‹ Le poème sans nomChapitre 20 sur 35 · CLXX1Y · texte numérisé non relu

CLXX1Y

En ce temps-là (rassure-toi, non, pas de dates!), Brune fillette en robe courte, aux mollets nus, Aux brillants yeux déjà faussement ingénus, Pendant qu'au piano tes graciles mains mates

Faisaient rechevroter de vieillottes sonates, Quels pensers t'agitaient, quels rêves biscornus, Lorsque des visiteurs, tant jeunes que chenus, Se récriaient sur la longueur de tes deux nattes?

Sur nul d'entre eux porteur de vêtements bourgeois

Tu ne daignais fixer ton éventuel choix ;

Car ces civils, vraiment, manquent par trop de touche!

Et tu soutirais fort bien que quelque impertinent Embaumai sa moustache à ta petite bouche; Ifaia il fallait tïtt'il tut, au tûoifls, so.ia-Iieuieiiant!

GLXXV

Je t'ignorais, en ce temps-là. Je le déplore. Mais dois-je bien le déplorer, en vérité? . Je ne t'aurais pas plu ; car je n'ai pas été L'élève de $aint-Cyr au plumet tricolore

Et n'aurais donc pas eu chance de faire éclore, Deux ans (quatre, dis-tu?) avant ta puberté, Ce premier sentiment, lys d'idéalité, Qui naît en vous si vite et si tôt se déflore !

Et puis j'avais déjà des goûts de fantassin.

Avec peine j'aurais ému ton jeune sein.

Tu m'aurais poignardé d'une pointe maligne;

Car tu ne te laissais chuchoter de douceurs Par quelque trop heureux officier de la ligne Qu'en l'absence du bel officier de chasseurs.

GLXXVI

Et quant aux cuirassiers, pour eux que de louanges! Quel culte délirant! Quels transports! A vos yeux, Ces gaillards rutilants, ce sont des demi-dieux! Et vous les adorez, dirai-je, dès les langes.

Quelle duchesse, donc, les nommait « têtes d'aDges »? Tu l'approuvais, jurant qu'on ne peut peindre mieux. Mais tu te dépitais, geignant : « C'est ennuyeux! Ils ont, figure-toi, des faiblesses étranges... »

Et, comme j'avouais te comprendre assez mal. Tu reprenais, en rougissant : « C'est anormal... ( Note que je le tiens de personnes croyables :

18 le sceau du secret chacune me l'a dit...) On .. il paraît. .. que ces beaux et grands diables

i8 leui acier superbe onl un cœur très petit... »

LE POÈME SANS NOM. 3l3

Mais jamais je n'ai vu vibrer mieux ta narine, Jamais je ne t'ouïs faire plus grand fracas De mots élogieux que quand il était cas. Par fortune, de ces messieurs de la marine!

Ah! ceux-là ne sont pas de la même farine Que les autres ! Il n'est pas au monde de gâs Plus distingués, plus raffinés, plus délicats! Et le cœur est divin qui bat dans leur poitrine

Ils sont le fin du fin et la fleur de la fleur. On ne peut pas savoir quel prestige est le leur, Ni l'attrait captieux de leur constant mystère!

Tant que je me demande, à toute heure, in petto Si l'un de ces gâs-là, droitement, vers Cythère, !Va pas su — bon premier — te mener en bateau. .

LE POÈMK SANS NOM. ai5

GLXXVIII

Le soir, quand ses travaux au jardin sont finis, L'arroseur vient chez moi prendre un peu de service, Et, le soleil étant couché, l'heure propice, Humecte à petits coups mes parterres jaunis.

Désormais, — c'est son nom, — appelons-le Denis. Il a vécu ses premiers ans dans un hospice; Mais ne crains pas qu'en mes affaires il s'immisce : 11 a, c'est positif, un naturel vernis.

Jamais de questions aux maîtres. Ce principe Est le sien. Ce garçon, tout en fumant sa pipe. Trouve en mon jardinet un supplément d'emploi.

Il s'arrête, souvent, pour cracher dans sa paume. Il me regarde, alors... Et nous pensons à toi, Sans rien dire, pendant que l'œillet rouge embaume.

3l6 LE POEME SANS NOM

GLXXIX

Je t en offrais souvent de ces rouges œillets... Je n'en donnerai plus, désormais, à personDe ; Et, quand je les contemple, à présent, je frissonne De tristesse, songeant au temps où j'en cueillais

Des douzaines pour toi qui t'en émerveillais, Faisant l'enfant et sautillant comme pinsonne... D'un juillet battant neuf la première heure sonne; Et je me ressouviens de quatre autres juillets.

Si pleins de nous et dont le cours fut si rapide! Ah! ce juillet nouveau, de ta présence vide, Combien, déjà, subitement, je m'en sens las!

D'où sortent ces regrets? D'où vient cette souflrance. Devant ces œillets-ci, que je ne cueille pas?... imé je donc «ncor? Te liais je? Incohérence!...

GLXXX

Denis autour de moi s'active, plein de zèle : En longs fils d'argent bleu l'eau choit de l'arrosoir. Il fait grand jour encor, bien que ce soit le soir; Et sur le toit la pie agite sa crécelle

Et semble me railler... Tu la connais; c'est celle Qui rompait si souvent la paix du reposoir De verdure où, tous deux, nous allions nous asseoir. . . Je ne sais toujours plus ce que mon cœur recèle...

Le beau nuage rose! Est-ce pas un flamant?... Je suis couché dans l'herbe, et, machinalement. Ma main, pour s'occuper, en arrache une touffe...

Plus le calme grandit, plus mon trouble s'accroît. . . J'entends, soudain, Deuis qui murmure : « Ou étoufr Et. moi, subitement, c'est curieuv, j'ai froid...

ttt

Suis-je repossédé ? De nouveau, je me ronge. Me revoici brûlant à la fois et glacé; Me revoici cherchant dans notre amer passé Un seul instant qui n'ait pas été de mensonge.

La nuit vient, titubant, dans le lit je me plonge, \insi qu'un homme soûl roulerait au fossé; Et mon sommeil fiévreux sans trêve est traversé Par les monstres griffus et sadiques du songe.

Pour que je sois, ma chère, à ce point tourmenté, Ne faut-il pas que tu le sois de ton côté? Nous sommes reliés par un malin fluide :

Tu te réveilles blême en tes cheveux épars.

Ainsi que je le fais, dans une aube livide;

Et nous sortons, tous <!eux, àc* mêmes cauchemars.

GLXXXII

Hier, notre Denis avait un air de drame, Je ne sais quoi d'étrange en son individu. A son travail il s'est montré moins assidu. Enfin, il a parlé : « J'ai revu cette dame.

« Monsieur l'avait senti, c'était dans le programme. Elle a fait : « L'éventail, l'avez- vous bien vendu ."' » J'ai dit que je l'avais gardé, comme entendu ; Et, là-dessus, voilà qu'elle me le réclame î

— Cher Denis, tu le lui remettras dès demain! Criai-je, » en lui glissant l'éventail dans la main. Et je respirais mieux, la poitrine élargie...

Car c'est cet objet blanc propre à ton nonchaloir Qui m'avait fait subir sa méchante magie : De lui débarrassé, j'ai dormi romme un loir!

CLXXXIU

Denis m'étonne. Ce garçon Est plus roué qu'on ne le pense :

A. plus d'un diplomate immense Tl pourrait faire la leçon.

Tl m'a dit .: « De toute façon.

J'étais bien décidé, d'avance.

A l'accepter, sa récompense.

Pour ne pas lui donner soupçon. »

Ce disant, et riant sous cape.

J'en suis sûr, de la bonne attrape.

Il arrosait mon petit mail.

a Soupçon de quoi. Denis;» » lui iiis je. Que vous avez eu l'éventail! « ..• Deniil C'est un prodi

Tous les amants sont-ils, Sous cette république Cependant idyllique, Si méchamment subtils?

En est-il d'incivils A ce point? Dans leur clique.

(En un mot, je m'explique) En est-il d'aussi vils

Que je le suis moi-même Qui sait? Mais à l'extrême Je me fais compliment

De toute l'aventure.

Et jouis, bassement.

De ta déconfiture.

L'amour, suprême objet de toute poésie.

Lait meilleur que le lait, vin plus chaud que le vin. Miel plus doux que le miel, est le régal divin De l'âme, et de lui seul l'âme se rassasie.

Pour la soif idéale ineffable ambroisie, Ineffable aliment pour l'idéale faim, Adorable produit d'une source sans fin, L'amour veut pour durer une amphore choisie.

Entr'ouvrez un cœur pur et versez-y l'amour; Et sachez, avant tout, l'éloigner du grand jour : Perpétuant, alors, sa saveur délicate,

Dans un cœur pur l'amour ne se corrompt jamais! Mais dans un cœur impur combien vite il se gâte! Et, quand il a suri, que l'amour est mauvais!

aarï LE POÈME SANS NOM.

L'amour, fait pour planer, périt dès qu'il se vautre : Le nôtre a-t-il plané même un très court moment P L'amour prend sa vigueur au plus riche froment : Nous, nous n'avons nourri le nôtre que d'épeautre.

Et, cependant, mou Dieu ! notre amour, oui, le nôtre. Que j'espérais si magnifique et si charmant. En nos cœurs aurait pu durer plus longuement, Bien que nos cœurs ne fussent purs ni l'un ni l'autre.

Pour qu'il fût assuré de nombreux lendemains, Moi-même n'y puisai, d'abord, qu'avec des mains Nette» et ruisselant encore d'une eau claire

~<]e en un grès blanc trois fois stérilisé.. . Mais, toi, du premier jour, tu l'infectas, ma chère, Des Duisibles ferments qui l'ont décomposé!

LE POEMK SANS NOIM. 33'

GLXXXYII

De certains de nos jours je garde le regret. Malgré qu'ils m'aient bercé d'espérance illusoire, Je les chéris. Alors, rien ne m'aurait fait croire Que notre cher amour si vite périrait.

Et, maintenant que j'en ai rouvert le coffret Et que tous les versets de sa piteuse histoire Se déroulent amèrement dans ma mémoire, De sa hâtive mort je trouve le secret.

La complication dans tout test nécessaire :

Tu me crus compliqué; moi, je te crus sincère:

Et notre amour est mort de ce sot quiproquo.

Je voulais être simple, et je le fus sans frime ; Mais ma simplicité chez toi n'eut pas d'écho. Simplr est un mol, d'ailleurs, avec quoi rien ae rime.

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