‹ Le poème sans nomChapitre 17 sur 35 · CI · texte numérisé non relu

CI

Néanmoins, plus les jours passent, plus elle peste. Elle se montre, maintenant, et sans motif, Avec les fournisseurs d'esprit plus combatif; Elle était lente : elle est, aujourd'hui, presque leste.

Une fureur la tient, l'étréint, c'est manifeste: Et son regard s'est rallumé, vindicatif. Oui, la rage la rajeunit, c'est positif; Car. à présent, la vieille Elvire te déteste.

Klle m'observe, elle me guette: elle comprend Que mon besoin de te revoir devient plus grand Et que j'écarte en vain le désir qui me tente.

Elle m'a dit : « Monsieur, quoi ! vous, la supplier! Courir chez elle!... Elle serait bien trop contente; Et, moi, je vous rendrai-, du coup, mon tablier! 0

u La servante au grand cœur », formule lapidaire, Et qui semble emphatique et ne l'est nullement. Commise à l'entretien de mon ameublement, Elvire estime cette tâche secondaire.

Certe, elle la remplit; mais elle considère Gomme article premier de son engagement Le devoir de scruter ma joie ou mon tourment Et le droit naturel d'en être solidaire.

Elle est ma chose, soit! Mais, moi, je suis son bien. En regardant son maître, ainsi juge le chien. Je lui suis avant tout le prix de ses services;

Et, tu vas me trouver, ma chère, bien bouffon. Tandis que, toi, tu ne m'aimes que pour mes vices. Elle, elle m aime pour le peu que j'ai de bon.

Oui. tu m aimes encor, ma chère, c'est certain ! Pour mon plus cher malheur le destin t'avait faite; Et, je l'ai dit déjà, mais je te le répète, Pour ton plus cher malheur m'avait fait le destin.

Et ce n'est pas l'effet d'un délire enfantin, Si, délibérément, je me suis mis en tête Que. chaque soir, en te couchant, tu te fais fête D'avoir un mot de moi. le lendemain matin.

Mais \c matin venu n'apporte point la lettre.

Je goûte la colère où je te vois te mettre.

Ha! Ha! comme tu dois crisper ce petit poinf: !

Rira bien qui rira le dernier! Je vais rire. Car. moi, c'est entendu, je ne t'écrirai point; Ouani à toi c'est fatal, tu va* bientôt m'écrire!

LE HOKME SANS NOM. ia3

XGVII

Me rendre le premier? Non. perds cette espérance! Vh ! j'en meurs de désir! Tu comptes là-dessus. Mais tous tes pronostics flatteurs seront déçus. Car je me fais l'amant le plus têtu de France !

Tu t'exerces, sans doute, à la même endurance. Tu sais te résister, et je m'en aperçus. Tous les succès, jusqu'à présent, oui, tu les eus; Mais il faut que ce soit mon tour, en l'occurrence!

Ma chère, c'est la guerre entre nous deux? Eh bien ! Puisqu'il en est ainsi, désormais il convient De te remémorer la parole notoire,

Kaite de mots, hélas! pour nous trop longtemps lus Pendant plus de quatre ans: « 11 gagne la victoire. Celui qui peut tenir an quart d'heure de plus. ».

Je suis si sûr que tu céderas la première Qu'un grand apaisement m'en est venu. Je puis Retomber au sommeil comme la seille au puits. Quand de l'aube fleurit la rose coutumière.

Je rouvre, en souriant, mes yeux à la lumière. Je ne suis plus pasteur du brun troupeau d ennuis Qu'il me fallait mener tout le long de mes nuits. 11 m'est loisible, enfin, de rlore la paupière!

Et je n'ai plus d impatience. Et tu peux bien. Puisant dans ton orgueil un reste de soutien. Différer d'un instant encore ta défaite!

Dans ma tranquillité suave, je l'attends.

retards, mon triomphe s'apprête. Je '■•us qui i • n'esl plus qu une affaire «le tenif

LE PoàME SVNS NOM. 120

Si tu savais combien cette attente a de charmes Et que comme un dauphin dans l'onde je m'y meus, Tu voudrais t'arracher vingt mèches de cheveux. Et de déception tu verserais dix larmes.

C'est comme si, sorti de furieux vacarmes. Je rentrais dans le blanc silence de mes vœux ! Oui, raidis-toi, ma chère, autant que tu le peux: Non, ne te presse pas de me rendre les armes.

Invente contre moi quelque nouveau grief.

Gela ne sera pas très difficile. Bref,

Que ton ressentiment sans hâte s'édulcore

Et me laisse longtemps en cet état, qui n'a Point son pareil, puisque j'y sens, vivant encore. L'anéantissement exquis du nirvana!

Jlt) L» l'UKME 5<ANS SOM,

Tout me rit. Tout me plaît. Je me réconcilie Avec moi-même et n'ose plus me mal juger! Je me crois bonî Je foule tout d'un pas léger. La vieille Elvire même me semble jolie!

Ou'est-ce que cet état, si ce n'est la folie? Je suis comme un jeune arbre en fleurs dans un verger! D'un grand troupeau de rêves purs je suis berger! J'ai la sensation vague que je t'oublie!...

Je lis Platon avec un oeil neuf et subtil,

Et le comprends. — bien qu'il soit triple, paraît-il!

N'e^t < e pa< effarant? Quelle divine cause.

l)j> moi, neut bien produire un si splendidc otTet? \h! | s vois clair! <^e n'est que cette ba»< chose: L'amour propre qui va se sentir satisfait!

Lfc POEME SANS NOM. 127

Aujourd'hui, j'ai reçu ta lettre, en me levant. Je l'appréhende jésuitique et pateline.

(« Laurent, serrez ma haine avec ma discipline... ») Et, devant elle, sans l'ouvrir, je vais rêvant.

« Une chère écriture est un portrait vivant », Écrivit, une fois, Ja tendre Marceline.

Voici la tienne sur J'enveloppe opaline... Ce n'est pas là ton vrai portrait : elle te vend!

Non, ce n'est pas ta main nette qui l'a tracée! Dès le seuil, elle a l'air de cacher ta pensée : Elle se courbe, elle qui va si bien debout,

A. l'ordinaire, et d'une marche noble et dure!... Non, je ne reconnais, ce matin, rien du tout De ton portrait vivant dans ta chère écriture.

laS LE POEME SAXfi >UM.

J'ouvre ta lettre. Elle est bien telle Que je l'appréhendais. Elle est.

(Tant pis, si cela te déplaît!) Elle est le très parfait modèle,

Elle est un exemple fidèle, Le spécimen le plus complet.

Le plus charmant et le plus laid.

De la féminine cautèle.

Sous un prétexte sans valeur.

Sans vraisemblance et sans chaleur.

Ton seul désir s'y dissimule.

Gela vaut ce que cela vaut:

\1;»is c'est tout juste une formule

Propre à rattraper un nigaud-

cm

Ces quatre simples mots d'un accent si sincère, .le voudrais te revoir, auraient-ils pas suffi? Mais, quoi doncî s'exprimer sans aucun détour? Fi ! Quoi! se livrer ainsi, sans fard, à l'adversaire!

Quoi donc! lorsque l'orgueil vous tient, là, dans sa serre Et vous commande un ton menteur, un air bouffi. Lui faire ce grand tort, lui porter ce défi Do dire, au lieu du superflu, le nécessaire!

« Mon cher ami, j'ai, ces temps-ci, bien des moments A perdre. Je voudrais acheter des romans. Mais lesquels? Votre avis me serait bien utile!...

* Samedi, venez donc au jardin des Orbots.. Je voudrais vous revoir eût été meilleur style, Que ne m'écrivis-tu ces quatre simples mot* '.

f tf

LE POÈME SANS NOM. l3l

CJV

Tu vas dire que j'exagère.

Mais, ce billet si bien ourdi.

J'en ai cent fois approfondi La teneur savamment légère.

Tu n'en fus que plus étrangère A. mon cœur déj à refroidi ; Et, lorsque vint le samedi.

J'avais pris mon parti, ma chère...

« À d'autres! » me disais-je, « non Et je perdrai plutôt mon nom Que d aller donner dans ce piège ! o

Je me butais à ce refus.

« Je n'irai pas », me répétais-je.

o A ce sot rendez- vous ' n J'\ fus.

3j lt poème sans nom,

GV

Sans émotion, sans tendresse, (Certes, tu ne m'en croiras pas) Je partis d'un tout petit pas, En marmonnant : « Rien ne te presse.

Ce n'est plus vers une maîtresse, En ce moment-ci, que tu vas.

Elle n'a plus pour toi d'appas; Plus rien d'elle ne t'intéresse. »

Et je fus en retard, ma foi !

De plus d'un quart d'heure! Mais, toi,

lu te trouvais là. Quel prodige!

Et tu me dis, d'un ton pointu :

I J'allais partir! — Mais, » répondis-je.

Galamment, « que ne le fis-tu

LE POÈME S A N S NOM. i 33

CVT

Tu te radoucis sur-le-champ,

(Hein! tout de même, comme on change!)

Et tu me dis, d'une voix d'ange :

« Allons, ne soyez pas méchant. »

Le feuillage vibrait du chant

Mélodieux d'une mésange ;

Et nous avions un air étrange;

Et je pensais : « Que c'est touchant! »

Car une éternelle ironie

Tout au fond de moi s'ingénie;

Et je suis comme un vieux gamin

Qui devant tout poncif recule.

Or, tu mis sur mon bras ta main; Et je te trouvai ridicule.

1 34 L K P t.' È M E SANS NOM

CVÏI

\h! je faisais un bien aimable compagnon! Les secondes coulaient. Je n'ouvrais point la bouche Kt regardais droit devant nous, d'un œil farouche : Mais tu feignais de ne pas voir mon air grognon.

Et, béate, comme une belle du Lignon, Tu dis, soudain : « Que ce gazouillement me touche! N>st-ce pas qu'il faudrait, vraiment, être une souche. Pour ne pas être ému par cet oiseau mignon

disant, tu levais ton autre main vers l'arbre Où chautait la mésange. Et je restais de marbre: Car. moi. moi qui savais si bien, précisément.

Que cet oisean mignon, si doux, crève la tête,

ujis de bec, après l'amour, à sou amant. Je n»> te trouvais plu- ridicule, mais béte.

LE POÈME SANS NOM. r35

cvm

Non, je n'avais pas faim des choses bel lis si m es Que tu disais avant, que je souffrais alors : En ce jour, je n'étais près de toi que de corps ; Et, redoutant le flux de tes nobles maximes,

Je te dis rudement : « Au fait! » Nous nous assîmes. Mais tu n'obéis pas si promptement au mors; Et tu dis, seulement : « Comme il fait bon, dehors! » La mésange toujours gazouillait sur les cimes:

Et, dans une attitude, à peindre, de langueur. Tu paraissais n'écouter qu'elle; et, de tout cœur, Tu buvais, eût-on dit, sa romance perlée!

Tu murmurais : « Mon Dieu ! mon Dieu ! la douce voix ! »

Ma chère, je t'aurais volontiers étranglée.

Si je n'avais pas craint l'effet de justes Lois!...

ï36 LE PO&ME SANS N I » M,

Je faisais fausse route, au surplus; et j'eus peur, Là, tout à coup, de te paraître à la torture. J'eus cette impression, nette, en la conjoncture. Que tu te régalais de ma mauvaise humeur.

Donc, feignant, à mon tour, un enjoùment trompeur. Je me mis à te faire une nomenclature Des romanciers mondains connus pour leur facture. EH te spécifiai leur talent, leur saveur.

Et je pensais jouer au mieux mon personnage; Mais, soit inconscience ou bien cabotinage. Reniant tout l'objet de Ion billet récent.

I il fis mine, soudain, de me croire en délire. Kl tu me dis: « Mon cher, c'est très intéressant; Mail vous figurez vous que j'ai le temps de lire! »

Lï PO F. M! S-ANS NOM. l3*7

De mon faux enjoûment je poursuivis le rôle, Bien que la rage en moi fît son bouillonnement, Ma chère; et, contre ton attente, évidemment, Je te dis, avec le sourire : « C'est très drôle. »

Le ruban feu de ton chapeau sur ton épaule Sous la brise faisait un joli flottement. Sarcastique témoin de tout événement.

Un merle sifflotait finement sous un saule.

Tu paraissais goûter l'heure, tout en rêvant;

Je roulais une cigarette du Levant,

Tandis qu'au fond de nous crevaient nos amertumes..

Le merle sous le saule assez longtemps siffla; Et, pendant tout ce temps, tous les deux, nous nous tûmet Nous ne savions plus bien pourquoi nous étions là,

làS LE POÈME SANS NOM

CM

Le ruban sur l'épaule Cessa son flottement; Le merle, brusquement.

Fut muet, sous le saule:

Et, reprenant le rôle

De mon faux enjoûment,

Plus ironiquement

Je redis : « C'est très drôle! o

Et je connus pourquoi Je vivais, près de toi .

Cette heure bocagère.

Le l'ait est si normal !

Voua \a vivions, ma chère, Pour nous faire du mal.

LE POÈME SANS NOM. lity

Sur les hortensias bourdonnaient deux frelons. Un arroseur vers les gazons pointait sa lance. Tu persistais à simuler la nonchalance, Mais tu te trémoussais un peu trop des talons.

Etj'allais déclarer: u Bien. Nous nous en allons? » Mais, inopinément, tu rompis le silence Et te mis à causer, avec cette excellence De termes qui te fait briller clans les salons.

Pleine de cet aplomb coquet que rien n'entame,

Tu papotais, et tu faisais ta grande dame.

,( Où donc, mon cher monsieur, vous ai-je rencontré? »>

Semblais-tu dire, avec une grâce infinie... Et je nous revoyais, nus, dans ton lit doré. Où tu ue faisais pas tant de cérémonie.

l4û l.E POÈME BAN fi NOM

Mais j'étais au fait de la chose Et connaissais, depuis longtemps.

En toi deux états plus distants Que la poésie et la prose.

\vais-tu pris toute la dose En nos voluptueux instants.

Tu te levais, serrant les dents.

Et me la faisais à la pose.

Vvouais-je n'entendre rien A ton changement de maii Tu me disais, effarouchée

El te courrouçant à «lemi :

« Femme dehout, femme couchée.

<i Cela fait deux, mon cher ami! »

LE POEME SANS NOM. l£i

Tu poursuivais ton verbiage, Pendant que, cynique et mauvais.

Ma chère, à cela je rêvais.

D'un hypothétique voyage

Fait par toi pour le mariage D'un pseudo-cousin de Beauvais, De qui tu ne parlas jamais, Avec un sot enfantillage.

Tu me narrais le faux détail.

En agitant ton éventail Comme une mondaine pécore.

Et je mo sentais abruti...

Le merle nous guettait encore.

Mais l'arroseur était parti

Ua LE POEME SANS NOM.

Or (ainsi notre esprit s'exerce Parfois, et nous nous amusons De scabreuses combinaisons), Plus aucune personne tierce

Ne gênant, là, notre commerce.

Je me dis : « Mon cher, supposons Que sur ces propices gazons, Subitement, je la renverse:

i .le gage qu'instantanément Je retrouve tout l'agrément De son amoureuse nature ! . . .

C'est dit. Je compte jusqu'à vingt,

Et puis je risque l'aventure... o Par chance, l'arroseur revint!

L> POÈME SANS NOM. i43

GXVI

Il revint. J'en fus aise, en somme; Car, ce faisant, j'aurais été Blâmé par la postérité.

Je me ressaisis donc ; et, comme.

Dans ce langage qui m'assomme, Tu gardais ta loquacité, Sans mot dire, je te quittai, Mais tout à fait en gentilhomme!

Et, quand j'v repense à loisir.

C'est toujours avec grand plaisir.

Oui, vraiment, que je me rappelle,

(J'espère que cela te plut) Qu'avant de te quitter, ma belle, .lo te fis mon plus beau salut.

LE POÈME SANS NOM. i'|5

GWII

De toi je m'exile.

D'un pas assuré.

De colère outré, A l'instar d'Achille,

A mon domicile Me voici rentré.

Vois à quel degré Je suis imbécile :

Tu mentais, pardi!

Et je suis parti.

Bon Dieu ! que c'est piètre !

Si j'étais resté,

Tu m'aurais, peut-être.

Dit la vérité.

l46 LE POEME SAHS NOM.

GXVIII

J'ai fait bonne route.

< )ui. oui, j'ai bien fait:

I Car bien fictif es!

L'espoir que j'écoute.

Tu n'aurais, sans doute, Pas dit, en effet.

Ce qui t'étouffait.

Non. non. somme toute.

( >r d<»nc, sous mon toit Je demeure ; et, toi.

Reste en tes pareil est trop constaut Qu'à présent tu rages; El je - ntent

LE l'OÈME SANS NOM. 1 47

Page 1