‹ Le poème-évangile de Walt WhitmanChapitre 12 sur 15 · AMOUR · texte numérisé non relu

AMOUR

Qui n'était pas org-ueilleux de ses chants, mais de l'océan d'amour sans bornes en lui et l'épanchait sans compter.

A peu près vide de ce que nomme ainsi un monde qui n'en veut guère savoir que les plus pauvres nuances, il n'est cependant pas une page de ce livre qui n'exhale un parfum d'amour. Rappelons-nous les raisons claires que nous offre Walt Whitman pour assimiler ses poèmes au geste d'un homme qui veut être aimé personnellement après lui comme il fut aimé par des milliers et des milliers d'hommes et de femmes, durant sa vie terrestre. Sous l'enveloppe rude de ce « sauvage florissant » qui nous apparait farouchement joyeux comme un viking fendant les vagues et aussi indifférent que la nature en son exubérance, toute la tendresse

humaine est aux ag-uets, souffrante d'être resserrée ou nous confondant de sa richesse qui s'épand aussitôt que nous sommes là pour la recevoir.

Il n'y a qu'une qualité dans l'homme des Feuilles, qui peut égaler sa grande fierté de soi : sa puissance d'affection. Ce sont là comme les deux pôles entre lesquels s'accomplit sa personnalité. Non plus que sa superbe, n'est limitée sa sympathie pour tous et chacun, et on ne saurait définir lequel de ces deux sentiments le dilate davantage. En réalité ils sont en lui comme deux fidèles compagnons qui marchent jusqu'au soir sans se quitter, se sachant complémentaires et l'un à l'autre indispensables. Ce soi qui s'exalte de se sentir complet et « suffisant » ne laisse apercevoir une si hautaine sérénité que parce qu'il sent, auprès de lui, la présence fraternelle de qui connaît le chemin de tous les autres soi. Entre son égotisme et son sens communiai l'homme s'avance avec une allègre assurance sur son visage d'orgueil et d'amour, sachant que « l'un contrebalance l'autre et ni l'un ni l'autre ne peut exagérément s'épandre tant qu'ils s'épandent de concert. »

Ne soyons point surpris de ce que le sentiment de l'amour accuse chez Whitmaû des contours correspondant à cette personnalité insolite. Pas plus que dans son art ou sa morale ou sa façon de se vêtir, il ne se conforme ici aux valeurs reconnues, mais en crée de nouvelles d'accord avec ses instincts. Ne soyons point surpris de sa mâleté fière et tendre ni de ce que les élans qu'il nous confesse ne nous évoquent guère les faces coutumières de la

TROIS <i GRAJSDEURS » IqS

passion ; le contraire eût été une dissonance. Il aime comme un Walt Whitman aime.

Je jure que j'en ai assez des façons mesquines et

débiles d'exprimer l'amour pour les hommes et

les femmes, A partir de ce jour j'adopterai m.es façons à moi

d'exprimer l'amour pour les hommes et les

femmes.

Il nous invite ainsi à affirmer dans l'amour la même spontanéité, la même insoumission, en ne nous bornant pas à une ou deux de ses provinces, mais en explorant les autres, peut-être plus vastes encore, — témoin celles qu'il a lui-même parcourues et dont il nous fait des récits merveilleux.

Ainsi, même quand il évoque la face la plus commune de l'amour, il la dépeint sous des couleurs si fortes que le tableau ne peut être confondu avec aucune autre interprétation du même thème. L'amour de l'homme et de la femme semble chez lui l'expression d'une passion élémentaire, qu'il anime de sa vibration personnelle et imprèg-ue de sa propre odeur.

Jamais on n'a assez insisté et ne saurait insister trop sur la force des appétits, particulièrement de l'iustinct sexuel, chez l'homme qui se cache dans les Feuilles. Il y a tendance, même chez les plus libres commentateurs du poète, à ne pas tenir suffisamment compte de cet aspect essentiel du tempérament de son individu. C'est lui seul qui se rend justice à cet égard lorsque, voulant carac-

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tériser cet homme, il cite, comme trait fondamental, son « immense animalité », son « immense amativité » — (terme qu'il avait emprunté au vocabulaire, aujourd'hui désuet, de la phrénologie, pour désigner l'instinct amoureux). Ses poèmes, nous déclare-t-il, « sont ouvertement le chant du Sexe et de l'Amour physique, et même de l'Animalité ». Parmi ses intentions majeures est incluse celle de restituer aux çestes et aux org-anes de l'amour la noblesse et la gloire qui leur appartiennent et que leur ont refusées les siècles passés depuis le paganisme. Cette intention pénètre profondément son livre entier et le teinte à tel point qu'il serait anéanti, nous affirme-t-il, si on en retranchait le thème, par excellence vivificateur, de la sexualité, « considérée comme élément du caractère, de la personnalité, des émotions ». Ce thème, d'ordinaire laissé aux pornographes, le poète l'a porté « dans une lumière et une atmosphère différentes ». L'homme au nom duquel il parle n'a besoin en effet que de regarder en soimême et d'éprouver la grande innocence de son corps pour attester aux gens « supérieurs » le mensonge de leur réprobation et de leur dégoût. Il est celui qui connaît les délices de sa chair et les avoue sans honte. Quand il dénombre les merveilles du corps humain de la tête aux pieds sa joie éclate rien qu'à nommer, pour l'hommage le plus exalté, la source cachée et pure où s'alimente secrètement son grand orgueil d'être un homme. Dans ses « moments natifs » le voici qui s'abandonne à l'invite d'une sensualité énorme et ingénue, dans

TROIS « GRANDEURS » IgS

un transport furieux d'ivresse païenne et naturiste où il demeure sans honte de prouver ainsi sa parenté avec la « Nature la plus brute » et « les animaux ». Car il sent avec acuité jusqu'où se prolongée le « mystique délire » du sexe et son retentissement à travers les plus lointaines provinces de l'âme.

Les Feuilles révèlent l'un des tempéraments les plus puissamment et ing-énument sensuels qui se soient jamais manifestés dans l'art, — peut-être celui qui, de tous le plus librement, a laissé s'exprimer à travers lui la « Nature sans frein avec son énerg-ie orig-inelle ». C'est aux sug-g-estions de cette sensualité, spontanée et pure comme un élément, que le poète a obéi en célébrant, avec tant de franchise, principalement les rites et les émotions physiques de l'amour : obéisssance impliquant d'ailleurs des « leçons » qui lui importaient g-randement. N'étaitil pas besoin de rétablir l'équilibre rompu des âg-es, en offrant au monde de pures imag-es où le sexe apparaîtrait sans voiles, dans sa beauté, sa nécessité mag'nifique et avec le sens dont il empreint toute la vie ?

Tel Adam, de bon matin,

S'avançant hors du berceau de feuillage, restauré par le sommeil,

Regardez-moi où je passe, écoutez ma voix, approchez,

Touchez-moi, appliquez la paume de votre main sur mon corps quand je passe.

N'ayez pas peur de mon corps.

Les « odes sexuelles » de Whitman sont un cantique à la louange du « corps électrique » et des roug"es ardeurs auxquelles l'entraîne « la flamme tremblante qui joue sans cesse » à travers lui. L'ég-arement des sens y est dépeint avec la plus tranquille impudicité et la plus chaste aussi. Nous sommes en paradis. Des hommes et des femmes d'un autre âge, passé ou futur, de « puissants couples », grands et nus, s'éblouissent de leur chair vermeille et partagent sa joie aiguë, en accomplissant les rites éternels qu'elle suggère, avec cette simplicité auguste qui est au delà de la pudeur et de l'impudeur parce qu'elle ne connaît point le goût du « péché ». Le halètement d'une étreinte, le grondement du mâle sur la femelle n'y sont pas plus indécents que la plainte du vent ou la poussée des vagues contre le rivage. La folie génésique s'y accorde au rythme des rafales. Le chaud parfum des corps en amour a l'arôme des fruits ou des feuillages froissés dans la main. « L'acte où deux corps se confondent » n'est qu'un phénomène, inexprimablement émouvant, parmi ceux de la nature. Cette virilité qui s'éprouve et s'assouvit jusqu'à la douleur de ne pouvoir se dépasser en quelque chose d'inéprouvé et d'extatique garde un accent uniformément grave et religieux. L'érotisme qui s'offre ici est d'une qualité si pure et d'un si large accent que, même agi par des êtres proches de nous, il retient jusque dans les plus extrêmes audaces son caractère d'austérité et de grandeur. Quel poète autre qu'un grand maître

eût pu réaliser, sans s'y tlirainuer, un aussi moderne et ardent tableau :

Vingt-huit jeunes hommes se baignent près du

rivage, Vingt-huit jeunes hommes et tout amitié ; Vingt-huit ans de vie féminine, et toute solitude. Elle possède la belle maison au bord de la digue, Elle se cache belle et richement vêtue derrière la

jalousie de la fenêtre.

Lequel des jeunes hommes aime-t-elle le mieux'? Ah ! le moins beau d'entre eux est magnifique à ses

yeux.

Où allez-vous comme cela, madame? Car je vous

vois, Vous plongez dans l'eau là-bas, pourtant restez

plantée comme un piquet dans votre chambre. Le long- de la plage en dansant et riant s'avança

vingt^neuvième la baigneuse, Les autres ne la virent pas, mais elle les vit et

s'éprit d'amour pour eux.

Les barbes des jeunes hommes luisaient d'eau, elle

coulait de leurs longs cheveux.

Glissait en ruisselets par tout leur corps. Une invisible main ég-alement glissa jjar tout leur

corps.

Elle descendit en tremblant de leurs tempes et leurs

côtes.

Les jeunes hommes flottent sur le dos, leurs ventres

blancs bombent au soleil, ils se demandent qui

s'accroche étroitement à eux, Ils ne savent qui se soulève et s'abaisse sur eux, suspendu et courbé en arc.

Ils ne songent qui ils arrosent d'embrun.

Ce n'est pas seulement ces odes d'une inoubliable couleur, où l'Adam barbu et hâlé des Feuilles chante son émotion devant sa compagne et les joies ardentes de sa virilité, mais de nombreux passages du livre que l'amour de la femme et l'œuvre des « lombes robustes » ont inspirés. Cependant on s'est étonné parfois que la préoccupation de la femme n'occupât pas une place plus grande dans ses poèmes. Il est à présumer que ceux qui en expriment de la surprise, avec une nuance de reproche, n'ont pas bien compris l'attitude pourtant si franche du poète, qui tient à nous déclarer, par la voix de son « double », qu'il n'est « pas un mignon, dolce affetiioso ». De même que dans la vie il ne fit guère figure d' « amoureux » à la mode habituelle, il éprouve, comme artiste, le plus vif dégoût pour le bric-à-brac de l'amour — galanterie, marivaudage, doux émois, sucreries fondantes, — providence des poétaillons de l'Ancien et du Nouveau monde. Malgré son respect et son admiration pour Tennyson, il porte sur lui ce jugement sans indulgence : « Il est le poète du spleen et de l'aristocratie et de leur combinaison dans l'amour. Cet amour est la sempiternelle rengaine des dramaturges et des romanciers, Shakespeare aussi bien que les autres. L'homme est en proie à la même passion, peu naturelle et révoltante, pour quelque jouvencelle ou femme, passion qui l'arrache à sa virilité et le laisse, émasculé et impuissant, sans force pour garder à la place qui leur conviennent les autres objets et biens de la vie... » Le traitement selon cet esprit du thème de l'amour l'écœurait, même chez

un authentique poète. Pour lui c'est un sujet épuisé, d'une banalité insupportable, à mettre définitivement au rancart avec les guitares et les tonnerres en carton. Il n'y en a pas trace dans son œuvre. Pas d'anecdote sentimenteuse, ni de lang-ueurs niaises, ni d'ag"enouillements dévotieux, ni de chevaleresque g^alanterie pour chromos. II cherche autre chose : une autre qualité d'amour, un autre type d'amant et d'amante, dans une autre atmosphère. Dans l'une de ses notes préparatoires à son œuvre poétique nous trouvons ces mots : (c Un poème présentant un portrait vigoureux et coloré (en relation avec l'esprit) d'un homme solidement développé, parfaitement accompli, un homme mûr, barbu, basané, ardent — comme bien plus fort que le jouvenceau, héros consacré des romans et poèmes d'amour. » Ne devine-t-on pas aisément qu'il a accentué à dessein, dans ses poèmes, le côté physique et animal de l'amour par aversion pour les mesquineries anecdotiques et fades auxquelles on le rapetissait — en opposant la puissante « amativité » à une « amorosité maladive, scrofuleuse, puérile », la mâleté franche et rude et immensément naturelle au poncif traditionnellement bredouillard, féminâtre et chatouilleur de l'amour banalisé par des générations d'élégiaques?

Parce que Whitman ne peint point des amants qui échangent des serments en se contemplant dans les yeux, mais des hommes et des femmes faisant l'amour avec une joie grave et exaltée, il n'allait pas sans simplesse de supposer qu'il ignore ou dédaigne le cœur, l'âme, le cerveau de la femme.

S'il lui a plu de décrire surtout des corps et des appétits en allégresse, à l'aide de quelle singulière déduction peut-on douter que les autres joies de l'amour n'y fussent pour lui incluses? Comment imaginer que cette âme passionnée n'ait pas connu l'âme de la femme, ne s'y soit plongée comme elle se plongeait en l'ivresse du monde? En vérité la femme est présente de la première à la dernière page de son livre, associée à toutes les activités et les pensées, à tous les espoirs de l'homme : il est rare que renonciation d'un type, dans ses poèmes, ne soit pas exactement accompagnée de son complémentaire féminin.

y^ Je chante l'organisme de la tête aux pieds,

Point le seul visage ni le seul cerveau ne sont dignes de la Muse, j'affirme que le Corps complet en est bien plus digne, Je chante la Femme à l'égal du Mâle.

Voyez donc s'il ne la connaît pas profondément, s'il n'en a pas respiré toute la beauté. Voyez ce qu'elle est pour lui et comme il la glorifie. Mais ce n'est pas un culte romantique qu'il lui dédie. Elle n'est pas l'idole, la Dame, très faible et très exquise, devant laquelle la force se prosterne en soupi-rant. Car elle aussi est la force. Elle est la parfaite égale, la compagne, la Femelle magnifiquement pure et saine comme au matin de la création et qui ne rougit pas plus de son corps et de son sexe que son compagnon du sien. Elle aussi, il la salue, sous son aspect « moderne et héroïque ».

Elles ne sont pas d'une ligue moindres que je ne suis, Elles sont tannées au visage par les soleils éclatants

et les vents qui soufflent, Leur chair a l'antique souplesse et vigueur divine, Elles savent nager, ramer, monter à cheval, lutter,

tirer, courir, frapper, se replier, s'avancer,

résister, se défendi-e, Elles sont définitives de leur chef — elles sont calmes,

claires, en pleine possession d'elles-mêmes.

Il a de la femme une idée trop haute pour ne point demeurer vis-à-vis d'elle d'une parfaite simplicité, sans frais ni politesses humiliantes, et ne point liii demander de manifester à son ég'ard le même naturel, la même simplicité de camarade. L'homme des Feuilles, a^-ec son grand org"ueil, ne lui rend-il pas le plus bel hommag-e qu'il puisse lui offrir en la plaçant sur un pied de parfaite égalité avec lui-même ? Il n^y a plus, entre lui et elle, ni défiance, ni doute, ni ruse, ni obscurité, ni embarras. D'un pas égal ils suivent la même route, sûrs l'un de l'autre, vers le même but, avec leur corps et leur âme en équilibre...

f A mon côté ou derrière moi, Eve me suit. Ou me précède, et je la suis pareillement.

Mais cet amour primordial, qui dans la pensée et l'existence de la plupart des hommes demeure l'unique amour, est loin d'absorber l'entière force

passionnelle du grand compagnon des Feuilles. II n'en est qu'une province. Ce sont les étonnantes découvertes que l'homme rapporte de ses courses quotidiennes en une contrée presque inexplorée du vaste royaume des affections qui contribuent surtout à donner au livre son caractère. Cette autre face de l'amour est l'amitié.

Emerson, dont les passions étaient toutes de pensée, avait écrit dans un bel essai sur l'amitié : « J'en use avec mes amis comme j'en use avec mes livres. » 11 ne faut pas diminuer le sentiment dans lequel le sage de Concord écrivait ces mots. Mais tout de même pour WaltWhitman, quel livre, fût-ce le plus divin, pouvait être comparé au camarade dont il touchait l'épaule? Toutes les bibles du monde s'effaçaient devant l'amitié vécue. L'amitié, « la magnifique et saine affection de l^homme pour l'homme », à quelle hauteur, avec quelle ferveur inconnue il la chante et l'exalte! En lui imposant la nuance de son propre tempérament et les traits de son âme gourmande de notre âme, il a renouvelé ce thème, l'a fait sien ; il l'a sondé à de telles profondeurs, évoqué avec de tels accents qu'on dirait que nul avant lui ne nous avait parlé d'amitié, de cette amitié-là. Le domaine souverain qu'il lui taille dans le monde des sentiments réduit soudain à l'insignifiance l'espace restreint que nous lui avions assigné. Il choisit pour l'affection virile un nom spécial et assez singulier, r « adhésivité » (emprunté, comme celui de l'amour sexuel, au vocabulaire phrénologique), et lui donne comme symbole, dans ses poèmes, une plante sau-

vag-e des terrains humides, le calamus, l'acore odorante dont la racine noueuse conserve, une fois sèche, un parfum lég"er, et les tiges droites se dressent en éventail, serrées étroitement l'une contre l'autre à la base : plante commune et vivace, d'une viridité robuste et g-onflée de suc, qui croît et se multiplie, en raison du sol qu'elle affectionne, surtout dans « des sentiers infrayés ». C'est le parfum du calamus, subtil, pénétrant, sauvage comme l'arôme d'une tige de thym ou de menthe froissée, qui, mêlé aux Feuilles d'herbe, en domine toutes les autres senteurs — celui qui persiste le plus à vos doigts, après que vous avez cueilli les touffes que le poète vous invite à prendre par brassées dans ses chemins.

L'amitié est ici une passion; elle est donc sans mesure et, par son intensité et sa violence, présente des analogies avec l'amour. Une passion qui souffre, se plaint, recherche la solitude, connaît l'amertume de l'abandon et de la jalousie. Une passion mi-charnelle mi-émotionnelle qui a besoin de la présence de l'ami, n'est apaisée qu'au contact de sa chaleur vitale. Elle n'a que faire des tièdes attachements, elle a faim de plénitude et d'absolu.

Publiez mon nom et accrochez mon portrait comme

celui de l'ami le plus tendre, Portrait de celui qui aime, de l'ami, que celui qui

l'aime, son ami chérissait le plus tendrement, Qui n'était pas orgueilleux de ses chants, mais de

l'océan d'amour sans bornes en lui et l'épanchait

sans compter,

Qui souvent promeneur solitaire se promena en songeant à ses amis chers, ceux qui l'aimaient,

Qui, pensif loin de celui qu'il aimait, passa souvent des nuits sans sommeil et chagrines,

Qui connut trop bien la mortelle, mortelle crainte que celui qu'il aimait pût être secrètement indifférent envers lui.

Dont les plus heureux jours furent loin à travers champs, dans les bois, sur les buttes, à errer lui et un autre la main dans la main, eux deux isolés des hommes.

Oui souvent lorsqu'il flânait dans les rues, courba de son bras l'épaule de son ami, le bras de son ami également appuyé sur lui.

Le « besoin de camarades » est aussi fort chez cet homme que le besoin d'amour chez le commun des mâfes. Gela est le tourment secret de ses nuits et de ses jours. Il y a des moments où ce désir par son excès le brûle comme un tison ou le corrode comme un acide. L'amertume, la souffrance sont telles qu'il ne peut plus les contenir et il faut qu'il s'en délivre.

Coulez, gouttes! Quittez mes veines bleues! 0 gouttes de moi-même ! Coulez, gouttes lentes Sincères en tombant de moi, stillez, gouttes saignantes.

Des blessures faites pour vous dégager d'où vous

étiez emprisonnées, De mon visage, de mon front et mes lèvres, De mon sein, des profondeurs où j'étais caché jaillissez, gouttes rouges, gouttes d'aveu...

Pourtant c'est là une chose tellement intime que l'homme qui souffre ainsi craint presque de nous la révéler. Il se demande si personne au monde a connu les mêmes angoisses provenant de sentiments pareils à ceux qui le torturent et dont il rougit — lui qui se croyait bien fort, bien maître de lui et que voici abattu, le cœur si gros qu'il ne peut plus le contenir (mais à quoi bon la honte, puisqu'il est ainsi et qu'elle n'y changera rien?) Et il hésite, balbutie, il a peur que ce qu'il va nous dévoiler ne soit plus, s'il l'exprime, la chose délicieuse et nette que cela est. Il ne s'en confesse que par bribes, avec des affres, des restrictions, il voudrait que nous devinions, ne le forcions pas à dévoiler tout son secret. Parmi les « herbes embaumées de son sein » il glane quelques tiges pour qu'elles traduisent à leur manière le « cœur qui est dessous ». Mais leur langage sera-t-il assez clair? Leur arôme ne se perdra-t-il pas?

Oh ! je ne sais si beaucoup en passant vous découvriront ou aspirei'ont votre faible parfum, mais quelques-uns oui je crois

Non, les « brins emblématiques et capricieux » ne le secondent pas comme il faudrait, son secret lui pèse trop, et, rassemblant tout son courage, il est résolu « à mettre à nu ce large sein », car « il y a assez longtemps qu'il étouffe et suffoque ». Et alors, « sur le tantôt de ce délicieux septembre en ma quarante-el-unième année », son chant s'élève soudain robuste, large comme un hymne, célébrant

« pour tous ceux qui sont des jeunes hommes ou le furent » l'émotion des mâles tendresses, les mieux faites pour calmer la faim d'une âme comme la sienne.

Nous ne pourrions nous étonner de la violence et des formes inusitées de l'a^jiitié whitmanienne qu'en oubliant de quel homme elle émane. Alors même que la pauvre et froide raison inclinerait à qualifier d'anomalie ces égarements, quelle conclusion serions-nous fondés à en tirer? Notre raison est-elle une commune mesure entre un homme tel que celui qui se manifeste dans les Feuilles et chacun de nous? Pensons plutôt à son énorme sensualité qui retentissait jusqu'aux extrémités de sa vie spirituelle (n'oublions jamais qu'âme et corps chez lui sont d'un seul tenant), à la puissance de ses appétits, à son innocente exubérance charnelle, à cette passion qui refluait derrière son masque tranquille, à cette terrible force élémentaire de ses instincts, qui l'apparentait à la nature : et demandons-nous comment une aussi véhémente individualité aurait pu ne pas marquer profondément de son sceau un sentiment comme l'amitié, ne pas la colorer de ces nuances pourpres et chaudes dont la vivacité et la profondeur, peut-être étranges chez un individu moins sensuel et moins fort, sont tellement en harmonie avec sa figure. Nous comprendrons alors l'erreur un peu ridicule commise par ces gens qui essayent de distribuer les sentiments de l'âme dans des casiers uniformes en mettant l'amour avec la passion dans l'un, l'amitié avec la retenue dans un autre. Ces anthropométreurs ne

comprendraient pas davantage en quelle atmosphère d'autres âmes hautes et passionnées ont porté « la mag'nifiquo et saine affection de l'homme pour l'homme». Ils fronceraient le sourcil en lisant ces mots de Frédéric Nietzsche : « L'amitié, détermine absolument les mêmes crises que l'amour, mais dans une atmosphère plus pure. D'abord une attraction réciproque déterminée par des convictions communes; l'admiration, la glorification mutuelles, puis, d'une part, la méfiance, et, d'autre part, des doutes sur l'excellence de l'ami et de ses idées ; la certitude qu'une rupture est inévitable et que pourtant elle sera douloureuse... Dans l'amitié il y a toutes ces souffrances, et d'autres encore, impossibles à dire. » Ils se méprendraient aussi lourdement lorsque Charles Louis Philippe qui, disait-il, (( écrivait toujours plus tendre que sa tête ne le lui commandait » confie à un ami bien-aimé : « Je n'ai jamais éprouvé pour elles [des jeunes filles] les sentiments délicieux que j'éprouve en songeant à toi. Car toi, tu m'as dit que tu m'aimais, et tu me l'as dit de telle façon que la peur qui avait retenu mon cœur dans mes amours n'est plus dans notre amitié. Je me donne entièrement, sûr que tu penseras à moi avec les mêmes délices que j'éprouve en pensant à toi. Ces jours-ci, après ta lettre qui est la meilleure que tu m'aies écrite, du bonheur et du plaisir m'a partout suivi. Je m'en sentais les yeux lumineux, et je riais et je m'exclamais d'un rien- Et je t'ai déjà dit que c'est plus doux que l'amour des femmes... » Ils ne s'aperçoivent pas, ces gens, que Whitman, en peignant les images d'une

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amitié aussi brûlante, n'a fait qu'exagérer, ici aussi, la sensualité que nous tous, tant que nous sommes, mettons, sans nous en douter, dans nos plus vives amitiés. Quand nous serrons la main de notre meilleur ami et qu'il serre la nôtre, n'y a-t-il pas en cette pression où se confondent la demande et la réponse, un frémissement de bonheur qui passe de notre épiderme aux plus lointaines régions de notre être ? Une joie physique, cordiale et chaude, en cette petite étreinte que nous aimons tant à affermir et à prolonger? Tous les transports du Calnmiis sont en germe dans ce geste banalisé et quotidien. Pourquoi sommes-nous si friands du contact de notre ami et portés, malgré nous, à toucher son épaule, son bras ou sa poitrine, en lui parlant? Sa simple présence, lorsque nous nous trouvons côte à côte avec lui, n'est-elle pas une des plus parfaites voluptés de l'âme? N'avons-nous pas eu des moments où il nous a semblé que nous ne l'aimions pas complètement tant que nous ne l'aimions dans sa chair? Est-il contentement plus plein que de sentir se dégager, d'homme à homme, cette chaleur singulière qui émane de la pure contiguïté physique en des natures passionnées?

En se confessant avec une telle franchise (et sans plus soupçonner ici les fausses interprétations inévitables,' qu'il ne les craignait pour les Enfants d'Adam), il est visible que Walt Whitman use du caractère vicarial du « Je » personnel-universel, qui régit son livre, pour nous entraîner à ne pas avoir peur de notre corps et de nos sens, à ne pas craindre d'affirmer nos amours dans le sens où nous

portent nos purs et libres désirs. Le vrai « péché », l'aberration serait de confondre les merveilleuses fantaisies de la nature et de l'âme à travers nous avec l'œuvre du Malin. Dans une nature foncièrement saine et robuste, apparentée aux éléments, aux bourrasques, aux houles, normale comme un arbre dont les racinesplongent en terre, en quelque sens capricieux que s'éploient ses rameaux, les ardeurs les plus vives ne sont que le jeu splendide des instincts « sous l'empire des lois divines ».

Il est une autre partie du livre — certains des poèmes de la grande guerre — où de nouveau l'affection virile exsude, mais en gouttelettes plus fines et à peine visibles. L'élément de souffrance et d'amertume passionnée s'efface ici, remplacé par une émotion d'un rayonnement égal, quoique peutêtre plus intense encore que dans le Calamus. Le cœur de l'ami penché au chevet des jeunes gars blessés n'est plus torturé, le doute et les désirs irrassasiés ne le rongent plus ; on dirait qu'il a trouvé enfin sa nourriture. De la mâle tendresse qu'il éprouve pour « ses soldats » s'élève, en tremblant un peu, un chant d'une suavité subtile, que dégagent, à défaut des mots impuissants, certains silences comme sacrés. Cette tendresse se contient, car même lorsqu'elle semble s'épancher, ou sent, à certains frémissements, que ce ne sont là que menues parcelles venues d'un fond inépuisable. Son accent est grave et fervent, il parle à mi-voix, il est trop chargé de précieuse joie, malgré l'immense douleur qu'il partage, pour exulter; il la charrie avec une religieuse lenteur. Il est tel qu'un

homme qui vient d'éprouver la plus grande émotion de sa vie intérieure et, en la repassant, prononce quelques paroles inadéquates, mais aime mieux se taire. C'est pourquoi telle lettre du Panseur de Plaies suggère peut-être mieux encore que ses poèmes la qualité de cette affection ; celle-ci, par exemple, à l'un de « ses gars » :

i5 avril iSyo. — Cher affectionné camarade, Je viens de relire votre dernière lettre du 19 décembre. Je crois bien que je vous ai répondu au reçu de votre lettre, mais à présent je ne m.'en souviens plus exactement. Quelquefois, après un intervalle, la pensée de quelqu'un que j'aime beaucoup me vient soudain, forte et rayonnante, — et aujourd'hui, assis près d'une large fenêtre ouverte, par ce magnifique après-midi où tout est calme et soleil, je viens de penser et, en ce moment, pense tellement à vous, cher jeune homme, et à votre affection, ou pour parler plus exactement, à notre affection l'un pour l'autre, — si singulière, si douce, si religieuse, dirai-je. Nous avons lié connaissance à l'hôpital — nous avons été ensemble si peu — il me semble que nous devrions être ensemble un petit peu tous les jours de notre existence — ce n'est ni de bavardage ni d'amusement que je me soucie — mais simplement d'être ensemble, et de travailler ensemble ou d'aller faire un tour en plein air ensemble. 11 y a bien longtemps que nous ne nous sommes vus et il me semble qu'il y a longtemps que je n'ai reçu de vos nouvelles. Il ne faut pas m'en vouloir de ce que je ne vous écris pas plus souvent. Je sais que vous seriez content si vous pouviez seulement vous figurer comme cet après-midi, je pense à vous, et combien et avec quelle grande affection. Je ne puis guère vous exprimer cela dans une lettre — mais l'envie m'est venue

de VOUS écrire simplement un mot impromptu cette fois, cher petit soldat, rien que par affection pour vous — j'ai pensé que cela vous ferait plaisir... Comment va votre petit g-arçon — mes affections pour lui, pour votre femme et vos parents.

C'est à dater de la guerre et de ses années aux hôpitaux que Walt Whitman ne douta plus de la réalité d'une découverte que sa fréquentation quotidienne des pilotes de l'East River, des ouvriers du port ou des usines, des cochers de Broadway lui avaient fortement fait pressentir : à savoir que cette fervente affection d'homme à homme, ce « besoin de camarades » existait, à l'état latent, chez tous les individus — particulièrement chez les jeunes gens, que les accoutumances et les duretés sociales n'avaient pas encore desséchés et froidis. 11 en avait fait l'épreuve radieuse durant ces années inoubliables où tant de cœurs adolescents, des cœurs de la « divine moyenne » s'étaient noués au sien. Venus de toutes les régions du continent des milliers et des milliers de jeunesses avaient échoué là pour guérir ou succomber, sur ces couchettes auprès desquelles s'écoulèrent tant d'heures émerveillées de sa vie, tant d'instants graves et pénétrés d'une émotion si profonde que le poète osait à peine y faire allusion même devant ses intimes. Désormais il était sûr : les réalités courantes, les incrédules, les avertis pouvaient bien le contredire — c'était inutile. Libre à ceux qui n'avaient pas vu, ou qui n'avaient pas d'yeux pour voir, de nier. Mais le sort lui avait permis d'explorer en tous ses

LE POEME-EVAXGILE

Gouloirs et bien des fois l'invisible palais où sommeillent les g-ermes, les « forces latentes qu'on tait », et il était tenu d'apporter loyalement son {émoig-nag-e. Non, la faim d'attachement et de camaraderie — par delà les autres expressions reconnues et ég"alement magnifiques de l'amour, d'épouse à époux, de mère à fils, de frère à sœur — n'était pas une exception ni un substitut, mais une passion qu'il retrouvait, endormie ou naissante, sinon en pleine force comme il l'éprouvait lui-même, dans toute sa race et son pays dont il avait approché les plus divers échantillons. L' « adhésivité » lui apparaissait comme le parfait symbole de l'Amérique. 11 ne connaissait que peu ou point les hommes des autres pays, mais quelque chose de très intime lui disait qu'en eux les mêmes élans se contenaient, attendant pareillement le libérateur.

Assis seul en ce moment, inquiet de tendresse et

songeur, 11 me semble qu'il y a d'autres hommes en d'autres

contrées inquiets de tendresse et songeurs, Il me sem^ble que je les vois en parcourant du regard

Allemagne, Italie, France, Espagne (i), Où là-bas loin, très loin, en Chine ou eu Russie ou

au Japon, parlant d'autres dialectes,

(i) Nous permettra-t-on de noter cette simple, mais curieuse coïncidence que ces quatre pays sont précisément ceux, « parlant d'autres dialectes », où Walt Whitman a été introduit et accueilli avec le plus de ferveur jusqu'à ce jour — et même, chronolog-iquement, dans l'ordre où ils sont énoncés ici par le poète ?

TROIS ce GRANDEURS » 2l3

Et il me semble que si je pouvais connaître ces honimes-là je m'attacherais à eux comme je m'attache aux hommes de mon pays, Oh ! je sais que nous serions frères et amis, Je sais que je serais heureux avec eux.

Fort d'une aussi émouvante certitude, Whitman se voulut l'interprète de cette particulière qualité humaine dont il respirait le parfum suprêmement doux et salutaire à l'âme, comme celui de la plus belle fleur peut-être du parterre de l'amour. Depuis ses premiers pas dans la contrée des merveilles il avait eu envie de tout célébrer en chants extatiques, mais, après tout, il ne trouvait rien qu'il eût autant envie d'exalter que cette grande découverte. Tous les désirs cédaient le pas à celui qu'il éprouvait d'être le poète des amis, de composer « le poèmeévangile des camarades et de l'affection ».

Claires à présent pour moi des valeurs point encore proclamées, clair pour moi que mon âme,

Que l'âme de l'homme au nom duquel je parle trouve sa joie en des camarades

Après le flot des poèmes d'amour il met au premier plan des « affections élémentaires » une amitié robuste et exaltée qui participe à l'ardeur et l'entièreté de celui-ci, mais se développe dans une tout autre atmosphère. Cet attachement-là est quelque chose de plus rude, de plus suave, de plus universel, de beaucoup plus profond que ce que les hommes ont nommé amitié. Ce grand poème de la camaraderie, il le rénove, l'élargit, le transfigure

2l4 LE POÈME-ÉVANGILE

jusqu'à en faire sa création. Il peut le revendiquer. C'est de l'orig-inal.

Je veux qu'il y ait d'après moi une amitié neuve — je veux qu'elle porte mon nom.

Rien de flasque, ni de lâche, ni de sournois en ce sentiment passionné qui est l'attribut des natures les plus mâles et franches. Jusque dans ses crises et ses amertumes il atteste une telle pureté qu'il rend comme plus claire l'atmosphère de ceux qui le portent. Enthousiaste est l'hommage rendu par le poète à cette grande puissance secrète que nous possédons, le plus souvent à notre insu et sans profit, et qu'il nous invite à reconnaître et à exercer. Il voudrait qu'elle fût autant pour vous qu'elle a été pour lui. Car il lui attribue ses plus belles victoires, il lui fait honneur de tout ce qu'il est.

Assurément je n'aurais pu percevoir l'univers ni écrit un seul de mes poèmes, si je ne m'étais donné librement aux camarades, à l'affection.

Il l'associe intimement à ses plus chères visions d'avenir et à sa conception du monde. Dieu lui apparaît, quand il lui arrive par hasard de le nommer, comme le « camarade parfait », le grand ami dont la passion athlétique répondra enfin à la sienne.

Walt Whitman est de ceux-là que l'amour des femmes a rempli d'un bonheur tel qu'ils ont pu se

TROIS « GRANDEURS )) 2l5

dire : Me voici comblé — il ne reste plus en moi la plus petite place pour un sentiment aussi tendre et passionné. 11 n'a fallu pourtant que le regard d'un compagnon dans la rue pour leur découvrir, derrière la buée qui s'élevait de leur bonheur, les vastes espaces vacants qui s'élargissaient en eux. 11 a suffi de cet éclair pour leur rappeler qu'il existe quelque cliose d'autre que l'amour de la femme, une autre chaleur que celle qui émane des délices de son corps et de son âme. Quelque chose qui, sans faire oublier jamais celles-ci, est au moins aussi fort et aussi doux et, à certaines heures, à certaines phases de l'existence, peut l'être davantage. Quelle doit donc être sa puissance, à ce quelque chose qui sait être parfois plus fort et plus doux que la chose la plus forte et la plus douce qui soit pour le cœur de l'homme ! Ne serait-ce pas « la chose la plus importante qui soit au monde » ?. . . Walt Whitman est de ceux-là et leur parle pour les raffermir et les éclairer. 11 ne veut pas qu'ils se méprennent en s'imaginant, par exemple, qu'ils sont seuls au monde à éprouver de tels sentiments. Il tient à leur dire que ce qu'ils étaient tentés d'estimer une exception, peut-être une faiblesse, voire même une tare, est au contraire la plus délicieuse fleur de l'amour, prête à s'épanouir en chacun sous les rayons qui lui conviennent. N'est-il pas assez clair l'émouvant et simple aveu qu'il nous fait en ce petit poème de sa quarantième année ?

0 amour bien ancré, éternel ! 0 femme que j'aime !

2l6 LE POÈME-ÉVANGILE

O épousée ! 0 compagne ! Plus irrésistible que je ne

saurais dire la pensée de toi !

Puis séparé, comme désincarné ou une autre fois né, Suprême réalité athlétique, ma consolation éthérée, Je m'élève, je flotte dans les régions de ton affection,

ô homme, 0 associé de ma vie vag-abonde.

Il se pouvait bien que des circonstances spéciales de la vie du poète eussent rendu particulièrement intense cette « consolation ». Mais il savait aussi, pour l'avoir vérifié, que tout homme a besoin d'être ainsi consolé. Et il proposait à chacun ce baume souverain : la camaraderie.

Si entière est sa foi en cet attachement qu'il fonde là-dessus comme un nouvel ordre de chevalerie.

L'affection d'homme à homme n'est pas seulement dans la vie de l'individu une -délicieuse émotion passag"ère et exceptionnelle. Elle lui apparaît, du point de vue de l'ensemble, comme un phénomène aussi réel et universel que les marées et les vents. Indispensable aux âmes robustes autant que l'oxygène l'est au sang-, elle ne doit devenir rien de moins que l'une des maîtresses sources d'inspiration et d'action quotidiennes d'une humanité

moins insoucieuse de ses moyens. Comment néglig-er celui-ci, alors que tant d'autres puissances s'exercent, se coalisent et se développent autour de nous et en nous, pour le bien ou pour le mal ?

De là son grand effort pour nous faire partag"er l'espoir tenace qu'il nourrit en la portée sociale d'une camaraderie passionnée et le rôle énorme qu'elle est appelée à jouer dans le monde. Vous vous doutez bien qu'il ne se préoccupe en rien des institutions. Il n'est ni pour ni contre celles-ci; il laisse à d'autres le soin d'y pourvoir. Il n'en est qu'une qu'il ambitionne de fonder, « sans édifices, ni règ-lements, ni directeurs, ni aucune discussion » : celle de « la tendre affection des camarades ». Il en a besoin pour dresser en face d'une autre grande force qui, armée de pied en cap, sans cesse en éveil, combat âprement d'un bout à l'autre de la terre, cette force qu'il estime devoir être supérieure, le jour où elle mettra en ligne toutes ses ressources cachées. Il ne maudit point la lutte pour la vie. Il ne la nomme même pas ; elle est trop évidente, et les voix ne manquent pas pour la dénoncer. Il entend répéter qu'elle est la loi suprême de l'existence et que tout effort se brise ou se déchire contre ses aspérités. Mais il sait ce que ne savent point ceux que d'invisibles frémissements n'ont pas charg-és d'autant de confidences. Il se peut que la ruée des appétits, l'écrasement impitoyable, l'indifférence au prochain vous apparaissent les faits dominants de ce monde. Visiblement ils le sont en effet. Mais si vous avez

2l8 LE POÈME-ÉVANGILE

jamais eu la curiosité de soulever le voile, vous n'aurez pas été sans découvrir, pelotonnée au fond de l'une ou l'autre de ses niches, humble et peureuse, attendant qu'on l'encourage pour affirmer son droit à l'existence, la moins volumineuse, la moins bruyante des réalités, pourtant tout aussi certaine que les plus certaines. Quand vous la rencontrez et qu'elle se recroqueville devant votre reg-ard, parlez-lui de la manière qu'il faut, et vous verrez. Alors bien des choses que vous estimiez jusque-là maîtresses vous paraîtront bien minces auprès de cette réalité qui est l'entr'affection humaine. Et vous en tirerez cette leçon que les plus grandes choses de ce monde et les plus puissantes sont nécessairement invisibles. Et quand toute cette force latente se manifestera ? (C'est de vous que cela dépend : dégagez-la !) Quand ces faisceaux de forces s'agripperont et se noueront l'un à l'autre?... Croyez-vous que parce qu'un homme plus divin que les autres a dit un jour : « Aimez-vous les uns les autres », et parce que les hommes ont galvaudé ces paroles durant dix-neuf fois cent ans, croyez-vous donc pour cela que tout a été dit, tout a été fait ? Pensez-vous que les sauveurs le long des âges ont parlé et promis en vain? (Les prophéties des sauveurs aboutissent à vous ; c'est à vous seul qu'il appartient de les faire mentir ou de les justifier.) Désespéreriez-vous de la victoire finale des chevaliers de la grande croisade? Quant à lui, il n'en pouvait désespérer, il l'escomptait avec une tranquille assurance. 11 avait en effet assisté à l'un de ses épisodes, la guerre de

Sécession, qui avait abouti à la suprême victoire de la camaraderie, de l'union sur la désunion et le séparatisme. Ces années terribles et délicieuses lui apparaissaient finalement comme la démonstration pratique des Feuilles d'herbe et la confirmation de la loi d'amour.

« Rapprocher celui-ci et celui-là pour faire deux — réunir tous ces deux, partout, pour faire l'ensemble : c'est là le seul lien que nous devions accepter, la seule liberté que nous devions désirer : la camaraderie, la camaraderie. » Liens autrement solides que tous les pactes, la communauté des intérêts et de langue, et qui « vous uniront et vous ceintureront plus fortement que cercles de fer ». L'affection personnelle sera comme un ciment agglomérant les âmes. La démocratie suppose cette vaste amitié faite pour l'ennoblir et la spiritualiser. Les deux notions sont inséparables. Sans l'influence dominante de cet élément émotionnel, sans cette chaude atmosphère de tendresse humaine entre les individus la démocratie ne sera qu'une assez vulgaire expérience et ne pourra subsister. Mais le jour où l'on verra « à travers toute la multitude des intérêts matériels, perceptibles et visibles, de l'Amérique courir, comme les fils d'une chaîne à demi cachée, le réseau de l'amitié virile, pleine d'affection et de tendresse, pure et suave, forte et pour la vie, développée à des degrés jusqu'ici inconnus », ce jour-là les brutes pourront se ruer au pillage, les appétits féroces aiguiser leurs crocs, les maquignons, les politiciens, les brasseurs d'affaires tramer leurs complots : ils

seront pris en un filet aux mailles plus fortes que leurs poing-s et que leurs dents.

C'est là l'espoir qui est à Tavant-garde de tous ses désirs. « Beaucoup diront que c'est un rêve », maïs ..il a assez yécu pour savoir que les réalités sont gonflées du suc des rêves et que de tels rêves sont nourris de la moelle des réalités. Et, tenace, il nous propose le sien : « Aider à placer les États- Unis (même quand ce ne serait qu'en imagination) la main dans la main, en un cercle ininterrompu, dans un poème... »

Oui, je ferai le continent indissoluble,

Je ferai la plus splendide race sur laquelle le soleil

ait lui, Je ferai de divines terres mag-nétiques, Avec l'affection des camarades, Avec l'affection des camarades pour la vie. Je planterai le compagnonnage drû comme arbres

le long de tous les fleuves d'Amérique et le long

des rives des grands lacs et par toutes les

prairies, Je ferai les cités inséparaJjles, leurs bras passés

autour du cou l'une de l'autre, Par l'affection des camarades.

Par la mâle affection des camarades.

Sa voix se fait si chaude, si prenante, en énonçant son grand rêve parce qu'il a besoin de vous convaincre pour que vous le réalisiez autour de vous. 11 ne s'adresse pas à un auditoire idéal, mais à des hommes vivants et proches, à chacun des

hommes qu'il rencontre. De l'estime, de l'admiration sceptique qu'on accorde aux rêveurs il se soucie peu : c'est votre adliésion enthousiaste, votre collaboration pratique qu'il réclame. Il veut vous enrôler, comme un partisan recrute des soldats pour une expédition. Puis il vous demande de former à votre tour un corps franc, de créer autour de vous une milice, prête à se joindre un jour à la g-rande armée. Il veut ainsi susciter des phalang-es toujours plus pressées de grands individus cordiaux, d'athlétiques compagnons, infiniment libres et distincts, passionnément attachés l'un à l'autre, « une communauté de frères et d'amis, dépassant les anciens modèles, d'une g'énérosilé surpassant tous les modèles. » Dans une lumière d'aube, il vous montre là-bas-les contours de la nouvelle Cité vers laquelle vous vous acheminerez la main sur l'épaule de votre plus intime compagnon (d'autres sont là qui vous entourent). Les plus belles âmes de la « divine moyenne » forment déjà le noyau de cette communauté, qui s'ouvrira un jour à tout le continent, pour de là s'étendre jusqu'aux limites du globe. Car chaque pays de la terre est invité. Le commun des hommes de toutes les races peut se mettre en marche, chacun portant le faix divin de ses affections.

J'ai rêvé dans un rêve que je voyais une cité invincible aux attaques de tout le reste de la terre, J'ai rêvé que c'était la cité nouvelle des Amis, Là l'ien n'était plus grand que la qualité de l'afiFection robuste, elle venait en tête des autres,

Elle se vojait à toute heure dans les actions des

hommes de cette cité, Et dans tous leurs regards et leurs paroles.

Le compagnon des Feuilles d'herbe est coutumier d'autres entraînements encore que la passion qui le porte tantôt vers celle qui « marche à ses côtés », tantôt vers ceux qui 1' « appellent par son petit nom » lorsqu'il passe sur la route. Ou plutôt c'est le même besoin d'aimer qui, en s'illimitant, l'attire toujours plus loin que l'objet particulier de sa passion. Il connaît à merveille cette face majeure de l'amour que seuls nous dévoilent les plus grandes âmes : un penchant pour chaque créature, pour tout homme et toute femme, à cause du rayonnant attrait qu'ils offrent d'être vivant et divers — d'être de « la belle chair curieuse, respirante » et des âmes où pointent de précieuses aspirations. On serait même tenté de croire qu'il prodigue en cet universel don de soi le meilleur de lui-même si le propre d'un tel homme n'était de condenser en chacun de ses gestes ce qu'il a de plus précieux. Nous n'aurons nulle peine, d'ailleurs, à oublier ce fade amour du prochain, qui ne s'étend à toute l'humanité que pour témoigner à chacun la plus froide ou la plus hostile indifférence, car il n'y en a pas la moindre trace ici. Rien absolument de ce vague altruisme bénisseur que nous connaissons

TROIS « GRANDEURS )i 223

trop. C'est un sentiment fort et personnel qui s'éveille devant l'individu en vie, quel qu'il soit.

Homme ou femme, je dirais bien comme je t'aime,

mais ne le puis, Je dirais bien ce qui est en moi et ce qui est en toi,

mais ne le puis, Je dirais bien ce lang-uissement de désir que j'ai, ce

battement de mes nuits et jours.

C'est afin de calmer ou de tromper son désir qu'il

a conçu ce remède : s'offrir en un livre « pour éveiller et faire s'épancher dans le cœur des hommes et des femmes, jeunes ou vieux, des courants sans fin d'affection, d'amitié vivante et battante, directement d'eux à moi, aujourd'hui et toujours ». Il n'a pu trouver de soulag-ement plus efficace à cette souffrance qui par son excès lui devient parfois insupportable. 11 cache si mal parfois ce besoin de s'offrir à chacun que son ing-énuité foncière le sauve seule du parfait cynisme. « Si la santé n'était pas son attribut distinctif — écrivait Walt de lui-même, sous le voile de l'anonymat — ce poète serait la prostitution en personne. » Comme une âme en chasse sur les trottoirs populeux, il échange avec vous, lorsque vous passez, un regard «significatif». Ce n'est plus alors le solitaire promeneur des sentiers infrayés, qui osait à peine vous chuchoter son désir. Il s'expose à dessein, vous provoque, veut vous entraîner dans le sillage de son torse. Et sitôt une conquête assurée, il poursuit sa quête éternelle.

Il est une âme publique qui se voudrait foulée comme la grand'route.

11 a une façon cordiale et souveraine de saluer tous les habitaiits de la terre comme si le monde, attire par son grand désir, venait se jeter dans ses bras, et comme s'il le serrait sur sa poitrine. 11 n'oublie personne : les plus lointains, les plus enfouis dans leur misère semblent les plus proches où que son amour aille les chercher et sûrement les atteindre. S'il en omettait un seul, sa joie s'éteindrait aussitôt, car il aurait le soupçon que celui-là est la merveille des merveilles, vers laquelle tous les autres ne furent qu'un acheminement.

Toi, qui que tu sois !

Vous tous des continents d'Asie, Afrique, Europe, Australie, peu importe le lieu !

Vous tous dans les îles sans nombre des archipels de la nier !

Et vous, dans des siècles d'ici, lorsque vous m' écouterez !

Et vous, chacun de vous, en tous lieux, que je ne spécifie pas mais inclus tout autant !

Santé à tous ! Amitiés à vous tous de ma part et de la part de l'Amérique !

Le premier objet qu'il rencontre au bord du chemin le ravit en extase, et il n'aurait pas envie d'aller plus loin. Mais il y a tout de même un visage qui est plus beau que tous les visages. Et, au-dessus de tous les objets de l'univers, il n'hésite pas à placer cette somme des prodiges, un homme, une

femme. Tout exerce une attirance, mais ici réside la suprême attirance. Votre prochain : le mag^nélique inconnu que suggère ce mot... L'indéfinissable attrait qu'exerce à son insu votre semblable, lorsqu'il passe à votre côté... Ces visages qui ne peuvent cacher entièrement leur secret, ces âmes tendues vers vous ou repliées en attente de vous, cette démarche, ces regards, ces gestes, ces attitudes dont l'indifférence ou la maussaderie apparente ne sont que le voile d'un mystère que vous brûlez d'affronter. Les autres!... Ceux qui ne sont pas vous et qui sont pourtant si proches de vous. Ils feignent de ne point vous reconnaître, sans broncher ils vous frôlent comme si vous étiez moins qu'un caillou; mais vous qui les reconnaissez, allez-vous pouvoir contenir votre émotion de découvrir que cette froideur n'est qu'une feinte et qu'ils sont comme les enfants en leurs bouderies ? Vous êtes attirés par une force d'aimant, des effluves vous lèchent comme flammes. Deux mondes se rapprochent l'un de l'autre et vous subissez la loi de gravitation. Vous qui savez quelques-unes des richesses de l'univers que vous contenez, vous songez avec un frémissement à la joie magnifique que ce serait de se plonger en cet autre univers pour en explorer les continents et les mers. Vous vous retenez à peine d'aller vers ce passant pour lui dire : Faisons un échange de richesses. Vous renfermez tant de choses et j'en possède de tellement ignorées que nous pourrions passer une existence à les admirer ensemble. Et vous restez illuminé jusqu'au soir des reflets de la joie que l'inconnu vous a laissé entrevoir.

Dans le sentiment communiai que ces rencontres et ces émotions quotidiennes renouvelaient, il arrivait parfois à Walt de song-er à un homme qui, naguère, au fond d'une petite province de l'Ancien Monde, avait ressenti avec une intensité pareille cet attrait magnétique du prochain. Il n'avait nulle envie de s'agenouiller devant cet homme dont ses semblables avaient fait un dieu malgré lui. 11 pensait à lui comme à un égal qui, ayant connu les mêmes passions, avait souffert et était mort à cause d'elles.

Mon esprit au tien s'unit, cher frère,

Ne t'inquiète pas de ce que beaucoup qui font sonner ton nom ne te comprennent pas,

Je ne fais pas sonner ton nom, mais je te comprends...

Il y avait encore ceci qui le rapprochait, lui, Américain et païen, enivré de vie et d'orgueil de soi, du pauvre homme de Judée, c'était, dans l'amour de Walt Whitman pour toute créature, cette préférence secrète qui le portait vers les plus misérables. Il ne ressentait aucune pitié pour les « parias de la terre » : c'était quelque chose de beaucoup plus fort et plus généreux que la pitié — une affection chaude et robuste où dominait le sentiment de leur splendeur momentanément obscurcie, avec la volonté de la leur restituer, en leur faisant partager l'émerveillement d'être un homme ou une femme. Si bas que soient les plus bas de l'espèce, sont-ils moins

admirables d'être presque semblables aux animaux ?

Je ne fais point davantage passer les autres tellement avant vous,

Je ne prononce pas un seul mot conti-e vous dans les lointains, où vous êtes là-bas.

(A l'heure dite vous vous avancerez pour venir à mes côtés.)

Dans sa vieillesse, le poète, song-eant à son œuvre où il avait fait vivre un homme si féru de soi-même et qui porte comme un diadème la fierté de son beau corps et de sa force, regrettait parfois de n'avoir pas accentué encore davantag-e son admiration fraternelle pour les misérables et les réprouvés. Par moments, il lui semblait reconnaître en eux ses plus proches parents, à travers la foule innombrable des siens.

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