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RELIGION

Sache-le, uaiquement pour laisser tomber en terre les g-ermes d'une plus graude religfiou

Je ciiaate, chacun pour sa sorte, les cliauts qui suivent.

Des trois « grandeurs » qui nous sont proposées voici celle que Whitman nomme spécialement et en dernier, parce qu'elle inclut les deux autres et lui paraît le terme où celles-ci viennent se confondre, s'accomplir et se transfigurer. Sans crainte d'être mal compris, parce qu'il nous demande de n'accepter de lui certains mots que « nés une seconde fois » et porteurs de leur sig-nification orig-inelle, il l'appelle : Religion. Dans le sens où il nous suppose assez dégag-és de la crasse des habitudes pour l'entendre clairement, elle est « la seule démocratie » aussi bien que la source pre-

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mière de chaleur qui communique à l'Amour toute sa force.

Dans sa pensée, « l'essentielle poésie exprime l'essentielle religion et marche avec elle. » Dès le commencement 1' « intention relig'ieuse » de son livre avait dominé tous ses autres desseins poétiques. « Cantiques, hymnes d'extase, de ferveur religieuse » — se disait-il au temps où l'embryon de son œuvre se formait en lui. Dans l'œuvre réalisé cette intention peut demeurer le plus souvent cachée : il n'en est pas moins vrai que derrière la plupart de ses versets se laisse deviner le geste furtif d'un homme qui laisse tomber la graine d'où il espère que lèvera, quelque jour, « une plus grande religion )>. Bien que rarement désignée celle-ci est le motif majeur de ses poèmes, l'élément fluide où, sur leur base d'humanité et de nature, ils baignent comme des archipels dans l'océan.

Il n'ignore point ce que les hommes appellent d'un mot dont ils ont perdu le sens et qu'ils répètent machinalement. 11 connaît les religions, les anciennes et les présentes. Plus d'une fois il s'est arrêté, pour en examiner curieusement les formes. Pourquoi les aurait-il exclues de son universelle enquête puisqu'elles existèrent à l'état de réalités et que d'aucunes survivent ? Il a regardé en plein visage tous les dieux que les hommes invoquèrent ou prient encore selon des formules, depuis Osiris jusqu'aux idoles africaines, toutes les images en lesquelles ils ont enfermé leur rêve, leur terreur ou leur nostalgie de l'au-delà, et les a salués sans arrière-oensée comme il salue tous les vivants.

Il les prend pour ce qu'ils valent et « pas un sou de plus ». Devant lui les plus rabougris comme les plus triomphants se retrouvent tous au même plan et le héros du beau mythe galiléen n'a pas droit, plus que Bacchus ou Odin^à une place de choix. L'ég-alité régne aussi parmi les dieux. Le passant qui les contemple un moment ne méprise pas leur troupe bariolée. 11 la considère plutôt avec une sorte d'indulgence souriante. Pourquoi ne pas laisser vivre, à ceux qui vivent encore, les quelques g-énérations ou les quelques siècles qui leur sont octroyés? Tant que ces vieillards gardent un restant de souffle laissons-les souffler. Ne les achevons pas, puisque le destin s'en charge. La mort inéluctable viendra pour eux comme pour leurs prédécesseurs : voyez donc comme celui-ci radote, et cet autre déjà envahi par le coma. En attendant leur dernier soupir, les semences confiées à la terre seront plus près de lever.

Il ne blâme pas les religions pour leur médiocrité. Elles sont ce qu'elles sont : palliatifs misérables à l'usag-e de ceux qui ne sont plus assez jeunes ni assez sains pour avoir la foi. La plus divine ne l'atteint même pas, et c'est lui, au contraire qui l'enveloppe et la tient entièrement sous sa dépendance : le dieu est une créature de l'homme. S'il était enclin àlesjug-er, nulle considération pour les grandes choses qu'elles suscitèrent ne pourrait atténuer la sévérité de son jug"ement, tellement il les trouve, toutes sans exception, pusillanimes, g-relottantes et défiantes devant la vie et si maigres de foi, ni son dédain à l'ég-ard jdes « vieux reg'rat-

ti«rs prudents » qui en tracèrent les limites. Un homme sain et vig-oureux qui verrait des gens s'obstiner, avec des mines contrites, à mâcher des racines amères, quand la ménagère a préparé le repas le plus plantureux ne regarderait pas plus en pitié ces égarés volontaires que Whitman ne reg-arde les religions.

Puis, lorsqu'il a considéré un moment les dieux et pris d'eux des images exactes qu'il conservera daiis ses cartons à titre de documents, il sort de l'ombre portée par les temples et les statues hiératiques pour regagner son domaine. Il y a une région immense de son domaine où il s'attarde plus volontiers, il se plaît mieux que partout ailleurs là où, pour les religions, réside rennemi. Abandonnant à celles-ci leur àu-cfeTâ, lisait que ce qu'elles ont vainement cherché et bien davantage l'attend dans les profondeurs de l'en-deçà. Il n'a qu'à se baigner et contempler sa chair rosée pour que tous les dieux s'effacent devant la splendeur de son corps mêlée à celle de l'océan et du soleil. Il se sent plus religieux en admirant un volubilis que s'il avait passé une existence entière à genoux dans un monastère bouddhique. Sur son chemin qui n'est pourtant que la voie publique, il trouve « Bibles et Sauveurs par milliers ». Gette émotion. ,gji'il éprouve à chaque instant devant les choses, devant ses semblables, devant la nature, devant lui-même, à quoi bon lui chercher un nom spécial puisque l'ancien mot, religion, lui convient si bien, — tellement mieux qu'aux sectes qui s'en parent assez puérilement ? N'est-il pas temps de restituer à. ce

mol son sens simple et raag"aifîq.ue, eu suggérant ainsi le sentiment vaste, uuiversel, intime et chaud dont il est le signe ? Grande est l'importance qu'il attribue à cette remise au point :

Je veux voir (me disais-je) s'il n'^aj)as, en vue de ce que je me propose comme poète, une religion, une vigoureuse germination religieuse dans la moyenne de la race humame, du moms en son développement m.ddSrîîê'"Su3r"Etâts-Unis — dans le vivace tissu commun, dans les éléments et les aspirations autochtones — une religion plus profonde et plus large et donnant des fruits plus précieux que toutes les simples sectt^s et églises — une religion sans bornes, joyeuse et vitale autant^jçpjte, la Nature même": germination qui depuis trop longtemps est demeurée sans que nul ne l'encourage ni ne la chante, et presque inconnue... Le jîeuple, et particulièrement les jeunes hommes et les jeunes femmes d'Amérique, doivent commencer d'apprendre que ,1a religiou (comme la poésie) est quelque chose de très, très différent de ce qu'ils supposaient. C'est là une chose qui importe trop à la puissance et à l'avenir du Nouveau Monde pour qu'elle reste plus longtemps confiée aux églises, ancienne ou nouvelles, catholiques ou jjrotestantes — Sainte ceci ou Sainte cela. Elle doit être désormais confiée à la démocratie en masse et à la littérature. Elle doit eiiîrer dans les^^oèmesjdejja nati doit faire la nation.

Chez lui ce sentiment par quoi nous nous éprouvons spontanément religieux en face du monde avait trouvé un terrain si riche qu'il avait [)oussé, poussé jusqu'à couvrir de rameaux touffus le champ de sa vie intérieure. Il pouvait parcourir celle-ci

en tous sens sans sortir de la fraîcheur tombée de ces vertes feuilles. Et c'est en songeant aux pauvres arbustes desséchés, où la plupart viennent chercher un abri, qu'il nous presse de découvrir et de cultiver en nous les germes qui doivent assurer à quiconque le bienfait d'une végétation luxuriante.

Cet en-deçà, qu'il ne peut parcourir sans se délivrer én~actions de grâces, est le domaine des simples réalités. Elles sont d'une si fabuleuse richesse qu'au terme de son existenceil n'en connaîtra que des bribes : serait-il assez fou pour s'inquiéter de ce qui pourrait être en dehors d'elles? Le monde laisse passer leur admirable cortège sans vraiment les regarder ni les sentir. Les uns s'en détournent parce qu'ils les jugent ternes, hostiles, fermées : les autres n'en aperçoivent que l'écorce et les considèrent légèrement ou d'un air protecteur. Pourquoi est-il ébloui par chacune d'elles ? 11 n'y a pas que les^réalités de la rue où il habite et devant lesquelles il passe" chaque jour ; toutes, toutes recèlent du prodige mêlé à leur grain ou leur flot, les étranges comme les ordinaires. Il est subjugué par leur attirance et leur profondeur au point qu'elles semblent le bafouer et le désespèrent quand il essaie de les redire ou de les chanter : son émotion se lait ou balbutie jusqu'à certains moments où une force étrange, maîtrisant cette puissance des

choses, se lève en lui, impérieuse, et il les conquiert avec son rude amour.

Walt Whitman a passé sa vie à s'émerveiller de découvrir combien les choses réputées g^randes sont petites en vérité et combien immenses se révèlent à qui les comprend celles que l'on tient pour insig-nifiantes. « Je suis surtout sensible — écrivait-il à un ami — au caractère prodigieux des choses et à ce qui est peut-être leur spiritualité, dans leurs expressions physiques et concrètes. » La vue des matérialités, voilant d'indifférence leur muet appel, le satisfait, l'emplit, l'inonde d'une joie grave comme s'il retrouvait en chacune d'elles une autre personne de sa famille qu'il ignorait et ne perdra plus de vue désormais. Il n'use jamais, en parlant d'elles, du langage de l'homme supérieur assez généreux pour étendre jusqu'aux choses sa protection. Il les traite de pair à égal, il ne supporte pas qu'elles occupent une place inférieure dans ses affections. « Gomme si la beauté et le caractère sacré des choses démontrables devaient se ranger derrière la beauté de ce qui est mystique... » Il les voit et nous les fait voir dans dans leur vraie gloire que rien ne saurait surpasser. Il est sûr, il sait que son âme et ses sens ne le trompent point. Cette grandeur qui ne plaide et ne réclame rien, qui se contente d'affirmer, est si évidente à son sentiment qu'il lui semble parfois qu'il a seulement un mot à dire pour dissiper le malentendu. Il lui suffira sans doute de montrer aux hommes quelques échantillons de ces richesses parmi lesquelles ils circulent indifférents. Car les

hommes passent d'une allure rapide, la tête pleine de chimères, sans prendre g-arde à tant de surprises qui s'offrent au bord de leur route, parce que celles-ci ne leur lancent pas des œillades et ne leur frappent pas sur Tépaule. Il se fera l'interprète de ce qiii n'a point de langage articulé, il arrêtera les passants, et comme il lui sera facile de les convaincre, en leur faisant admirer la moindre de ces beautés éclatantes...

' J'irai prendre un œuf au nid de giive dans le vei"-

J'irai cueillir une branche du vieux groseillier dans le jardin et m'en irai prêcher le inonde ;

Vous verrez que je ue rencontrerai pas un seul hérétique ni un seul contempteur,

Vous verrez .comment je harang-uerai les curés et les confondrai,

Vous me verrez montrer une tomate écarlate et un g-alet blanc de la plage.

Le plus mince objet est d'une si décisive éloquence qu'il ne s'explique pas que le divin mis en formules et en flacons par les « vieux regrattiers prudents » ait pu résister si longtemps à une telle concurrence. Il faut vraiment que les hommes soient plus aveugles que s'ils avaient une pièce de cent sous appliquée sur les yeux. 11 y a pourtant des cultes fondés sur un prodige, sur quelque pauvre résurrection ou multiplication, qui se serait produite une ou deux fois en des temps reculés. Une humanité sourde à la voix des choses s'est attachée à ces légendes avec toute sa puissance de

foi, sans s'apercevoir qu'il y a plus de prodige «en une vague, un rocher, un arbre que dans toute la théologie », Puis la science est venue avec ses prodiges réels, destructeurs des premie^^5. Mais est-ce que toute la science du monde ne se découvre pas, aussi respectueusement que le plus grand personnage devant le cercueil d'un pauvre, lorsque apparaît la « splendide merveille d'un brin d'herbe s'élevant, vert et frisé, de la terre ))?Nous avons pu croire, en notre aveuglement, que le décor quotidien de l'existence était à ce point connu, pesé, pénétré, percé d'outre en outre qu'il n'avait rien à nous offrir que de banal. Il faut qu'on nous secoue le bras, comme à un dormeur, pour nous montrer cet en-dehors imprégné d'infini et « si indiciblement plus grand que nous ne le pensions ». Quel étrange besoin d'excursionner au delà des siècles passés ou futurs pour rencontrer le miracle ? Il est là, autour de nous, nos gestes le frôlent à tout moment sans que nous le soupçonnions, l'atmospère est saturée de féerie et les plus beaux mythes s'anéantissent eiTTarirqù'expressions du mystère dès que nous sentons délicieusement celui qui accompagne nos pas partout où nous allons.

Eh quoi, vous faites si grand cas d'un miracle ? Quant à moi, je ne connais rien autre que miracles, Que je me promène dans les rues de Manhattan, Ou darde ma vue au-dessus des toits des maisons

vers le ciel, Ou marche le long- de la plage, baignant mes pieds

nus dans le fin bord de l'eau,

Ou me tienne sous les arbres dans les bois,

Toutes ces choses et les autres, sans en excepter une seule, sont pour moi miracles.

Chacune se rapportant au tout, néanmoins distincte et à sa place.

Pour moi, chaque heure de la lumière et la nuit est un miracle,

Chaque centimètre cube d'espace est un miracle,

Chaque mètre carré de la surface de la terre est parsemé de miracles,

Chaque pied de l'intérieur pullule de miracles.

Pour moi la mer est un perpétuel miracle,

Les poissons qui nagent — les rochers — le mouvement des vagues — les vaisseaux qui portent des hommes,

Où y a-t-il miracles plus étranges?

Il est tant de gens qui ne peuvent concevoir le monde autrement que divisé en compartiments. Partie matérielle ici, là catégorie de l'âme, séparées l'une de l'autre par une solide cloison. Walt Whitman considère le monde tout alentour sans apercevoir la moindre cloison. Où est la muraille entre le concret et notre âme? Ne suffit-il pas que les réalités nous apparaissent dans leur clarté pour que les concordances affluent spontanément entre elles et nous? Il lui apparaît, au contraire, que le monde extérieur est noué à son âme par mille liens impossibles à rompre parce qu'ils sont vivants et se renouvellent continûment. Des matérialités à lui-même la route est libre, et c'est entre elles et son moi un perpétuel va-et-vient, un échange où peu lui importe de savoir qui, de

celles-là ou de celui-ci, donne ou reçoit davantag-e : lorsque le bonheur nous possède, allonsnous discuter « à un sou près » quel est le perdant ou le g-ag-nant? Il voit les gens régler leur conduite el leur vision d'après leur croyance en un conflit initial et permanent. Mais où donc reconnaître ce conflit alors qu'en se penchant sur les choses il entrevoit à travers elles, plus infinies qu'il ne les avait jamais soupçonnées, les profondeurs du monde spirituel et de l'émotivité? Alors qu'elles s'élancent vers lui et qu'il se sent porté vers elles de prime saut? Alors qu'il reçoit de chaque fragment du monde les plus précieuses confidences, et qu'il les reçoit avec cet élan de gratitude et d'amour qui répond à la confiance de ce qui se livre à nous ingénument? Oh non! il n'y a pas conflit, mais la plus étroite alliance. Il sait trop ce qu'il doit à l'en-dehors, il ne sera pas l'ingrat qui prend le meilleur des choses pour les mépriser publiquement ensuite. Loin de les renier, il apporte loyalement son témoignage, et il les embrasse et les glorifie comme réellement divines. Elles lui révèlent « couleur, forme, lieu, sublimité, idéalité ». Ce que la tranche de bœuf qu'il mange est pour ses muscles, les substances délicieuses qu'il absorbe par la vue, l'odorat^ le toucher, tout le long du jour, le sont pour sa vigueur spirituelle. Elles demeurent sa nourriture préférée, car c'est d'elles qu'il tire sa plus grande force, c'est elles qui collaborent pour la plus large part à ce moi qu'il lui importe tant d'affermir. Gomme il se sentirait dénué, sans leur tout-puissant et frais apport !

Comment pourrait-il oublier, enfin, que c'est uniquement par les choses qui l'entourent qu'il « réalise 6Ô'nnàTn1e"»7~que ce sont les objets seuls avec leur forme, leur couleur, leur mouvement qui lui « sugg"èrent » son moi et le « déterminent » ? Aussi leur dédie-t-il, à ces alliés de chaque jour, son hommag"e sans réserves, — comme au terme de ce chant entre tous émouvant et grand, Sur le bac de Brooklyn, où le poète songe aux générations qui viendront pour contempler les mêmes spectacles qu'il absorbe à cette heure, et en recevoir le même « impalpable aliment » :

Vous avez attendu, vous attendez toujours, vous,

ministres admirables et muets, rsous vous recevons dans un sentiment libre enfin et

sommes désormais insatiables, Vous ne pourrez plus nous frustrer ni vous dérober

à nous.

Nous vous employons et ne vous rejetons point —

nous vous plantons en nous-même pour y rester. Nous ne vous sondons pas — nous vous chérissons

— il y a de la perfection en vous aussi. Vous apportez votre contribution en vue de l'éternité, Grande ou ]>etite, vous apportez votre contribution

en vue de l'âme.

Il a pu aller partout, sur la grand'route comme en lui-même, sans éprouver le sentiment d'un désaccord; dans tous les sens il a touché la même chose une. C'est pourquoi il ne peut pas laisser dire que « le mond^jmatériel avec toutes ses lois »

TROIS « GRAJMDEURS )) 24«

n'est pas aussi « grand et superbe que le monde spirituel avec toutes ses lois ». Comment subordonner l'un à l'autre, alors que celui-ci apparaît comme un côté du tout, et celui-là l'autre coté? 11 se peut qu'une telle vérité soit « étrange et ardue » et qu a beaucoup elle semble « paradoxale », mais il l'a vérifiée tant de fois et elle lui tient tellement à cœur qu'il la livre à tout hasard, comme une graine qu'on lance sans prendre garde où elle tombe — en espérant bien pourtant qu'elle trouvera un peu de terre pour germer :

Objets ffrossiers et l'âme invisible c'est tout un.

Oui, il fait partie de ce splendide ensemble et s'éprouve aussi splendide que lui. Il reconnaît joyeusement la plus absolue mêmeté de l'en-dehors et de son moi. 11 sait seulement que tout l'univers concret ne parvient point à l'écraser de son poids et de ses charmes opulents : malgré des accablements passagers, c'est bien lui qui est le maître à la fin. Dans l'intimité de celte étreinte et de cette communion il sait que son moi ne se perd pas et ressort toujours triomphant, lauré de son antique fierté.

Fort de son expérience personnelle, sûr du merveilleux secours que les choses ne cessent de lui prêter, sûr de ce qu'elles seront pour vous quand vous aurez rejeté la loque luisante d'usure et de crasse de vos préjugés, il voudrait aider chacun des compagnons rencontrés sur sa route à entrer enfin en possession du magnifique héritage négligée

Après avoir exalté la souveraineté de vous-même, individu « simple, séparé », son premier souci est de vous faire sentir quel réseau de fils ténus et incassables tout l'en-dehors accroche sur vous, et combien l'univers spirituel que vous renfermez est consubstantiel aux choses qui vous entourent, et les admirables correspondances que votre âme y trouvera en s'y plongeant, comme un beau nageur qui sent la force du flot mais a toute confiance en ses muscles. Il vous a élevé au-dessus de toute chose, il a reconnu votre autorité plénière et illimitée, mais vous ne l'auriez pas compris si vous aviez négligé le second paragraphe de la leçon, qui vous relie à l'ensemble d'où vous tirerez votre nourriture et qui, seul, vous parachèvera, vous « déterminera » en tant qu'individu « simple, séparé ». Il vous fait entrevoir le « plan compact, solidement assemblé », « dont chacun est distinct tout en en faisant partie ». Il vous adjure de ne pas vous laisser tromper par le visage impassible, glacial et dénaturé de cette terre « sans un battement pour répondre aux nôtres », cette « terre froide, place des tombeaux » : cela n'est qu'une apparence et votre cœur chaud la percera quand il le voudra. Vous étiez-vous imaginé, dans la plénitude et l'essor de votre âme royale, que vous étiez seul au monde à posséder une âme? Apprenez que toute parcelle de matière élabore un germe obscur d'âme et que la nature en est j)euplée :

Je le jure je crois à présent que toute chose sans '^- exception possède une âme éternelle !

Oui, les arbres, avec leurs racines en terre! Oui, les algues de la mer! les animaux!

Nul au monde n'a trouvé votre moi aussi grand que vous l'a fait entrevoir l'homme qui vous parle, mais jamais personne non plus ne vous a pareillement montré comme le moi se prolonge, ainsi qu'une série de miroirs à l'infini, à travers tout ce qui est le non-moi. Il voudrait que cette liaison devînt le nœud même de votre existence; il tient suprêmement à ce que vous ayez aussi pleine conscience de cet intime rapport que de votre personnalité. Saisissez l'aveu de cette intention, qu'il renouvelle au soir de sa vie, à ce moment grave où ses poèmes tirent à leur fin et où il song-e, encore une fois, à ce qu'ils (.< renferment en leurs dessous » :

A travers Espace et Temps fondus en un chant, et l'identité éternelle comme flot s'écoulant,

A la Nature qui les contient, qui contient Dieu — au tout joyeux, électrique,

Chanter l'accession de l'homme ;

Vous agréger, vous existences diverses, séparées,

Mettre en rapport les montagnes et les rocs et les

eaux.

Et les vents du septentrion et les forêts de chêne et

de sapin.

Avec toi, ô âme.

Ce rôle de fusionneur, d'uniss^ur lui paraît de toutes les hautes tâches humaines la plus grande et la plus nécessaire. Avec quelle ferveur il évoque

le jour où « la Nature et l'Homme ne seront plus disjoints ni dispersés », où nous aurons compris l'enseignement du « poète digue de ce nom », lorsqu'il viendra « en chantant ses chants » :

Quand vint le poète adulte,

Hardiment la Nature heureuse (le globe rond impassible, avec toutes ses visions du iour et la nuit), dit : // est à moi;

Mais hardiment aussi l'Ame de l'homme, fière, jalouse, irréconciliée, diirMafs Ti6n,ît'€st à moi seul;

— Alors le poète adulte se tint entre les deux et les prit chacune par la main ;

Et aujourd'hui et à jamais reste ainsi, confondeur, uuisseur, tenant serrées leurs mains,

Qu'il ne lâchera plus qu'il ne les ait réconciliées toutes deux,

Et les ait totalement, joyeusement confondues.

Qui sait si ce « poète adulte », ce « vrai fils de Bieu » qui par ses chants justifiera la terre et dissipera le vieux malentendu, ce n'est pas lui-même ? Mais qu'en sait Walt Whitman puisqu'il ne fait, en chantant, qu' « obéir à l'ordre reçu, sans jamais le discuter? » En tout cas il a commencé la besogne ea lui vouant le plus clair de sa force. Il a jeté bas îa vieille barrière pour que d'autres passent après iui et empêchent qu'on ne la relève jamais. 11 n'a pas négligé une seule occasion, en nous menant par la Tille et la campagne et si loin qu'il ait poussé ses courses à travers le monde, de nous « montrer le ehemin entre la réalité et nos âmes ». Nous avons

compris à sa seule attitude que son plus ferme désir était de nous induire à une refonte complète de notre sensibilité. 11 voudrait de nous, en présence du monde extérieur, une attitude d'âme où le mépris et l'indifférence ne prévaudraient plus. Que nous ne raidissions pas notre moi devant les choses jusqu'à le rendre impénétrable, mais le conservions poreux et impressionnable. Que nous ne regardions pas avec condescendance ce qui nous entoure mais y entrions de plain-pied, en voisins cordiaux et apprenions à tout voir jusqu'à cette profondeur où nous nous retrouverons en pays de connaissance. Il n'a pas besoin de beaucoup d'avis détournés pour nous laisser deviner son intention, lorsqu'il nous « enseigne » les réalités les plus immédiates, les fait passer et jouer devant nous, nous les nomme, nous promène complaisamment parmi leur diversité, comme dans un monde nouveau que nous avons négligé en faveur de concepts, de principes, de sentiments fallacieux et froids. Ne nous a-t-il pas permis d'entendre, plus clairement que s'il l'avait formulé, ce vœu pressant : Réapprenez à voir l'univers matériel, en commençant par les choses que vous côtoyez. Cessez de le bouder, de l'écraser de votre dédain (car c'est vous qui seriez écrasé, comme je crois l'être moi-même parfois, en dépit de mon âme robuste). Approchezvous des choses, laissez-les s'approcher de vous à leur façon. Entrez en contact avec les réalités mêmes et non plusieurs représentants; défiez-vous des images, du simili; repoussez tout ce qui est décoloré, affaibli, vide du tressaillement de ce qui

est en soi. Tenez vos sens éveillés et alertes, écoulez, touchez, aspirez. Percez cette croûte qui nous cache l'en-dehors et tout l'infini vous sera sug-géré, car il n'est pas ailleurs. Vous comprendrez soudain que toute la spiritualité, toute la beauté du monde est latente dans le caillou, l'outil, l'animal ou la table devant laquelle vous mang-ez. Sous prétexte que vous êtes cultivé ne permettez pas aux incultes, aux primitifs de rester, par leur naïf respect de la matière, beaucoup plus près de la vie que vous. Voyez-les donc : ceux-là abordent librement et de plain-pied « le concret éternel et démocratique, de première main, — le corps, la terre et la mer, le sexe et tout le reste », avec une foi entière, tandis qu'en compag^nie de votre scepticisme g-ourmé vous vous tenez isolé du g-rand courant qui traverse ces choses. Rétablissez la communication si vous voulez être au moins autant que ces primitifs.

Mais cette reprise du contact ne sera pas possible sans une condition, qu'il nous sug^gère ég-alement par son attitude et son exemple. S'il s'avance avec confiance à la rencontre des matérialités ce n'est point parce que son esprit attentif lui démontre que la voie est libre entre elles et lui, mais bien parce qu'il est attiré vers leur centre d'une force qui dépasse de très haut toute raison et n'a pas besoin d'explications. En allant vers elles il rend visite à sa famille, il obéit à l'appel du sang". Point d'hypothèses ni de calcul ici. Le « divin concret originel » exige, pour nous confier son secret, que nous supprimions les « abstractions affadissantes » qui sont comme des isolateurs entre la réalité et

notre âme. Les choses exigent notre âme toute nue avec sa ferveur et sa simplicité. L'admirable instrument d'analyse qu'est notre cerveau ne parviendra, en les entamant, qu'à laisser évaporer leur essence. Les choses ne se confient que dans une étreinte. Elles ont, en leur silence patient, cette fierté et cette pudeur de ne se livrer qu'à celui qui les aime totalement. C'est de la qualité de notre âme seule que dépend cette fusion métachimique de l'en-dehors et de notre moi. Dégageons notre âme, déiivrons-la, en la rendant fraîche, pure et brillante comme une nouvelle pousse. Ainsi nous lui permettrons de pointer sa maîtresse faculté : l'instinct profond, élémentaire. Car il n'est rien d'aussi divin en nous que l'instinct pour nous mettre en rapport avec le « concret divin ». Songeons à toute cette richesse accumulée, à cette puissance endormie derrière la logique et la raison. Peut-être quand nous l'aurons réveillée, nous apercevrons-nous qu'aucune des forces dont nous disposons pour aller au cœur des forces qui nous entourent n'est plus précieuse ni plus efficace. Peutêtre n'en douterons-nous pas davantage que nous ne doutons de ceci, par exemple : « Un seul regard vivant contient davantage que des in-quartos de descriptions et de cartes. »

Nous ne ferons rien de valable en ce sens si nous n'avons pas reconquis notre ingénuité. Elle est peut-être la suprême intelligence. Quand la simpHcité d'âme aura fait de nous, avec notre fierté et notre grandeur d'homme, comme des petits enfants sans méfiance devant les choses, murailles et con-

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flits auront disparu de notre vue. Nous serons allés tout droit à elles pour les toucher, jouer avec leur douceur ou leur rudesse et nous contempler en leurs visages comme en un miroir, étonnés de nous découvrir aussi jeune que leur fraîcheur. Alors nous connaîtrons la jouissance pure des choses, sans qu'aucune restriction n'altère notre joie. Et nous trouverons des mots comme ceux-ci :

Je suis heureux — je vois, danse, ris, chante

Je ne puis définir mon contentement — pourtant cela est ainsi

Je n'ai pas besoin de certitudes

Nous n'aurons plus peur du contact physique des matérialités, ces étrangères dont nous ne comprenions point le langage ni les manières; nous les laisserons venir à nous librement, nous les inviterons, nous ne saurons plus nous passer de leur compagnie, nous nous éprouverons vis-à-vis d'elles sur un pied de parfaite égalité.

Nous serons comme celui qui écoutait la leçon de l'astronome et qui, plein de respect pour la science mais sentant bientôt la fatigue et l'ennui l'envahir devant les chiffres et les diagrammes, se glissa dehors pour s'en aller vaguer seul à l'aventure dans la nuit fraîche et mystique, et de temps à autre lever « les yeux en absolu silence vers les étoiles ». Nous reconnaîtrons toute la beauté du sentiment inscrit en de tels versets :

Bœufs qui faites sonner le joug et la chaîne ou faites une pause à l'ombre du feuillage, qu'est-ce que vous exprimez dans vos yeux ?

Cela me semble plus que toutes les lignes imprimées que j'ai lues dans ma vie.

Nous ne serons plus surpris d'entendre un homme à l'âme haute et claire avouer calmement sa parenté avec les bêtes, et nous l'éprouverons aussi pleinement qu'il l'éprouve.

Je crois que je pourrais m'en aller vivre avec Jes animaux, ils sont tellement placides et contenus,

Je reste des heures et des heures à les reg-arder.

Ils ne s'échinent pas ni ne geignent sur leur sort,

Ils ne restent pas éveillés dans les ténèbres à pleurer sur leurs péchés,

Ils ne m'écœurent pas à discuter leurs devoirs envers Dieu,

Pas un seul n'est malcontent, pas un seul n'est rendu fou par la manie de posséder,

Pas un seul ne s'agenouille devant un autre, ni devant un de ses pareils qui vivait il y a des milliers d'années,

Pas un seul n'est honorable ni infortuné sur toute la face de la terre.

Ils prouvent ainsi leur parenté avec moi et ie ^ l'accepte. . .

Et lorsque nous en serons venus à connaître cette pure jouissance des choses, cette intime sensation d'être à l'aise avec tout l'en-dehors, animé ou ina-

nimé, nous saurons à ce signe que le grand courant, avec toute sa force, nous a de nouveau traversé et grandi.

Il n'est pas besoin d'autre geste que celui de découvrir le visage authentique des réalités pour préparer une religion. Ne leur suffit-il pas d'être claires et nues pour que l'émotion du lien qui les rapproche de notre âme à la toucher jaillisse spontanément et nous inonde ?

Alors apparaît le sens sacré de toute chose; chacune devient « du combustible pour la religion ». Alors nous ne pouvons vivre ni repasser ces impressions : le soleil est chaud, l'eau désaltère, s'unir à la femme est bon, respirer est délicieux, la pierre est dure, le sable tendre, le bois flotte, l'arbre fleurit, la graine germe, le vent rafraîchit — sans reconnaître que le divin est « l'essence de l'universel concret », qu'il est le privilège permanent des réalités et n'appartient qu'à elles seules.

Je suis celui qui trouve que rien n'est plus divin que les choses simples et naturelles ne sont divines.

En même temps nous apparaît avec une force singulière l'étrange aveuglement du monde qui, par défiance et incompréhension des choses, se tourna vers de pauvres et précaires symboles, négligeant

ainsi cette communion qui est le pain quotidien de notre âme. Nous sommes étrang-ement surpris de voir à quel insignifiant total se réduit la foi de ce monde avec ses cathédrales, ses mosquées et ses mytholog-ies frivoles : une brindille de bois mort dans l'ensemble de la forêt.

Je dis que nul homme encore n'a été assez dévot de

moitié, Nul encore n'a rendu adoration ou culte assez de

moitié.

Les Égyptiens eux-mêmes sont apparus comme des indifférents devant le mystère énorme du monde le jour où un homme s'est aperçu, dans une lueur de spiritualité et d'émotion, qu'entre un objet quelconque de son entourage, considéré jusque-là comme une chose morte, et lui-même, existait une secrète concordance qui illuminait les rapports des choses voisines, pour de là se propager à travers toutes les autres.

Aux yeux de l'homme en possession de cette découverte ce sont, parmi les réalités, les plus proches et simples, les présences élémentaires et communes qui s'attestent les plus profondes. Elles sont les premières choses qui s'éclairent et s'illimitent à la lumière qui est à présent en lui. Qu'il laboure son jardin, qu'il mange un fruit, qu'il aspire de larges gorgées d'air, qu'il serre la main de son voisin ou embrasse un enfant, cet homme-là se sent un pilier de l'orthodoxie. Simplement vivre, rien plus, est devenu un acte religieux, embaumé

2D3 LE POEME-EVAKGILE

de foi et de gratitude instinctives; éprouver le plaisir subconscient du sang- qui bat, être en contact avec l'air par les pores de la peau, participer à cet échang"e physique continu qui est la vie, jouir en maître d'un organisme sain qu'entourent d'autres org-anismes est une sensation où passe l'infini. Que ses regards épousent les contours d'une chose, qu'il la frôle ou la soupèse, qu'il l'évoque seulement par la pensée, celle-ci lui apparaît transformée ; elle a acquis une nuance neuve, une autre densité. 11 ne peut plus la considérer autrement que couronnée de la preuve qu'elle se rapporte à lui-même. Et ce n'est pas seulement des choses à lui que la relation est changée. Les objets insensibles ne lui paraissent plus isolés les uns des autres. Chacun d'eux semble assisté de son complément fluidique où les présences voisines viennent retentir. Entre eux il croit voir s'entrecroiser la chaîne et la trame d'un tissu qui s'effiloche et se reforme sans cesse. 11 se demande quelle est la source où prennent naissance ces myriades de filaments fragiles et n'ose la situer en soi-même qu'en song-eant que ce soi est une parcelle de l'ensemble. En présence de la nature la métamorphose s'élargit et s'affirme plus merveilleuse encore qu'il ne l'avait pensé.

Tu as, ô Nature ! éléments ! un lang'ag'e pour mon cœur qui passe tout le reste

Ici tout se met à parler le clair langage de la plus proche f urenté, avec les mots intimes dont le son

TROIS (f GRANDEURS )) 253^

seul est une joie et un réconfort étrang-e. Ici les connexités jaillissent de toute part, l'homme est comme assiég-é de miroirs dont chacun lui renvoie son imag"e infinisée. Les sèves coulent au même rythme que son sang-, le vent se frotte avec insistance contre lui, l'océan lui fait sig^ne de ses doig-ts inviteurs, les rocs proposent leur rudesse à sa charpente, la terre brune fait éclore toutes les pensées jetées parmi ses mottes, les brins d'herbe réalisent un compag-nonnage sans restrictions. Au centre de l'afflux des concordances l'homme tressaille de la grande émotion de Pan. Il ne se serait jamais cru le poste où viennent aboutir et se joindre tant de courants, et l'exaltation qu'il en ressent est faite d'amour autant que de fierté. Mais les suprêmes émotions lui sont réservées pour les moments où il se trouve, avec son âme multipliée, parmi ses semblables, les hommes. 11 longe maintenant des forces de même nature que la sienne et s'exprimant par les mêmes moyens. 11 correspond, enfin, pleinement. Qu'il échange quelques paroles indifférentes avec un camarade, les mots prononcés sur un ton ordinaire résonnent et se prolong-ent comme s'ils contenaient un sens capable d'encercler la terre. Qu'il boive et mang-e avec des gens, la simplicité ni la gaîté ni l'aisance des manières n'empêchent que chaque g-este des convives ne soit empreint du caractère sacré d'une communion. Qu'il donne le surplus de lui-même en l'acte qui est comme un appel jeté pour éveiller une créature sommeillant au fond de l'inconnu, il est presque ébloui d'entrevoir l'immense portée de la puissance

que lui confère son privilèg-e d'homme. Où qu'il se dirig-e parmi ses semblables il sent qu'il ne peut aller plus avant dans la voie de l'intimité. 11 est entré dans le saint des saints. 11 assiste, il préside à la naissance des dieux. Désormais la vie intérieure, pour lui, est partout incrite dans l'alentour. Il n'a plus besoin de fermer les yeux pour descendre en soi-même, il les ouvre tout grands au contraire, car il sait lire à présent dans les spectacles quotidiens. Sa vie intérieure n'est plus une évasion hors des réalités, mais elle sourd continûment de ses rapports avec le dehors par les voies des sens et de l'âme.

Cette relig-ion-là — pour nommer le sentiment qui désormais s'attache aux pas de cet homme — est latente au fond de chacun de nous. Les hommes la pratiquent, depuis des âg-es, bien plus qu'ils ne peuvent se l'imag-iner. N'est-elle pas inconsciemment confessée par telles expressions « profanes » et courantes où notre humanité jette comme un reg"ard furtif en ses propres profondeurs — par exemple : travailler comme on prie, admirer avec piété, être saisi d'une émotion religieuse, contempler avec dévotion? La substance même de la vie, partout et toujours, suppose une adhésion inavouée à un ensemble auquel nous nous éprouvons obscurément liés. Nous sommes des fidèles s'ignorant et inventant des cultes puérils. Il suffit que lève enfin le g^erme qui est en nous depuis toujours pour que ce sentiment religieux se déclare, colore tous les rites de l'existence et les enrichisse de leur signification finale.

Être relig^ieux, en ce sens, devient quelque chose d'analog-ue à être le poète de sa propre vie ; et nous voici ramenés, par d'autres voies, aux fins mêmes du livre au centre duquel nous sommes présentement arrêtés. La religion qu'il suggère ne domine pas notre existence, elle l'embrasse tout entière, la pénètre, surgit des recoins les plus ignorés, en compagne inéluctable de toute profondeur et de toute beauté. Ell€ est de toutes les fêtes de notre existence. Elle est pour les occasions quotidiennes autant que pour les moments extraordinaires. Elle n'a pas besoin qu'on l'appelle, elle est là. Quand elle passe devant nous, à toute heure, elle n'entend pas que nous la saluions avec des formules spéciales, mais elle demande les mots de tous les jours. Elle n'exige pas que nous mettions nos habits du dimanche, les vêtements de travail lui conviennent mieux. Elle est discrète et aimerait bien se glisser inaperçue, avec l'assurance que nous sentirons tout juste sa présence. N'être autour de nous que comme une presque invisible buée la contenterait pleinement. Peut-être même qu'en un temps où l'homme aurait reconnu le sens sacré de la vie dans ses gestes les plus communs aussi bien que les plus hauts, où un monde d'émotions nouvelles se serait approfondi en lui et où notre existence serait devenue le poème de la jouissance consciente et avouée des choses dont le monde se repaît aujourd'hui presque aveuglément, — peutêtre alors le mot dont nous nous servons encore apparaîtrait inutile et vide de sens, parce que le sentiment qu'il traduit se serait confondu avec la

vie; tout ce qu'il contenait de suc aurait passé dans celle-ci pour saturer les plus simples mots qui la disent. Vivre, avec la conscienc^^de la beauté de la vie, serait alors devenu la plus haute forme de la relig^ion et se serait substitué à celle-ci. C'est parce qu'il entretenait ce mag-nifique espoir que Walt Whitman situait dans le futur la plus grande ère religieuse du monde et qu'il travaillait dans la mesure de ses forces de semeur à la préparer.

N'est-il pas possible, en effet, d'envisager avec lui le jour où ce sentiment qui doit accompagner la vie et qui, à cette heure, attend patiemment en ses cachettes que nous devinions sa présence, s'attestera partout, à des degrés divers, selon que nous aurons plus ou moins conscience du retentissement de nos gestes? Depuis les mouvements d'une femme préparant le repas des siens ou d'un ouvrier à son travail jusqu'à la claire ferveur du voyant qui s'éprouve, à travers toute sa haute sensibilité tendue," en pleine concordance avec l'ensemble, ne peut-on entrevoir une gradation subtile d^emotions, l'une à l'autre maillées et, quoique infiniment variables en intensité, essentiellement de même nature ? L'immense domaine religieux aura ses ruisselets et ses fleuves, ses broussailles et ses futaies, ses vallées et ses sommets, avec leurs « rythmes souverains » qui s'accordent et se fondent. Les quelques cimes qui ont émergé de l'ombre jusqu'ici n'annoncent-eiles pas un renouvellement qui, dans son ampleur et sa force, s'étendra jusqu'à la moindre touffe d'herbe du coin le

TROIS « GRANDEURS )) 25y

plus reculé de ce domaine? Ce sens frais et relig-ieux de la vie ne s'est manifesté encore qu'en certames"^xceptîonnelles sensibilités de poètes. Mais voyez avec quelle splendeur il s'affirme chez ceux qui, en apportant « une âme neuve dans le vieil univers », ont senti passer sur cette âme comme un effluve de l'àme universelle et se sont éprouvée plus étroitement liés à cet univers que nul avant eux ne l'avait soupçonné. Voyez avec quelle acuité ils ont vécu ce sentiment de multiplication de soimême en lequel l'homme s'émerveille autant des ramifications qu'il enfonce dans le tissu du monde extérieur que de sentir ce monde, avec ses plus lointaines forces converg-entes, s'eng-ouffrer et se reformer en lui. Voyez dans leur art comme ils ont tressailli de reconnaître jusqu'à quel point leur moi était grandi par l'émotion religieuse de ce double rythme. Pour eux chaque parcelle contient, est une révélation du tout. Le moment où Whitman s'arrête à considérer quelque objet ou créature, il ne voit que cela, celle-ci. Tout le reste disparaît, réduit à l'insignifiance. Le spectacle du moment réblouit. 11 ne saurait être question de comparer, peser, discuter, juger, à l'instant où il fixe son attention sur un fragment distinct et en découvre les secrètes merveilles : la chose qu'il contemple, quelle qu'elle soit, est toujours la plus grande possible pour la minute où elle tient captif son regard. La relativité de cette chose l'indiffère; elle est la maîtresse de l'heure, la clef, le sommet, l'aboutissement et le germe. Puis sous le regard persistant qui la chauffe, cette petite chose s'épa-

nouit, s'enfle, se dilate, se disperse jusqu'à prendre contact avec tout l'alentour, jusqu'à se perdre ainsi, de proche en proche, dans les plus lointaines existences. Les rapports entre elle et l'univers s'illuminent, de toute part fusent les correspondances. Bientôt l'univers est entré en cette petite chose : la voilà submerg-ée, roulée dans les vag^ues du tout. Elle n'est plus qu'une goutte anonyme ballottée par la mer. C'est ainsi que, pour quelques-uns, il apparaît que chaque existence, plante, caillou, outil, homme qui manie cet outil, ne se termine pas à ses contours mais se prolonge à travers l'ensemble, tandis que l'ensemble vient se répercuter en chaque parcelle. Ces âmes-là ont parcouru le circuit et trouvé qu'il se fermait en chacun de nous. Puissante joie, orgueilleuse et humble, de sentir cette grande unité multitudinaire, de toucher ces « miracles indiciblement parfaits, tout se rapportant à tout, et chaque chose demeurant distincte et à sa place »... Rien n'est seul en dépit de sa soi-mêmeté, puisque l'homme, la plus distincte et la plus complète en soi des créatures, se reconnaît par cela même le plus fermement relié à tout l'en-dehors. Quelle attestation plus claire de la montée du dieu en nous? Les grands artistes à qui nous la devons n'ont fait qu'exprimer avec une intensité proportionnée à leur génie rémotion que partagera peut-être un jour, dans la mesure de sa conscience et de sa sincérité, la plus commune des créatures vivant sa vie très quotidienne.

Celui qui est plus pleinement que tout autre un

de ces annonciateurs de la bonne nouvelle, ayant parcouru la gamme entière de l'émotion relig-ieuse, depuis l'impression quotidienne devant chaque objet, de sa parenté avec l'en-dehors, jusqu'aux heures d'extase solennelle, de contemplation de la souveraine immanence comme face à face, pouvait bien dire :

Ne soyez pas curieux de Dieu,

Car moi qui suis curieux de chacun ne suis nullement curieux de Dieu

(Nul cortège de mots ne saurait exprimer combien je suis tranquille au sujet de Dieu et la mort), A^ J^ntends et vois Dieu en chaque objet, pourtant je ne comprends pas Dieu le moins du monde,

Ni ne comprends qui il peut y avoir de plus prodigieux que moi-même.

Pourquoi désirerais-je voir Dieu mieux que je ne le vois en ce jour-ci ?

Je vois quelque chose de Dieu à chacune des vingtquatre heures, et puis à chaque moment de l'heure,

Je vois Dieu dans le visage des hommes et des fem.mës ëF dans mon propre visage au miroir,

Je trouve des lettres de Dieu qu'il a laissé tomber dans la rue, et chacune porte la signature de Dieu,

Et je les laisse où elles sont, car je sais que partout où j'irai.

D'autres viendront ponctuellement, sans cesse et toujours.

A quoi bon des églises pour y mettre sous globe le

26û LE POÈME-ÉVANGILE

divin, puisqu'il suffit que vous assigniez à celui-ci une sphère plutôt qu'une autre pour qu'il la déserte aussitôt? Car le divin est jaloux de sa liberté, il est de nature insaisissable, il craint les hauts murs, il met son honneur à se tenir là où vous vous attendiez le moins à le rencontrer, 11 est chez lui partout; les seuls endroits peut-être qu'il évite, parce qu'il s'y sent trop mal à l'aise, ce sont ces cages dorées affectées à son « culte », ces édifices autoritaires où les fixes symboles le glacent et les gestes mécaniques des mornes officiants : chaque fois que du porche il jette en passant un rapide regard à l'intérieur, il s'éloigne aussitôt pour regagner ses endroits préférés, — la rue populeuse, la campagne déserte ou bien la chambre où vous êtes seul en ce moment.

A quoi bon parler de révélation spéciale, lorsque îe premier objet à notre portée en contient une que nous pourrions nous occuper à déchiffrer durant noire vie entière? Gomment l'idée de mettre sés habits du dimanche et d'aller à l'office, à une certaine heure d'un certain jour, n'apparaîlrait-elle pas déraisonnable à celui qui se sent toujours à réglise et participe à un service divin du matin au'soîf ? A celui qui contient le prêtre, l'autel et l'assemblée des fidèles, avec plus de lumières et de cantiques qu'aucune nef n'en saurait contenir? A quoi bon, à quoi bon ? Puisque cet homme-là a une demeure où lui et les siens vivent, aiment, mangent, souffrent, rêvent, travaillent, rient, naissent et meurent, et qu'il s'y éprouve comme en im lieu consacré. Puisque, quand il sort et pénètre

dans une autre maison, ou quand il traverse l'espace entre les maisons, là où les hommes se réunissent en foule, ou tel espace « désert », il se trouve encore environné de filaments pareils à ceux qui le rattachent à sa demeure. Puisque, même s'il n'a pas de demeure à lui, il suffît qu'il repose ses membres et son rêve en un lieu pour que ce lieu soit consacré. Quand il a besoin de pain, on le traiterait de fou s'il parlait d'aller jusqu'en Russie ou au Canada pour s'y approvisionner de blé, alors que ce qu'il cherche est au coin de la rue. De même quand le frôle l'émotion de ce qui le rattache à toutes les belles choses qu'il aime, pourquoi irait-il s'agenouiller sur certaines dalles, puisque le premier visage ou le premier arbre ou la première bri^ qu'il rencontre lui oîTre le moyen de faire épanouir cette émotion? Aussi vous ne lui ferez pas entendre qu'il doit aller chercher sa provision de divin là où les « sages » l'ont entreposée, alors qu'il le respire dans l'air, l'absorbe dans ses aliments et le pense dans ses pensées. Lorsqu'il lui semble qu'il serait bon d'entendre un peu de musique sacrée, il s'en va écouter la musique des vents et de la mer ou celle qui voltig-e sur les lèvres des hommes et, si le soupçon de la prière l'effleure, c'est au moment où il met tout son cœur dans son travail préféré.

« Il n'y aura bientôt plus de prêtres. Leur œuvre est finie. Un ordre iiouveâu'Turgïra... » Aux yeux de celui qui répète" 'ses mÔfs^ avec toute sa foi d'homme, comment un culte quel qu'il soit, fût-ce celui de l'Être suprême ou de la P«.aison, ou tel

autre institué par des philosophes, ne paraîtrait-il pas tout aussi vain et vide que la plus orthodoxe confession ? Dégagé des vieilles et plus récentes mythologies, l'homme retrouve en lui-même le fond riche et authentique d'où sont sorties en leur temps les plus belles fables, et, sachant mieux ce qui peut y croître, refuse tout ce qui n'a pas le goût délicieux de son humanité. Pourquoi se préoccuperait-il de Dieu ou de telle autre hypothèse supra-terrestre, puisque ce qu'il peut soupçonner de la signification religieuse du monde suffit à le combler plus qu'il ne saurait dire? Il n'a aucune inquiétude au sujet de ce qui occupe tant les théologiens et les hommes à formules. Le divin n'est pas pour lui matière à discussion et à construction ; les arguments pour ou contre ne le touchent pas. Il n'a pas besoin d'être sauvé ni racheté par le sang d'une victime. Vis-à-vis des grandes choses qu'il révère, sans rien tenter pour se les expliquer, son attitude est invariablement d'aise et de confiance, comme s'il était de leur famille : il n'a pas à se gêner en leur présence davantage qu'on ne se gêne en présence de sa mère ou d'un intime. Il ne connaît ni remords, ni tortures, ni crises, ni rien de ce qui a perpétué la maladie des dévots. Sa religion signifie acceptation, sérénité, gratitude, communion. Il tourne le dos aux idoles immobiles pour saluer en camarade le dieu vivant surgi furtivement de « chaque moment de l'heure ».

Si quelqu'un prenait soin de rechercher quels sont, parmi les vocables qu'affectionne le poète, ceux dont le son l'attire davantage, peut-être trouverait-il que l'un des mots le plus grand nombre de fois répétés dans les Feuilles est le mot « tout ». Il n'est même pas besoin de se livrer à un calcul pourxeconnaître que cette syllabe — avec la syllabe a je » comme complémentaire et jamais bien éloig^née de son complément — sug-g^ère le sens auquel Whitman attache ses suprêmes croyances. Sa relig-ion est celle du tout perçu à travers le soi.

Cette assuraace qu'il « n'est point objet si tendre qu'il ne puisse faire un moyeu pour la roue de l'univers », et que chacun de nous, avec son âme robuste et haute et tout embrassante, n'est aussi qu'une parcelle d'un ensemble dont les vibrations viennent y aboutir, avait bien pu être pressentie et exprimée avant lui. Gomment des hommes clairvoyants et libres, dans le passé comme dans le présent, n'auraient-ils pas exprimé cette vérité durement conquise ? Sous l'enveloppe de certaines philosophies portant tel ou tel nom, nous savons bien, en effet, qu'elle se révèle à l'état d'hypothèse ou de théorie. Walt Whitman n'oubliait pas de présenter ses hommag'es à ces philosophies quand il les rencontrait dans ses excursions occasionnelles et brèves à travers le monde de la pensée. C'est ainsi qu'il lui advint de saluer les grands

Allemands, Hegel et ses émules, des louang-es les plus enthousiastes, en déclarant que seule l'Amérique était assez vaste pour s'égaler à l'ampleur cosmique de leurs spéculations. Bien mieux, tout près de lui, sur le sol et à l'époque même où il Avivait lui-même, régnait un homme que sa pure et perçante intelligence, vivifiée par une merveilleuse imagination de poète, avait conduit déjà, par des voies toutes différentes, à des « certitudes » parfois très proches parentes des siennes ; et son respect e- était très grand pour Emerson, qui avait dit, par exemple : « Le monde, cette ombre de l'âme ou cet autre moi, s'étend immense à l'entour. Ses attractions sont les clefs qui ouvrent mes pensées et me révèlent à moi-même. Je m'élance avec ardeur dans ce tumulte résonnant... » Il était heureux de chaque confirmation qu'il trouvait dans le domaine philosophique ou liiléraire des larges assurances auxqueUes aboutissait chaque sentier de son domaine à liîTTnD'aTlleurs il allait beaucoup plus loin que ces penseurs et se témoignait surtout bien plus affirmalif qu'eux tous. Tout en les honorant, il ne pouvait s'empêcher de les juger à part lui assez timides dans leurs plus grandes audaces.

Nous aussi, en nous promenant parmi ses Feuilles, nous rencontrons çà et là des analogies. Certes, il nous arrive parfois de saluer de loin quelque vieille connaissance dont le buste semble émerger de l'autre côté de la haie. Gomment se fail-il, néanmoins, que cela n'altère pas le moindrement notre joie, qui est de nous sentir comme dans un monde transfiguré ? C'est que notre émotion à entendre les

accents par lesquels Whilman traduit sja foi panthée est de nous éprouver devant une grande chose neuve dont la fraîcheur, la clarté et la pulsation vivante se plaisent dans une atmosphère où aucune hypothèse, aucune théorie de philosophe ne sauraient vivre. Nulle analogie, nul ressouvenir ne peuvent avoir prise sur cette émotion-là, parce qu'elle est directe et spontanée. Ici nous ne trouvons pas ombre de spéculation, mais seulement une manière d'être à l'égard de l'univers et de soimême. Cette communion avec le tout, le poète ne la perçoit point à l'aide des outils acérés de son cerveau, mais la réalise à. travers les éléments sensuels, sensibles et énîôirfs^e soiietrè". SFeTle se répand en soin'ntëTle^ct7ce1î'est qu'indirectement et par contrecoup. C'est jjuré assurance qu'il éprouve dans la chair et dans l'âme, non pas à certaines heures de méditation contemplative, mais selon uue sorte de naturelle et quotidienne disposition; une assurance à l'état vécu, et point vécue par un mystique solitaire, comme l'Orient et l'Occident nous en offrent des exemples, mais par un « homme de la moyenne », mêlé d'aussi près que possible à la foule et aux réalités de tous les jours. Cette certitude intuitive était si profondément intégrée à sa vie courante qu'il la respirait, l'exhalait partout. Elle enveloppait ses pas. Chacun de ses gestes, sans qu'il y pensât, la corroborait. Elle était comme une présence invisible dont on ne doute pas, parce qu'elle ne vous a jamais trompé. Pour lui, elle demeurait d'une nature si ordinaire et si évidente qu'il n'aurait jamais songé, en nou^ la proposant comme une

nourriture dont il connaissait bien le goût, à lui donner un nom particulier; il l'appelait simplement : la foi ou la relig-ion. Il ne se souciait pas des mots des livres, tellement il s'attachait à la chose même. Voilà en quoi cette « bonne nouvelle » est vraiment une nouvelle. Nulle part ailleurs nous n'avons respiré la bonne odeur qu'elle répand et qui s'attache à nous dès que nous l'effleurons.

Ainsi, dans sa contemplation et sa possession du monde, Whitman demeure aussi indifférent à toute métaphysique qu'à n'importe quelle religion révélée : les credos et les écoles sont comme « en suspens » devant son regard, tandis qu'il les considère un moment d'un œil lucide et impitoyable — ni hostile, ni amical — qui les transperce de part en part, pour s'en détourner ensuite et laisser « parler à tout hasard la Nature sans frein avec son énergie originelle ». Il appartient à l'essence même de son livre — ce « livre à part, sans lien avec les autres » — de ne contenir ni suggérer aucune doctrine, mais de s'affirmer la négation de tout système, passé ou futur, quel qu'il soit. N'est-ce pas un livre de poète? 11 n'enseigne pas une foi limitée et construite, mais devant nous abaisse des barrières et encore des barrières, toujours plus avant. 11 invite l'homme à entrer sans crainte en possession d'un domaine sans bornes et de le parcourir hardiment, contiriùmeht, ail ïieu de se tenir terré au fond de ces demeures qu'il édifie l'une après l'autre, en son souci mesquin d'espaces clos, d'édifices géométriques et d'asiles confortables. Whitman sait trop bien que, comme toutes les religions qui émanèrent

à l'origine d'une pure âme humaine pour immanquablement se corrompre et se retourner contre les âmes humaines, la foi la plus belle et la plus sincère et la plus large serait bientôt morte et deviendrait une charogne empestant l'air, si la moindre construction, sous prétexte d'abri, devait dresser des murs entre elle et le vaste en-dehors. Celle qu'il enseigne a besoin, pour subsister, du grand air tonique des plateaux et de la mer, où elle a pris naissance. Gomme on comprend qu'ayant vu, par exemple, les divers édifices, pompeux ou modestes, mais également malsains, bâtis sur l'enseignement oral et les vivants poèmes du fils d'un charpentier nazaréen, il ait prescrit de toutes ses forces et d'un ton devenu soudain impératif :

J'adjure qu'on ne fonde sur moi ni théorie ni école, Je vous adjure de laisser tout libre, comme moimêm.e j'ai laissé tout libre.

Rien de plus ardu pour l'homme que de ne pas circonscrire l'espace autour de lui, ne point prendre son mètre pour mesurer et son cordeau pour tracer des limites. Assez sage pour prévoir que le danger suprême qui menace toute « bonne nouvelle » est de solliciter la troupe des caudataires, des exploiteurs, des mercantis, des médiocres éblouis par un ardent foyer dont ils s'efforcent de contenir les flammes trop hautes, il prenait ainsi ses précautions. Il pouvait rioter à part lui en songeant aux religions qui se vantent du nombre de leurs fidèles, alors qu'une demi-douzaine de fidèles suf-

fisent pour que la foi la plus fraîche pourrisse entre leurs mains dévotes.

La « relig'ion plus grande » qu'en chantant il nous enseigne est celle dont chacun de nous doit être l'unique fidèle. Elle est d'autant plus haute qu'elle esi plus personnelle. Bien que plongeant ses langues mouvantes par delà le dernier horizon, elle n'est rien en dehors de l'individu et ne réclame jamais une demeure plus vaste que n'est vaste l'individu. Quelque intimement associe que celui-ci s'éprouve à une foule éphémère, aux heures de lutte, de douleur ou d'enthousiasme collectifs, elle reste fidèle à la demeure où elle est née et où elle entend mourir, et ne se plaît à aucune manifestation autre que nos regards, nos gestes, nos méditations et nos œuvres. Comprenons ainsi la suprême recommandation du poète. « Un homme ne peut aller plus loin que sa propre âme, et il n'est rien de plus élevé que l'âme. » Ne perdons pas nos belles heures à chercher le divin en des régions trompeuses quand pour nous il s'est condensé à portée de nos sens. Et, à en croire l'exemple de celui qui le respirait en son propre souffle, nous trouverons d'autant plus sûrement le divin que notre alacrité sera plus légère au contact de la vie, que notre cœur conservera mieux son parfum d'allégresse et que notre confiance se maintiendra plus jeune et plus spontanée.

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