I04 LE POÈME-ÉVANGILE
taisies, que nous en percevons peu à peu l'ordonnance barbare et voulue et que chaque détail justifie sa place dans l'ensemble. Nous tenons alors un bout du fil conducteur. Derrière toutes les puissances visibles ou palpables qui s'entrelacent dans la symphonie se dissimule un élément plus singulierj comme un feu qui les anime et leur propage secrètement sa chaleur.
Quelle que soit l'importance de l'une ou l'autre partie de ces poèmes, derrière leurs frondaisons comme derrière un écran, quelque chose de plus important se cache. 11 y a, par delà cette attirance des objets et cette richesse de suggestion, une attirance plus subtile encore et plus précise, qui provient d'un centre très à part, d'une force en soi que nous ne sentons peut-être dans aucun autre livre, si grand, si lourd d'humanité et de réalité soit-il. Ce pouvoir dépassant la simple puissance poétique est un attribut qui est propre à celui-ci et révèle la vertu intrinsèque dont les Feuilles sont imbues. Car les qualités que nous avons touchées jusqu'ici ne sont essentielles qu'en fonction de cette qualité plus haute qui nous fait découvrir l'axe du livre.
Au temps où il roulait en lui maints projets pour se délivrer du grand besoin qui le possédait d'ex-primer son époque et son milieu en un poème, il avait résolu de bonne heure, nous confie-t-il, « que le tronc et le centre d'où la réponse devait rayonner, et vers lequel tout devait converger de tous les points épars, si éloignés qu'ils fussent, serait nécessairement un corps et une âme fondus en une identité, une personnalité. » Il interpréterait donc
ces thèmes nouveaux, rAmérique, la Démocratie, le Travail, par le moyen d'un Individu. Ensuite il décida, après mûres réflexions, que cet Individu serait lui-même, Walt \Yhitman, — ne pouvait être autre que celui-là en personne qui méditait cette g-lorification du monde moderne.
Bien d'autres avant lui avaient ordonné leur poème autour d'un « héros », et certains même s'étaient proposés à nous sous l'aspect d'une transfiguration lyrique. Mais il n'était aucunement dans sa pensée de créer un héros de cet ordre et de le placer dans un cadre approprié. 11 voulait faire vivre un Américain du peuple et du milieu du dixneuvième siècle, placé dans des circonstances moyennes, comme il était lui-rnême placé, non point un grand capitaine, un rédempteur ou nn saint. Il voulait faire vivre un homme qui sérail le « double » du Walt Whitman foulant les trottoirs p)puleux de sa ville : un homme concret ayant les appétits, les traits et l'àme de ce personnage nnllenjent exceptionnel, mais qui, d'avoir confronté Innt de spectacles et d'humanités divers, apparaîtrait immeasifié au point de se métamorphoser, sans se départir le moindrement de ses idiosyncrasies, en un Individu composite et démesuré atteignant les |)roportions du type. En cettetranscription poétique de soi-même, en cette expression, haussée jnsqu'à l'art, de sa « personnalité physique, émotionnelle, morale, intellectuelle et esthétique », « identifiée avec le lieu et l'époque », il était surtout gni<ié par^un désir de fidélité et de sincérité. Il n'entendait pas accentuer certains traits, conveniionnellement