AVANT-PROPOS
qui peuvent rester très long-temps inaperçues faute de l'occasion qui les fait soudain apparaître sous le jour qui leur convient. C'est pourquoi il nous semble que si ces poèmes exigent presque, comme préface, un simple récit de la vie de l'homme qui les écrivit, l'utilité d'une sorte de postface est, dans le cas présent, également justifiée.
Il y a lieu surtout de laisser entrevoir la portée d'une telle œuvre, en recueillant un peu de tout cela qui fait que Walt Whitman est bien plus que ce poète à la saveur barbare et aux accents frénétiques, admiré de beaucoup qui n'aperçoivent pas les qualités autrement profondes dont ces nuances vives sont l'accompagnement. Ne croyons pas avoir rendu justice à ce poète lorsque nous nous sommes émerveillés de la puissance cordiale et de la fraîcheur rude de ses (( chants adamiques ». Car il contient beaucoup plus de choses, et de choses qui nous importent et nous concernent, nous le commun des hommes d'aujourd'hui, qu'il ne semble à première vue. S'il n'apporte certainement ni doctrine, ni philosophie, ni credo, et s'il vient même pour nous demander de les abolir tous, négligerons-nous cette abondance de suggestions, de 'germes, d'affirmations, de conjectures, ces filons de sens inédits, ces bouquets d'émotions neuves qu'il offre à la présente humanité? Omettrons-nous tout ce qu'éveillent en nous certains murmures confidentiels du poète ou des prétentions du ton de celle-ci :
Moi aussi, à la suite de beaucoup et suivi de beaucoup, j'inaugure une relig-ion, je descends dans l'arène,
(Il se peut que je sois destiné à y pousser les cris les plus forts, les clameurs retentissantes du vainqueur,
Qui sait? Ils peuvent encore jaillir de moi et planer au-dessus de toutes choses.)
Refuserons-noHS de goûter à l'aliment qui fut déposé spécialement à notre intention parmi « les idées tapies sous chaque page de mes poèmes »? Nous ne saurions dire que nous avons compris Walt Whitman tant que nous n'avons pas pris notre part de ces choses réconfortantes et exaltantes qu'il a dissimulées à dessein dans l'ombre de ses versets, afin que nous ayons la joie de les découvrir et de nous en emparer. L'hommage que nous lui rendons à propos des plus évidentes beautés de son livre resterait bien pâle s'il n'était point le prélude d'un sentiment plus complet et plus intime de gratitude envers le suscitateur d'une beauté supérieure dont nous devons être, autant que luimême, les artisans.
Il est si riche et nous entraîne si loin des contours de ses poèmes que, parmi ceux qui l'ont le plus assidûment fréquenté, il en est peu qui n'aient eu cette expérience : alors qu'ils s'imaginaient en avoir fait le tour et que presque rien de son contenu n'avait pu leur échapper, ils s'aperçoivent
av.\:nt-propos
soudain qu'ils ont saisi de simples broutilles et que l'essentiel s'est dérobé. Nous nous sentons en face de ce poète comme lui-même se sent en face du « meilleur de la terre », qui « ne peut être redit de quelque façon », car « tout, n'importe quoi est le meilleur ». Et, comme lui, nous devons nous résigner à « passer le mieux sous silence ». C'est une âme trop abondante pour qu'il nous soit permis d'en épuiser le contenu, et trop jalouse de son indépendance pour ne pas déjouer tout dessein ayant pour but de la capter : elle vous déroute à mesure qu'elle vous attire. Aussi n'a-t-on point essayé ici de dénombrer ces richesses, ni d'embrasser une œuvre inimitable. On en a volontairement négligé bien des aspects et non les moins importants, pour s'attacher à deux ou trois traits, en espérant que ces derniers refléteraient assez de lumière pour éclairer tout le reste. Et même dans cette considération plus attentive de quelques points parmi tant d'autres, on n'a pas cherché davantage à faire œuvre de critique ni négligé cet avertissement que nous glisse le poète :
Je vous adjure de laisser tout libre comme moi-même j'ai laissé tout libre.
Si vous l'abordiez, en effet, avec des préoccupations d'ordonnance rigoureuse et de logique, c'est alors qu'il vous échapperait totalement. 11 n'y a point
d'autre méthode, pour le comprendre, que de s'abandonner à lui et de l'accompag-ner sans défiance dans ses chemins.
Ni explicatives, ni apolog-étiques, ni critiques, ces pages sont plutôt comme certaines remarques d'un lecteur en marge d'un grand livre, très neuf, très vaste et très beau, à l'usage de ceux qui l'ont déjà feuilleté ou de ceux qui le connaîtront un jour. Elles auraient trouvé leur excuse si elles pouvaient aider d'autres lecteurs à éprouver par euxmêmes, en cueillant à leur tour quelques-unes des émotions précieuses soigneusement cachées entre les touffes des Feuilles d'herbe, combien Walt Whitman pénétra en nous plus avant qu'ils n'avaient pu le supposer, — si ces pages les mettaient sur la voie, en les entraînant à découvrir ce « meilleur » qui « ne peut être redit ».
Mai igi4-