VIT
Notre amour durerait, si nous étions prudents.
Si nous n "obéissions à l'habitude folle
Que nous avons de mésuser de la parole.
Et si devant les mots nous serrions bien nos dents.
st qu'en effet, les mots, voire les moins mordants rîachent je ne sais quelle force malévole;
e n'est pas pour moi que la parole vole. ' ir je la fixe, au moment même où je l'enten<ls.
Et. quand elle serait toute bonne et charmante. Tout aussitôt, je la suspecte et m'en tourmente Et hume le relent de son poison secret...
Que ne t 'observons-nous, Silence salutaire! Grâce à toi seulement notre amour durerait. Notre amour durerait, si nous savions nous taire.
V1IÏ
Un jour que tu me vis dans mon suprême émoi. Te montrant de mon goût toute la violence. Tu pesas mon plaisir sur ta fausse balance, Et tu me dis : « On ne se lasse pas de moi! »
De la sorte, je sus ta magnifique foi Dans toi-même et comment dehors elle s'élance. Ce jour-là, que n'as-tu muré dans le silence Ce mot que je devais retourner contre toi !
<( On ne se lasse pas de moi ! » Chaque seconde Me répétait ce mot, le plus vaste du monde. Et qui n'en est. pourtant, que le plus ingénu.
\ la fin, acceptaul d'avance mon martyre,
.)<> l'ai fuie; et, si je De suis pas revenu,
Ce ne fut, mou amour, que pour le contredire.
l6 LE POÈME SANS NOM.
Ce jour, précisément, ce jour, te souviens-tu Comme je rayonnais, quand tu m'ouvris ta porte! Ma tendresse jamais n'avait été plus forte : Tu vis en mon regard sa brûlante vertu.
Mais notre esprit dans l'air vire tel un fétu. Hélas 1 Et, comme si ma tendresse était morte Subitement, je pris (que le diable m'emporte !) Ce parti furieux, sans l'avoir débattu.
Oui, dans le temps de notre plus belle minute.
Je le pris, ce parti, sans examen, sans lutte,
Et te dis. froidement : « C'est la dernière fois. »
Et je m'en lus, crucilié... Mais que je meure, Si. pendant ces récents éternels quatre mois. Quelqu'un m'a vu rôder autour de ta demeure!
Donc, mon orgueil était aussi grand que le tien, Que, parfois, rudement, je déclarais morbide; Et le mien, certe, était plus que le tien stupide : Je le vois, maintenant qu'il n'a plus de soutien...
Et, chez mes paysans, quand j'aperçois un chien Hargneux que, justement, la marmaille lapide. D'un traitement pareil je me sens presque avide. Car, ce traitement-là, je le mérite bien.
Or, apprends par ceci, femme, combien nous sommes. Nous, les rois de l'intelligence, nous, les hommes. Irréparablement enfoncés dans nos torts :
Je suis, je te l'ai dit, conscient de ma faute. Mais n'en éprouve pas de sincère remords; Et, malgré ce cœur bas, je marche face haute.
Je te revois portant les deux mains à la tête, Quand je t'eus dis cela : « Je ne reviendrai plus. » Ton sang à ton cerveau, dans un brutal afflux, Se massa. Tu tournas comme une pauvre bête.
Tu semblais un oiseau saisi par la tempête, Qui fait contre le vent des efforts superflus. Mais, soudain, dans tes yeux qui se rouvraient je lus Que tu te surmontais jusque dans la défaite.
lu. d'ailleurs, tu gardais ta foi dans ton pouvoir. Je t'avais dit adieu; tu me dis au revoir. Pensant : « Il reviendra, tôt, frapper à ma porte.
Délice! C'est alors que je me vengerai!... »
Je ne reviendrai pas. Moi, je le sais. N'importe!
loi, tu doutes encor que ce puisse être vrai.
Ml
Nous ne pouvons nous envier nos procédés : Les miens furent mauvais, si les tiens furent louche Mais ils furent, des deux côtés, aussi farouches. Moi par toi, toi par moi, nous vivons poignardés.
Et si notre destin laisse en place les dés. Que je ne touche point et que point tu ne touches. Pleurant sur le divorce injuste de nos bouches. Toi de moi, moi de toi, nous vivrons obsédés.
Que tu demeures, toi. de bronze, et moi de roche. Notre désir demeure, aussi, qui nous rapproche À toute heure du jour, irrésistiblement:
Et, malgré notre orgueil, qui toujours se redresse
Et nous tient séparés, je reste ton amant
N jamais, comme, toi, tu restes ma maîtresse.
C'est inutilement que notre amour se farde Aux couleurs de la haine : un mutuel désir Circule en nous, issu du fatal élixir Que nous bûmes, un soir, ensemble, par mégardc
Jusqu'à l'heure où viendra nous chercher la Camai Nous nous adorerons en crovant nous haïr. C'est vainement, aussi, qu'on croira se trahir, A supposer que, par rancune, on s'y hasarde.
\u demeurant, ne rusons point. Tu le sauras. 1 no lillo d'ici m'ouvrit, hier, ses bras. Peut-être enivres-tu quelque autre bon apôtre...
Mai», bien qu'ayant entre m>us deux coupé les ponN.
Nous restons, malgré tout, lidèles l'un à l'autre:
El .-o sonl ces deux pauvres gêna que nous trompons.
LE POEME SANS NOM. *i
XIY
« Je ne vous savais point ces rustiques penchants! » Diras-tu. Tu le dis; je le sais, je le jure. Je ne les ai, tu le sens bien, que par gageure; Et je me réjouis de tes beaux yeux méchants.
« Qu'elle et lui », penses-tu, « devaient être touchants! » Va, de ce penser-là j'accepte la morsure; Et, tu peux bien railler à loisir, je t'assure Qu'elle te ferait tort, cette fille des champs.
Près d'elle j'ai passé la nuit, la nuit entière; Et (je te le confie, à toi, princesse altière, Dusses-tu décréter que je manque de goût)
Elle ne m'avait dit, quand chanta l'alouette.
Que trois mots, les trois seuls qui légitiment tout...
Oh! toi que n'étais- tu pareillement muette!
LE POEME SANS NOM. :<o
Moi-même, imprudemment, combien je bavardais ! J'étais là sur ton cœur; et le mien, comme une urne. Se déversait en toi, sous le doux ciel nocturne; Et je me confessais de tout, tel un dadais.
Immobile, fixant ton regard sur le dais Qu'un angelot doré soutenait taciturne, Tu m'écoutais jusqu'au rayonnement diurne. Comme tragiquement, alors, tu m'entendais !
Et ce que je disais, parfois, était infâme. Puisque c'était l'aveu sincère de mon àme... Bien qu'il me semblât voir le reflet de Satan
Gambader de plaisir devant la cheminée.
Oui, ce fut seulement quand tu crias : « Va-t-en ! »
Que je sentis que je t'avais assassinée !
■j 4 L !•: P O E M E SANS NOM.
Tout mon passé passionnel, toute sa lie, Tout ce qui s'extravase en nous et s'y recuit, Voilà ce qui coula de moi, certaine nuit, Et c'est de quoi, cette nuit-là, je t'ai salie.
Le lendemain, j'avais horreur de ma folie; Et constamment le vil souvenir m'en poursuit. Or, je sais que, malgré ce qu'en toi j'ai détruit, Cette nuit-là plus que les autres nous relie.
Le mal que je t'ai fait, à cet affreux momenl. Te l'ai-je fait exprès? Non! Non, réellement. Hélas! j) lus contraint par une force obscure.
Tu crus, en vérité, ton amour pour moi morl ;
Mais, bien que Le dégoût convulsAt ta figure,
Quand tu criai t Va-1 en; », tu m'étreignais plus for
LE POÈME SANS NOM. a5
WII
C'est surtout par l'échange incessant de nos vices Qu'à ce point inouï longtemps nous nous plaisons Voit-on pas se flétrir en moins de deux saisons L'union des amants vertueux ou novices?
Rappelle-toi par quels consommés artifices Nous pûmes de nos feux maintenir les tisons, Et tout ce que, pour aiguiser nos pâmoisons. Nous avons combiné de baumes et d'épices.
\insi, cette nuit-là, lorsque j'eus, de mon mieux, (Ah! la belle besogne!) étalé sous les \eux Des fruits de mon passé l'écœurante récolte.
Nous sûmes (quel instant!) du monstrueux accord
Que venaient de signer ma honte et ta révolte
Faire naître un frisson qui nous secoue encor !
NYÏIÏ
Rappelons-nous, puisquaussi bien le souvenu Est désormais le lot suprême qui nous reste. Rappelons-nous combien par parole et par geste Nous péchions, au moment charnel de nous unir ;
Rappelons-nous combien, pour tous deux, le plaisir /Vvait peu de ragoût s'il n'était immodeste; Combien chacun de nous était expert et preste \ varier l'unique jeu de nous saisir;
Rappelons-nous nos Apres heures de luxure. \ >lre appétit commun de sang et de blessure: Et puis, émerveillés, demandons-nous comment.
\vec ces cœurs de houe et ces Ames de lange. Nous avons pu, parfois, d'un si bas logement . Nous élancer si haut,1 tous deux, comme un ><miI ange
28 LE POÈME S A N s > 0 M
Quand nous gisions l'un contre l'autre, abasourdi4; Par le choc fulgurant du spasme génésique. Souvent, ta voix, plus douce alors qu'une musique. Murmurait: « C'est le ciel!... N'est-ce pas le ciel, dis?
Extasiés, nous répétions, tout engourdis, Ce mot prépondérant de l'amoureux lexique, Par quoi nous révélions, si bassement physique, î/idée humaine qu'on se fait du paradis.
Certes. . . Mais cette idée, après tout, quand j'y songe. Ne sort peut-être pas tout à fait d'un mensonge... A la minute où nous croyons loucher le ciel,
Le corps ne sent il pas ce <|uo l'Ame devine!'
dans cet instant-là, tout de Qamme el de miel, Voyons-nous pas vraiment la lumière di\imO
Or, à peine étions tombés du firmament, Où l'aigle Volupté s'exaspère et clangore, Que, pensant aux moyens d'y remonter encore. Tu t'arrachais du lit, presque barbarement;
Et, sans jeter sur toi le moindre vêtement, Impudique et, pourtant, plus rose que l'aurore. Tu désertais la chambre, en criant : a Je t'adore ! » Et te sauvais au fond de ton appartement.
Tu ne me laissais pas seul plus d'une seconde: De sorte que j'étais encore hors du monde. Tout à l'illusion d'un idéal amour.
Quand tu rentrais, faisant s'envoler a Chimère, Et quand tu me disais, m'offrant un œuf du jour : a Tiens, gobe, mon chéri. Cela va te refaire. »
L'humble fille des champs, tu sais, que j'ai séduite Dans l'imbécile espoir de t 'oublier un peu. Est tout à fait fermée à l'erotique jeu; Et tu rirais de sa ridicule conduite.
De même qu'elle s'est offerte tout de suite. De même elle est soumise aux abus de mon vœu : Mais cette primitive a faim surtout de bleu, Et sur le bord du mal elle tremble, elle hésite.
Elle a toujours rêvé qu'on l'aimât gentiment; Klle est dans toute sa fraîcheur de sentiment. Ses yeux demeurent clairs, tels ceux d'une madone.
Klle ne comprend rien à ma salacité :
Chastement (pourras lu le croire?) elle se donne, Et goûte mon étreinte avec honnêteté.
3a LE POÈME SANS NOM.
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La nuit venue, et quand de la voûte du temple Universel la lampe en lumineux argent De la lune, soudain, se détache et descend, Je me penche sur l'humble fille et la contemple.
Dans l'oreiller doré de sa chevelure ample Elle dort, sur sa bouche un souris voltigeant. Sur elle jusqu'au jour je me penche, songeant. Et nous offrons pour la sculpture un bel exemple.
Car je suspends mon souffle; et le sien, si léger, Enfle à peine son sein, qui ne semble bouger. Un rayon pâle et froid nettement nous découpe
VA ne frappe que nous dans l'ombre qui s'étend... Si bien que le sculpteur pourrait nommer ce groupe • Veillant sur sa victime un faune repentant. »
Lorsque je veille ainsi sur son calme sommeil. Pendant que le silence assujettit l'espace, Mon Dieu ! je ne sais pas en moi ce qui se passe. Mais je n'ai jamais rien éprouvé de pareil.
C'est alors que je crains le retour du soleil Et des gros appétits qui font mon âme basse;, Car, devant tant de blanche et de naïve grâce. D'une autre conscience en moi j'attends l'éveil.
Je ne sais quoi de pur et d'exquis me pénètre Et me sature tout; et je sens en mon être Du mal que j'ai commis un immense regret.
Je me crois transformé par cette enfant qui m'aime. Mais, malédiction! quand le jour réparait. Hélas! je redeviens horriblement moi-même.
Des gens chez qui je loge elle est la seule enfant. (Par malheur, ce n'est pas un roman que j'invente.) Leur foi dans ma vertu, dis, est bien émouvante! Ils me laissent jouer avec leur jeune faon !
Mieux encore, ma chère (et morbleu! c'est pouffant !), De cette vraie Agnès ils ont fait ma servante! Elle m'eût résisté, j'en suis sur, plus savante; \\a\s. niée comme elle est, m'en voici triomphant!
Moi, tu le sais, que nul scrupule ne désarme, Je n'étais point taUlé pour résister au charme De cette fleur champêtre aux pétales grisants.
Je l'ai cueillie au tond de la cour de L'auberge...
Le matin même! elle venait d'avoir Beize ans.