‹ Le poème-évangile de Walt WhitmanChapitre 3 sur 15 · ET LEURS FL>JS · texte numérisé non relu

ET LEURS FL>JS

Les mots des vrais poèmes ne sont pas simplement pour plaire.

Il n'est pas d'œuvre d'art qui s'adresse autant que celle-ci à ce fond d'humanité primordiale que le poids des traditions et des cultures n'a point réussi, malgré tout, à anéantir en chacun de nous. Car les poèmes de Walt Whitman sollicitent infiniment moins notre esprit ou même notre sensibilité que cette qualité native, plus intime et plus rare, qui est comme le sig-ne de la survivance en nous d'une sorte de franchise confiante et simple en face des choses : l'ingénuité.

C'est pourquoi les communes mesures que nous pourrions lui appliquer n'atteindraient guère une ceuvre dont l'élément intérieur échappe à nos méthodes courantes d'investig-ation. En présence

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d' « un livre à part, sans lien avec les autres », l'esprit critique se trouve désarmé. Long-temps encore, il se peut, jusqu'au moment où chacun aura découvert les sentes inattendues qui en commandent l'accès, les Feuilles d'herbe apparaîtront dans la poésie universelle comme le « monstre indéfinissable » qu'annonçait Emerson à Carlyle en les lui envoyant. A cette étrang-eté est due l'espèce d'incertitude ou de malaise que le lecteur, même sensible et pénétrant, éprouve généralement devant un livre qui le choque, tout en le retenant, et décourag^e sa meilleure volonté en ne consentant à se donner que par bribes. Pages déconcertantes jusqu'à paralyser bien des admirations latentes par cet impalpable quelque chose d'étranger à la poésie (nous semble-t-il) dont leur lyrisme est tout imprégné. Chez Whitman, en effet, le poète proprement dit et l'annonciateur d'une foi nouvelle, l'artiste et l'apôtre chargé d'un « message » sont à ce point fondus en un tout qu'il serait impossible de les séparer. Dans le grand courant de ses versets les blocs de beauté entraînent des quartiers de vérité qui passent, s'illuminant les uns les autres et enveloppés dans le même rayonnement. Tantôt il s'exprime à l'aide de moyens poétiques comme le symbole, l'image, la suggestion, tantôt sous forme d'énonciation directe, en une formule qui jaillit d'entre ses Feuilles soudaine et nue comme un glaive : mélange, fusion qui lui appartient en propre et communique à son poème un caractère à peu près unique parmi ceux de notre âge.

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Nous ne pourrions admettre que la nature en quelque sorte mixte de cette œuvre inquiétât certains lecteurs et les en détournât parfois, sans reconnaître en ceux-ci les inconscientes victimes de préjugés un peu désuets. Demandons alors à tels qui seraient tentés de refuser aux Feuilles d'herbe le nom de poème, sous prétexte qu'elles ont droit ég'alement ou davantage au titre d'évangile, de nous enseigner où commence et où finit la poésie pure. « Aucune des définitions qui en ont été offertes — écrivait Whitman — n'embrasse suffisamment, à mon sens, le mot Poésie. » Cette tête de pavot, qui, sitôt touchée, verse une pluie de graines, est-elle moins parfaite pour cela? Allonsnous refuser la beauté parce qu'elle nous apporte, en se donnant, quelque chose par surcroît? « L'homme — disait encore Whitman — vient toujours avant et reste toujours après le poème. » Sommes-nous encore dupes de vieux malentendus au point de considérer d'un mauvais œil, fût-ce chez le plus authentique génie, cette préoccupation de l'homme dont la génération de Flaubert et de Baudelaire s'est tant gaussée, en n'y voyant que la niaise et flasque « humanitairerie » des scribes les plus plats et les moins artistes de ce temps-là? Serait-ce ce souci qui nous paraît amoindrir l'œuvre de Hugo? La Neuvième Symphonie est-elle rapetissée par ce sens universel d'humanité que Beethoven y a pétri avec son art? Jugerons-nous terni le lyrisme de Nietzsche, sous prétexte qu'il enveloppe une incitation personnelle? Et, tout près de nous, Emile Verhaeren cesse-t-il donc d'être grand poète à ces

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instants où il inscrit, au sommet de son œuvre^ telles paroles annonciatrices qui éclairent un âsre? Manquent-ils à leur art ces hauts artistes et leurs émules lorsque, n'atteignant la pure émotion esthétique que pour la dépasser, ils dégagent une émotion plus large encore qui s'adresse à l'être humain tout entier afin de l'influencer en un certain sens? Pour nous le démontrer, il faudrait des raisons au moins aussi fortes que ces œuvres mêmes. Nous cherchons en vain l'intang-ible loi au nom de laquelle un poème perdrait son authentique qualité parce qu'il nous presse de toute sa force d'être nous-même un vivant poème et se propose non seulement de nous émouvoir passag^èrement, mais de nous mouvoir pour de bon. Il ne nous semble pas permis de reprendre, en face d'une œuvre dont la puissance et la beauté nous pénètrent aussi vivement, les enfantines dialectiques à propos de l'art pour l'art et de l'art pour d'autres fins. Nous pensons que le simple mot d'art, sans épithète, suffit pour tous les cas, si on en use un peu plus judicieusement : en cessant de l'appliquer, par exemple, à des babioles indig-nes de cet honneur, et de le refuser, d'autre part, à de très g^randes choses qui le méritent au premier chef. En dépit de toutes nos hardiesses, il nous reste encore à voir si le cadre de la poésie ne serait pas infiniment plus vaste que nous ne nous l'étions imag-iiié et si nous n'en retrancherions pas des espaces splendides, avec leurs jungles, leurs futaies, leurs rocs, leurs eaux et certaines de ses suprêmes floraisons. En vérité, ce ne sont pas les œuvres qui ont à se

conformer à nos conceptions de la beauté, mais celles-ci qui doivent s'élargir à la mesure des créations les plus imprévues, en se tenant toujours prêtes à accueillir l'inconnu, d'où que ce soit venu, qui se présente avec des membres robustes et des yeux francs. Toutes péremptoires que sont les limites par nous imposées au domaine de l'art, attendons-r>ous à voir surg-ir celui qui, en les dépassant, le force à s'étendre jusqu'à soi.

Osons donc déclarer vide de sens le souci de rechercher si ce livre, qui bat contre notre paume, est plutôt une « bonne nouvelle », sous la forme d'un poème, qu'un poème enveloppant une révélation. Qu'il soit l'un et l'autre ou qu'il ne soit ni l'un ni l'autre, il est ce qu'il est. Il est Feuilles d'herbe, tout simplement, « un livre à part, sans lien avec les autres », et qui, pour cela même, est allé droit à l'âme d'hommes de toutes les races pour les émerveiller de sa fraîcheur et les nourrir de sa vertu. Seul le livre, avec ce qu'il renferme et entr'ouvre, nous importe ici. Abandonnons sans regret aux classificateurs le soin de décider s'il faut créer en sa faveur une catégorie spéciale, réservée aux œuvres hybrides. Retenons-le seulement : c'est comme artiste, comme poète — ce qui ne veut nullement dire comme littérateur — que Walt Whitman se propose à nous. Artiste et poète d'un ordre tout nouveau, il est vrai, qu'il a entrepris de justifier et d'illustrer par des exemples. Et n'hésitons plus à regarder les Feuilles d'herbe comme un authentique poème, si à part que le situent ses éléments et son objet, — un poème au sens le plus légitime

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et le plus riche de ce mot, sans cesse élargi par de neuves créations, qui restent d'accord avec certains chefs-d'œuvre du passé. Ne contestons point à une œuvre d'une aussi absolue orig-inalité le droit de nous offrir la beauté qui lui convient, ni celui d'être examinée à la lumière de ses propres intentions.

Il est des artistes qui peuvent nég-lig-er de justifier leur ambition, estimant que leur œuvre parle un langage assez clair. Gomme nous le disions, Whitman n'est pas de ceux-là. Sachant bien que les plus neufs et les plus hardis ont toute chance de n'être pas entendus, il a cru nécessaire de nous avertir. Nous savons par lui exactement quels étaient ses intentions générales et son point de vue poétique lorsqu'il se mit à la tâche. Très soucieux qu'on ne commît aucune erreur de principe à cet éaard, il les a fortement confessés diverses fois; d'abord, sous la forme impulsive, passionnée, lyriqvie, du manifeste de i855, paru en tête de la première édition de ses Feuilles, et, trente-trois ans plus tard, dans cet examen de conscience, Un coup d'œil en arrière, où, d'un esprit réfléchi, méthodique, mûri, mais tout aussi affirmatif, tout pénétré de la même foi ardente, fortifiée par l'expérience de son œuvre accomplie, il ratifie avec sérénité son propos et son ambition de débutant.

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Durant les années qui précédèrent l'éclosion de son poème, il avait été frappé de la disproportion vaste qu'attestaient, d'une part, la poésie écrite de son temps et de son milieu, et, d'autre part, la réalité vivante de ce temps et ce milieu. Simple art d'agrément pratiqué par des « brodeurs » d'après les modèles et les traditions de l'ancien monde, fleilrs exquises parfois, mais d'un éclat emprunté, « contes d'enfant, histoires d'amoureux, tapisserie, rimes superficielles et rien autre », cette poésie n'était en somme que de l'importation et du réchauffé, témoignant de la persistance d'un soidisant état d'âme aristocratique et féodal, en ce siècle prodigieux. Ce temps et ce milieu I' Spectacles, passions d'un âge tourmenté, aux brusques changements, gros de surprise; âge où les objets, les conditions de l'existence, l'atmosphère morale, les perspectives, les sentiments des hommes étaient aussi neufs que leur contrée ; surgissement d'une démocratie turbulente, de l'ère des machines et de conjonctures que les siècles passés ne pouvaient même pas soupçonner. Toute cette mièvrerie d'emprunt, morne et vaine, en face de toutes ces réalités émouvantes et splendides qui vous battaient de leurs vagues, vous pénétraient en vous exaltant. Pourquoi ce complet désaccord? Il cherchait en vain à comprendre. 11 ne lui semblait pas qu'il pût exister une poésie digne de ce nom qui fût sans lien absolument avec les choses et les aspirations du temps (opinion d'ailleurs qui eût semblé singulièrement baroque à son compatriote Edgar Allan Poe — qu'il connaissait et ne méprisait pas). Les

siècles passés, les pays d'outremer avaient eu leurs poètes autiientiquement sortis d'eux : pourquoi le sien n'en posséderait-il point? A quoi bon ces redites, ce sempiternel pastiche de ce qui avait été ftiit nombre de fois, avec une supériorité et une perfection inésralables, en d'autres climats, par des hommes du passé?

« Il ne faut pas que le poète perde son temps en ourrag^e inutile. Il doit savoir que la terre est déjà labourée et fumée ; si d'autres l'ig-norent, lui le sait. Il faut qu'il aille tout droit à la création. » Et comme il croyait, de tous ses sens et de toute sa foi jeune, en la possibilité d'une autre poésie, comme il l'entendait déjà chanter confusément en lui, ce fut en roulant ces pensées, en les confrontant aux réalités, que g^erma et se développa le dessein dont il ne sentit pas tout d'abord l'effroyable témérité. Il résolut de faire les poèmes de son âge, à la mesure de son temps, à la taille de son pays, neufs, turbulents, amples et déconcertants comme étaient ceux-ci. Il s'éprouvait fortement un homme nouveau sur un sol nouveau. Il n'était pas prisonnier de cette beauté balancée, mûre, patinée par les siècles, qui tient si étroitement sous son charme les sensibilités du Vieux Monde. Il se sentait libre en face des choses. Sa jeunesse, il l'avait vécue en plein air, parmi le peuple, dans la rue, hors de l'atmosphère surchauffée des serres, des collèges et des salons, reconnue par l'opinion comme la plus favorable à l'éclosion de cette fleur rare : le poète. 11 était donc avant tout déterminé à s'affranchir complète-

ment de la « poésic-reng-aine », — « genre ballade », « peste de la poésie conventionnelle », — qu'il connaissait bien pour l'avoir lui-même pratiquée, au temps où il n'était pas encore éveillé, mais qui lui donnait à présent la nausée. 11 ferait des poèmes a sans légendes, ni mythes, ni fiction, ni euphémisme », en remplaçant cette matière et ce décor usés par tout ce qui avait formé l'entourage et l'aliment de son existence réelle déjeune artisan américain, jouisseur, méditatif, absorbeur de spectacles «t de gens. En accordant ainsi son art avec son milieu il s'élèverait du coup dans une autre région que celle où l'on continuait à manufacturer de petites historiettes rimées, tout sucre, sentimentalité, évocations médiévales, comme si le prodigieux siècle dix-neuvième n'avait pas labouré, métamorphosé les âmes autant que la surface du monde. Il oserait un chant proportionné à l'ampleur du continent, au génie et aux possibilités de sa race, un chant à la mesure des spectacles émouvants qu'il voyait se dérouler autour de lui et des sentiments que ceux-ci éveillaient chez un Américain du peuple, né sur les bords de l'Atlantique près de la pullulante métropole bâtie sur le roc. Un chant tout plein du présent et du futur, aussi inattendu que rélait cette race puissante et large, comme née une seconde fois au contact d'une terre vierge et d'un air plus tonique; un chant de fierté, d'exultation, d'adhésion allègre, beaucoup plus mâle, beaucoup plus rude, beaucoup plus tendre aussi que tout ce « verbiage musical » extrait par des spécialistes cloîtrés « de leur dépression et de leur énervement >;.

Il n'aurait pas peur des réalités les plus rug^ueuses, car elles étaient pour lui comme des camarades d'enfance ; au contraire, il les absorberait joyeusement, il en ferait sa pâture d'élection et les restituerait marquées du sig-ne de leur beauté profonde. Ce serait là une poésie moderne et autochtone où se développerait le sens suprême d'une race qui, malgré ses nombreuses victoires dans le domaine matériel, n'avait encore fredonné que des chansons d'emprunt.

Bien plus tard il expliquait ainsi cette entreprise audacieuse : « La science moderne et la démocratie semblaient lancer leur défi à la poésie : défi de les introduire dans ses développements, en contraste avec les poèmes et les mythes du passé. » Ing-énument il avait relevé le défi et prétendu montrer que le poète pouvait être mieux qu'un exilé dolent. <( Quel qu'ait été le cas dans les siècles passés, — dit-il encore — le véritable office de la faculté d'imagination des temps modernes est de donner la vivification finale aux faits, à la science et aux existences communes, en les revêtant de l'éclat et la gloire et la splendeur suprême qui appartiennent à toute chose réelle et rien qu'aux choses réelles. » La fantaisie d'un créateur pouvait, aujourd'hui comme naguère, sans s'abaisser ni aliéner un pouce de sa liberté, s'épandre à travers les spectacles, les gestes, les types, les travaux contemporains, en cherchant l'expression poétique du présent. Comme la meilleure preuve à offrir était d'en proposer un exemple, Whitman allait montrer une nature d'homme large, aux vibrations capricieuses et infi-

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nies, à rimagination passionnée, se mêlant aux objets et aux êtres de son entourage, les accueillant joyeusement, les caressant, jouant avec eux comme les poètes de naguère jouaient avec les légendes. Peut-être n'avait-il manqué à d'autres, pour pouvoir relever le défi, que de se sentir, non seulement aussi bien préparé par une longue absorption des choses, bien à fleur de cette tâche comme il était, mais pareillement robustes et généreux, — de cette générosité qui ne redoute pas les choses les plus rudes et leur prête de son propre fond. En tout cas, lui avait osé, avec la hardiesse tranquille d'un dur marin de son île poussant sa barque vers le large parmi les vagues brutales. Bien des fois il s'était répété, avant la grande entreprise : Ces objets, ces gens, ces spectacles que vous estimez bas et absolument rebelles à l'interprétation poétique, — cette locomotive, ces entrepôts, ces bacs, ce charretier, ce maçon, ces foules quotidiennes vêtues de leurs habits ordinaires, — pourquoi ne point les chanter avec la même hauteur d'accent, la même ferveur qui animait les aèdes célébrant les guerriers, les prêtres, les rois, les amoureux, pourquoi ne pas les aimer et les exalter d'une telle force qu'ainsi revêtus de la gloire qui leur appartient et qu'il leur faut restituer, on les reconnaisse à peine et qu'eux-mêmes se reconnaissent à peine? Car la guerre de Troie, ni les Croisades, ni les cours royales, ni la légende ne présentent spectacles et individus plus grands que ces personnages qui m'entourent. Et il avait employé le meilleur de lui-même à cette remise au point, dans

Tespoir délicieux qu'un jour (lui-même ne verrait pas ce jour, mais peut-être les enfants de ses enfants le verraient-ils), l'Amérique et le monde seraient délivrés de celte « peste, effroyablement répandue, de la poésie conventionnelle », et l'auraient remplacée par « quelque chose de réellement vivant et substantiel ».

N'oublions pas d'ailleurs, à considérer la juvénile arrog-ance et l'org-ueil intransigeant de cet artisan du Nouveau Monde, au moment où, ses matériaux à pied d'œuvre, il se met à bâtir, qu'une ambition aussi démesurée n'émanait pas d'un contempteur ignorant du passé. Absolu était son respect pour les « poèmes magnifiques, incomparables )), pour les « divines œuvres » des âges, « taillés à la mesure d'autres pays que celui-ci, adaptés à un autre esprit et une autre phase de l'évolution », tout en restant, par le fond, immortels. « Si je ne m'étais tenu, tête découverte, devant ces poèmes, pleinement pénétre de leur grandeur colossale et de leur beauté de forme et d'esprit, je n'aurais pu écrire les Feuilles d'herbe. » Il était nourri des plus souverains d'entre eux, avant de commencer, et, à leur contact, il s'était senti armé et prêt à tenter pour son temps ce qu'ils avaient réalisé pour le leur. En les fréquentant, il avait fait cette découverte : on ne se prouverait digne des maîtres et capable de les égaler peut-être qu'en renonçant entièrement à leurs thèmes, à leur atmosphère, à leur vocabulaire, à leur altitude vis-à-vis de l'homme et des choses. On devrait, à leur exemple, bâtir avec des matériaux neufs et selon une archi-

teclure sans précédents. C'est-à-dire créer véritablement un art original, adapté à la couleur et aux formes d'aujourd'hui, tout en demeurant fondé sur les réalités éternelles qui sont le prime aliment des poèmes de toujours. Ces matériaux neufs, jug^és par tous inutilisables et marne meurtriers de toute poésie étaient pour lui les traits bruts et épars du visage contemporain de la beauté. Il avait envie de composer ce visage, et les éléments à sa disposition se prouvaient innombrables. Car, loin de se rétrécir, comme l'annonçaient des augures qui, du fond de leurs chambres confortables, abrités derrière leurs livres aux belles reliures, geignaient sur ces temps prosaïques, à quelles dimensions insoupçonnées, intimidantes, le domaine de la poésie ne s'était-il pas élargi durant cet âge ! Cette prose au soleil et en plein air fermentait, « bouillait de poésie ». Il n'avait qu'à regarder autour de soi : l'Amérique elle-même lui apparaissait comme le plus grand des poèmes. On eût dit qu'elle allait se mettre à chanter. Et en effet, elle chantait en lui et c'était cela qu'il entendait. Il ne serait que son filial interprète, en harmonisant ses diverses mélodies et les nouant en un choral.

On a quelque peine aujourd'hui, après le demisiècle révolu avec toutes ses espérances et ses inventions dans l'ordre artistique comme ailleurs, à s'imaginer l'énormité de cette entreprise, en apparence si simple, conçue et exécutée par un homme tout seul avec sa conviction inébranlable devant l'inconnu, — l'audace de cette lutte corps à corps avec la réalité touffue, omniforme, rebelle à se lais-

ser saisir et exprimer convenablement. Malgré toute sa force jeune, comme un Walt Whitman semblait petit pour cette tâche et qu'il avait besoin de s'élever au-dessus de lui-même pour l'accomplir! ... Faire la poésie de son temps, comme les chantres védiques, comme Homère, comme les chansonniers du moyen âge, comme Dante et Shakespeare l'avaient fait, chacun pour leur âge respectivement : idée presque banale et néanmoins si hardie qu'elle s'atteste révolutionnaire même aujourd'hui où beaucoup en admettent volontiers la lettre qui en refusent l'application. Oser chanter, en face de la grandeur écrasante du passé, la beauté confuse du présent, n'était-ce pas être animé de ce que Carlyle appelle « le plus grand des desseins, celui d'être le poète de son âge », non plus de l'âge de Sésostris, du roi Arthur ou du roi Louis XIV, comme les rimeurs, pour faire noble et grand, s'y croyaient obligés ? De lui-même, sans que nul ne l'y encourage ni que nul ne le suive, il part en pionnier d'une émigration poétique vers de nouveaux territoires à défricher, et son geste semble dire à ceux qui viendraient plus tard, marqués du don divin de dire les mots : « Vous demeurez là à cultiver vos lopins fatigués, qui ne vous donnent plus, à force d'engrais, que quelques fleurs rares. Je connais d'immenses domaines d'une fertilité insoupçonnée et sans maître. Us ne sont pas au delà des mers, mais ils commencent au pied de la haie de vos enclos. Laissez vos massifs appauvris et suivez-rhoi sans crainte. Je vous enrichirai plus que vous ne sauriez croire. » Sans qu'il

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s'en doutât exactement lui-même au début, tel était cependant l'esprit révolutionnaire, le caractère et la portée d'une entreprise qui renversait toutes les valeurs poétiques pour en établir de nouvelles. N'est-ce pas dans cet esprit qu'un pareil novateur est fondé à attendre que nous le jugions, lorsque nous nous trouvons en présence d'une de ses faiblesses? Ne nous hâtons pas de crier à l'échec de son entreprise parce qu'il a pu commettre telles erreurs propres aux précurseurs, et qui se perdent dans le rayonnement de leur œuvre. 11 est d'ailleurs de ces erreurs qui ne sont pas permises aux médiocres.

Lui-même comprit bien sa juvénile témérité en avouant sur le tard qu'il n'oserait alors risquer pareille aventure, « sachant plus clairement ce qu'elle sig-nifie ». C'est aussi parce qu'il la devinait vouée aux fausses interprétations qu'il prit soin d'avertir nombre de fois son lecteur et de faire publiquement son examen de conscience poétique. Ses avertissements n'étaient ni superflus ni trop répétés puisque beaucoup qui le lisent aujourd'hui ne le comprennent pas encore. Il n'avait pourtant pas cessé d'affirmer, avec une franchise exempte d'humilité, que, loin d'offrir une œuvre « achevée » et complète en soi, il présentait ses poèmes seulement comme une « expérience », un commencement, de même que la démocratie américaine n'était à ses yeux qu'une expérience et un commencement, soumis à l'épreuve du temps. Il fallait voir en ses Feuilles un simple « échantillon », disait-il, une ébauche

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Moi-même je ne fais qu'écrire un mot ou deux

d'indication pour l'avenir, Je ne fais que m'avancer un moment pour tourner

et me renfoncer en hâte dans les ténèbres.

Nous aurions grand tort d'interpréter cette altitude comme une banale précaution de novateur, incertain de la solidité de son œuvre. Tout autre était le sentiment de Whitman. En nous laissant ses poèmes il avait, mêlé à une conscience profonde et inexpugnable de leur vitalité, le sentiment fort net qu'il avait surtout percé et inauguré des voies, agrandi la perspective, indiqué de neuves directions. Du premier au dernier de ses versets était inclus ce sens : Voyez donc avec quelle matière et dans quel esprit vous devez désormais faire de la poésie. J'ai essayé selon mes forces et mon tempérament. Continuez à la mesure des vôtres et montrez, si vous le pouvez, une poitrine plus large que la mienne : votre victoire sera encore la mienne, car ainsi vous me justifierez.

Si autres et si discords semblent, parmi les poèmes passés et présents que nous aimons, ceux de Whitman, que l'eiTet presque inévitable de leur premier contact est, à de très rares exceptions près, de nous déconcerter en nous portant à les rejeter. Rudes, désordonnés, ennemis de la proportion, il nous faut un temps parfois assez long pour que nos yeux, notre oreille, notre sensibilité s'y adaptent, à mesure que nous découvrons la vie pullulante et merveilleuse cachée sous cette grosse écorce. Dès que nous l'avons compris et que son accent a

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touché notre fond de primitivité, son architecture et sa saveur sauvages nous apparaissent comme une nécessité. Les Feuilles d'herbe c'est le chant primitif d'un âge qui sort à peine de la confusion, l'expression d'enfance adéquate à une phase d'humanité en enfance. Le besoin expwmé par Emile Zola d'un barbare qui viendrait, à coups de hache, ouvrir le nouveau monde poétique, Whitman l'avait éprouvé d'autant plus profondément qu'il le vivait, pour ainsi dire, dans toutes ses fibres, parce qu'il était lui-même, de corps et d'âme, une manière de Barbare, un grand animal neuf issu d'une race, d'un milieu, d'un sol comme fraîchement sortis du creuset des genèses et encore inachevés. Son poème, jailli de ses émotions de primitif conscient, émerveillé au spectacle d'une aube humaine, ne pouvait manquer d'accuser le même caractère et le même accent que l'homme lui-même. Comme les odes, les épopées, les chansons et les drames de l'Asie sacerdotale, de la Grèce, du Moyen Age, de la Renaissance, demeurent pour nous comme les témoins de l'avènement d'un âge, celui-ci est le premier grand poème de l'âge démocratique, qui promulgue la venue de forces et de sentiments désormais au premier plan sur la scène du monde. Son caractère priméval est si fortement marqué qu'en dépit de la personnalité qui l'emplit, il suggère plutôt une sorte de vaste chant anonyme, et que l'on sera sans doute porté à dire, un jour, les Feuilles d'herbe simplement, comme on dit les Védas, la Bible, les Chansons de geste, les Eddas, les Niebelungen. C'est en effet à ce cycle d'œuvres

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que ses proportions, son naturalisme, son sens religieux de l'univers l'apparentent, si éloigné qu'il n'en témoigne pas tout le sens interne, particulier, volontaire et moderne dont il est chargé : et surtout aux plus primitives d'entre elles, celles de l'Inde, de la Grèce archaïque et des Hébreux. N'est-il pas caractéristique de reconnaître que ces lignes, par exemple, écrites par un historien à propos des hymnes védiques, pourraient s'appliquer presque exactement aux poèmes de Whitman et semblent en vérité définir un de leurs aspects majeurs : « Le poète dit ce qu'il voit et ce qu'il veut; il donne fièrement son impression, il étale sincèrement ses désirs ; sa parole est concise, puissante, vraie : la nature y est sainement résumée dans ses caractères essentiels, rapidement, d'un trait vigoureux mais exact et qui frappe une grande image sur l'esprit. Le poète aryen n'a pas de dédain, il ne sait rien qui ne puisse être chanté ; si quelque chose de bas attire son attention et stimule sa pensée, il se baisse, il prend son sujet, il l'élève, le poétise, l'ennoblit... Le poète védique ne semble pas pouvoir résister au besoin de réduire en vers purs toutes ses pensées : à la guerre, à la paix, aux labours, aux soins que réclament les troupeaux, aux voyages, aux hymens, à la mort, à tout le poète est capable de dédier un hymne... Le chantre ne fait pas œuvre voulue d'historien, mais son œuvre est de l'histoire; histoire d'une société nouvelle en qui, toute bouillonnante, d'une vitalité extraordinaire, la première sève donne des fruits immédiats. »

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Il se trouvait ainsi qu'un moderne, fils puissant d'une race aux activités intenses, plein de l'esprit de son temps, affranchi des vieilles formes et des lég-endes, s'était senti, en face du spectacle contemporain, dans un sentiment analog-ue à celui du poète védique disant son émerveillement devant les prodig-es de la vie et des choses. L'antique candeur, l'antique foi reparaissaient, créaient les mêmes accents à ce refleurissement du monde qu'accusaient les États-Unis particulièrement à l'heure où Whitman se mettait à les chanter. Ses poèmes étaient faits de la musique même de cet homme et de ce monde qui naissaient. Comment n'auraient-ils pas ^contenu des accents rudes et chaotiques? Gomment auraient-ils pu offrir, sans se diminuer, l'expression ordonnée et figée d'un âg'e brusque, bouillonnant, soulevé comme une terre volcanique? A travers sa conscience claire de soi-même et du présent ainsi que des nécessités poétiques qu'il entraînait, Whitman restait quand même l'aède primitif, abrupt, frais, religieux, parent des lyriques ingénus des premiers âges, avec le manque de mesure, l'exubérance un peu folle, le farouche et rugueux naturisme s'accordant à leur état d'âme.

Une ébauche, un aperçu, un abrégé..., disait-il en parlant de ses Feuilles. Cette « ébauche », qui

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prétendrait la décrire? Elle est à elle-même sa seule description. Elle nous confond par la surabondance torrentielle de ses couleurs, de ses voix, de son mouvement. Comme la nature sous ses aspects les plus grands et les plus inattendus, ces poèmes nous heurtent, nous écrasent de prime abord, et il n'y a place en nous que pour la surprise.

Des fres(jues débordantes, qui se déroulent selon un rythme puissant, aisé, incessant, irrésistible comme celui du flot; tout un continent qui défile, en un mouvement exalté, avec ses cités, ses prairies, ses fleuves, son peuple, ses ports pleins de navires, sa faune et sa flore; une humanité processionnelle qui s'avance, tantÔT en long"s, longes cortèg-es bourdonnants, grouillants, tantôt par groupes isolés et songeurs; de clairs paysages, des senteurs de futaies^, des solitudes traversées par un vol d'oiseau de proie; puis des artisans faisant les gestes de leur tâche, simples et grands comme des demi-dieux, des soldats, des paysans, des mères; des évocations d'un jeune passé au présent mêlées, la guerre de l'Indépendance, la conquête de l'Ouest, la guerre civile, l'appropriation du continent, la naissance successive des États ; des entassements de matériaux et de produits à l'infini, comme au long d'un quai gigantesque; les coups de masse en cadence des forgerons sur l'enclume, le grondement des trains, la voix rauque des océans, les cris delà rue, un trille d'oiseau-moqueur, un enfant qui joue, un bûcheron solitaire à son travail dans les bois, trois compagnons, mâles et amis, qui s'en reviennent de l'atelier en chantant ; traits, richesses.

émotions, nuances d'une race jeune, passionnée, curieuse, affairée, cueillis et assemblés en botte comme on assemble les fleurs des champs en juin. Ici, dans un paysag^e inondé d'une lumière de paradis, des groupes nus en proie à la folie orgiaque, emportés dans une priapée rouge, assouvissant avec des cris leurs appétits d'animal innocent, magnifiant la grande ivresse phallique; là-bas, des vapeurs avec leur panache de fumée, le cri aigre des mouettes, des grands voiliers aux voiles gonflées dans le soleil, des foules qui passent et repassent un fleuve, la grande ville poussant par ses canaux et ses carrefours des vagues d'humanité fiévreuse et pressée; à l'écart du cortège, des replis de silence, de rêve et d'intimité comme en la solitude d'une forêt, sur une colline ou devant la mer, des pensées telles qu'en présence de nous-même, des astres ou de la mort, des effusions, des élans de tendresse, l'entrevision d'insondables profondeurs spirituelles, des interrogations à soi-même, des énigmes, des blocs d'ombre, du mystère...

Et au centre jle cette vie rayonnante en plénitude et en force, mêlé à tous ces spectacles et ces gens, lui, le « bien-aimé », un homme de haute taille, à la carrure athlétique, qui les absorbe, leg embrasse sans se lasser, comme soucieux de recenser le monde pour en épuiser les motifs de joie et d'émotion. C'est l'Amérique chantant par la voix multipliée d'un individu qui s'èprbuvë à travers chacun de ses compagnons età ifâvers toute chose, navigue avec les marins, combat avec les soldats, peine avec les tâcherons, muse

avec les promeneurs, mendie avec les pauvres, festoie avec les buveurs, se roule sur la plag-e avec les vagues, rayonne implacablement avec le soleil de midi, vole au-dessus de la baie avec le goéland, frémit avec les brins d'herbe lorsque le vent passe, conduit sa locomotive avec le mécanicien, est à la barre avec le pilote et sent le grand navire sous ses pieds céder docilement à l'impulsion de la roue. A dénombrer les richesses qui l'entourent et les ressources correspondantes, plus merveilleuses encore, qu'il reconnaît en soi, afin d'en composer le glorieux lexique des « mots de la terre », cet homme est ébloui au point de s'arrêter parfois, pour crier son orgueil et sa joie, exulter éperdument dans un hymne à la louange de la vie sacrée en toutes ses parties. 11 semble alors comme un nouvel Adam qui, en s'é veillant sur une terre de prodiges, par nul autre contemplés, s'abandonnerait à l'ouragan de ses sensations et de ses émotions. Et puis un monde jusque-là muet, celui des ingénuités grandes, des existences simples, communes et claires, prend voix tout à coup à travers lui et se chante en accents d'autant plus forts que longtemps contenus. Ou bien quand il cesse de se livrer aux joies élémentaires de courir, naviguer, aimer, manger, rire, ou de se publier avec une fierté naïve, c'est pour raconter des histoires comme à des amis étendus sur l'herbe autour de lui, leur confesser de nouveaux désirs et murmurer des secrets. Cet homme est l'âme et le feu de l'extravagant spectacle dont chaque aspect lui révèle un trait de son âme où tout vient retentir.

Ce n'est point une épopée ni une suite d'odes, ni une confession, ni rien de ce qu'on pourrait définir, mais cela et bien davantag-e. Le livre a des nuances parfois aussi ineffables que celles des mystiques, tantôt aussi ordinaires que les propos échangés sur le pas d'une porte ou la plate-forme d'un tram. Vous y trouvez des prières et des chansons, des récits de pêche à la baleine ou au homard, des tableaux d'incendie avec les pompiers à leur besogne et la foule illuminée qui regarde, des coins de champs de bataille, des combats navals, des maçons s'activant avec leur truelle le long du mur qu'ils montent, des charpentiers poussant un tenon dans sa mortaise, mêlés à des élévations sur le temps, l'univers et l'immortalité. Le liseron ou l'abeille, le rouge-gorge ou le lilas n'y jouent pas un rôle moins important que les foules transportées par les bacs ou les pionniers cheminant à travers l'Ouest. Des élans les plus intimes de l'indiNidu aux transports collectifs, il n'est guère d'émotion, qu'elle soit d'orgueil, d'amour, de mort, guerrière, communiale, admirative, qui ne puisse y trouver d'étroites concordances; il n'est guère d'aspects de « la vie immense en passion, pulsation et puissance » qui n'y soit évoqué ou suggéré. Si on osait le mutiler, on y taillerait facilement, en les dégageant de leurs gangues, des récits, des hymnes, des annales, des épîtres, des évangiles, de la géographie, de la physiologie, de la sociologie en bloc. Car tous ces thèmes s'y retrouvent, non point à l'état neutre ou abstrait, mais dans une chaleur constante d'humanité et un

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mouvement passionné, baignés dans un élément impondérable que n'offre nul autre poème. Et sa qualité la plus irréductible est ce qui le fait intime, frais, mystérieux, plein d'arômes, de sources, de vent et de mer.

Il fait songer parfois à un grand voilier qui, parti pour une longue croisière, par un matin de soleil et de brise, toutes ses voiles tendues le poussant comme en un grand rire vers la haute mer, après des années revient lentement au port, quelque soir, plus beau de toutes les lumières qui l'ont caressé, de toutes les lames qui l'ont assailli, ses flancs lourds de découvertes dont s'émerveilleront les terriens des continents ancêtres.

Il est tel qu'une contrée où vous n'avez jamais pénétré, que nul voyageur ne vous a décrite, et dont l'accès pourtant vous était facile ; mais vous l'avez toujours ignorée, occupé à refaire chaque malin le même chemin sans détours de votre maison à votre bureau, votre usine, votre église. Cette contrée, à mesure que vous vous y enfoncez, semble s'élargir indéfiniment, et votre étonnemenl s'accroît d'avoir pu demeurer si longtemps sans la soupçonner. Et vous allez plus loin, plus loin, par des chemins bordés de surprises... Rien ne ressemble à ce que vous connaissez : couleurs, sons, formes, perspectives ont subi une métamorphose. Voici un bois curieusement touffu où, cherchant une issue après vous y être engagé, vous êtes forcé de vous frayer un chemin vous-même parmi les broussailles, les halliers et les viornes, avant de déboucher sur une clairière : émotions de

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la découverte, de la lutte corps à corps, de vous être cru perdu et de vous retrouver. Plus loin ce sont de vastes landes désolées, des grands pans de rocs abrupts, des basaltes austères, des plateaux sans un abri. Puis vous descendez vers un vallon où il fait doux et tiède parmi les vergers. Là vous rencontrez des hommes qui parlent un langage dont les sons vous frappent pour la première fois; ce sont des gens taillés dans la même matière que vous, mais de plus haute stature et au visage plus clair... Cependant la journée s'avance, le soir va bientôt tomber sur l'étrange paysage et vous marchez depuis le matin. Un soupçon singulier vous obsède. Pourquoi ces choses inconnues suggèrent-elles néanmoins une sorte de parenté avec vos réalités quotidiennes ? Ne vous serable-t-il pas retrouver celle-ci, puis cette autre, sous leur nouveau visage ? Mais oui, c'est bien cela : seulement elles ont un air que vous ne leur connaissiez pas, elles sont comme transfigurées dans l'air et la lumière de cette contrée. Que signifie ce spectacle? En quel état ètes-vous donc, de veille ou de songe? Vous êtes parfaitement éveillé. Ce soleil incliné sur l'horizon est le même soleil dans les rayons duquel l'enfant que vous fûtes s'est roulé. Ces plateaux, ces forêts, ces landes, ces vallons, vous les avez biendes fois parcourus ; ces hommes que vous avez rencontrés sont vos voisins. Mais vous étiez à ce point immergé dans la grandeur et le miracle quotidiens que vous n'y prêtiez aucune attention. Une promenade à l'aventure, où vous fûtes guidé par un invisible compagnon, vous a fait découvrir

aujourd'hui « l'espace et l'éclat ineffable qui transforment les lieux anciens et les lumières d'autrefois en choses mortes et vides ». C'est maintenant que vous êtes tiré de l'assoupissement de votre vie antérieure. Et désormais tout l'entourage de votre existence va vous apparaître tel qu'il vous est aujourd'hui révélé et tel qu'il est réellement, pénétré de significations prodigieuses, parmi lesquelles vous demeurerez étonné de vous sentir si grand et si jeune.

Il est comme une de ces cathédrales inachevées qui emplissent de leur rudesse magnifique le cœur de telles vieilles cités. Bien que l'architecte qui la conçut portât le plan en lui dès avant que la première pierre en fût posée, elle a mis des siècles à s'élever et paraît sortie de la collaboration d'un peuple. Ses contreforts nus et bruts la revêtent d'une puissance irrésistible que tout ornement amoindrirait et, avec ses pinacles, ses piliers, ses ogives, lui font une beauté asymétrique et libre, parente de celle des futaies. A ses tympans, ses voussures, ses chapiteaux, aux stalles du chœur, toute la vie de la création semble évoquée : les animaux, les plantes, les astres, la campagne, les gens de la cité en leurs costumes quotidiens redisant leurs métiers, leurs passions et leurs rêves. Rien n'est vil dans la maison de Dieu le Père. Tous sont invités à prendre part au cantique. Et le soir, des oiseaux viennent, avec des cris, s'abriter dans les tours, parmi les chimères, et des plantes sauvages aux vives couleurs vrillent leurs racines dans les fisfîures des pierres.

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