G XIX
Un sang nouveau Goule en nia veine.
Non, plus de peine En ce cerveau.
Le temps est beau!
Sur mon domaine Je le ramène.
Le bon troupeau
De mes pensées Si dispersées!
11 n'est plus rien
Qui me menace.
\ a, je suis bïon Hors de la nasse!
Que c'est étrange!
J'étais meurtri :
Je suis guéri ! . . .
Mais, quoi? qu'entends je?
De la mésange Est-ce le cri?
Vas-tu pas ri?...
Soudain, tout change!
Malheur à moi !
Voici ma foi Diminuée;
Voici, c'est sur.
Une oiiiée
Sur mon azur !
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Or, c'était la trêve!
Je croyais, pauvret, Qu'elle durerait...
Las! elle fut brève!
A présent, je rêve; Et, dans le secret De mon cœur, d'un trait.
Le doute se lève...
Le sommeil s'enfuit.
Et, toute la nuit.
Sur ce cœur encore
Bc'quète un vautour...
\h ! vite, l'aurore! Oui, vite, le jour!...
IOO LE POEMF SANS NOM
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Rages-tu ? Je suis sans
Rien qui le certifie.
Ou bien es-tu ravie?
Non, pas ça, dieux puissants!
Je donnerais deux ans Dp' mon inepte vie Pour savoir, mon amie.
Vraiment ce que tu sens.
\h! ce jourd nui dimanche.
Pour toi quelle revanche.
Si de mon sot émoi
Tu soupçonnais t'oraj
Car, a présent, c'est moi.
< >ui. tOUl d«- bon, qui n
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Par toute la maison j'erre.
Tout ce dimanche matin :
Je souflre d'être incertain
Sur ta vraie humeur, ma chère.
Or, vois combien exagère La malice du destin!
En préparant son festin.
Voilà qu'une ménagère,
Voisine dont, jusqu'ici, Je n'avais pas eu souci.
Inlassablement chantonne,
Rendant mon cas plus mauvais La romance monotone :
Von, tu ne muras jamais !.. .
l53 LE POÈME SANS NOM.
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Le dimanche, jour de famille Et de gros plaisirs pourvoyeur.
Excite ton esprit railleur.
Le dimanche, chacun s'habille
Et sort. Toi, tu le dis : « Ma fille. Puisque c'est le jour du Seigneur, Adopte un parti, le meilleur :
Demeure, nue, en ta coquille. »
Tu fais bien, les six premiers jours De la semaine, quelques tours; Pendant le septième. <n revanche
Jamais, non, jamais, tu ne sors!
On sait bien que seuls, Le dimanche.
! '^ens du commun sont dehors.
LE POÈME SANS NOM. l53
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Si les gens du commun sont dehors.
Il convient, ma chère, que je sorte; Car, enfin, je suis, moi, de leur sorte : Commun d'âme et de cœur et de corps.
Ce n'est plus comme avant! Car, alors.
Le seul fait de frapper à ta porte Me classait dans la rare cohorte.
Me donnait de mondains passeports.
Désormais, je n'ai plus « de la branche » ! A.u jardin des Orbots, ce dimanche.
Je vais faire parler l'arroseur.
« Osez-vous! » diras-tu. Certes, j'ose.
Par ce simple et vulgaire causeur J'apprendrai, peut-être, quelque chose...
LE POÈME SANS NOM. l55
Dans ce jardin, sous ces berceaux charmants,
Près du parterre où triomphe la rose,
Sur ces gazons qu'attentif, il arrose,
Cet homme a vu bien des couples d'amants.
Il entendit leurs soupirs, leurs serments; Et sur l'amour, cette étrange névrose.
Ce journalier, soit en vers, soit en prose, l^ùt pu glaner d'excellents documents.
Mais nous n'aurons de lui pas un volume.
o Je tiens. » dit-il, « le tuyau, non la plume:
C'est la bonne eau, non l'encre, que je sens.
Dame! il y a partout des gens honnêtes... Certains métiers, pourtant, sont salissants. Moi. dans le mien, j'ai toujours les mains nettes.
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Me connaîtrait-il? Il regarde mes gants... Sous leurs fils chamois pense-t-il que je cache A ses yeux aigus quelque vilaine tache, Qui dût résister aux plus actifs onguents ?
Certe, il en a vu de ces auteurs fringants, Qui semblent porter sur la tête un panache Et qui, fièrement, retroussent leur moustache. Mais sont sales sous leurs dehors élégants
Il en vient souvent dans ce jardin qu'il baigne. H n'a pas, comme eux, sur lui toujours un peigne Il a est pas, comme eux, malproprement poseur:
Son chapeau n'est pas bordé de fines ganses... Comme eût dit Rostand, lui, cet humble arroaeui C est moralement qu'il a ses élégant
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Il ne me connaît pas, mais il me reconnaît. Oui, je suis ce monsieur qu'attendait cette dame, Hier, et qui, cherchant, d'avance, une épigramme, Faisait avec sa canne un nerveux moulinet.
Tout en rouvrant ou refermant son robinet. Il s'est fort diverti de notre petit drame. Bien qu'il n'en sache pas exactement la trame. Je jurerais qu'il sait fort bien ce qu'il en est;
Car l'habitude l'a rendu fin psychologue.
Il m'a vu m'éloigner de mon pas le plus rogue.
Après ce beau salut de rancune gonflé.
Tu partis aussitôt, paraît-il, l'air superbe,
Mais — du moins, il le croit — l'esprit assez troublé,
Car il a retrouvé ton éventail dans l'herbe...
l58 LL l'ORME BAttS NOM.
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De ce bel éventail, pour un anniversaire. Je t'avais fait présent. Comme il t'affriola! Tu l'avais vu chez la modiste Paméla Et l'avais désiré d'un désir très sincère.
On y voit, dans des fleurs, la lascive Glycère. Moire et dentelle. Éventail de demi-gala. « Oh! mon chéri, quel beau plaisir tu me fais là! » Me dis- tu. « Sur mon sein vois comme je le serre! »
Puis, riant, tu repris : « Si je ['égare, un jour,
al que j'aurai cessé de t'aimer, mon amour! » Sur ce. tu me donnas ton baiser !e plus tendre...
Or. ce «lier éventail, hier, tu Tas perdu!
doute M tu voulu par là me faire entendre Que tu me hais?., .le n "n 'rois rien, bien entendu!
LE POÈME SANS NOM. i5y
« Si je pouvais savoir où la dame demeure, » Vt< dit le bon garçon, « je lui rapporterais L'éventail. Elle en a, sans doute, des regrets... » Lui donnerai-je ton adresse? Ah! que je meure,
Bien plutôt! J'ai, du reste, une raison majeure Pour ne point lui livrer ce secret des secrets. Je lui réponds: « Soyez tranquille : tout exprès. Vous la verrez, demain, venir à la même heure. »
Il se tait, me regarde... Il me comprend, ma foi! J'en jurerais, vois-tu!... « Mais pas un mot de moi. Surtout! » reprends-je. « Pas un mot. C'est d'importance j
Ah! certe, il m'a compris; oui, ce n'est pas douteux. <( Entre hommes l'on se doit mutuelle assistance, n Dit-il. Et nous rions, complices, tous les deux.
I fto I P 0 È M K S A N S N O M
De nouveau, tout a changé !
Je n'ai plus d'inquiétude Et sens la béatitude Du militaire en congé !
Maintenant, je sais! Oui, j'ai La parfaite certitude De toute ton attitude.
\h! que j'en suis soulagé!
Si bien qu'à présent, ma chère, La voisine ménagère, Contre qui je blasphémais.
Peut rechanter son air bêtr :
\<>n, lu ne sauras jamais ! I n-, je te le répète!
Ce n'est point par mégarde, évidemment, ma belle, Que tu perdis cet éventail tant dorloté. Tu ne l'as point perdu. Non, non! Tu l'as jeté, Sous l'inspiration d'une ruse nouvelle.
Cette ruse a fleuri d'un coup dans ta cervelle.
Le dessein n'en fut pas du tout prémédité.
Ah! tu ne manques pas d'ingéniosité!
J'en connais maint exemple et que je me rappelle. . .
Oui, tu tes dit, j'en suis bien sûr, car tu vois loin : « Il ne vient pas beaucoup de monde dans ce coin ; Mais, lui, ma fille, lui, ne pouvant se défendu
« D'y revenir baiser la trace de tes pas, Trouvera l'éventail et voudra te le rendre... » Ma belle, bien joué! Mais bien gagnt'\ non pas!
T6a LE POÈME SANS NOM
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Pour moi, je ne vais plus au jardin romantique. Toi, pourtant, que ravit l'hypocrite douceur De cet oiseau bénin, la mésange, ta sœur, Tu reviens t'y griser, le soir, de son cantique.
Je discerne aisément, chaque jour, ta tactique. Grâce au concours, tout libéral, de l'arroseur; El ce qui s'en suivra, l'instinct avertisseur Qui veille en moi le flaire et me le pronostique.
W lia notons, tout d abord, ce savoureux détail :
Quand cet homme voulut te rendre l'éventail.
Tu lui dis: Peuh! merci! Vendez-le donc pour boire!»
Lui, dans mOD cabinet, tantôt, me l'a ternis: Gai (i >U8 nous entendons comme larrons en foira, devenus une paire d'amis I
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Plein d'une joie indéfinie, (Savoir me contenter de peu, Aujourd'hui, voilà tout mon vœu) Cet éventail, je le manie.
Est-ce de la monomanie ?
J'use tout mon temps à ce jeu.
Par ce jeu, je t'en fais l'aveu, Avec toi je recommunie :
Ce bel et vaporeux objet,
Qui, sans cesse, en ta main bougeait.
Bouge sa dentelle et sa moire
En la mienne, dès à présent.
Et me rafraîchit la mémoire.
Ma chère, en me rafraîchissant.
LE POÈME SANS NOM. l65
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Des poètes ont dit : sait-on tout ce qui dort Dans les choses? Sait-on comment tout s'y réveille.1 L'éventail va me confirmer cette merveille. Les poètes jamais peuvent-ils avoir tort?
Tel petit fait, qu'en ma mémoire j'ai cru mort, De cette chose en moire, à quelque fleur pareille. S'échappe, en bourdonnant, soudain, comme une abeille. Et de ce rien je me ressouviens sans effort.
Une foule de petits faits de cette espèce,
Que l'oubli recouvrait de sa poussière épaisse.
Ressuscitent au vent de l'éventail galant.
De tous ces petits faits, oui, l'éventail me parle. Et, d'abord, il m'évoque un soir où, somnolant. Tu m'as (oh! par erreur!), ma chère, appelé Charle!
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Le soir fâcheux pendant lequel, il m'en souvient, Sortant de je ne sais quelle songerie acre. Tu me fis cette injure impardonnable et pouacre De m'appeler d'un nom qui n'était pas» le mien.
Je cherchai, sur-le-champ, quel serait mon maintien, Et s'il ne fallait pas crier guerre et massacre. Ou d'un départ glacé faire le simulacre... Je ne bougeai. Je ne dis mot. Je ne fis rien.
Mon sang-froid, quand j'y pense, encore m'extasie! Je relevai la tête, et te vis cramoisie. I ii semblais ressentir, ma chère, un tel tourment,
Puis, si rouge d'abord, tu devins, ah! si blême Que je bai— h !<• front, très généreusement, \vant plut de pitié pour toi que pour moi-même!
Mais j'ai mauvaise grâce à te chercher chicane Là-dessus, ma toujours très chère. Tu vas voir. Et de ce je frémis encor... C'était un soir. Au village, dans la demeure paysanne.
Je pressais sur mon cœur la blanche Marianne... 0 pénible épisode à me ramentevoirî...
Le jardin balançait son nocturne encensoir... Un des bras de l'enfant, frais comme une liane.
M'entourait... Tout à coup, je pensai qu'autrefois. J'aurais pu te tenir de même; et, d'une voix Distincte, je lançai ton nom dans le silence!...
Et, rendu plus brutal par ce trouble regret.
Je caressais avec plus grande violence
La douce enfant prise de peur — et qui pleurait.
it>8 LE POÈME SANS NOM.
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Peut-être Marianne encore garde-t-elle Le souvenir du nom — le tien — par moi jeté, Dans son lit même, au cours de cette nuit d'été. Ce souvenir peut-être encore la martèle.
Hélas! oui. je le crains. Mais Marianne est telle Qu'avec elle ton nom mourra non répété. Et, si tu m'inspirais une œuvre de beauté Qui put vraiment prétendre à rester immortelle.
Crois-tu que les amant> se rediraient ton nom:' \<>n. qod I Car dans mes vers je le tairai. Non ! non ! Car un puissant esprit de rancune m'anime.
Tu n'auras pas l'éternité de Béatrix:
Tu ne seras jaunis qu'une Laure anonyme :
Pour l'avenir tu De Mltl que laitière \...
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Non, tu n'obtiendras pas, ma chère, cet hommage Qui sort comme un encens de la postérité! Non, ton nom ne sera gazouillé, ni chanté Dans aucune musique et dans aucun ramage.
Je te ferais en te nommant plus de dommage Qu'en ne te nommant point, d'ailleurs, en vérité. Par contre, un jour, quelque essayiste assermenté Pourra recomposer à peu près ton image
Et la faire revivre aux yeux de l'univers.
[I n'aura qu'à glaner, pour cela, dans ces vers.
Chacun des traits par quoi je te caractérise.
Mais, quelqu'habile qu'il puisse être en son emploi. Il ne t'aura point vue; et, sujet à méprise, Il ne restituera qu'un faux portrait .le toi.