aucune maîtrise particulière ne peut compenser l'atrophie» parce qu'elles sont la base et la condition de l'ensemble. « 11 y a chez une personne illettrée — dit-il — cette fraîcheur et cette insouciance indescriptibles qui remplissent d'humilité le plus grand génie de l'expression et se rient de sa puissance. Le poète voit avec certitude comment quelqu'un qui n'est pas un grand artiste peut être tout aussi sacré et parfait que le plus grand artiste ». A travers sa culture d'autodidacte, son développement spiri-

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tuel et son génie, Walt Whitman s'éprouvait fortement appartenir à l'ordre de ces « puissants êtres incultes », et en se glorifiant il les g^lorifiait tous. it^eTâît sorti du peuple « en son propre esprit », et ne cessa d'y appartenir, car son g-énie, loin de l'en isoler, semblait au contraire l'y enfoncer davantage. C'est la fierté d'un homme du peuplé qui emplit le Chant de moi-même et ianl d'autres de ses poèmes, — la santé d'un homme du peuple, paysan, marin ou tâcheron, rompu aux travaux obscurément héroïques, qui communique à ses versets leur largeur et leur force, — la simplicité d'un homme du peuple qui le fait rejeter avec un rire dédaigneux les mensong-es, les conventions, les artifices du monde étrang^er au beau travail de la matière, pour se fonder sur la base des réalités éternelles. (Comme cette fierté, cette santé, cette simplicité éclatent et dévalent, torrentielles en leur cours, dans certains articles non sig^nés où, aux environs de 1 855-56, le typo et poète défend son livre, alors sans un seul défenseur !) C'est parce qu'il sentait le peuple, son peuple, si grand en lui, qu'il a voulu ceci : un artisan parlant dans ses poèmes au nom de toute la race.

11 reconnaissait en ce type d'humanité des possibilités infinies, qui le faisaient apte à toutes les tâches, fussent-ce les plus inattendues et les plus hautes. 11 le voyait « en mesure d'atteindre à ce qu'il y a de plus g^rand et de plus magnifique au monde — et mieux en mesure d'y atteindre aujourd'hui qu'on ne le fut en n'importe quel siècle passé ». Lincoln et 'Grant et bien d'autres

n'étaient-ils pas venus pour l'attester — ces héros sortis de la masse, sans avoir passé par les universités ni les salons, ces hommes providentiels en lesquels « les dieux et les destinées parurent se concentrer »? Tant de puissances jusqu'ici muettes et eng"ourdies, destinées pourtant à être prépondérantes, s'étaient dégagées du chaos et formulées à travers eux ! Songeant à tous ceux qui viendraient après ces précurseurs, issus de la même souche, le poète devance le temps et fait passer devant nous les Lincolns et les Grants insoupçonnés encore : l'homme du commun, l'homme des métiers, le gars de charrue, le batelier, le charpentier fait figure de souverain dans ses poèmes. 11 y prend la place centrale qu'occupaient dans les poèmes de naguère et d'hier les demi-dieux, les rois, les capitaines, les amoureux; et les dimensions réelles imposées à sa figure dépassent même la taille fabuleuse des Achille et des Roland. Il est le « grand personnage » et ses gestes quotidiens apparaissent magnifiés au point de surpasser leurs actions d'éclat. Il vit dans une atmosphère imprégnée « d'un héroïsme plus fier et mieux fondé et d'un champ plus vaste que celui de ces derniers ». Peu importe que personne ne reconnaisse cette grandeur et cette sublimité autour de soi et continue à la chercher au delà des mers ou au delà des siècles. Lui la surprend partout au front des vivants et inconscients poèmes qu'il croise partout sur son chemin. C'est pourquoi il s'est mis un jour à « tailler d'un libre ciseau la tête et les membres de dieux suprêmes à profusion, afin que les États se les représentent

marchant et causant ». Il voudrait, en leur offrant de telles images d'eux-mêmes, éveiller ces hommes et ces femmes qui s'ignorent. 11 voudrait que ses versets fussent comme un levain mêlé à la pâte de la moyenne. Il voudrait insuffler en l'homme du commun une puissance spirituelle, une hauteur d'âme correspondant à sa robustesse, à la rougeur de son sang et à la fermeté de ses muscles. Et il lui répète, avec l'autorité fraternelle d'un copain d'atelier, mêlé à ses emplois :

Eh bien, qu'est-ce que tu pensais de toi-même ? Est-ce donc toi qui te croyais moindre que tu n'es?

Vous, ouvrièi^es et ouvriers de ces États, possédant

votre vie à vous, divine et forte, Et tout le reste faisant place aux hommes et aux

femmes comme vous.

Ce n'est pas néanmoins au seul artisan manuel, bien que celui-ci soit le plus proche de son cœur, mais à « la plus large moyenne d'humanité » que s'adresse cet appel. De quelque point de l'horizon que vous veniez, soyez sûr que vous pouvez vous arrêter et l'entendre pour vous : parmi les mots favoris du poète, il n'en est pas de plus fréquent que « tous » et « chacun », sans distinction. Il refuse de s'adresser à « l'élite »^ à ceux qui se retranchent de la ma^sse ou croient s'en retranchër. N'a-t-il pas restitué à l'ordre commun ce que (Tautres regardaient comme exceptionnel — beauté, force, héroïsme? Il a fait le « Poème de l'Individu

moyen », non du conquérant, de l'inventeur ou de l'artiste, mais de celui qui vit sa vie ordinaire de paysan, d'ouvrier, de pêcheur, d'employé et, tout en accomplissant sa tâche, « s'élève, se développe, rayonne en d'autres rég"ions », parvient à la conscience de ses divines facultés spirituelles, jusqu'à faire que celles-ci « transparaissent dans tous ses gestes et ses paroles ». Il n'y a rien d'aussi sublime qu'un tel spectacle dans les plus g-rands poèmes du passé. c( J'ai imaginé — disait-il, en dévoilant ainsi sa pensée la plus intime — une vie qui serait celle d'un homme de la moyenne dans une position moyenne, et néanmoins splendide, héroïque. »

Il n'y avait pas de plus belle chose au monde que la « divine moyenne ». La grandeur d'autres niîfons^rij^utres âges a pu se résumer dans le pttit nombre, une élite. La grandeur du temps et du pays où Whitman se sentait vivre reposait dans le gros, la jnasse qui était « immense », pas seulement ea nombre mais en qualité, dans « l'homme de troupe », qui valait mieux que les officiers. En cette défense de la moyenne contre l'élite^ bien peu sensé qui le jugerait suspect de favoriser la médiocratie, puisque, tout au contraire, le « commun » et r « héroïque » se prouvent, à son sens, corrélatifs. L'ordinaire, dans l'ordre humain aussi bien que naturel, est la fontaine des émerveillements. 11 n'y a pas plus de miracles en un quelconque centimètre cube de la terre sous vos pieds qu'il n'y a de grandeur latente en l'homme obscur que vous coudoyez. Nous pouvons mesurer ainsi l'espace qui sépare ce type d'homme, nouvelle valeur décou-

verte et signalée par Whitman, du « héros » tel que d'autres renseig-nèrent, par exemple celui de Garlyle, l'homme providentiel « né pour commander » aux masses amorphes et torpides, matière brute que le vouloir de l'oint du Seig^neur pétrit pour le bien — du « Représentant » d'Emerson ou du « Surhomme » de Nietzsche. Les types de héros décrits ou conçus par ces hauts penseurs fig-urent plus ou moins comme des étoiles de première grandeur au milieu d'une nuée de comparses. Ils font autour d'eux le vide des volontés. Il sont, au-dessus de la plèbe, comme une superbe anomalie. Ce sont de beaux monstres, bienfaisants et terribles. A l'inverse de cette conception féodale, le héros whitmanien s'avance, à son tour, pour établir la suprématie de celui qui se soucie peu de ses gouvernants occasionnels ou intérimaires, tend de toutes ses forces à se gouverner soi-même en justifiant, non par des textes ou des déclarations, mais par l'ampleur de sa personnalité, son droit à être son propre souverain. Un individu grand avec tous, non point contre tous. L'homme de la moyenne, en son élévation, est parmi des égaux comme un sapin dans la sapinière, comme un épi dans un champ de blé, comme un brin parmi les feuilles d'herbe. Chaque individu, en grandissant pour soi, s'aperçoit que la « divine moyenne » a grandi avec lui. « Vous supposiez qu'il ne pouvait y avoir qu'un seul Être suprême? Nous affirmons qu'il peut y avoir d'innombrables Êtres suprêmes, et que l'un ne neutralise pas plus l'autre qu'une vue n'en neutralise une autre. »

TROIS « GRANDEURS )) ïyS

Les peintres ont peint leurs g-roupes nombreux et

entre tous le personnage central, De la tête du personnage central faisant rayonner

un nimbe de lumière d'or, Mais moi, qui peins des myriades de têtes, je ne

peins aucune tête sans sou nimbe de lumière

d'or...

Eh cette notion d'un peuple d'individus culminants et cet exhaussement du niveau humain, lisons une transposition deThéroïsme et la promulg-ation d^ine nouvelle noblesse basée sur lès éléments les plus communs et les plus universels. Telle était pour Whitman ce qu'il appelait a la Grande Idée » : « les ordinaires, les divines masses » formant, par leur moyenne, un splendide bloc, d'une grandeur sans précédent. « Si l'ambitieuse pensée de mon poème — écrit-il sur le tard — est de contribuer à la formation d'une grande nation cohérente, c'est peut-être entièrement par la formation de jnyriades d'individus riches dans leur développement et leur contenu. » Une cité pullulante d'athlètes, d' « individus accomplis et libres », où chacun serait tel qu'un grand séquoia des forêts du Pacifique avec ses rameaux et sa verdure, et les uns vis-à-vis des autres comme une forêt de séquoias ég-aux et culminants...

Pour la grande Idée,

Cela, ô mes frères, cela est la mission des poètes.

Ses poèmes sont fréquemment traversés de cette

vision qu'il décrit aux pages en prose de ses Percées démocratiques. Elle se confond avec ses rêves les plus chers, qui y trouvent leur aboutissement. Car là est pour lui l'essentiel, la fin et la splendeur de la Démocratie.

Je suis pour ceux qui marchent de front avec la terre

entière, Qui instaurent un homme afin de les instaurer tous.

C'est pourquoi il a fait un livre qu'emplit de sa taille et de ses prolong-ements un grand individu, un livre illustré de g^rands individus et destiné à susciter de grands individus. Il faut commencer sur-le-champ. Et s'il commençait par vous ? S'il essayait de vous entraîner à sa suite avec les « grands Compagnons », car l'œuvre n'est point d'ordre théorique et il ne se contente pas de vous offrir une image agrandie et prophétique. Et le voici qui, brusquement, au milieu de ses Feuilles, vous sollicite, vous provoque, vous interpelle directement. Il a une communication importante à vous faire, à vous en particulier. C'est un homme qui s'est arrêté devant vous et qui, en vous tenant par le revers de votre habit (vous ne lui échapperez pas), vous parle, les yeux dans les yeux, sur le ton le plus pressant et le plus passionné, longuement, à mi-voix. 11 ne vous fait aucun reproche : c'est à lui-même qu'il se reproche de ne vous avoir point découvert plus tôt. Il veut seulement vous dire, avec l'autorité de celui qui vous comprend et vous aime le mieux, que vous n'avez aucune idée

de la richesse que vous négWgez. Puis il vous quitte, attiré vers d'autres besognes aussi urgentes. A votre prochaine rencontre, si vous cheminez à travers champs, il vous mènera au haut d'un monticule, et, de là, un bras passé autour de votre taille, vous montrera les « paysages de continents » et la simple route, commune à tous, que vous devez suivre vous-même, au lieu d'y envoyer un autre à votre place. Ou bien il entrera chez vous et vous fera visiter votre maison. Vous en êtes peut-être le propriétaire, mais vous allez vous apercevoir que vous ne la connaissiez guère. C'est comme si vous en aviez dépassé à peine le vestibule. 11 y a des pièces que vous n'avez jamais aérées, des escaliers où s'accumule la poussière, des chambres souterraines où vous n'avez jamais apporté la lumière. A peine avez-vous jeté un regard craintif dans l'obscurité, puis vous avez refermé la porte, vous l'avez verrouillée et condamnée. Ouvrez donc et entrez sans crainte. 11 y a là tant de choses que vous ne soupçonniez pas et qui, remontées au grand jour, vous éblouiront. Et vous vous serviez de misérables loques pendant que vos armoires regorgeaient de beau linge blanc et odorant! Vous croyiez peut-être habiter une bicoque, et c'est un Louvre que vous possédez. Vous pouvez vous y promener pendant des heures, comme Louis XIV à travers son palais, ou le pape en son Vatican. 11 y a des fenêtres à l'infini, il y a même un jardin. Et vous vous plaigniez d'être à l'étroit... Vous éprouverez votre folie, votre lésine, votre pusillanimité, l'encrassement de votre routine assez vivement pour hésiter un ins-

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tant à recônnaîlre dans l'homme que vous étiez. il ii'y a qu'un moment, l'homme, que vous vous sentez devenir à présent. Vous êtes riche à ne savoir quô faire de vos valeurs.

Mais A'X)us le rencontrerez encore^ ce passant qui vous a connu mieux que vous ne vous connaissiez, et votre surprise grandira à l'entendre vous dire :

Sois un insoumis et un rebelle latent. Maintiens toujours allumés, comme braises sous la cendre, les feux de la révolte. Ose avec calme, ne dépend de personne, pas même d'un saint ou d'un héros, n'obéis qu'en fonction de toi-même, sous l'empire des lois éternelles.

Je suis pour ceux qui n'ont jamais été maîtrisés, Pour les hommes et les femmes dont le caractère n'a

jamais été maîtrisé, Pour ceux que lois, théories, conventions ne peuvent

jamais maîtriser.

'Fai^s de ta personne et de^ta^vie, comme Ta dit quelqu'un^ « un grand poème délicieux ». Les plus nobles strophes des plus hauts poètes ne sont rien si elles, ne t'ont pas incité à les dépasser en la beauté de ton corps et de ton âme.

L'Amérique tout entière, sans excepter une seule de ses parcelles, de l'est à l'ouest et du midi au nord, est pour toi. Le soleil, les arbres, les grands fleuves luisent, bruissent et coulent, les hommes peinent et s'activent, les grands vapeurs labourent les océans, exclusivement pour t'enrichir et te ro-

burer. Tu es l'aboutissement et le bénéficiaire unique de la colossale eutrei)rise. Et tu négligerais tes bénéfices ! Tu oserais suggérer par ton indifférence que tout cela est besogne perdue !

Tu me dis que le monde regorge de choses délectables dont l'accès et la jouissance le sont interdits. Tu allègues que te voici mal fichu et sans le sou, sans autorité ni prestige, pour acquérir la plus petite de ces merveilles. Mais de quelles merveilles parles-tu? Il te reste à découvrir que les plus magnifiques beautés sont gratuites et communes, à la disposition de tous, qu'elles t'attendent patiemment, toi, le vilain, le disgracieux, le gueux, qu'elles te souriront de leur plus divin sourire, si tu es capable de les aimer assez fort : le soleil, le plein air, les fleurs, l'océan, les forêts, les femmes les plus douces, les chefs-d'œuvre de l'art, le spectacle prodigieux des villes, tout cela est à ta portée. N'est-ce pas assez pour te rassasier? Vois comme entièrement, moi qui suis vorace, elles me satisfont. Elles sont presque trop, elles m'accablent et j'ai besoin de m'isoler d'elles pour les repasser en silence...

Que me parles-tu de ta faiblesse, de ton insignifiance! Peut-être n'es-Tu faibîe et insignifiant que parce que tu te crois tel. En tout cas. fusses-tu l'individu le moins dégagé de ses gangues qui soit sur terre, sache que tu es « tout aussi important pour toi-même que l'individuje plus développé l'est pour lui-même ». Et l'être envers lequel la nature fut le plus avare peut être aussi grand que le génie ou l'athlète.

Il n'est point de don chez homme ou femme qui ne

trouve sa concordance en toi, Il n'est point de vertu, point de beauté chez homme

ou femme qui n'existent aussi bien en toi, Point de courage, point d'endurance chez les autres

qui n'existent aussi bien en toi.

Point de plaisir qui attende les autres sans qu'un

égal plaisir ne t'attende.

Songe, si tu es mou, qu'il n'est « point d'objet si tendre qu'il ne puisse faire un moyeu pour la roue de l'univers ». A mesure que tu te développeras, chaque objet, un à un, se reliera par un fil invisible à ta conscience et viendra retentir en toi. Et tu es appelé à grandir jusqu'à devenir le centre du monde et le dieu dont tu portes le germe en toi, si bien caché que tu ne l'as pas encore découvert.

Et il vous parle ainsi parce qu'il est celui que les apparences ne trompent point. Autrui est, en grande partie, ce que nous le faisons ; l'homme que nous considérons et traitons comme une brute a chance de rester ou devenir tel. Mais lui sait qu'en «'adressant à vous de la manière qu'il faut le plus noble et le meilleur de vous-même — et cela est en vous infailliblement — viendra à la surface comme une gerbe de bulles. Il sait qu'en faisant comme si la personne réelle qui est là devant lui coïncidait avec l'image exaltée qu'il s'est formée de vous, il vous force à ne pas mentir à cette image ou du moins à vous en rapprocher le plus possible. En vous supposant grand, il vous grandit effectivement. Il faut avoir une confiance

illimitée en l'homme quel qu'il soit. On n'a jamais eu assez de foi en lui, et, en le supposant vil, on l'a fait vil : les relig^ions, les morales, à force de lui rappeler son indig-nité, sa fragilité et de quelle poussière il est fait, à force de l'humilier et de le mettre en lisière, l'ont à l'envi rapetissé. Le miraculeux passant rencontré sur vos routes, celui qui vous a parlé les yeux dans les yeux, celui qui vous a conduit sur le monticule, celui qui vous a fait visiter votre demeure est l'ami convaincu qui laissant en suspens « écoles et credos » et leur pauvre psychologie, vient vous nettoyer, en son clair regard, de cette crasse des siècles, vous restituer royalement votre pureté et votre stature.

Personne ne t'a compris, mais moi je te comprends, Personne ne t'a rendu justice, tu ne t'es pas rendu justice à toi-même,

Oh ! je pourrais chanter de telles grandeurs et telles g-loires à ton sujet !

Tel est le lien subtil et fort par lequel il vous rattache aux autres, qui ne sont pas moindres que vous, car à chacun, tour à tour, à mesure qu'il le rencontre, le passant restituera pareillement sa pureté et sa stature. Tel le lien par lequel il noue ensemble, si solidement que nulle force ne devrait plus les séparer, le Soi et la Masse, ces deux puissances dont les « sages » dénoncèrent abondamment le conflit. Il appartient à la « divine moyenne » d'un ays neuf de montrer, par la multitude de

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ses souverains, la réconciliation et la fusion des deux puissances rivales. Les Feuilles d'herbe sont le chant de V « égalité fondamentale ». Parmi les notions que Whitman exclut de son domaine, aucune n'est plus radicalement éliminée que celle de hiérarchie. Il refuse absolument de sanctionner la gradation des dignités parmi les hommes et les choses. Lorscju'il énumère des types et des spectacles il est rare qu'il n'ajoute pas : « Et tous les autres, tous sans exception... » Sa plus grande crainte est d'oublier une seule existence, si huriible, si dédaignée soit-elle, car il la sait aussi divine, aussi « capable » que n'importe laquelle. Aux flancs de la plus commune est assoupi le plus grand éclat.

Il ne méconnaît pas d'ailleurs « un certain danger », celui que comporte pour le monde moderne cette notion de 1' « égalité fondamentale », désormais enracinée. En effet, « la démocratie a été tellement retardée et mise en péril par les personnalités puissantes que ses premiers instincts la portent forcément à rogner, uniformiser, faire rentrer dans le rang ceux qui s'écartent et réduire tout à un niveau parfait. » Or une démocratie niveleuse qui prétendrait arrêter l'individu dans sa croissance et son essor, élaguer, écimer cet arbre aux branches capricieuses, serait un nonsens et devrait être extirpée, car elle ne dépasserait pas la médiocrité des communautés monacales. Un « intérêt général » qui exigerait de l'individu le sacrifice de sa taille, de sa diversité, de son indépendance, de son orgueil serait un pauvre intérêt

TROIS a GRAJVPKURS » l8l

et ne vaudrait pas d'être défendu- Toute démocratie est faite essentiellement en vue de l^ grandeur des soi indépendants et corrélatifs, en vue de voire grandeur et de la mienne. Elle n'a d'autre but que votre éploiement complet et indéfini, de vous permettre enfin d'atteindre cette plus haute stature qui vous a été refusée jusqu'ici. Elle est liée à l'idée de robustesse individuelle eu masse. Pas de démocratie sans personnalités unanimement culminantes : l'homme, avec sa qualité Jiéroïgue, pas^e avant toute chose.

Retirez-vous derrière moi. États !

Un homme avant tout — moi-même, typique, avant tout.

hsi cité la plus moderne en apparence demeurerait, malg"ré son opulence, comme une cité morte si la qualité libre et farouche de ceux qui la composent n'était pas le plus hautain de ses spectacles.

Une grande cité est celle qui possède les hommes

et les femmes les plus ^ands, Ne fût-ce que quelques cabanes misérables, c'est

néanmoins la plus grande cité du monde entier.

A travers tout l'œuvre de Whitman reparaît la plus ferme assurance que raYenirappartiendra à de grands individusjibres, héroïques et fraternels en masse. Il ne croit pas, en effet, que la démocratie du Nouveau Monde prépare ce funeste nivel-

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lement. « Gela n'est que l'apparence ; la réalité est toute différente. » Autour de lui il voyait surgir, aussi intacte que jadis, la force personnelle, ce levain suprême, et « les éléments de brave et haute humanité demeurer inaltérablement ». Et c'est pourquoi il annonçait, avec une joie robuste, la victoire de l'homme, qui échapperait encore à ce nouveau danger d'amoindrissement.

Je chante le Soi, une personne simple, séparée. Néanmoins prononce le mot Démocratique, le mot En-masse.

En traçant la fig-ure imposante de « l'homme de la moyenne » il lui suffisait d'écouter en soi-même tout ce qui était apparenté aux éléments, à la mer, aux rocs, aux rayons solaires, pour en reconnaître la base et les proportions. Non moins qu'il avait résolu de composer ses poèmes « à la mesure des réalités », il entendait assortir aux éléments la création suprême à laquelle tendent ceux-ci : l'homme. Il propose la nature comme substrat à sa Démocratie.

Whitman avait assez de lecture et savait assez bien lire pour ne pas ignorer à quels effets merveilleux l'art était parvenu aux mains des maîtres en traitant l'être humain comme un hors-nature ou un « dieu tombé », toujours un peu malade de sa

TROIS « GRANDEURS )> l83

chute et de son exil. Les états d'âme exceptionnels, les névroses, les sentimentalités morbides, les inversions, les bizarreries, larg-ement exploités, avaient donné une moisson de chefs-d'œuvre, même ceux de son compatriote Edg-ar Poe. Mais, après cela, n'y aurait-il pour l'art nul parti à tirer de « l'homme sain », celui qui « aime sa bonne amie et mang-e sa grillade de bon appétit », l'homme de la moyenne qui, dans les ordinaires circonstances de sa vie quotidienne — jeux, besog-nes, amitiés, rencontres, efforts, méditations — trouve les plus amples occasions d'effleurer ou de vivre tant d'émouvants poèmes ? N'y avait-il pas une beauté et une sorte d'héroïsme de la vie normale épanouie? Il éprouvait trop bien l'existence et la qualité splendide de cette beauté Inaperçue pour ne point tenter de l'interpréter et de nous Tofifrir comme un idéal. Ses poèmes sont pleins de l'exaltation de la santé parfaite, qui y est fig-urée, dans une gloire, comme un plan supérieur d'existence où nous sommes « mis en rapport » plus subtilement, plus larg-ement avec le monde. L'homme des Feuilles n'a pas honte de son sangriche et de son teint vermeil ; ce n'est point par sa seule intellig-ence, mais par son corps tout entier qu'il laisse entrer en lui l'en-dehors. La communion à laquelle il prend part est d'ordre physique autant que spirituel. Les g-randes influences naturelles qui le pénètrent deviennent les plus substantiels aliments de sa g^randeur et de sa robustesse d'âme. Ses prérog'atives d'homme ne l'isolent pas derrière une vitre ; il ne reg^arde pas avec des yeux

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humides, apeurés ou hostiles les spectacles trop violents du plein air. Il se mêle joyeusement au spectacle, il s'en saoule, il en est lui-même, quoique complètement distinct, l'un des éléments.

Il y a chez Whitman un grand effor^jpour adapter un homme du présent, corps et âme, aux dimensions de son habitat terrestre, d'une ampleur sans précédents. De vastes rég^ions neuves et innocentes, en offrant à l'habitant du Nouveau P4onde des possibilités uniques, semblent le presser de les accomplir en s'égalant à cette vastitude et cette innocence. Le continent renferme des sucs assez riches pour que les « broussailles humaines » y deviennent des troncs impérieux. 11 y a ici des brises assez toniques pour élargir les torses. La nature est chargée de défis. Elle semble faire honte à l'homme de sa taille exiguë, de sa mesquine existence sans horizon. Elle lui crie du bord de ses plateaux et de ses plages : Viens te baigner dans cet air plus vif, te mesurer avec ces vagues et ces forêts, courir le long de ces fleuves, gravir ces montagnes, tirer ta coupe en ces grands lacs, assimiler ces fortes nourritures que nous t'offrons, afin de grandir à l'échelle des marées et des prairies, de confronter tes muscles avec leur résistance, de t'égaler à nos puissances terribles, moins faites pour te meurtrir que pour t'affermir et te soulever au-dessus de toi-même. Lis en nous la promesse auguste d'une humanité enfin proportionnée à la Nature. Tout l'Ouest avec son immensité et sa fécondité n'est que le piédestal de ta jeune grandeur : tant que tu ne nous auras pas entendus, rejoints, que nous n'aurons point passé

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en toi pour reparaître dans tes traits, ta démarche, ta voix, ta pensée, nous nous sentirons vides de toi, nous serons comme un grand corps sans âme...

Car rhomme sorti de vous...

Ici peut pousser hardi, pur et gigrantesque, ici culminer dans îes proportions de la Nature,

Ici escalader les vastes espaces limpides, sans être enfermé, sans être arrêté par murs ou toits.

Ici rire avec l'orage ou le soleil, ici exulter, ici s'endurcir patiemment.

Ici ne se soucier que de soi-même, se déployer...

Que signifient ces États avec leurs territoires démesurés, leurs entassements de richesses et de produits sans une a moyenne » appropriée? « La largeur de la nation serait monstrueuse sans une largeur et une générosité correspondantes de l'esprit du citoyen. » Cette richesse, celte vastitude matérielles ne sont que les éléments de choix au moyen desquels l'individu doit se bâtir soi-même. Plus est riche et puissant un pays dans son territoire, son industrie, ses ressources, plus les hommes et les femmes qui l'habitent sont tenus de se montrer riches et puissants en leur humanité; car l'homme doit toujours dépasser son milieu. La grandeur temporelle de l'Amérique faisait une obligation pour l'Américain de dominer moralement cette grandeur, en se montrant encore plus beau que son plus beau blé ou ses plus beaux fruits : sinon ceuxci ne seraient qu'un somptueux et humiliant décor, et la Démocratie une pure façade.

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Car la Démocratie est finalement « l'ère de l'âme ». Elle n'est qu'un moyen de dégager celle-ci de sa g-angue, de promouvoir de nouvelles émotions, cFéveiller un monde spirituel plus riche, plus hardi, plus subtil, plus universel. L'âme du commun desTiômmes, jusqu'ici raboug-rie, estropiée, contrariée dans son développement, doit s'accomplir et atteindre ses authentiques proportions dans ce cadre plus propice qu'aucun autre avant ce jour. La vraie idéalité est encore à naître. Elle poussera par touffes dans les voies de la Démocratie et couvrira la terre de sa viridité comme les feuilles d'herbe. Il est dans les profondeurs de « l'homme de la moyenne » des sources d'affection, de g-énérosité, d'admiration, de santé, de passion, de désir, d'héroïsme et de rêve que nous ne soupçonnons pas encore : une fois percée la roche qui les emprisonnait, nous les verrons jaillir avec une force et une constance sans exemples. La fin dernière de la Démocratie n'est pas de conférer des « droits » confortables à chacun, mais de dég-ag-er ta belle âme neuv€, ô « homme spirituel de la moyenne, but de tout », ton âme à venir, d'une qualité plus noble et plus riche, l'âme qui, te g-uérissant de ta médiocrité, te permettra de « rire avec l'orag^e et le soleil », d' « exulter », de t' « épanouir »... « Ce que nous, modernes, sommes arrivés à entendre par « spiritualité » a élargi, coloré, vivifié le sens de ce mot à un tel point qu'il est absolument différent de ce qu'il était dans le passé. »

Ainsi le poète soustrait le mot Démocratie au bas vocabulaire des ag"ents électoraux, le lave comme

un nouveau-né et le baptise en lui imposant un sens d'une clarté magnifique. Ces syllabes, transfig^urées par le son qu'elles acquièrent lorsqu'il les répète, deviennent un mot de passe et comme le mystique symbole de tout l'âg-e moderne vu en profondeur. Ce symbole embrasse l'humanité et la nature où tout, jusqu'aux plus vag^ues malesherbes, contient en germe de l'héroïque et du divin. Il signifie non seulement une vie de chaque jour ennoblie dans tous ses détails pratiques, mais la plus haute vie religieuse, l'objet de la Démocratie étant de créer des dieux innombrables, c'est-à-dire de faire de la religion une quotidienne pâture. La ((Démocratie adamique », expression d'un Nouveau Monde spirituel, est, pour ainsi dire, le résumé de l'évangile^ whitmanien, inclus en le titre clair de son livre : Feuilles d'herbe.

Walt Whitman connaît la lenteur des germinations non moins que l'amplitude du temps. L'impatience n'est pas dans sa nature et il s'en remet au futur avec une confiance sereine. C'est à demain qu'il appartient de réaliser vraiment, sur une vaste échelle, le grand type autochtone pour lequel il chante. Jusqu'à ce jour, l'Amérique n'en a offert que des indications et çà et là quelques spécimens achevés. La « splendide moyenne » est encore à naître. Le mâle personnage qui emplit de sa présence les Feuilles est une vision d'avenir projetée sur le présent, une incitation, un appel — la sollicitation la plus émouvante, la plus pressante peutêtre qui ait jamais été adressée à l'homme pour qu'il sorte de sa médiocrité et, replacé sur de plus

larg-es bases, atteig"ne toute sa taille. Par la ferveur de sa foi et de son amour, Whitman voudrait, en quelque sorte, évoquer ce plus grand individu qui viendra. Car il sent qu'il est là, n'attendant que réveilleur. Il a déchiffré les promesses. Toute l'évolution du monde aboutit à cet Américain du futur : celai-ci lui apparaît comme la justification, la clef, le couronnement du passé qui, sans le savoir, a lutté, peiné tout le long- des siècles en ^-ue de cette suprême création. L'heure est maintenant venue de cueillir, si nous le voulons, le fruit des infinis labeurs : sa saveur et sa dimension ne nous sontelles pas clairement sug-gérées par quelques fig-ures surprenantes que les événements tirèrent de l'ombre pour les jeter en pleine lumière sur la scène du monde, comme celle d'Abraham Lincoln, cet homme à la fois si ordinaire et immense, personnag^e de frappe neuve, création absolument originale du Nouveau Monde?

C'est de lui-même, certes, plus encore que de la réalité extérieure, qu'est sortie la fig-ure de l'Individu auquel le poète nous demande de nous égaler. Mais comment ne pas estimer à sa valeur l'inébranlable confiance en la masse que publie et réitère celui qui non seulement en sortait et la portait en lui, mais s'y était mêlé durant sa vie entière, l'avait sondée en tous sens à une profondeur que bien peu atteignirent? Whitman n'était pas un songe-creux, un illuminé caressant, à l'écart du monde, un rêve de millénaire. Il connaissait autant et mieux que la plupart, pas seulement en poète, mais en spectateur impartial et merveilleusement atten-

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tif, la réalité de son temps, toute la réalité. 11 ne connaissait que trop bien une Amérique ig^nominieuse et tarée, presque sataniqueen sa corruption, et qu'il stig-matisait avec des mots brûlants. Il ne se dissimulait pas certains g^raves périls de l'heure. Mais il y avait aussi d'autres choses qu'il savait et n'oublierait plus, abritées qu'elles étaient dans son plus intime sanctuaire. 11 avait découvert et recueilli comme une semence précieuse tant de beautés latentes dans la masse — reconnu tant de grandeur simple en tant d'hommes du commun — possédé de si abondantes preuves de la santé, de la g"énérosité inhérentes à la « moyenne ». Des charretiers et des pilotes lui avaient fait mainte ineffable confession. Et les milliers d'adolescents dont l'âme tendre et forte s'était allongée vers la sienne au bord des lits, aux hôpitaux! Les certitudes qu'il en avait reçues ! 11 croyait avec entêtement que tel subtil instinct, telle impondérable émanation, tel élan, inaperçus de la plupart, sont aussi réels que le cours des farines ou l'extraction de la houille, et que l'on peut bâtir sur eux comme le constucteur bâtit avec ses matériaux pesants. Et c'est pourquoi, en face des réalités apparentes, si affreuses fussent-elles souvent, il n'en énonçait pas moins avec ferveur ses réalités à lui, qui étaient de l'ordre spirituel. On ne le trompait pas. Il était celui qui connaissait la façade et aussi le fond des choses, et qui estimait ceci plus important que cela. Jusqu'à son dernier souffle sa confiance demeure aussi tenace, aussi pleine. Quoi qu'il arrive, pas un instant il ne doute que la promesse sera tenue. Il est dans le secret et

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demeure inébranlablement fidèle à tous ceux qui, loyalement, lui remirent en dépôt leur "richesse...

J'annonce un homme ou une femme à venir, peut-être es-tu celui-là,

J'annonce le grand individu, fluide comme la Nature, chaste, aimant, compatissant, armé de pied en cap.

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