‹ Le poème-évangile de Walt WhitmanChapitre 9 sur 15 · I06 LE POÈME-ÉVANGILE · texte numérisé non relu

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beaux ou sublimes, de son individu, en laissant les autres dans l'ombre, ni le montrer seulement dans sa fleur, dans ses pensées ou ses sentiments choisis ; il voulait donner tout cet individu dans sa vérité vive. Un homme, un g-ars comme lui, un Walt Whitman de tous les jours, ni plus ni moins « héroïque », sans restriction, avec ses désirs crus, ses « vices », ses aspirations, ses doutes, sa foi, ses contradictions, ses rêves, dépeint de pied en cap dans son prosaïsme comme dans sa spiritualité. Un homme comme nous, aussi grand et aussi petit que n'importe lequel d'entre nous, mais essentiellement vrai et de cœur battant. Il lui paraissait d'ailleurs d'autant plus naturel d'offrir, au centre de ses poèmes, un individu complet et riche que lui-même était taillé dans un bloc étonnamment beau. En se regardant, il était naturellement porté, tout en restant vrai, à accorder les proportions les plus généreuses à la figure centrale de son livre.

Cet Individu, le plus souvent invisible, qui ne nous montre que furtivement sa face çà et là à travers les interstices d'une strophe, mais dont l'arôme de personne réelle et vivante se hume jusqu'aux extrêmes ramilles de son éploiement, réalise l'unité profonde et interne du livre en sa grande diversité d'apparence chaotique. 11 en lie toutes les parties hétéroclites comme « avec un cercle de fer ». Le poète, en effet, ne chante pas un Individu, son aventure et ses émois, à l'ancienne mode : c'est l'Individu qui se chante, agit, souffre, rêve et jouit devant nous, directement ou indirectement, à travers sa jeunesse, sa maturité, sa vieillesse et sa

décrépitude. Les strophes du poème sont comme ses g-estes et ses émotions, la chair de sa chair et les vibrations de sa pensée en opération.

I L'eau, les forêts, les monts, La terre entière murmurent par l'entremise de moi.

Le livre, de la première à la dernière feuille, n'est rien autre^en vérité qu'im J*Valt WjiUma^ staTure et de plasticité illimitées, épanoui et ramifié erTTous sens. De même que le poète ne chante pas les réalités, mais nous les donne pour nous laisser le bonheur d'en palper le grain, il ne se dépeint pas, il s'offre en personne, il passe à côté de nous, nous frôle, imprégnant l'atmosphère de ses émanations, sans s'étonner si nous nous retournons pour le suivre des yeux, comme les passants des rues de New-York ou de Washington se retournaient dans son sillage. 11 s'offre avec sa magnificence rude d'animal humain, comme un résumé de tout ce qui l'entoure, et à l'odeur de sa chair les senteurs de la terre, des vergers, des grèves sont si intimement mêlées que bien souvent nous ne savons plus distinguer si elles émanent de lui ou de ces choses en lesquelles il semble se prolonger naturellement.

Dans la réalisation de ce personnage aux contours fuyants se dissimule une sorte de phénomène 41inçarnation par lequel uj monde s'est fait homme, semble s'être recréé et résumé sous l'aspect d'une forme distincte. Nous sentons à son aspect que tout un peuple a passé par là, qu'une

vaste contrée y a laissé son empreinte. Si le poète avait pris l'Amérique dans sa main, qu'il l'eût pétrie à son imag"e en lui insufflant sa propre âme et lui imposant ses propres traits, comme le dieu des mytholog^ies le fit avec l'argile, la fusion n'eût pu être aussi intime qu'elle apparaît dans l'homme qui emplit le livre de sa stature et de son ubiquité. Comme pour l'enfant du poème, chaque objet qu'a vu ou pensé cet homme est devenu une part de lui-même. Le continent, d'un océan à l'autre, s'est fondu en sa charpente, la multitude des spectacles et des désirs de la jeune démocratie s'est ag-rég"ée à son âme « omnivore ». 11 est devenu « l'âg^e transfiguré «, le portrait d'aujourd'hui, le représentant des cités et des races nouvelles, et des espaces dans lesquels elles se meuvent. 11 a tous les visages de ce temps, il est tour à tour masculin comme ses mâles et féminin comme ses femmes. Et il dépasse m"lmê ce pays et ce siècle qu'il porte en lui, il les déborde, parce qu'un individu comme lui, comme vous et comme moi, de par sa qualité simple et irréductible d'individu, « est plus grand que tout. » Leçon que, parmi tant d'autres, le poète nous offre par surcroît, avec l'aisance d'un maître de cette envergure, à concilier, comme en se jouant, le grand art et la leçon.

11 fallait la personnalité culminante de Walt Whilman, combinée avec la puissance de son génie, pour créer ce « portrait-type », cette figure à la fois simple et muUitudinaire d'homme-humanité, si réelle, si colorée, si personnelle, si proche et pourtant assez large pour embrasser tout et tous et

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ainsi atteindre, vue sous un certain angle, les proportions indéfinies d'un être mythique.

J Je suis vaste, je contiens des multitudes...

Il est vrai qu'en bâtissant ce type composite, il lui suffisait, en quelque sorte, de rester fidèle à soimême. Car quelque distinct qu'il fut, le Walt de la vie semblait réellement porter en soi plusieurs hommes. Au point d'intriguer ceux qui le voyaient passer et le prenaient tour à tour pour l'un des personnao^es nombreux et divers qu'il aurait pu être aussi bien : capitaine, missionnaire, docker, planteur, que sais-je... En écrivant cette strophe, par exemple, le poète ne faisait que transposer un sentiment réellement éveillé par sa présence '.^

Puis les artisans le prennent pour un artisan.

Et les soldats supposent qu'il est soldat et les marins qu'il est homme de mer,

Et les écrivains le prennent pour un écrivain et les artistes pour un artiste.

Et les manœuvres reconnaissent qu'il pourrait œuvrer de ses mains avec eux et les aimer...

Les Anglais croient qu'il sort de leur souche anglaise,

Aux Juifs il semble un Juif, aux Russes un Russe, ordinaire et proche, d'aucun éloig-né.

Lorsqu'on regarde une série de ses portraits on comprend si bien cet embarras des passants de New- York ou de ^yashington à désigner l'homme

qu'il était réellement parmi tant d'autres possibles, tellement est déconcertante la diversité de physionomie et d'expression accusée par ses traits, parfois à la même période de sa vie, et sans que le modèle ait cessé d'être parfaitement naturel. On croirait surprendre les avatars d'un personnag'e de la Fable. Voilà le chemineau, voici le Jupiter olympien, puis un ouvrier ou un marin, ensuite un philosophe, encore un mystique aux traits comme ascétiques et plus loin une face i"ubiconde, gouailleuse et presque cynique. Ainsi Walt n'avait eu qu'à interpréter, en l'élarg-issant jusqu'à la faire correspondre aux proportions qu'il voulait donner au type de ses poèmes, cette étonnante multiplicité qui lui appartenait en propre. On ne peut s'empêcher de songer à quelle froide épopée se fût inévitablement réduite son œuvre si, en moins grand poète, il l'avait ordonnée autour d'un personnage symbolique, au lieu d'y introduire un homme vivant et respirant qui vous dit : « Bonjour, vieux! » avec une intonation si simplement cordiale, — lui-même avec son torse, ses sens, son regard, son cœur, son sexe, ses mains, et, avant tout et à travers tout, son âme waltienne. Non pas un protagoniste arbitrairement fait de pièces et de morceaux juxtaposés, mais un individu vrai dans sa peau, quoique multiple en ses possibilités, ses attributs et ses métamorphoses. De n'avoir rien laissé évaporer de soi-même, de l'individu réel qu'il était, portant la marque d'une certaine race et d'un certain temps, dans ce grandissementiadéfini à travers le temps et l'espace — que nous retrou-

vions si bien l'authentique compag"non de West Hills, fils de Walter Whitman le charpentier et de Louisa Van Velsor, le typo, le camarade des cochers et des soldats, en cet individu assez large pour que quiconque puisse y trouver abri et réconfort — d'avoir réussi, en un mot, à ne rien perdre du particulier, du plus singulier et de l'exceptionnel même en le haussant à l'universel, c'est là une victoire de créateur qui s'inscrit parmi les suprêmes réalisations poétiques. Si Whitman avait failli à ce point central, son livre entier s'effrondrait. Toute la beauté des branches était compromise, si le tronc n'avait eu les proportions et la vascularité qu'il fallait. Et c'est parce qu'il a si bien réussi à camper ce personnage en vie que son livre est ce qu'il est, c'est-à-dire infiniment plus grand que la somme de ses plus beaux fragments.

f' Whitman avait bien conscience d'offrir « le livre le plus personnel qui ait été écrit », et il n'entendait point par là le plus subjectif seulement, mais surtout le plus imprégné de l'arôme d'un individu distinct. 11 ne trouvait pas d'exemple, en littérature, d'une tentative semblable. Introduire un être humain réel dans un livre comme il l'avait mis dans le sien, le transcrire tel qu'il était et tout vif « en loyaux caractères imprimés » : cela n'avait jamais été fait avec une telle « liberté, plénitude et sincérité, ni dans ce même esprit ». Ce point de départ, dont il revendiquait seulement l'originalité et le caractère authentique, en nous laissant le soin de confirmer ou d'infirmer le succès durable de sa tentative, suffisait à marquer les Feuilles d'herbe

d'un sig-ne spécial parmi tous les autres poèmes écrits. S'il réalisait déjà une chose neuve en faisant la poésie de son temps, quelle chose incomparablement plus neuve, en effet, de l'avoir exprimée au moyen de l'homme quotidien et innombrable qui se chante, s'accomplit et s'accroît de versets en versets ! Sa création, confiée aux pages d'un livre, est aussi bien un acte jailli directement de la vie, elle est inclassable et ne porte ïjoint de nom jusqu'ici : nous y voyons plutôt une œuvre intermédiaire entre ce que nous nommons livre, poème ou chant et ces odes tranquilles ou animées que sont les objets ou les êtres qui s'illimitent et s'entrecroisent au grand jour autour de nous. Pour ses contemporains, il suffisait à Walt de rester l'homme qu'il était naturellement pour réaliser le plus beau de ses poèmes. A ceux qui le coudoyaient, il avait à peine besoin d'adresser un message écrit, car son seul aspect physique en disait bien plus long que tous ses versets. C'est plutôt en vue de l'avenir, en vue de nous, qu'il devait composer un livre, afin d'y enfermer sa qualité personnelle. Et s'il n'avait écrit ses poèmes que pour perpétuer cette vertu souveraine de sa présence, — pour éterniser peut-être, en le mettant à la portée de chacun, ce grand poème vivant aux accents si persuasifs qu'était son individu?

La texture particulière de ces Feuilles^ où les objets et les existences sont pétris avec la chair et l'âme d'un individu, fait que leur qualité dominante est d'émaner d'un être qui se tient près de nous. Ce n'est plus ce vif reflet d'humanité qui

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colore telles œuvres que nous aimons ; c'est le foyer même avec sa force directe qui nous chauffe. Il y a ici quelqu'un avec son arôme. Nous sentons le frémissement d'un contact. Nous n'accueillons pas un messag-er ni un confident, venu pour nous parler d'un homme beau et fort qui nous aime. C'est Walt Whitman lui-même qui nous affecte et nous emplit de sa présence : elle embaume l'air autour de nous.

Quand tu liras celles-ci moi qui étais visible serai

deveûu invisible, Alors ce sera toi dense et visible qui bien concevras

mes poèmes en tâchant de m'atteindre, Te figurant combien tu serais heureux si je pouvais

être avec toi et devenir ton camarade ; Qu'il en soit comme si j'étais avec toi. (Ne sois pas

trop certain que je ne suis pas à cette heure avec

toi.)

De sa voix naturelle il nous confie certains mots pour que nous n'hésitions point à le reconnaître, lui en personne, à travers la plus étrang-e des métamorphoses. Il a pris la forme d'un livre pour des raisons. Nous connaissons les livres avec leur odeur fade de papier, de colle et d'imprimé. Mais il a voulu nous prouver qu'un livre pouvait dégager un parfum frais et fort comme celui de la terre mouillée et du feuillag-e à l'aube, subtil et tiède comme l'odeur d'un corps sain. Il nous prévient de ne pas nous laisser tromper par les apparences. Ces Feuilles, nous dit-il, ne sont « pas simplement papier, caractères et encre automatiques », mais

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« sang chaud battant de ma vie », « instance et forme d'une personne ». Par moments, le livre prend voix et nous parle comme un compag-non de route nous parlerait. Le livre parle à la première personne et nous interpelle : « Toi, là-haut... » ou bien : « Quiconque sois-tu, qui me tiens en ce moment à la main... » Le livre nous murmure : « Quand j'étais appuyé, la tête sur tes g-enoux, camarade... » A cet instant la page imprimée s'entr'ouvre, tombe comme un vêtement d'emprunt, et celui qui s'en était voilé laisse rayonner pleinement sa présence, comme pour nous confondre et mettre en déroute nos dernières velléités d'incroyance. Et lorsque son chant va bientôt s'achever, au moment de nous dire adieu, parmi ses recommandations suprêmes avant le grand voyage, entendez-le chuchoter à celui qui, malgré tout, n'aurait pas compris encore, l'aveu clair et définitif, livrer à tous les incrédules la clef, le mot de l'énigme enfin, pour être bien sûr qu'après lui pas un de ceux qui l'approcheront ne se méprendra :

Camarade, ceci n'est pas un livre; Qui touche ceci touché un homme.

Quelles images, les plus rayonnantes mêmes, pourraient agir avec la force aimantée d'un visage réel tourné vers nous ou d'une main posée sur notre épaule et dont la chaleur se mêle à la nôtre ? La présence dégage ce que les mots ne peuvent dire. La présence est réalité avec ses effluves puis-

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sants et son caractère irréfutable. N'en pouvonsnous citer de ces œuvres d'art à travers lesquelles s'irradie une personnalité si forte et si vive que nous allons tout droit vers celle-ci nous chauffer, comme on se chauffe à un foyer, et recherchons dans les moindres bribes laissées par l'artiste le goût délicieux d'une présence? Nous sommes si puissamment attirés parce qu'il ne s'agit pas de cette émotion de pensée qu'ont seulement cherchée et réussi à dégager de très beaux artistes, mais de quelque chose de bien plus essentiel : une émotion émanant de l'homme tout entier et s'adressant à l'homme tout entier, à cette sensibilité élémentaire et très profonde qui est au delà des provinces spirituelles dont notre être est plus que la somme. N'en est-il pas ainsi, près de nous, d'un Van Gogh, d'un Charles Louis Philippe, entre plusieurs autres? La beauté de leurs plus belles pages nous entraîne irrésistiblement vers la beauté plus grande encore de l'être humain d'où elles s'épanchent. Elles ne sont qu'un acheminement vers la source qui seule peut étancher la soif qu'ils ont allumée en nous. L'attirance que nous subissons dans les Feuilles est d'une sorte analogue ; mais ce qui en fait le caractère unique, c'est qu'ici non seulement l'individu qui l'exerce est d'une stature et d'une puissance d'athlète à déborder tous les livres possibles, mais qu'il nous donne l'illusion parfaite d'exister physiquement sous les espèces du mot, que nous croyons le toucher, sentir son souffle, saisir les inflexions de sa voix, être pénétré par son regard d'homme vivant, quand nous parcourons ses

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poèmes. Nous devenons l'un des milliers de contemporains qui eurent avec Walt échange de paroles. Non les indifférents, mais l'un de ses intimes, ceux auxquels il montrait son plus vrai visage. Nous le sentons à nos côtés comme si le camarade que nous aimons le mieux était là, avec l'enchantement de sa présence, avec sa forme corporelle qui nous est aussi chère que son âme. Nous ne songeons pas à nous en défendre. Nous nous abandonnons comme on va instinctivement à sa vérité.

De même qu'une âme exquise parfume les traits et les gestes de l'être le plus gauche, la chaleur de cette présence voilée traverse le livre enlier jusqu'en ses recoins de « vulgarité » et ses steppes de « platitude » qu'elle métamorphose étrangement. Auparavant vous vous étiez peut-être dit : « Ce poète ne serait-il qu'une force de la nature qui, par hasard, produit des effets d'une foudroyante beauté et demeure, entre temps, monotone et quelconque? » A présent vous êtes certain qu'il y a autre chose, un vouloir, une unité par delà cette apparence propre à vous déconcerter. Vous avez touché l'individu qui en est l'âme. En décrivant l'art de Whitman, nous soulignions sa maîtrise à nous offrir les réalités compactes avec leur couleur et leur substance autant qu'à nous communiquer les plus subtiles émanations. La façon dont l'homme des Feuilles nous fait sentir qu'il est là, sans presque paraître, montre bien cet art à son apogée, se dépassant lui-même pour s'évader en des régions où nous pouvons à peine l'évaluer. Ce qui frappait surtout les contemporains du poète.

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même ceux (jui no le comprenaient pas, c'était l'espèce de rayonnement extraordinaire de sa personne. Par quels moyens secrets a-t-il réussi à impréener si parfaitement un livre de cette qualité mag-nétique, à s'y glisser corps et âme si authentiquement que ce livre possède le même rayonnemont ? A nous communiquer celte chaleur de la chair, cette vibration de la voix vivante, à travers des mots translucides? A saturer la page imprimée d'une senteur humaine si précise? A nous faire savourer si pleinement le goût de lui-même, en restant dissimulé derrière le feuillage touffu de ses versets? A se donner, enfin, à nous tout entier avec de simples mots et entre les mots? A faire en sorte que nous soyons près de dire, en relisant ses poèmes : « Ceci est le corps, ceci est le sang, ceci est l'affection d'un homme, qu'il nous prie d'accepter en souvenir de lui »? A quel pouvoir inconnu de créateur attribuer cette transsubstantiation, opérée avec le seul concours visible de ces trois éléments : une individualité athlétique, le génie, l'amour? Nous le demandons sans chercher à définir ce pouvoir ni attendre qu'on nous l'explique. Nous le subissons comme la chaleur, la lumière ou la bonté. Nous disons seulement que c'est là le plus beau miracle de son art. Ce pétrisseur rude et chaotique enseigne là aux plus fins ce qu'est la finesse, et, en appliquant le secret d'une matière inconnue, se révèle artiste d'un ordre entièrement nouveau. Que l'on démolisse, si Ton • veut, son métier poétique, que l'on nie, un à un, tous ses versets, il reste cela, il reste lui, cet homme vivant

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dissimulé et présent derrière chaque page de son livre et qu'aucune de nos critiques ne réussit à atteindre. Il reste l'homme avec son prodigieux rayonnement qui traverse si aisément nos dialectiques et nos réserves. 11 reste une force irréductible, inanalysable : cette présence réelle et son émotion.

11 y a là quelqu'un qui s'offre à nous pour que nous nous donnions à lui. Quelqu'un qui, par sa seule présence, plus décisive que des arguments, s'ingénie à nous gagner, car il est décidé à faire notre conquête.

Les Feuilles nous parlent avec la voix d'un homme qui, n'ayant pu rassasier, durant sa vie mortelle, le plus impérieux de ses appétits, une terrible faim qui le tourmentait de compagnons selon son cœur, continue à les chercher et en cherchera toujours davantage. Ce Walt qui s'y glissa avec sa passion contenue et son âme vorace veut être encore et à jamais aimé personnellement, sous la forme impérissable du livre, comme était communément aimé par ceux qui le rencontraient ou allaient vers lui le Walt qui mourut un soir de 1892. Il s'y est mis pour « susciter les affections par centaines » par la force d'aimant de sa personnalité.

Les Feuilles bruissent d'un grand appel d'amour

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qui rarement crie, mais le plus souvent murmure et chuchote. Celui

Qui n'était pas org-ueilleux de ses chants, mais de l'océan d'amour sans bornes en lui et l'épanchait sans compter,

savait à merveille que le désir dont il ne pouvait se délivrer assez et qui le poignait jusqu'à la souffrance aig-uë couvait pareillement dans l'âme de ses semblables, hommes et femmes, cadets et aînés, plus ou moins assoupi, plus ou moins enfoui, presque jamais éteint ou absent. Il connaissait si bien, pour l'avoir trouvée chez tant d'autres ég-alement, « cette soif insatisfaite de sympathie et cette offre illimitée de sympathie », cette universelle, perpétuelle demande, et la réponse qui ne venait pas ou ne contentait pas. C'est pourquoi il apportait l'aliment et le breuvag-e qui apaisent la soif et la faim des hommes. Son livre contenait la demande et la réponse. Il en avait fait le moyen de calmer, en se contentant lui-même, les secrètes fringales de ceux qui s'en approcheraient. Il y aurait des « courants sans fin d'affection, d'amitié vivante et battante » qui g-lisseraient désormais entre chaque lecteur et lui. Les Feuilles seraient l'instrument à l'aide duquel le commun besoin de se donner et de prendre trouverait une satisfaction d'autant plus pleine que le repas offert était plus substantiel — le point d'échang-e d'une richesse d'humanité dont chacun de nous viendrait se délivrer et prendre autant qu'il en pourrait posséder ou

contenir — tel un port où des navires viennent de toutes les mers déposer leur carg-aison et emplir leur cale de denrées précieuses.

Dans le sillag"e de l'homme qui rôde derrière les rameaux lourds il y a comme un frisson d'attente et de désir. On dirait que le feuillage frémit entre l'élan de ce cœur vers nous et notre approche. L'atmosphère est chargée d'une émotion intense et de qualité rare. C'est en répondant à cet appel, en cédant à cette émotion, en devenant l'un de ces compagnons attendus et désirés par l'homme qui s'abrite derrière ses versets, que nous pénétrons au cœur du livre. Nous n'y pénétrons qu'à ce prix. Nous sommes prévenus.

Tout sera inutile sans une seule^ chose ,

Je t'avertis loyalement avant que tu me tâtes plus

loin, Je ne suis pas ce que tu supposais, mais bien

différent.

Mais en creusant ces feuilles, tu les creuses à tes

risques, Car tu ne comprendras ni ces feuilles ni moi,

Car ce n'est pas pour ce que j'y ai mis que j'ai écrit

ce livre.

Ni ce n'est en le lisant que tu le posséderas,

(Car tout est inutile sans cela que tu peux essayer maintes fois de deviner sans trouver, cela que j'ai sugg-éré...

Ainsi sans la divination et l'entente muette de l'amour, ce livre vous demeure fermé. Vous y appliquerez en vain la suprême acuité de votre intellig'ence, car vous n'irez pas plus loin que l'imprimé. Maintes fois, vous avez cherché sa vérité bien loin et elle passait à coté de vous; vous la frôliez sans vous en apercevoir. Tandis que l'instinct du plus simple, fortifié de sympathie, y accédait de plain-pied et franchissait l'impassable barrière qui s'abaisse mystérieusement pour lui.

Ni salle fermée, ni école ne peuvent communier à

moi.

Mais voyous et petits enfants mieux qu'elles.

Il faut être à son plan. Sa valeur est conditionnelle, potentielle, strictement en proportion de ce que vous lui apportez en échange, — elle est fonction de vous.

Bourgeons d'amour mis devant toi et en toi, qui que tu sois,

Bourgeons qui s'ouvriront aux mêmes conditions que toujours,

Si tu leur apportes la chaleur du soleil, ils s'ouvriront pour t' apporter forme, couleur, parfum,

Si tu deviens l'aliment et l'ondée, ils deviendront fleurs, fruits, hautes branches et arbres.

Sans la fécondation qu'est votre amitié d'homme ou de femme, ces germes resteront frileusement

enveloppés de leur g^omme; ils ne se nommeront pas, ils ne dég-ageront pas ces odorants miracles qu'ils tiennent en réserve. Ce livre n'est qu'une possibilité. Aussi peut-il ne rien sig-nifier ou peu de chose sur les rayons d'une bibliothèque, froidi par le contact d'autres pages imprimées, intimidé par les reliures. Il se sent là comme en pénitence ou en exil, il souffre, se tait, se recroqueville; on dirait d'un léthargique. Confondu avec les autres livres, il est hors de son élément parce qu'il n'est pas un livre. Pour lui redonner la vie il lui faut le contact matériel des mains et l'haleine de celui qui le tient. Alors son sens se dégage comme l'arôme d'une feuille sauvage que vous avez froissée contre votre paume.

Oh! comme tes doigts m'assoupissent; Ton souffle tombe sur moi comme rosée...

Quand vous le glissez dans votre poche et que vous le sentez battre contre vous, sa chaleur confondue avec celle de votre corps, le voici, à votre côté, comme un compagnon dont la félicité imprègne le issu de vos vêtements.

Emporte-moi quand tu t'en iras courir terre ou

mer, Car rien que de te toucher ainsi est assez, est le

m^eilleur, Et te touchant ainsi je voudrais dormir en silence et

être emporté éternellement.

Notre confiance et notre candeur lui sont bien plus

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précieuses que notre froide perspicacité. La merveille du contact étroit qu'il demande, c'est d'inclure la pleine compréhension d'une âme qui se dérobe aux analyses et refuse aux enquêteurs son secret. Notre seule admiration, sans la chaleur d'un sentiment plus intime, serait un obstacle entre lui et nous, car il « n'est pas ce que nous supposions, mais bien différent ». 11 veut bien plus et bien moins que cela : quelque chose d'autrement plein, quelque chose en une extase muette, qui rayonne et l'inonde, comme un bonheur longtemps espéré et enfin réel. Aussi son vœu le plus ardent, quand nous sommes en sa présence, est que nous nous approchions tout près, plus près encore, nous nous serrions contre lui comme il se serre contre nous. « Je ne puis être compris que si l'on vient tout contre », disait-il quelquefois.

Les froids caractères et le cylindre et le papier humide entre nous me glaçaient.

Homme et femme !

Papier et caractères me traduisent si mal — il me faut le contact des corps et des âmes pour me traduire.

Ses façons furtives de s'insinuer en nous, sans en avoir l'air, ses moyens variés et subtils de nous gagner et de nous attacher plus sûrement à lui nous ont prouvé la ferveur du désir qui le pousse vers notre personne, ainsi que la vanité de tous nos efforts pour pénétrer en lui sans l'amour. Pourtant cet élan, terrible au fond, ne se trahit que rarement ;

son désir est voilé, discret, enfoui même, attend avec une singulière long-animité la minute où, le devinant, nous en délivrerons l'homme qui le porte comme un fardeau lourd et bien-aimé.

Voici la pression timide d'une main...

Mais dès que nous avons reconnu sa convoitise, l'homme a beau s'évader à travers ses multiples avatars, essayer de nous dérober son visage et sa forme sous les visages et les formes les plus inattendus, changer d'attitude d'un moment à l'autre, nous rebuter même, il ne peut faire que nous ne sentions -ur ses traces l'ardeur du vœu secret qu'il porte avec lui partout. Le soin étrange qu'il prend de nous cacher son désir de nous, comme s'il craignait une trop facile conquête et n'attachait de prix à notre amour qu'en proportion des obstacles que nous aurions à contourner pour le lui offrir ! Ici il met à contribution les suprêmes ressources de son art de l'expression détournée, en voilant sa pensée la plus chère pour nous laisser la joie exaltante de soulever le voile. Voyez-le passer avec nonchalance portant haut sa placide fierté de gars indifférent. En apparence vous êtes le plus frêle de ses soucis. L'instant d'après néanmoins il a une façon particulière de vous fixer comme s'il voulait.se verser en vous, et son regard étrangement appuyé sur le vôtre vous agrippe en passant, mieux que les plus pressantes paroles. Puis il poursuit sa promenade. Ou bien après s'être dérobé avec superbe et défi, comme un homme franche-

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ment résolu à se préserver de l'atteinte des mains vers lui tendues, le voici qui revient secrètement vers vous seul, écarte doucement le feuillag"e pour vous confier une infinie tendresse murmurante, suppliante, presque trop vive pour qu'il ose l'avouer. Et dans le moment même où vous pensez le saisir et l'enfermer dans une étreinte définitive qui fera de lui voire chose à jamais, il s'est échappé, dissipé comme une vapeur, il est déjà à l'autre extrémité de son domaine... Vous êtes trop sûr de sa loyauté pour soupçonner de sa part un jeu cruel ou de la coquetterie. Mais il craint tellement que l'étreinte par lui convoitée ne soit pas assez la chose pure qui seule le contentera. 11 n'a point peur de votre chair plus que vous ne devez avoir peur de la sienne, car il sait que votre chair participe à toutes les merveilles de votre âme, est un aspect délicieux et irréprocliable de votre âme. 11 craint seulement que ce ne soit pas assez vous en personne qui vous unissiez à lui en personne — que d'inférieures préoccupations n'amoindrissent la beauté du contact qui le ravit, que votre adhésion ne soit pas sans réserves comme le don de lui-même est sans réserves — que vous ne partag-iez point pleinement, comme il l'entend, cette affection impérieuse et absolue. Il n'oublie pas d'ailleurs de vous en avertir. Si vous n'êtes pas décidé à tout quitter pour le suivre et vous attacher à lui désormais, mieux vaut le laisser tout de suite et poursuivre votre chemin. Il n'est pas celui que vous avez pu croire : ce qu'il veut de vous, c'est tout ou rien. II n'est pas homme à se contenter d'une

portion, fût-ce la plus belle. Et puis il est si farouche ! Il se pourrait bien que vos paroles l'eussent fait fuir, un peu comme les grands mots, les protestations choquaient le Walt de la vie mortelle. Vous avez été peut-être comme ce jeune homme qu'il rencontrait tous les matins en se rendant à son travail. Entre Walt et lui une sympathie exquise s'était développée, sans qu'ils eussent échangé une syllabe. Mais, un matin, le jeune homme s'étant avancé vers l'étrang-er pour lui secouer la main et lui exprimer en termes brûlants l'inclination qu'il éprouvait pour lui, Walt avait senti tout à coup s'envoler le charme unique de cette amitié sans paroles. Pareillement l'homme qui vous attend parmi ses Feuilles veut le don de vous-même, non vos paroles ni vos gestes avec leur discordance. Voyez comme avec peu ou point de mots, simplement quelques syllabes chuchotées de loin en loin, il vous fait entendre combien il vous aime. Il compte sur une discrétion pareille de votre part. Rien ne le contentera que ce souverain bonheur qui est muet.

Il exige non seulement le silence, mais la solitude, autour de cette pure étreinte. 11 ne veut aucune autre présence entre vous et lui, ni à côté de vous, si ce n'est la grande présence anonyme de la nature. Sur la place publique ou devant un groupe assemblé il ne parlera pas. Pas même devant votre plus intime ami ou votre femme. Ce qu'il a à vous dire s'adresse à un seul en particulier. Une foule ne le comprendrait pas. L'aveu est si intime et secret qu'il exige, pour être proféré, cet excep-

lionnel momeut d'un tète-à-lête où l'un dit à mivoix à l'autre des choses qu'il oserait à peine se confesser à soi-même. C'est une confidence que l'homme ne livrera qu'à vous, parce que c'est vous, et qu'il éprouve à votre égard une tendresse qui ne sait rien cacher. Bien des fois, depuis que vous l'avez deviné à son attitude, à ses reg-ards furtifs, à sa façon de ne pas laisser voir qu'il est exclusivement en quête de vous, vous avez cru qu'il allait se déclarer. Mais chaque fois, au moment de murmurer les paroles, il s'est tu, vous a reg-ardé d'un reg-ard sig-uificatif, puis s'est éloig-né, pour aller vous attendre plus loin.

Il se peut qu'il faille me prier bien des fois avant que je consente à me donner véritablement à toi, mais qu'importe ?

C'est au moment où peut-être vous vous y attendiez le moins qu'il consentira à sortir de sa cachette, derrière l'écran de la page, et, avec une infinie retenue, à se donner enfin à vous. Ce sera peut-être un jour où vous vous trouvez seul avec lui « sur un haut mont », après l'assurance que « personne à des lieues à la ronde n'approche à ton insu », ou sur mer ou sur une grève, ou « en quelque île sans bruit », ou à la quittée du jour. Nul ne saura jamais « le long baiser » qu'il a sollicité de vos lèvres et qui semble s'être prolongé dans le frémissement des choses autour de votre communion.

(Fait-il nuit? Sommes-nous bien seuls ici tous deux ?) C'est moi que tu tiens et qui te tiens, Des pages je saute dans tes bras...

Et ce jour-là, le fuyant compag'non, l'homme qui errait depuis si long-temps avec un désir qu'il n'osait avouer, a connu un si grand bonheur qu'il n'en a pas demandé davantage. Il était arrivé â ses fins.

Et vous n'avez pas cherché à le retenir, car vous pressentiez bien qu'au même moment où il vous faisait enfin son aveu, il appartenait à des vingtaines d'autres aussi complètement, aussi uniquement, aussi sincèrement qu'à vous. Mais du moins, vous en êtes bien sûr, nul d'entre ces amis épars ne l'a possédé plus profondément que vous ne l'avez possédé en cet instant. Vous connaissez trop bien, par votre propre expérience, comme il est seul à seul et tout entier avec chacun.

Le monde s'abandonne délicieusement aux poètes qui le bercent de leurs chansons. Le monde, très las des réalités qui blessent, préfère cette douceur assoupissante à l'exaltation qui nous ébranle et nous entraîne à la lutte. Tant de poètes doivent d'être relus comme un bréviaire à ce pouvoir de nous dispenser, dans une g-riserie plus subtile et

LES FEUILLES d'HERBE ET LEURS FINS I29

plus distinguée que celle de l'opium, un doux anéautissement traversé de rêves.

Pour n'être point de cette sorte, Whitman a connu de son vivant, et par delà, un accueil moins empressé. Car ce n'est pas pour charmer dans un salon quelques oreilles fines qu'il a composé ses poèmes. Ce n'est pas davantage pour nous enchanter ni nous endormir en particulier que la tendresse de l'homme qui s'y cache nous enveloppe si étroitement. Ce n'est pas même dans l'espoir de se repaître égoïstement de nous, avec son appétit vorace, qu'aux détours de ses strophes il a tendu dans la pénombre comme des écharpes pour nous enlacer et nous prendre au passage, ni qu'aux tiges de ses feuilles pointent des vrilles qui s'enroulent autour de nous. C'est, au contraire, pour nous secouer, nous éveiller, nous troubler, nous susciter, nous transformer. « L'effet de son contact est, comme celui de la Nature, action. » Il vise, à travers l'émotion que sa présence détermine en nous, à nous armer de force, nous mobiliser, nous lancer dans un cercle d'activité sans fin, en chassant à jamais de notre existence la quiétude béate et satisfaite. Il vient frapper à notre porte pour nous demander l'effort le plus rude, le plus obscurément héroïque. S'il entend nous griser, c'est par un afflux de santé et d'oxygène, comme lorsque nous pratiquons en plein air de larges et profondes inspirations jusqu'à en être un peu ivre. S'il transfuse et répand son âme en nous, s'il s'y insinue avec une persuasion délicieuse, c'est pour imprégner la nôtre, non pour faire de nous son

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instrument docile. Éprouvez la chaleur de sa main quand il vous la donne dans ses poèmes. C'est une large main avec du beau sang rouge et des muscles fermes qui vous étreint d'une pression indéfinissable ; pourtant, loin de vous écraser, elle vous fortifie; elle est si fraternellement forte. En nous quittant, après la rencontre bénie, il semble ajouter, comme l'homme-dieu de Charles Louis Philippe : « Et il ne faut pas que votre cœur s'endorme à mon ombre, il faut que votre cœur s'éveille pour me chercher encore. » Et cet avertissement aussi : Ne trouvez point dans mes poèmes des sujets d'émerveillement, mais écoutez plutôt les accents qu'ils éveillent en vous-même...

Ces feuilles pour faire écho aux modulations des âmes et aux expressions des âmes

En proposant son moi, il veut entraîner celui du lecteur, devenu par les plus tendres liens l'ami, le camarade. Il ne se célèbre que pour nous hausser à sa taille et nous dilater à sa mesure. Son attitude n'est pas celle d'un chef, mais d'un égal; car « le maître sait qu'il est inexprimablement grand et que tous sont grands... » C'est un homme qui se chante pour susciter des compagnons, afin de se sentir plus grand avec eux et de les sentir plus grands avec lui, en créant par ce compagnonnage un exaltant bonheur. Il entend que vous deveniez à votre tour l'un de ces individus ayant atteint toute leur stature dont il vous propose un exemple. Il vous invite à grandir, vous fortifier avec lui, en acquérant une

LES FEUILLES D'HERBE ET LEURS FINS l3l

âme pareillement robuste et vibrante. Les possibilités sont en vous, il vous suffit de vouloir. Il éveille votre volonté, lui fait crédit, suppose qu'elle sera sans faiblesse. Ses versets les plus arrog-ants sont là pour vous remplir de fierté et de conscience, vous saturer d'une foi si ferme en vous-même qu'elle réalisera des prodiges dont vous serez le premier émerveillé. Il sait la contag^ion de l'exemple et de l'exaltation et combien vous serez g-randi par l'image multipliée qu'il vous offre de vous-même. Et il ne négligée pas non plus les invites directes. Avec quelle ténacité ardente et fraternelle il vous presse, vous adjure de sortir du cercle étroit de votre existence pour courir la grande aventure ! Comme sa voix est persuasive, semble ouvrir des portes l'une après l'autre, afin de parvenir jusqu'au point obscur où se tapit votre obstination morose et recluse pour la battre en brèche et l'ébranler, quand il vous déclare : Vous ne savez point tout ce qui est en vous ni à quelle stature vous devez prétendre. Vous néglig^ez ce qui est à votre portée. Vous laissez périr les g-crmes de ce qui porterait les plus beaux fruits que la terre attend comme un héritag-e promis. Reconnaissez à quel point vous vous ig^norez vous-même, en voyant la haute figure que j'ai dressée dans mes poèmes, avec l'assurance que vous n'étiez pas moindre et ne voudriez point, après l'avoir contemplée, négliger plus long-temps les moyens qui sont en votre pouvoir de vous ég^aler à elle. Je vous dis cela pour que vous n'hésitiez plus. Estimeriez-vous trop vaste la distance entre cette imag-e et vos ressources? Si je vous ai dépeint

l32 LE POÈME-ÉVANGILE

SOUS des traits généreux c'est parce que vous avez tellement grandi à travers ma foi en vous. Est-ce bien à vous qu'il appartient de me faire mentir?... Avec quels accents cette foi en nous éclate triomphale et claire, exaltée et exaltante, comme pour emporter nos derniers doutes, dans cette apostrophe où il nous chars-e, jusqu'aux limites de notre résistance à le contenir, du désir d'être cet homme dont il découvre le a:erme au fond de nous :

Qui que tu sois, à présent je pose la main sur toi afin que tu sois moa poème.

Mes lèvres te murmurent à Toreille,

J'ai chéri bien des femmes et des hommes, maiis je n'en chéris aucun mieux que toi.

Oh ! j'ai été négligent et muet,

J'aurais dû me diriger droit vers toi il y a longtemps.

J'aurais dû ne rien conter que toi, j'aurais dû ne rien chanter que toi.

Je veux tout laiisser pour venir faire les hymnes de toi.

Personne ne t'a compris, mais moi je te comprends.

Personne ne fa rendu justice, tu ne t'es pas rendu justice à toi-même,

Personne qui ne t'ait trouvé imparfait, je suis le seul à ne trouver aucune imperfection en toi.

Personne qui n'ait voulu te soumettre, je suis le seul qui ne consentira jamais à te soumettre.

Moi seul je suis celui qui ne place au-dessus de toi ni maître, ni possesseur, ni sup>érieur, ni Dieu, outre ce qui attend intrinsèquement en toimême.

LES FEUILLES D'hERBE ET LEURS FINS l33

Oh ! je pourrais chanter de telles grandeurs et telles gloires à ton sujet !...

Sa confiance immense nous porte, noas soulève d'un vouloir d'autant plus irrésistible qu'il est pénétré d'affection. Ce que nous contesterions sans doute au donneur de conseils nous ne pouvons le refuser à l'ami cordial et enthousiaste qui a les droits les plus certains sur nous et connaît nos ressources mieux que nous ne les connaissons. Notre victoire est aussi bien la sienne. Nous savons que les flammes de son org-ueil joyeux d'être l'homme qu'il se témoigne retomberaient flasques et inertes si son espoir en nous était déçu. Il a misé sur nous tout son avoir. Nous nous sentons, vis-à-vis de lui, de par sa confiance sans limites en la possibilité que nous soyons ce dieu foulant la terre, formellement eng^ag-és et obligés à le devenir, ou à rougir de notre lâcheté et de notre déloyauté. Tout l'entourage de notre vie et ses appels et ses avis crient moins fort que cette voix qui nous met en route en nous incitant à la plus haute ambition. Malgré nous, nous voici dans le stade, comme soulevé par une force mystérieuse, bien décidés à tenter l'épreuve pour la couronne du vainqueur. Nous ne la recevrons que des mains de l'ami qui aura su deviner si bien l'élasticité de nos muscles, la résistance de notre souffle.

Ce pouvoir d'éveil, de vivification et de roburation est la souveraine magie qui rayonne des rudes versets de Whitman, en nous associant intimement à leur métamorphose : la lumière qui

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jaillit nous inonde à tel point que nous ne savons plus si nous ne sommes pas nous-même le foyer lumineux. Notre ami ne prêche ni ne cherche à convertir. Il cherche à faire éclore. Sa méthode est une maïeutique. C'est un accoucheur d'âmes qui, en chantant pour nous, nous prie d'être attentif à l'embryon que nous portons et de veiller au moment où nous devrons faire l'effort nécessaire pour mettre au monde ce qui nous émerveillera. Alors son aide toute-puissante ne nous fera pas défaut. Mais c'est nous-même qui devrons faire l'effort. Il est notre plus ferme compag^non, mais ne peut se substituer à nous.

Nous comprenons mieux ainsi cet égoïsme altitudinaire qui se dresse, comme un chêne g'éant, parmi les ramures de ses poèmes. L'homme des Feuilles, ce « double » du poète, nous apparaît, sous son princier manteau d'org-ueil, dans son caractère essentiellement vicarial. Il ne s'est pas mis là, comme d'autres auraient pu song-er à le faire, pour la puérile satisfaction d'érig-er sa propre statue ou de nous écraser de ses proportions colossales. Il n'est pas là seulement pour lui-même. Nous ne commettons pas cette erreur (lamentable — déclarait un jour le poète) de le prendre à la lettre. Il est là pour exalter tous les « je » quels qu'ils soient, ses pareils innombrables, ignorés d'eux-mêmes, latents, et les décider par son exemple. Il est, autant que soi-même, vous, moi, chacun. Le poème qui forme comme l'épine dorsale du livre était intitulé d'abord : Poème de Walt Whitman, Américain. Pour en élargir le sens et

LES FEUILLES D'HERBE ET LEURS FLNS l35

mieux préciser son intention par la suite l'auteur chang-ea ce titre en celui que nous connaissons : Chant de moi-même. C'est-à-dire qu'il attend de vous, qui lisez ce poème, que vous vous l'appliquiez intégralement, en faisant du poème de l'homme de Manhattan voire poème. C'est à ce prix seulement que le livre entier se réalisera en vous. Vous ne l'avez compris qu'au moment où vous dites : Voici mon livre qu'en ce moment je compose. Vous êtes, en même temps que Walt, la fig"ure centrale, l'axe du poème; c'est vous en personne qui agissez, jouissez, peinez, vous exaltez, vous ramifiez à travers le monde extérieur. 11 se peut que vous vous sentiez d'abord intimidé par ses prétentions, son arrogance et ne reconnaissiez pas en vous l'impériale étoffe dont est fait cet homme-humanité, mais vous êtes induit à cette transposition, comme à une nécessité inéluctable, tellement celui qui vous y invite connaît les mots secrets qui persuadent :

Voyons, j'aimerais t'entendre me dire ce qu'il y a en toi-même qui n'est pas tout aussi prodigieux.

Et mes prétentions seront tes prétentions, Car chaque atome qui m'appartient quasiment t'appartient.

Je .me célèbre pour célébrer tout homme vivant et

toute femme vivante

Je me célèbre pour te célébrer :

Je dis le même mot pour tout homme vivant et

toute femme vivante.

l36 LE POÈME-ÉVANGILE

Il ne revendique son poème comme sien que dans la mesure où nous composons le nôtre. Il ne découvre en lui tant de merveilles qu'en nous supposant à même d'en découvrir d'analogues en nous, si nous le voulons. Il ne « veut rien accepter dont tous ne puissent avoir la contre-partie en ég^aux. »

Je connais parfaitement mon ég-otisme,

Je connais mes versets omnivores et ne dois pas

moins les écrire, Et je voudrais t' amener, qui que tu sois, à fleur de

moi-même.

C'est toi qui parles tout autant que moi-même, je

fais l'office de ta langue, Liée en ta bouche, en la mienne elle commence à se

délier.

En venant pour susciter le « Walt Whitman » qui végète en chacun de nous, attendant la délivrance, il ne se propose, d'ailleurs, « pas comme un modèle, mais comme une illustration », un spécimen. 11 hait tous les conformismes. Il n'entend nullement que nous coïncidions avec lui, mais que nous devenions nous-même à travers lui, aussi robustement, aussi intégralement, avec la même fierté souveraine qu'il se prouve lui-même. Il veut être comme un levain de soi-mêmeté. C'est à votre propre personnalité qu'il fait appel, afin que vous la développiez et l'exaltiez dans le sens et selon les formes qui vous appartiennent. Avant tout soyez ce que vous êtes, mais soyez-le pleine-

ment; ne soyez le reflet de quiconque. Il nous propose son exemple seulement pour nous « aider à voir les réalités par nous-mème, à notre façon, avec notre propre individualité ». 11 nous offre son œuvre avec l'espoir que nous pourrons « l'assimiler comme nous assimilons la nourriture et l'air, afin qu'elle réapparaisse dans notre force, notre démarche, notre visage ». Nous devons convertir sa substance en notre substance. Il y a autant de façons d'être ce Walt Whitman qu'il y a de lecteurs des Feuilles. Gomment nous étonner, dès lors, que le poète ait créé un type d'individu si multiforme, doué de tant d'attributs et de qualités contradictoires, puisque ce type est là pour contenir chacun et tous? Que ce « je » soit si ample, puisqu'il est la porte larg-e ouverte pour le passage de tous les autres « je » ? Que cette figure soit de si haute taille puisqu'elle ne doit pas être moindre que le plus grand inconnu possible qui se présentera devant elle "? 11 se voulait hospitalier à tous et il a pris ses dispositions généreusement afin que la commune demeure où il nous invite soit pour quiconque assez spacieuse et assez riche. Nous voici toucher l'un des aspects les plus émouvants de ce génie, en sa puissance communiale et sa beauté d'humanité, lorsque nous reconnaissons que son égotisme colossal est si loin de l'isoler de l'humanité quotidienne qu'il en a fait le signe de sa parfaite égalité avec chacun de nous. Car en vous laissant entendre que vous l'avez compris et approché seulement dans la mesure où vous vous sentez grand avec lui, il vous suggère en même temps : Vous m'aurez compris et

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approché dans la mesure où tous vous vous sentirez « frères et amis » en moi. Les deux sentiments sont corrélatifs : plus vous vous éprouverez grandis, plus vous vous éprouverez proches l'un de l'autre. La substitution à laquelle il vous invite est si complète qu'il vous semble parfois que cet homme vivant dont la présence est indéniable et dont vous frôlez la chair s'est grandi dans ses Feuilles au point de disparaître, de se dissiper, pour ainsi dire, en vous cédant la place. Joyeusement il se sacrifie à mesure qu'il s'exalte. 11 a voulu en faire le livre de quiconque, où chaque moi viendra tour à tour s'éprouver, retentir et s'émerveiller de la richesse de son corps et de son âme, puis saluer des compag'nons. Le plus subjectif de tous les poèmes apparaît alors comme un chant anonyme que vous et moi, et votre ami et le mien, avons respectivement et chacun pour notre compte, tiré de nous-même à l'aide de nos propres matériaux. C'est d'ailleurs dans cet esprit que Whitman avait omis de sig^ner la première édition de son livre, et c'est sous ce jour qu'il était de plus en plus enclin à le considérer dans sa vieillesse. Les Feuilles devenaient le chant de la personnalité, à travers les g"estes et les émotions d'un être quotidien eng-lobant la plus large moyenne d'humanité. « Il y a un certain point de leur évolution — disait le poète à propos de ses Feuilles — où elles cessent d'être ma création, ma propriété. » Elles appartenaient à quiconque les revendiquait. Elles retournaient à la communauté d'où elles étaient sorties.^ Que le porte-parole eût été lui ou vous, cela deve-

LES FEUILLES d'hERBE ET LIURS FINS \Zq

nait presque indifférent, après tout. Pourquoi (( s'occuper de qui apporte le blé et par quelle route on l'apporte, si le blé est bon pour l'homme qui l'apporte et celui qui le reçoit ? » 11 souhaitait que l'avenir, s'il faisait cas de son livre, le regardât comme un point de ralliement, un foyer émotionnel pour les existences diverses et séparées — que l'homme de l'avenir conservât son livre à portée de la main comme une sorte de bréviaire aux pag-es duquel chacun viendrait retrouver et retremper le meilleur de son moi le plus intime. En cette consécration de son individualité unique au service de tous, en ce leg"s d'un clair abri, ouvert à un perpétuel rendez-vous d'amis, sûrs de s'y rencontrer dans une atmosphère d'exaltation où chacun se sent plus g"rand de la g-randeur de ses frères, qui ne verrait la puissante vertu et la beauté d'évangile de ses Feuilles ? Celui qui a tracé les plans de la demeure sait bien qu'elle sera inutile si nous n'y venons pas. 11 compte sur nous qui pouvons l'animer, l'ensoleiller, l'emplir du parfum de notre existence, y ajouter notre âme.

Ainsi son livre requiert finalement notre collaboration personnelle. 11 prouve son efficacité, sa vertu en ce que nous lui ajoutons de notre propre fond. Il implique que nous en composerons la strophe finale. C'est une superbe ébauche que nous sommes invités à « pousser » jusqu'à en faire un tableau complet. Peut-être ne l'avez-vous senti incomplet que parce que vous n'y avez pas mis assez de vous-même. Car sans vous il demeurera toujours comme un édifice merveilleux sur le plan,

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mais dont la superstructure est plus qu'aux trois quarts absente dans le fait. C'est en notre personnalité suscitée et fortifiée à son contact qu'il peut seulement se réaliser comme le rêva l'architecte. Chacun de nous en est le terme et le couronnement lorsqu'il devient à son tour un Walt Whitman. Reconnaissons par là combien nous sommes fondés à estimer imparfaits ces poèmes et à leur refuser les qualificatifs courants d'art « achevé », d'art « consommé », puisqu'ils s'achèvent et se consomment seulement dans l'être de celui qui en fait son aliment, — puisque c'est au delà de leurs contours qu'ils se terminent et que c'est vous et moi qui les parfaisons. Ils ne sont que les tig-es robustes et pleines de sève auxquelles des vies, attirées de partout, viennent secrètement s'ajouter pour fleurir.

Si vous n'avez pas encore compris quel est son but, ne l'accusez pas de ne vous avoir point offert l'occasion de le deviner. Ne vous êtes-vous pas aperçu qu'il œuvre moins dans la matière des mots que dans la matière humaine? N'avez-vous pas remarqué comme il provoque, défie, cherche à émouvoir votre fierté d'homme, comme il vous propose de a ous mesurer avec lui, pour vous inciter ainsi à ne pas demeurer inférieur au portrait exalté qu'il a tracé de vous ? N'avez-vous pas deviné à quoi il voulait en venir parmi des énig-mes, des feintes, des paroles à double sens? Rappelez-vous tous ces avis à demi-mot et ces instances. Ne vous a-t-il pas assez clairement manifesté le besoin essentiel qu'il a de vous, « attendant

LES FEUILLES D'HERBE ET LEURS FINS l4l

de VOUS le principal ? » A vous de me justifier en prouvant, par votre victoire, combien j'ai eu raison de fonder mon livre sur vos ressources et votre vouloir. Si votre aide me fait défaut, mon livre se taira ; ce qui vaudra mieux, car il ne pourrait alors publier que mensong-es. Il sera « papier et encre automatiques. » Ne vous a-t-il répété sous tant de formes : « Je ne cherche qu'à vous mettre en concordance. Votre cerveau, votre cœur, votre développement doivent non seulement comprendre le fond, mais en grande partie le fournir... Je cherche moins, à formuler ou à disposer avantageusement un thème ou une pensée qu'à vous amener vous, lecteur, dans l'atmosphère de ce thème et de cette pensée, pour que là vous voliez de vos propres ailes. » A d'autres le soin de vous offrir d' « admirables spécimens » ; quant à moi, je ne les finis jamais, à dessein, car c'est la besogne que je vous réserve. Je vous donne seulement les indications et les éléments ; à vous de fournir l'essentiel et de conclure, en les travaillant, modifiant, développant selon votre inspiration.

Tout monument est ce que vous y faites quand vous

le regardez...

Toute musique est ce qui s'éveille en vous quand les

instruments vous remémorent.

N'attendez pas de moi que je vous introduise en une maison toute construite, décorée et meublée, avec le geste qui vous désignera le divan où vous

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n'aurez qu'à vous étendre, en écoutant de la musique... Voici le domaine, les outils et les mesures, l'espace pour les fondations est déblayé. A l'œuvre I Bâtissez votre demeure à votre guise. Je suis sûr qu'il y a en vous un constructeur que vous ne soupçonnez pas. Ne nég^lig-ez pas l'occasion que je vous offre de composer la plus grande des œuvres d'art — vos Feuilles à vous — le poème de vous-même comme j'ai composé le chant de moimême...

Chacun de nous se voit devenir le grand poème vivant vers la composition duquel Walt Whitman a orienté les forces vives de son livre. Car chacun de nous, à l'état d'homme ayant atteint sa plus haute stature et complet en soi, est plus beau et plus précieux que tous les poèmes jamais ce nposés, y compris celui qui aboutit à cette vérité. Il les contient tous en puissance, avec quelque chose en plus, qui est : soi-même — et qui est incomparable. Il réalise le chef-d'œuvre suprême, la somme poétique. « Et votre chair même, je vous le dis, sera un grand poème. » Écoutez plutôt cette solennelle déclaration : « Au centre de tout, et comme but de tout, s'érige l'Être Humain, vers l'évolution spirituelle et héroïque duquel tous les poèmes et toute chose tendent directement ou indirectement dans l'Ancien Monde comme dans le Nouveau. » Cette préoccupation de l'homme, ce souci concernant votre gloire et la mienne, l'élargissement et l'exaltation de la personnalité de quiconque, c'était r « impalpable intention morale » que Whitman cherchait toujours dans les grandes

LES FEUILLES D'hERBE ET LEURS FINS l43

œuvres passées et présentes — non point formulée par l'artiste, mais s'exhalant, presque à son insu, comme une qualité offerte par surcroît. Lorsqu'une œuvre était de nature à vous « remplir d'une qualité humaine vig-oureuse et pure », à vous rendre plus fier et plus cordial, il y voyait le sig^ne du plus g^rand art, qui doit se dépasser lui-même. Les plus grands poèmes écrits ne sont au fond que l'introduction aux poèmes plus impérieux et plus suaves qu'ils nous entraînent à réaliser dans la vie. En tout cas, comme nous le reconnaîtrons tout à l'heure, lui-même, en composant ses Feuilles, n'avait jamais perdu de vue, dans toutes les errances de sa fantaisie et au milieu de tous les enivrements versés par les choses, la figure de l'individu savoureux, libre, fort, attirant, riche d'assurance et de confiance en soi que son amour et son art, pétris ensemble, s'efforceraient de susciter.

Comment osez-vous placer quoi que ce soit avant un homme ?

Un homme avant tout — moi-même, typique, avant tout.

Telle est la suprême création de Whitman, celle qui se dégage de la suite de fresques débordantes au-dessus desquelles ondoie comme une bannière

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cet égotisme fraternitaire et communiai : chacun de nous, lecteur, ami et pair, pressé de s'égaler à l'image que le poète nous offre en son miroir. Vous êtes au moment où celui-ci, ayant foulé bien des routes et vagabondé par les sentiers les plus capricieux, parvient à son but. L'instant où vous avez compris à quel point vous êtes associé à ses fins un coin du voile s'est soulevé et soudain vous avez aperçu l'une des faces de ce secret qui rôdé dans son livre — ce secret qu'il ne suggère à mots couverts que pour irriter votre curiosité en exerçant votre sens divinateur, et qu'il refuse jusqu'au bout de vous découvrir tout à fait. Cette « intention majeure » dont il a fait si grand mystère tout le long des chemins où il vous a entraîné en sa compagnie, voici que vous la reconnaissez beaucoup plus simple et plus à votre portée que vous ne pouviez le soupçonner. La grande énigme n'est autre que vous-même.

Et si vous reprenez le livre à la lumière de cette découverte, sachant désormais qu'il « n'est pas une fin, mais plutôt un commencement », vous éprouvez la justesse de ce qu'il vous a dit une fois : « L'indication la plus faible est l'indication de ce qui est le plus précieux, et devient ensuite la plus claire des indications ». Un à un les versets vous livrent ce qu'ils avaient tenu si soigneusement enveloppé. Vous comprenez autrement ce poète qui a employé le meilleur de son art à être un « enseigneur d'athlètes », n'a voulu vous émouvoir et vous conquérir que pour vous exalter avec lui.

Celui qui, ijràcc à moi, étale un torse plus large que le mien prouve la lai'geur du mien.

Son ambition fut d'écrire seulement la préface à ces grands poèmes respirant et marchant qui peuvent être vous et moi, et qui, d'être composés avec les traits de notre corps et de noire âme, surpassent les plus beaux livres.

Dès lors vous chérissez en lui l'éveilleur, le stimulateur, l'introducteur, et vous savez bien qu'ainsi vous répondez pleinement à son désir. En dépit de son immense orgueil il n'a aucune des prétentions de celui qui a fait un livre. Pas même celle d'être appelé poète, après tout, s'il plaît à quiconque de lui contester ce titre. Il ne cherche qu'à être entendu, vous toucher et vous imprégner, prévoyant bien que tout le reste lui sera donné par surcroît. Il consent à ce que vous lui reprochiez son « manque d'art », dans sa poursuite de cet art suprême : faire de quiconque le créateur de soimême. Il ne réclame point pour ses Feii/'i/es le Tâng d'une planète au firmament poétique; il voudrait plutôt qu'elles fussent comme une voie lactée, une semence éthérée, d'où jailliraient des orbes innombrables.

... Je serai néanmoins de la santé pour toi, Et purifierai et fortifierai ton sang.

Il sait qu'il ne ménage guère que désappointement aux amateurs de simple délectation esthétique. Mais il sait également qu'il apporte, sous l'enve-

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loppe de ses versets, un ferment de joie puissante, d'héroïsme et de compagnonnag^e. Il est le dispensateur d'un présent d'humanité inexprimable, où les âmes retrouvent le lang-ag^e qu'elles aiment et que si peu leur parlent.

Vous entendez ce qu'il vous a dit à sa façon : Je vous apporte le parfum des bois, le roulement de la mer, les voix des animaux, le vent, les visag^es, la rumeur des villes, associés en un livre, afin que ce livre vous conforte et vous anime, accroissant votre humanité, lorsque vous le tiendrez entre vos mains, non pour le plaisir paresseux d'un dimanche, mais pour votre nourriture de tous les jours. Je vous propose ce résumé du monde sous les traits d'un homme qui vous chérit d'une tendresse sans mesure à laquelle la terre et l'océan mêlent leurs senteurs et leurs murmures ; je vous le donne afin que vous possédiez enfin le compag^non parfait que vous attendiez, celui qui croit en vous raalg-ré tout, qui ne vous fera pas la leçon, mais vous réchauffera de sa présence et auprès duquel vous vous sentirez si g^rand qu'il vous semblera que vous contenez, vous aussi, tous ces cris, ces rumeurs, ces parfums, ces formes et ce roulement.

C'est moi, en personne, qui me suis mis dans mon livre pour rester en contact avec les hommes et continuer à leur parler d'amour.

Je veux être la g^rande occasion qui vous révélera à vous-même, mieux encore que la nature impassible quand elle vous offre en ses miroirs l'imag-e infinisée de vos traits.

Vous vous pencherez sur moi avec ferveur pour

LES FEUILLES d'HERBE ET LEURS FINS l^J

VOUS relever avec la conscience d'une ardente richesse que vous ne soupçonniez pas vôtre. Je ne veux être que la porte par laquelle vous aurez accès à tous les dons de l'univers

Et depuis que vous possédez le fin mot de son histoire les malentendus se sont dissipés. Il n'y a plus que deux hommes, vous et lui, face à face, l'un à l'autre liés par la grandeur du moment qui les a réunis après qu'ils se sont long-temps cherchés. Aucune esthétique n'est assez large pour enfermer l'émotion de cette rencontre. Vous êtes au centre d'une beauté d'un ordre exceptionnel, si différente de celle que vous offrent les œuvres d'art les plus dignes de ce nom. Auprès de ce compagnon, vous songeriez plutôt, malgré sa mine rubiconde et son exubérante santé, à celui qui était « plus grand que Socrate », à celui que Van Gogh appelait « artiste plus grand que tous les artistes », et qui enseignait aux hommes à faire de la beauté avec leur pauvre vie de tous les instants.

Whitman disait un jour à deux visiteurs venus de rillinois : « J'estime que mes poèmes sont comme votre Ouest — bruts, incultes, déserts par places; mais à mesure que s'écouleront les années et qu'ils seront retournés bien et bien des fois, comme le seront vos prairies, je crois qu'ils produiront des moissons abondantes. »

Ne sommes-nous pas à même de mieux comprendre, maintenant, pourquoi il appelait ses Feuilles « un livre à part, sans lien avec les autres » et nous demandait expressément de ne pas le juger « comme œuvre littéraire » si nous voulions en

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pénétrer le sens et en éprouver la beauté? Ses poèmes n'étaient faits que des choses mêmes, de ses émotions et de sa vie physique toutes pures, fidèlement exprimées, et il ne voulait pas que nous les abordions avec des préoccupations qui lui étaient demeurées étrang^ères, notamment avec les préjug"és du lettré ou de l'esthète. Oh ! non, il ne tenait pas à passer pour un « grand écrivain ». Il ne cherchait pas à lutter avec les maîtres ni avec leurs élèves, dans le domaine de l'écriture, de la musique ni du pathétique. Ce n'était pas pour cela qu'il était venu. Il était venu seulement pour nous offrir une petite chose...

Ne me ferm.ez pas vos portes, bibliothèques orgueilleuses,

Car ce qui manquait sur vos rayons chargés, pourtant le plus nécessaire, je l'apporte...

Et il laissait avec sérénité à l'avenir le soin de décider si cette petite chose glissée entre ses Feuilles n'était pas assez grande pour que nous oubliions de reg^retter qu'il ne fût pas un littérateur.

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