‹ Le poème-évangile de Walt WhitmanChapitre 4 sur 15 · L'ART DE WHITMAN · texte numérisé non relu

L'ART DE WHITMAN

Point comme brodeur,

(Des brodeurs il y en aura toujours

à foison, je les salue eux aussi).

Mais pour le tissu des choses et

pour les hommes et femmes

intrinsèques.

Parmi les résolutions auxquelles Whitman s'était attaché, dans l'élaboration de son poème, l'une des plus essentielles était qu'il n'y introduirait rien « pour l'amour du beau ». Ce ne fut d'ailleurs pas sans peine, selon son propre aveu, qu'il put rester fidèle à cette règ^le en s'affranchissant de toute la « passementerie verbale » indispensable à la « poésie rengaine ». Depuis que, tourmenté par la recherche d'une beauté plus ample et plus libre, â avait cessé de versifier et d'écrire des historiettes, la qualité couramment nommée esthétique lui paraissait sans lien nécessaire avec la qualité qu'il appelai poétique; il y avait même, à son sens, plutôt

opposition entre celle-ci et celle-là. « Je ne cherche pas l'art, — expliquait-il plus tard, — c'est l'expression spirituelle que je poursuis. Considérez la chose ainsi : je ne suis pas littéraire, mes livres ne sont pas de la littérature au sens professionnel... Dans toute oeuvre d'imagination il est une qualité primordiale qui doit particulièrement intervenir, une qualité qu'on ne peut ni indiquer, ni nommer, ni décrire, mais que, présente, on sent toujours : l'éjaculation directe de la nature, marquant la séparation entre l'expression formelle, conventionnelle, empruntée, et la ferveur de l'esprit vrai. » C'est pourquoi il bannissait, non seulement les « ornements du répertoire », mais cet appareil de g'ràce, d'élégance, d'harmonie à peu près immuablement considéré comme le décor de toute poésie. Au lieu des seules friandises du dessert, il se proposait d'offrir le repas entier, et un repas solide.

Il est donc bien naturel que le premier reproche qu'il dut entendre fut celui d'avoir entrepris un art dont il ne comprenait pas le premier mot. Sa grossièreté était celle de l'ignorant ou du rustre maniant d'une main gourde des bibelots précieux. Les Feuilles d'herbe n'étaient pas de la poésie plus que Wagner ne fut de la musique et Cézanne de la peinture, un peu plus tard. Cette opinion rudimentaire, presque unanime au début, n'a pu tenir longtemps devant l'attitude d'une douzaine d'hommes sincères et irréductibles affirmant que c'était bien de la poésie, ces lignes bizarres, non dégrossies, affranchies de toute métrique; et on n'oserait plus la soutenir aujourd'hui en dehors

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des milieux opaques qui doivent neus rester indifférents.

Ne nous étonnons point à l'excès, néanmoins, de rencontrer si souvent encore, exprimé par les meilleurs jugées, le reproche implicite ou formel que ces poèmes manquent d'art. L'impression de prosaïsme, de pêle-mêle, de matière brute, que ceux-ci laissent aux premiers contacts est trop forte pour ne pas persister durant des g^énérations. Elle est d'ailleurs si naturelle, si justifiée, à certains points de vue... Hormis ces quelques morceaux dont la beauté évidente n'échappe à aucun lecteur sensible, oh, oui, le pauvre artiste, à l'estimer selon nos habitudes, le g^auche écrivain sans goût et sans mesure, cru, brutal et confus, incapable de disting-uer le métal précieux des scories ! Ces fragments de beauté absolue, en prouvant ce qu'il pouvait obtenir lorsqu'il « voulait s'en donner la peine », n'attestent-ils pas la négligence de tout le reste de son œuvre? Et comme il serait aisé de le démolir, si lui-même ne nous avait épargné ce soin, en reconnaissant avec la plus franche simplicité que « pour ce qui est du talent de peindre, du dramatique des situations, particulièrement de la mélodie verbale et de toute la technique conventionnelle de la poésie », la plupart de ses devanciers le surpassaient infiniment, et qu'il ne cherchait en rien à rivaliser avec eux. Il les admirait et les respectait ; puis il suivait son chemina lui, attiré vers d'autres horizons.

Mais alors d'où vient que ce grossier artisan*' du verbe, ce manœuvre, cet artiste inférieur, si dédai-

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gneux du « beau dire », exerce sur nous une telle emprise? Par quels moyens obtient-il cet effet d'attirance indéniable? Pourquoi ce rayonnement autour de ses versets? Comment expliquer cet arôme pénétrant qu'il dégage ? Il n'a pourtant que ses mots et leur pauvre arrangement. Il faut donc qu'il dispose d'une manière d'art à lui, qui n'apparaît pas à première vue, comme celui des autres poètes, un art secret à la fois moins simple et plus simple que ce que nous avons accoutumé de nommer l'art. 11 faut que cette enveloppe raboteuse et ces formes primitives dissimulent des richesses subtiles. Les quelques points çà et là ou celles-ci affleurent plus ou moins devraient suggérer au lecteur de se méfier des apparences et de ses premières impressions.

Whitman ne serait-il pas de ceux-là — et le premier d'entre eux, peut-être — qui, possédés par une beauté nouvelle, ont senti qu'ils ne pouvaient la communiquer en faisant appel au seul sens esthétique et devaient s'adresser à notre être tout entier? Le beau cristal taillé à facettes, les gemmes et les essences précieuses étaient impropres à traduire la qualité d'émotion qu'il voulait rendre ; il cherchait des matières appropriées à des besoins plus profonds et plus universels. Dans l'âme de l'homme il y avait un domaine dont presque nul poète ne s'était soucié. Pour l'atteindre et le cultiver, il fallait briser les rigoureuses barrières que les formules esthétiques avaient maintenues. L'art n'était pas davantage asservi pour l'éternité à quelques règles immuables que la beauté n'était enclose

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en certains parcs réservés ou la divinité plantée sur un trône parmi les nuées. On l'avait conçu jusqu'ici comme un plaisir rare, un mets exceptionnel destiné aux goûts raffinés, alors qu'il pouvait s'offrir comme le délicieux aliment spirituel commun à tous, donneur de santé, d'exaltation, ferment d'héroïsme et de communion. L'art du bibelot précieux demeurait une bien belle chose en son g"enre, aux mains des vrais maîtres ciseleurs : mais qui oserait dire qu'un art assez substantiel pour rassasier la faim de tous les jours, un art réalisé sous des formes libérées par de nouveaux créateurs, ne pût s'épanouir en préparant une moisson de joies d'un ordre plus humain et plus larg-e? C'était là ce que Whitman appelait « une remise au point totale du principe et de la nature de la poésie ». Depuis les âges on s'approchait de la beauté selon les rites consacrés, on la saluait des mêmes noms, et les strophes du cantique s'enroulaient autour de quelques thèmes invariables. Lui qui connaissait les « divers besoins de la beauté » entendait lui composer un poème qui les satisfit.

Souvenons-nous de quelle communion passionnée, intime, prolongée, avec les hommes, les substances, les éléments, son poème avait jailli, pour mieux reconnaître à quelle distance des modèles littéraires il réalisait son œuvre et combien peu il se souciait de lutter avec ceux-ci. 11 était seul devant son motif et tout plein de lui. Les réalités l'entouraient et leur splendeur était écrasante, particulièrement celle des objets et des êtres en plein air. Il était tout confondu par cette fraîcheur,

cet accent, celle plénilude, celle puissance simple qui s'affirmaient silencieusement. La plus petite chose et la plus connue s'auréolait d'un prestig-e impénétrable. La beauté d'un poisson, d'une feuille, des ondulations de la mer, d'une graine, d'un roc, d'un lever de soleil, d'une maison, d'une machine, d'un bateau, d'un homme qui passe, comment la dire? Chacun était complet en soi et distinct, et pourtant lié à tout le reste. La moindre touffe d'herbe resplendissait d'être la chose qu'elle était, implacablement, tranquillement, avec une aise et une simplicité désespérante, sans restriction ni calcul ; elle triomphait sans org-ueil de s'attester aussi inéluctable, avec sa densité, sa couleur, ses formes, son parfum. Elle offrait ce visage d'indifférence et d'impassibilité qui est comme la fleur de la force. Il y avait ainsi une qualité inhérente aux choses réelles, une sorte de sourd éclat qui n'apparlient qu'à elles seules. Et la beauté des êtres primitifs, avec leur nonchalance, leur robustesse, leur muette affirmation, et ce dédain tranquille de tout ce qui n'était pas la vérité intense d'euxmêmes... Ce charretier, ce pêcheur, ce bûcheron avaient une démarche, une expression, un arôme, quelque chose de primordial et de souverain qui semblait venir des au-delà du vrai et du beau et vous faisait mesurer les profondeurs. Une réalité, une « identité » ! N'était-ce pas le miracle qui déjoue toutes les interprétations ? Cette toutepuissance du concret, il n'avait qu'à se promener dans les rues, par les chemins ou sur les grèves pour en sentir les effluves au visage^ On eût dit

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qu'un raag^nétisme plaquait irrésistiblement son âme d'homme sur les objets et les êtres pour qu'elle en prît possession. Il subissait violemment et continûment cette attirance et il avait envie de s'arrêter devant chacune de ces réalités qui lui parlaient un langage si pressant et si intime, pour les célébrer sans fin. Il n'avait qu'à nommer la plus commune d'entre elles pour être heureux.

Je reste absorbé à entendre d'admirables récits des

choses et des raisons des choses, Ils sont si admirables que je me pousse du coude

pour écouter.

Que devenaient nos formules abstraites, nos belles imaginations en présence de cette splendeur qui s'offrait avec une prodigalité folle ? Que devenaient en particulier nos poèmes, notre art? Sauf en quelques cas — et encore en doutait-il parfois — il avait le sentiment qu'ils étaient anéantis au moindre éclair dardé par la plus quotidienne réalité. Il est certaines heures, se disait-il, où la Nature semble considérer toute poésie, tout art en leur fixité comme une impertinence. Ce quelque chose qui appartient en propre aux objets eu?imêmes paraît s'évanouir au toucher de celui qui voudrait les exprimer. Ceux que la puissance des choses n'intimide point sont ceux qui n'ont pas de sens assez vigoureux ni assez subtils pour l'éprouver pleinement. Comment rendre à l'aide de nos maigres mots, de nos petits pinceaux timides, cet on ne sait quoi d'ineffable, d'unique, de triom-

phant, qui est le privilège de la vie, comment atteindre à travers ses fibres le cœur de son cœur? Gomment oser répondre à ce défi silencieux des choses qui sont et ne se contentent pas de paraître, alors que chacune s'avère en soi un poème parfait et inimitable? Ce qui est, ce qui est... simplement être... merveille qui dépasse tous les mots. La piètre figure que font nos traits verticaux, nos courbes, nos angles et nos points en face de ces « mots de la terre » que sont les réalités muettes 1 Aussi quelle humilité l'accablait quand il reconnaissait la vanité de ses efforts en vue de rendre dans sa vérité l'allure de ce manœuvre qui passait près de lui, avec son aisance et son naturel. 11 était rongé par le tourment de s'éprouver si impuissant et si chétif. Oh! comme il aurait voulu pouvoir ravir aux choses une parcelle de leur qualité pour la mêler à ses versets... Si la vague, le soleil, les gens pouvaient lui communiquer un rayon de leur force, une bouffée de leur parfum, comme il se sentirait armé ! Imprégnés de cet unique élément, ses poèmes seraient inébranlables comme les réalités elles-mêmes; pénétrés de ce parfum, ils attireraient à leur tour avec le même pouvoir irrésistible qui l'accablait lui, ils solliciteraient l'âme des hommes comme ces choses solides et éclatantes sollicitaient la sienne sans qu'il pût se soustraire à leur appel. Et il suppliait l'océan :

Souffle-moi, pendant que je te tiens contre moi, le secret du prodigieux murmure que j'envie.

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Car j'ai peur de devenir fou si je ne puis rivaliser avec lui et m'exprimer aussi bien qu'il s'exprime.

Sans doute n'aurait-il jamais osé élever la voix, en face de ces poèmes inimitables, s'il n'avait pas été l'homme qu'il était, « Walt Whitman, robuste et généreux comme la Nature ». Après avoir tant de fois remâché l'amertume de son humiliation devant les choses, venait un moment où il sentait se lever en lui une force souveraine qui répondait orgueilleusement à leur muet défi. C'était sa réalité à lui, Walt W'hitman, qui, réagissant, se redressait en face de ce prestigieux monde extérieur et acceptait de se mesurer avec lui. Et c'était alors l'âpre corps à corps d'où l'homme, finalement, avec un cri de fierté joyeuse, sortait vainqueur, tenant la réalité sous son genou à sa merci, s'emparant des « mots de la terre » et les pétrissant à sa guise.

Eblouissant et formidable le soleil levant me tuerait combien vite.

Si je ne pouvais à cet instant comme toujours projeter hors de moi un soleil levant.

Oui, je confronterai ces spectacles du jour et de la

nuit, Je saurai si je leur dois être inférieur, Je verrai si je ne suis aussi majestueux qu'ils ne

sont.

Je verrai si je ne suis aussi subtil et réel qu'ils ne

sont.

4^ LE POÈME-EVANGIIB

Je verrai si je dois être moins généreux qu'ils ne sont,

Je verrai si je n'ai pas de sens, alors que les maisons et les navires ont un sens.

Je verrai si les poissons et les oiseaux doivent être assez pour eux et si je ne dois être assez pour moi.

Je parie mon esprit contre le vôtre, vous, globes, plantes, montagnes, bêtes,

Si copieux que vous soyez, je vous absorbe tous en moi-même, et deviens le maître moi-même...

Il sajt désormais lequel est le plus fort, des choses ou de lui, et il n'a qu'à attendre le moment favorable. Alors il les laisse venir à lui, désarmais sûr, permet qu^elles l'enveloppent, le possèdent, confondent, et puis, dans leur splendide nudité, les saisit, les pénètre de sa volonté mâle en les fécondant, pèse sur elles « d'un muscle rude et attentionné », jusqu'à les confondre à leur tour. C'est de cette frémissante et chaude étreinte que naquit son art. Le grand artiste n'est-il pas celui qui, en accolant la nature, lui fait exprimer tout son suc sous son viril effort? Tant d'autres avant lui, autour de lui, la tenaient à distance et la faisaient danser et jouer devant eux comme une esclave dont on s'amuse; tant d'autres ne possédaient qu'en esprit. Mais lui l'avait épousée avec ses muscles et son amour, comme une femelle magnifique dont la sensualité correspondait à la sienne. Gela n'était permis qu'aux robustes « lombes » :

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caresseurs^ phraseure, habiles sont anéantis dans ce corps à corps. « L'homme le plus riche est celui qui confronte tous les spectacles aux équivalents qu'il tire de la richesse supérieure de lui-même. » Cette grande force impérieuse qui s'était levée ea lui se prouvait d'une nature si créatrice que les choses, comme son art nous les offre, paraissent nées une seconde fois, aussi fraîches et neuves qu'au jour où un dieu en son paradis les fit défiler devant son trône en les nommant. Elles sont telles que &i personne avant lui n'y avait touché, rayonnantes d'une réalité plus réelle, pai'ce que contresignée par l'homme. On dirait que son étreinte les a dépouillées des voiles ou des croûtes qui nous empêchaient de voir combien elles sont belles et immortelles. Elles portent sa marque. 11 les imprègne de son odeur à mesure qu'il nous les tend. Formes de la Nature, objets, passants, spectacles se font les divers canaux de son émotion et les vivants symboles à l'aide desquels s'exerce le jeu de sa fantaisie. Les réalités, ces poèmes parfaits, viennent ponctuellement se rang-er sous la loi de son poème. D'étrangères, qui nag"uère le bafouaient, les voici devenues ses auxiliaires fidèles, et chacune d'elles s'acquitte de la"commission dont il l'a chargée, de représenter un aspect de lui-même. Il les met dans son prolongement parce qu'elles sont seules capables de l'expliquer et le traduire. Aussi regarderait-il comme une trahison de les parer ou de les affaiblir. La qualité authentique qui les fait ce qu'elles sont est mille fois plus précieuse que les ornements les plus ingénieux dont il pourrait les

vêtir. Tout l'effort de l'art doit tendre à faire tomber le masque qui dissimule le concret, non point à lui tailler un nouveau déguisement.

On pourrait découvrir dans cette attitude de Whitraan vis-à-vis de l'en-dehors le fondement de son esthétique. Il avait un mot favori pour traduire son intime sentiment' à cet égard : une création véritable devait se témoigner en concordance avec la nature et les choses, c'est-à-dire supporter victorieusement l'épreuve de la réalité et du plein air. Il ne fallait pas qu'elle fût écrasée par le voisinage des vivants poèmes qui marchent ou se tiennent immobiles autour de nous. Toute production de l'homme, de son âme, de son cerveau ou de ses mains, qui n'était pas à la taille des choses relevait d'un art inférieur. Très rares, au cours des siècles, ceux qui avaient atteint cette qualité, c'est-à-dire ceux dont les créations existaient comme une colline ou un fleuve existe. Il se plaisait à croire que des poètes nouveaux allaient venir, plus riches de cette qualité, et les décrivait ainsi, à travers lui-même :

Ils ne me semblent pas comme l'ancienne sorte,

Ils me semblent comme la Nature enfin,...

Ils me semblent enfin aussi parfaits que les animaux,

et que les rochers et les herbes folles — assortis

à ces choses, Assortis au flrmanent pour flotter avec les nuages

flottants, frissonner parmi les arbres avec le

feuillage fris-onnant.

S'étendre avec les eaux étendues et unies, où les

navires au loin voguent en silence.

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Des années il avait lutté ainsi pour que son poème eut l'aisance et la solidité qu'il enviait tellement aux choses, et pour réaliser ce vœu : « S'exprimer en littérature avec la rectitude et l'insouciance parfaites qu'ont les animaux en leurs mouvements, avec le sentiment irrécusable que manifestent les arbres dans les bois et l'herbe au bord du chemin, voilà le triomphe sans réserves de l'art. » Pour vérifier à quel point il avait réussi à atteindre cette suprême qualité poétique il allait se relire à haute voix les épreuves de ses poèmes, dans un bois ou devant l'océan, ainsi qu'il avait bien des fois déclamé de l'Homère ou du Shakespeare sur les g-rèves de Long^ Island ou l'impériale d'un omnibus de Broadway, dans le tumulte de la rue populeuse ; comme Flaubert, il voulait soumettre ses versets à l'épreuve du « gueuloir », mais pour que celle-ci fût valable, il exig-eait le plein air. Car il avait remarqué que bien des pag-es, qui semblent faire bonne fig"ure sous la lampe du cabinet, s'éparpillent comme duvet dès qu'on les porte au g'rand jour. Et même après avoir ainsi vérifié les siennes il n'était pas tellement sûr de sa victoire. Les réalités recelaient une mag-ie dont il était peut-être vain, après tout, de prétendre dérober le secret. C'est pourquoi nous trouvons si souvent, à travers son œuvre, des appels suppliants où il adjure les beautés redoutables et délicieuses qui l'entourent, et paraissent le railler encore, de venir à son aide en daignant verser sur son poème un peu de leur rayonnement :

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