‹ Le poème sans nomChapitre 19 sur 35 · I 70 L E P O F, ME S .W 8 >' O M · texte numérisé non relu

I 70 L E P O F, ME S .W 8 >' O M

Ton père était-il duc? N'était-il que marquis? Eu province fut-il tout bonnement notaire? Je ne le dirai pas non plus; et je veux taire Jusqu'au nom de la vieille ville où tu naquis.

Je ne nommerai pas non plus le site exquis Dans lequel ta maison se dresse solitaire : Sur ton logis toujours je ferai le mystère. Tu parus. je t'aimai. Cela seul est acquis.

sons l'épaisseur du voile lourd dont je t'affuble Tu resteras pour tous une énigme insoluble. Pffacer tout indice sur toi, c'est mon but.

Et, Boit que je t'exalte <>u (jue je te diffame, On pourra bien crier: « Oublie femme ce fut! » Mais on ne Bâtira pas quelle lut cette femme î

Ainsi donc, sur ta vanité, La plus noble, puisque posthume.

Je crée, à l'avance, une brume Effrayante d'opacité.

J'enfouis ton identité De façon que nul ne l'exhume; Et tu seras (quelle amertume!) Gomme n'ayant jamais été.

Nul ne pourra te reconnaître.

Alors qu'aura péri ton être.

Dans trente ans, peut-être demain.

Tu ne seras plus, sous ce dôme Qui sert de ciel au genre humain.

Qu'un symbole vague, un fantôme.

I7a LE POEME SANS NOM

GXLII

« Pourquoi, » diras-tu, « Dans cette inhumaine Et malpropre haine Ce vouloir têtu?

« Ça ! quelle vertu Maligne est la tienne?

Quel diable te mène, jiii t'a mordu? »

Dis que j'exagère, En ceci, ma chère; là, j'en suis d'accord.

Sois-en révoltée :

Je l'en vou\ a mort

De t'avoir quittée !

LB POÈME SANS NOM. ll$

GXL1II

Si tu n'avais jamais voulu que me chérir; Si, porteuse d'une âme exclusivement tendre. Tu n'avais pris mon cœur qu'afin de ie défendre; Si tu m'avais aimé sans me faire souffrir;

Si, jalouse de préserver notre avenir, Tu ne l'avais sali, trop souvent, de la cendre D'un passé dans lequel tu voulus redescendre ; Enfin, si tu m'avais du mien voulu guérir,

Quelle joie aujourd'hui ne serait pas la nôtre! Nous n'aurions qu'un désir : vivre l'un près de l'autre Nous n'aurions qu'un objet ; notre mutuel bien.

Sûr, alors, d'un bonheur qu'aucun trait n'envenime. Je l'aurais savouré sans en écrire rien... Et tu serais restée encor plus anonyme.

^ff

Laure fut pour Pétrarque une divinité.

Mais il n'est plus de Laure ; et nos pauvres cervelles Ne pourraient inventer des images nouvelles Pour chanter la vertu d'accord et la beauté.

Où trouver, dans ces temps de bestialité. Des amantes qui soient vertueuses et belles? La beauté, la vertu ne sont plus sœurs jumelles; Et c'est tant mieux, ma foi! pour notre infirmité!

Vertu, beauté n'inspirent plus rien à la lyre. Fusses-tu belle et bonne, eh! que pourrais-je dire De toi qu'on n'eût pas dit d'une autre, auparavant ?

Et je bénis l'amour, qui permet qu'on te chante D'un accent, je l'espère, assez neuf et fervent. Parce que sur ton front on lit : Belle et méchante.

J'ai lu ces mots : Belle et méchante, sur ton front. Je n'ai pas déchiffré le second tout de suite. Non, ta méchanceté n'apparaît pas subite. Las! à la discerner je ne fus que trop prompt!

Je dis — d'autres aussi, sans doute, le diront — Qu'à te croire méchante un moment on hésite. Mais qu'on n'est qu'un moment hésitant; car. bien vite Ton masque de bonté se détache et se rompt.

Un tel signalement, au surplus, ne suggère Kien d'exceptionnel, puisque tu n'es, ma chère, M belle à rendre fou, ni mâchante à l'excès.

Sj tu l'as oublié, lors, je te le rappelle,

Ou te l'apprends, m, |>;ir hasard, tu ne le sais :

Tu n'es pas plus méchante, au fond, que tu n'es belle.

Lorsque j'écris sur toi, pourquoi trouvé-jc ainsi Ma plume sous mes doigts plus tranchante qu'un coutre.'1 D'où vient que si détestablement je t'accoutre? Et d'où vient qu'à ce point je te sois sans merci ?

Pourquoi sjiis-je animé de cet affreux souci

De te dire ton fait sans jamais passer outre?

« C'est la fable toujours de la paille et la poutre ! »

Diront, probablement, ceux qui liront ceci...

Ah! qu'ils auront raison! Combien je vois, moi-même. Et clairement, ce que ma rancune a d'extrême ! Et combien fréquemment je me prends en pitié!

Mais toi seule pourrais m'excuser. Parle! Explique Comment, n'étant méchante, en somme, qu'à moitié, Tu m'as rendu, moi qui fus doux, diabolique

GXLVII

Tel poète amoureux dans ses vers se complaît A célébrer, en de lyriques dithyrambes, Le nid tiède des seins, le creux brûlant des jambes. Et fait de sa maîtresse un éloge complet.

De toi j'offre en mes vers un moins brillant reflet. Les lisant, j'en suis sûr, de colère tu flambes! Ce ne sont plus sonnets, à ton gré, mais iambes.^ C'est vrai que mon éloge a le ton du pamphlet.

Serais-tu plus contente de moi, ma chérie,

Si je te dédiais des vers en sucrerie P

Non, tu ferais la moue et tu n'en voudrais point.

De ta réalité jamais je ne m'évade.

Dis-moi merci plutôt; car, voici bien le point.

.le ne te chante pas. je te peins. (Test moins fade.

l8« LE POEME SANS NOM

Pour te peindre, vois-tu, des cheveux aux orteils. Je n'ai pas de pinceaux trempés dans l'ambroisie ; Je n'use point de ces couleurs de frénésie Qui répandent sur tout des ors et des vermeils.

Et je n'écrirai pas : « Tes yeux sont des soleils! Ils luisent comme ceux des princesses d'Asie! » Non, d'eux je puis bien dire, et sans discourtoisie. Qu'avant, j'en avais vu des milliers de pareils.

Sous les cils noirs, soyeux d'ailleurs, dont tu les voile*. Ils n'évoquèrent pas. même, en moi. des étoiles. Je ne m'écriai point : « Les célestes flambeaux!

Et, de fait, ils n'ont rien d'astral ni de stellaire... i je le» trouvai plu* beaux que les plus beaux, t qu'on oiix je lisais que j'avais su leur plaire.

GXLIX

Tu parus, je t'aimai. Ces mots sont absolus. D'un fait certain ces mots sont l'expression franche; Et, mordieu ! je m'y tiens et rien je n'en retranche! Tu parus, je t'aimai. Rien de moins, rien de plus.

Depuis ce fait, voici cinq ans bien révolus; Cinq ans! Et, sache-le, maintenant que je penche Sur ce papier plus jaune une tête plus blanche, Je sais que je t'aimai parce que je te plus.

Tu vas te récrier derechef, et. sans doute,

Me traiter de menteur, j'en ai peur; mais, écoute,

La chose m apparaît claire comme le jour,

Et plus stricte, dirai-je encor, qu'un théorème; Et c'est qu'en les premiers moments de notre amour, Oui, ce fut moi d'abord que j'aimai dans loi même.

l8â LE POEME SANS NOM.

Aussi bien, puisqu'ici je remonte au déluge Kt cherche à m'expliquer notre commencement, Ma chère, si tu peux, réponds sincèrement K cette question nette : pourquoi te plus-je?

Oui, là, sans biaiser, réfléchis* pèse, juge,

Kt dis si dans les bras de ce nouvel amant

lu ne poursuivais pas ton propre embrassementi*

l>i- si je n'étais pas pour toi qu'un subterfuge!*

Qu'est-ce que tu me dois? Ou faut-il te payer? Suis-je ton débiteur, ou bien ton créancier? Es tu ma créancière, ou bien ma débitrice?

Voua sommes quittes, va! J'étais. ivre de moi. En pensant L'être <le toi-rnéme; cl, spectatrice De mon enivrement, tu l'enivrais de toi!

LE POÈME SANS NOM. l83

C'est d'un cœur à présent calmé, d'un sens rassis. Que j'aligne pour toi ces vers. Et tu t'effares De les voir à ce point de ta louange avares, Mais à te dénigrer, par contre, si précis.

ïu^penses qu'à loisir je t'y blâme et noircis. Puisqu'ils n'éclatent pas comme autant de fanfares Pour chanter les vertus dont, à faux, tu te pares, Tu vas me les taxer d'infâme ramassis.

Ah! tu n'en saisis pas la réelle portée,

Ma chère! Bien plutôt, que n'en es-tu flattée!

Car ces vers, que lu tiens pour un sanglant affront.

Au lieu de t'abaisser le portent à la nue. Parce qu'ils feront dire à ceux qui les liront : a On ne hait pas ainsi la première venue! »

GLIÏ

Oui, je te hais; oui, je te hais, comme le prêtre, Quand il l'a renié, hait son dieu tout-puissant; Oui, je te hais; oui, je te hais, de tout le sang Qui circule et bouillonne au fond de mon pauvre être ;

Oui, je te hais; oui, je te hais, comme le traître Hait la cause qu'il a livrée en blêmissant; Oui, je te hais; oui, je te hais, me nourrissant De ma haine que rien ne fera disparaître.

Et cette haine, sache-le, je l'entretiens

De mes torts deux fois plus, cent fois plus, que des tiens

Le mai que je t'ai fait sans cesse m'y ramène.

Et, toi, sachant qu'elle m'anime nuit et jour.

Tu devrais à bon droit jouir de celle haine,

Puisqu* enfin cette haine est encor de l'amour!

l86 LE POEME SANS .NOM

GLÏIÏ

Tu ne sais rien de cette haine, au demeurant. Elle serait pour ton orgueil une pâture Qui te consolerait — trop, je le conjecture. Mais nul ne la connaît; nui, donc, ne te l'apprend.

Pour ma part, je sais, moi, que ton dépit est grand D'avoir été par moi conduite à la rupture; Et ton tourment, je dirai même ta torture, Depuis ce jour, est de me croire indifférent.

Que tu ne comptes plus pour moi, c'est ta pensée Constante et dans ton sein comme un dard enfoncée ! Et, puisqu'il suffirait pour que Ion sein guérît

Que ma haine te tïit connue, eh bien! nia haine, Je la cèle en mon cœur ainsi qu'en mon esprit I iomme un double poignard <lan- une double gaine I

Lorsque tu l'apprendras ma haine, ô mon amour. Elle sera déjà chuchotée à la ronde; Lorsque tu l'apprendras, sur la scène du monde On en aura parlé du jardin à la cour;

Lorsque tu l'apprendras, dans chaque carrefour On l'aura vue offerte à tous et vagabonde; Lorsque tu l'apprendras, ma haine, moribonde. En sera, j'en suis sûr, à son tout dernier jour;

Lorsque tu l'apprendras, ô mon amour, ma haine. Elle sera pour moi vivante encore à peine, Et bientôt à mes pieds je la verrai gésir,

N'attendant plus que la suprême peiletée, lit morte en souriant, oui, morte de plaisir; Car, quand tu l'apprendras, je l'aurai contentée!

GLV

J'ai choisi le sonnet entre tous; car il n'est Rien de plus propre au lancer d'une javeline ; Car c'est une arme et non pas une mandoline. Mais je n'ai pas choisi n'importe quel sonnet.

Non. Le poète épris de son art n'en connaît Qu'un seul: c'est le sonnet de stricte discipline, Immuable en son tour! Vers lui tout seul j'incline; Il est le seul à qui je tire mon bonnet.

Et tout autre me vexe et me décontenance. Lui seul me plaît par sa régulière ordonnance Et par les beaux effets de sa difficulté.

L'on me voit à sa loi rigoureuse docile. Qu'on le sache, au surplus : je n'ai jamais été Séduit par un effort qui ne fut difficile.

190 LE l'OKME SANS NOM

Selon la volonté qui me conduit — la mienne — Et selon son caprice, aussi, le plus souvent. Il m'est plaisant, surtout, d'aller contre le vent : J'aime ce qu'on ne peut obtenir qu'avec peine.

Et ce net exposé de principes m'amène, Tandis que sur nous deux, chère, je vais rêvant. Oui, m'amène à penser — penser bien décevant — Que tu me fus, peut-être, un peu trop vite humaine.

Tu fus trop tôt devant ma ruse en désarroi:

Et je n'avais pas mis le siège devant toi

Que j'entrais (puis-je ainsi m'exprimer?) dans la place !

Je suis comme ces chefs que l'on voit mécontents Lorsque leur adversaire avant l'heure se lasse; je veux que le mien me résiste longtemps.

GLVII

A ce reproche, tu t'irrites, (Oh! tu n'as pas tout à fait tort) Et tu dis, d'une voix qui mord:

« Cet assiégeant, selon les rites,

« Déclare, plus tard, sans mérites Les agréments d'un château fort, Parce qu'il succomba d'abord, Sans résistances hypocrites!

« Et, par contre, bien entendu, Si ce château fort, » poursuis-tu, « Eût différé d'ouvrir sa porte,

« L'assiégeant eût tourné ses pas.

Tôt, vers quelqu'autre place forte!

— Ma chère, n'exagérons pas.

CLYTIT

D'ailleurs, mon reproche est factice Et digne du mauvais amant Que je te fus, évidemment.

Pis encore, il me rapetisse ï

Pour te faire pleine justice Et t'accorder, en ce moment, Un décent dédommagement, Il serait séant que je disse

Combien tu sus avec vigueur

Te conduire envers ton vainqueur

Et comment tu sus à ta guise

De ce vainqueur avoir raison.

\ ii qu'aussitôt par moi conquise, La place devint mi prison î

LE POEME SANS NOM. ip3

J'étais, bien que déjà grisou.

Comme une bête inassouvie Qu'à la liberté tout convie Et qui d'elle attend guérison,

Quand tu me mis en ta prison; Mais j'aurais eu l'âme ravie De n'avoir, pour finir ma vie, Que tes yeux pour seul horizon

Hélas! maladroite geôlière, De ma liberté familière Tu me redonnas l'appét il '.

Si, fatigué d'être ton hôte, Un soir, ton prisonnier partit.

Ma chère, ce fut bien ta faute..

t()'l LE POÈME SAN? NOM

Nous avions, tous les deux, notre façon de vivre. \ous pouvions, toi, la louve, et moi, le sanglier, Obéir au désir fréquent de nous lier, Car nous sommes, au fond, faits de la même fibre,

Et ce qui vibre en toi tout de même en moi vibre; Mais à ton décret seul tu voulus me plier. Ma chère ! Or, je n'ai rien du tout du templier : Et, tu le savais bien, je voulais rester libre.

( >ni, tu le savais bien, et dès le premier jour, Que je ne conçois pas sans liberté l'amour. Et que, même soumis, je demeure sauvage.

J'étais, certes, joyeux de porter tes couleurs; Mais j'aurais préféré l'exil à mon servage,

land tu m'aurais tenu par des chaîne* fie fleurs.

GLXI

Qu'aurais-tu fait de moi. si, par hasard, victime De ton formel dessein de mattacher serré, J'avais pu consentir, bien que contre mon gré, A te payer de moi neuf fois plus que la dîme?

Dis-moi donc le pourquoi de ta révolte intime, Dis-moi pourquoi toujours ton esprit s'est cabré. Lorsque l'on te parla de maire et de curé; Pourquoi tu refusas tout lien légitime.

Et, puisque de l'amour tu n'as voulu pour toi Que l'emprise légère et non la longue loi, Pourquoi de celle-ci m'imposais-tu l'entrave?

Si je t'avais sacrifié ma liberté.

Après avoir joui de me voir ton esclave.

Vie méprisant dès lors, tu m aurais rejet»

Je ne pesai jamais sur ton indépendance; Toujours je te laissai tracer notre chemin ; Et tu n'avais qu'à faire un signe de la main Pour que j'y répondisse, en toute circonstance.

Combien, parfois, j'ai ri de l'extrême importance Que tu t'attribuais, et de ton air romain. Lorsque tu me disais : « Ah ! mon cher, pas demain » Me mettant, de la sorte, ainsi qu'en pénitence.

Je ne protestais pas. Je disais : a Soit, c'est bien; Et tout ce qui te plaît, ma chère, me convient. » J'étais respectueux de tes moindres caprices;

Maiv, tout en m'inclinant à l'ordre de ton doigt, \\i demeurant, j'élais heureux que tu comprisses i acceptais gaiment de iue passer de toi.

GLXIII

Dieu sait, pourtant, combien j'étais de ta caresse En tout temps assoiffé ! . . . Mais est-ce bien le lieu De mêler à ceci cet intangible Dieu?

Je ne crois pas beaucoup que cela l'intéresse...

N'importe! Je n'avais jamais eu de maîtresse Pour qui j'eusse brûlé d'un si terrible feu. T'abstenais-tu de l'apaiser selon mon vœu, Mon cœur se consumait dans ma chair en détresse.

Oui, mais je n'acceptais de toi soulagement Que quand il te plaisait m'en donner, seulement. Et j aurais consenti d'expirer tout en cendre,

Par avance endurant le tourment de l'enfer. Plutôt qu'à t'iniplorer, mon cher amour, descendre. Et, te faisais-tu roc, moi, je me taisais fer!

v GLXIV

Nous parlions de romans; et tu me dis : « Je n'ai De goût que pour ceux-là dans lesquels une flamme De violent désir flambe, et d'eux je réclame Les chapitres brûlants d'un cas passionné. »

Tu veux y voir toujours un amant forcené. D'une belle féru jusques à perdre l'âme Et qui, sans redouter le péril ni le blâme, Ait pour elle deux fois au moins assassiné.

Et ton bonheur est grand, surtout, quand l'héroïne,

Rayonnant d'une grâce infernale et divine,

Met sous ses pieds le cœur d'un homme, chaque jour.

Tu veux que l'allumeuse ait de quelque statue La constante froideur, et que pour son amour Tout le long des trois cents pages l'on s'entretue.

Naguère encore, il n'était bruit, dans notre ville. Que d'un certain roman plein de lascivité. Il avait tant ému la curiosité Qu'on en avait tiré des dizaines de mille.

Tu lus l'un des premiers de la première pile: Et je t'en vis, bientôt, l'esprit tout exalté. Car on y dépeignait l'impassible beauté De la femme à désespérer la plus habile.

Sur cette femme-là tu voulus mon avis.

« Heu! je n'en pense rien, » fis-je. Alors, tu te mis A. crier : « Tu peux bien cacher ce qu'il t'en semble !

Mais trois hommes du monde, et qui de moi sont fous, — Sans espoir, cela va de soi, — m'ont dit ensemble : tte femme, c'est effarant comme c'est nous! »

Ta mère, qui s'en fut si prématurément Du globe sur lequel vaillamment tu persistes. Pâle et lasse sans cesse en ses blanches batistes, Gomme toi, m'as-tu dit, lisait à tout moment- Mais elle n'avait soif, vouée au sentiment, Que de mièvres auteurs, purs autant que puristes; Et. suivant leurs héros convenables et tristes, Elle s'oubliait toute en leur propre tourment.

Dans les prouesses erotiques, les folies,

< De tes héros à toi jamais tu ne t'oublies :

En vivant leurs romans, tu vis le tien aussi:

Et, feuilletant les leurs, tu hausses les épaules Avec pitié, parfois; car, voyons. Dieu merci! Tu ferais beaucoup mieux dans tous ces premiers rôles.

Ne dis pas non, tu fais souvent la tragédienne Et veux dramatiser les médiocres amours. Que de fois, allongée en de sombres atours, Tu me voulus navrer d'une lugubre antienne!

Oui, me pressant la main faiblement de la tienne, Que de fois, te disant à tes tous derniers jours, Tu m'adressas de noirs et suprêmes discours, Soupirant : « C'est fini. De moi qu'il te souvienne! »

Et tu semblais fort près d'expirer, en effet! I o soir, même, ce fut si frappant, si parfait, Que tout autour de moi me paraissait funèbre...

liais de cet appareil il ne restait plus rien, Le lendemain. Et je pensais au vers célèbre : Les gens '/ne VOUS lue: se portent assez bien.

CLXVTII

io3

Epuisons, si tu veux, ce thème des romans.

Au jardin, tu m'as dit : « Je n'en ai plus que faire, n

Et, sur ce. j'aurais pu te répondre, sévère :

a Ah ! cela n'est pas vrai ! Je suis sûr que tu mens. »

Tu mentais. Les romans sont les seuls ornements De ton oisiveté pesante et somnifère.

Tu n'en veux plus? Tu mens! Ton esprit les espère: C'est sa manne ; il n'a pas de meilleurs aliments.

En pâture, sous peu, je t'offrirai le nôtre. Somme toute, ma chère, il en vaut bien un autre. A mes yeux, des romans c'est le nec plus ultra.

Il est vraiment le seul que je devrais écrire ;

Et je m'y mets, pour me distraire... Il te plaira.

Puisque tu n'aimes pas les romans qui font rire.

ao'i LE POÈME SANS NOM

CLXÏX

Notre roman, oui, je l'écris. C'est un devoir. Dame! je n'en attends pas de toi le salaire! J'ai dit qu'il te plairait; mais saura-t-il te plaire iJ Lorsque j'y rêve un peu, je n'en ai plus l'espoir.

Mais, bien plutôt, dès aujourd'hui, je crois savoir

Que, tout de suite frémissante de colère,

Tu précipiteras au feu ton exemplaire.

Le geste en est prévu; je crois déjà le voir.

Non. dans ce livre, où s'étalera tout ton être, i\on. non, jamais tu ne voudras te reconnaître! Mais, sois tranquille, d'autres s'y reconnaîtront.

Car, ce roman, je te le dis, quoiqu'il advienne, Et ne prends pas cela pour un nouvel aflront) i Le roman d'amour dans la classe moyenne.

Mais non, que nous soyons des champs ou bien des villes, Que nous soyons manants ou que nous soyons nés, Par le despote amour nous sommes tous menés : Toutes nos actions ont les mêmes mobiles.

Et, que nos âmes soient plus nobles ou plus viles, Que le sort nous ait faits pauvres ou fortunés, Nous sommes tous également passionnés Et tous à maîtriser nos fureurs inhabiles.

C'est pourquoi ce roman n'est pas l'exact reflet

Du seul monde bourgeois, mais du monde au complet.

Bref, il ne se peut pas qu'aucun de nous dédaigne

De le tenir pour sien ; car j'ai lu ceci dans

Pascal, qui, volontiers, se souvient de Montaigne :

Les grands et les petits ont mêmes accidents. •

LE POEMK SANS NOM. aO'

Ta parure, ce sont tes cheveux ténébreux I Elle est quasi royale et presque sans seconde. Sur elle ton orgueil très justement se fonde, Car elle eût fait celui de l'amante d'un preux.

Quand tu les déroulais à mes yeux amoureux,

Je me croyais aimé de quelque Frédégondeî

Je pense encor qu'ils sont les plus beaux en ce monde

Et ferais volontiers douze sonnets sur eux!

Tu les laissais, parfois, tomber comme une tente Sur moi, dans notre lit. Sous leur masse flottante Je discernais ton masque au galbe alexandrin

Qui luisait paiement, comme un masque d'albâtre.. . Alors, je me croyais l'esclave souverain Non pju:> de Krédégonde. mais de Cléopàtre!

2o8 LE POÈME SANS NOM

GLXXII

Je voudrais que mes mots fussent tels des essaims Joliment bourdonnants d'abeilles parfumées, Ou fussent d'une essence d'encens les fumées, Pour chanter comme il sied la douceur de tes seins.

Je voudrais démontrer, par d'achevés dessins, Que les poitrines les plus pures des aimées Près de la tienne seraient moins haut estimées. Je le voudrais crier dans l'or de cent buccins.

Mais je n'ai pas de mots divins, poète fruste, Pour chanter comme il sied la douceur de ton buste. Je m v mus essayé sans honneur, mille fois!

M rus pour toujours tes seins ont fixé mes pensées; lu, quand je les revois, ma chère, je revois Deux exquises petites coupes renversées!

CLXXIÏI

Je ne saurais souflrir, pour ma part, ces femelles (Cela commence ainsi qu'un morceau de Musset) Qui portent dans les creux de leur vaste corset, Ostentatoirement, leurs soufflures jumelles:

Et j'avais grand dégoût de ces massives belles, Chaque fois que, volant sur ton buste doucet. Ma bouche, extasiée à ce jeu, caressait Le tendre bec de tes gentilles colombelles.

(Ce n'est plus du Musset, c'est presque du Baïf !) Mais, en mes primes ans, Lovelace naïf. Je trouvais nauséeuse ensemble et messéanù

Toute gorge qui fût d'un contour limité. Baudelaire m'avait soûlé de sa géante. .l'étais, à mes débuts, homme de quantité.

UN

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