‹ Le poème sans nomChapitre 5 sur 35 · XX W · texte numérisé non relu

XX W

Dis, te rappelles-tu l'ineffable douceur (En moi le souvenir comme un miel s'en épanche) De nos dîners chez toi, mon amour, le dimanche? Tu me disais : « Mon frère, embrassez votre sœur.

Puis tes mignonnes mains, satin, parfum, fraîcheur. Jetaient, jetaient, jetaient (oh! l'exquise avalanche!) Tant de fleurs sur la nappe adorablement blanche Que nous n'en pouvions plus distinguer la blancheur!

Mais, à d'autres festins, où, frémissants et blêmes, Nous nous attablions, affamés de nous-mêmes. Adieu, tous nos propos fraternels et légers!

Adieu, la pureté de la petite salle!

Couvrant notre désir de bouquets mensongers.

Nous ne voulions pas voir que la nappe était sale...

WXVI

Le soleil n'atteint pas certains creux des vallons : Sous l'enchevêtrement de malsaines ramures Le sol y fait germer mille larves impures; Et nous ne savons pas ce que nous y foulons.

Mais notre conscience a des rayons plus longs. Et, sans prendre jamais note de nos murmures, éclaire jusqu'au fond nos intimes suburres Et nous montre crûment le peu que nous valons.

Nous qui ne voyons point dans la nuit naturelle, Nous avons, grâce à toi, Conscience, û bourrelle, Pour scruter notre nuit, l'œil perçant des hiboux.

Par le trompeur effet de tristes stratagèmes,

Nous pouvons bien cacher aux autres tout de nous,

Mais rien de nous De peut M Cacher à nous inrm- -

LE POÈME SANS NOM. \u

Et nous eûmes aussi des instants au jardin. Des instants qui n'étaient ni joyeux ni moroses. Mais qui nous enlevaient aux coutumières proses Pour nous jeter tous deux dans le rêve, soudain.

Quoique ce jardin fût un peu trop citadin, N'y pouvions-nous pas voir, entr'autres belles choses. Sur les balustres blancs fleurir les lauriers-roses Et les oiseaux voler au ciel incarnadin !

Combien autour de nous l'atmosphère était calmr ! A peine si la brise agaçait une palme... Ah! ces tièdes instants de la fin de juillet!

Ah! comme en ces instants le cœur se régénère! Et le nôtre, à cette heure-là, s'émerveillait De battre sans soufrrir, par extraordinaire!

XXXVITT

Tu ne te crois pas seulement La sphinge qui cache en son être Un secret que nul ne pénètre.

Mais que, dès le commencement,

Ton sensible et subtil amant Se flatte d'avoir pu connaître; Non. certeî Assise à ta fenêtre, En un superbe isolement,

Ou bien debout parmi la foule

Élégante qui se déroule

Dans les salons d'un grand hôtel.

Souriant comme la Joconde

Ou la déesse sur l'autel.

Tu te crois le centre du monde!

Tu ne saurais l'envisager Que sous les dehors d'une idole ; Le plus grave et le plus frivole, Et le roi comme le berger,

Oui, tout vers toi doit converger De ce qui rampe, marche ou vole!

De cette prétention folle Tu n'aperçois point le danger.

Ta plénitude de toi-même Te confère cet air suprême; Et tel est ton aveuglement

Dans l'ardeur de ton propre culte

Que tu t'imagines, souvent,

Qu'on t'encense alors qu'on t'insulte!

Ah! que de fois, à ton insu, je t'insultai Par l'insolent excès de mon hommage même ! Tu ne percevais pas ce qu'il avait d'extrême, Et tu le recevais en toute majesté.

Que de fois, mon amour, impunément, je t'ai Fait, de mots outranciers assemblés en poème. Un si massif, un si colossal diadème Qu'il eût été trop lourd pour le front d'Àstarté

Mais comment m'aurais-tu sur ce cherché querelle?

Mon exaltation paraissait naturelle

Et presque insuffisante à son objet dément.

Les sons forcés ne t'en semblaient pas équivoques; Mais, quand je te disais : « Je l'aime! » simplement, Tu fronçais le sourcil, en disant : « Tu te moques:* »

Lvrique par essence, et jusqu'au procédé. J'ai le goût périlleux de la nombreuse phrase : Je parle, et le désir d'amplifier m'embrase. Et je m'emporte sur Pégase débridé.

Mon cœur bat-il, bientôt je me sens possédé Par le génie absurde et brûlant de l'emphase; Et c'est pourquoi j'ai dû te verser plus d'extase Qu'aucun de ceux qui dans tes bras m'ont précédé

Tu te rappelles mes louanges fantastiques Et quel surabondant cantique des cantiqu l'inventais, chaque nuit, pour mieux jouir <1«- i"i!

hu diable intérieui j'entendais la rn

l;ml Mus tu me croyais de bonne foi. >i tu t'admiras tant, c Ml que

Au fond de mon sommeil, de toi je me repais. . Il suffit que ma faim de ton corps me reprenne, Et je te revois nue, étonnamment sereine, Et sûre de ta forme et de ses pleins effets.

Tu portes tes cheveux comme le royal faix

D'un brillant manteau noir qui s'épand et qui traîne

Ton visage est celui d'une authentique reine ;

Tes jambes ont le galbe et tes bras sont parfaits.

La pointe de ton sein s'orne d'une améthyste: Tes flancs bien modelés ravissent l'œil artiste ; Ton ventre poli semble un pâle bouclier

D'un métal qui saurait frissonner comme une onde.. Kn songe, à ce doux corps je reviens me lier. Et le flot chaleureux de ton plaisir m'inonde,

Bien qu'à nous oublier nous mettions tous nos soins, .Nous nous sommes présents plus qu'avant, somme toute D'esprit, vers moi tu fais la moitié de la route; Et. d'esprit, malgré moi, toujours je te rejoins.

Bien que nous ne soyons, ni toi ni moi, témoins. Matériellement, de l'irréelle joute Où nous nous confondons, il reste hors de doute Que nous n'en jouissons l'un de l'autre pas moins.

Dans notre mutuelle absence et son silence, I D fluide puissant l'un vers l'autre nous lance. Loin l'un de l'autre ainsi, notre choc est flagrant ;

Et, bien que nos deux chairs le souffrent malgré elles,

■ • Nous avons, chaque fois, le bonheur écœurant

D'en retrouver sur nous les traces trop réelles

Dans mes rêves ton érotisme s'exaspère, Et l'on dirait qu'il t'est dicté par Bélial. Naguère,, en ce chemin, j'étais, moi, ton leal, Et ne m'y montrais pas le meilleur de la paire.

Bien des fois, je ne fus qu'un inerte compère En ces jeux où tu massacrais notre idéal. Mais, tôt, tu reprenais ton teint si lilial Et le maintien décent de la fille impubère.

Tu paraissais, alors, revenir du couvent!

C'était avec la voix suave d'une enfant

Que tu me murmurais : « Je viens d'être bien folle!

.le ne répondais point, les yeux sur le portrait

De ta défunte mèro au rire bénévole

Et dont le rhô. indulgemment, persévérait...

LE POEME SANS NOM. 5ç

Un soir, je t'apparus couvert d'un long manteau, Et, l'ayant rejeté, je fus un de ces drilles Qui vont taillole aux flancs et chaussés d'espadrilles Et portent constamment dans leur poche un couteau.

A cet aspect, tes yeux noircirent subito, Comme quand d'un désir satanique tu grilles; Et, tes regards me perforant comme des vrilles. Dans mon cou tu plantas tes dents de louveteau.

Et puis, me souffletant du mot vil dont on nomme

Ces gens-là, puis râlant : « Ah ! mon homme! mon homme! ».

Dans un sale transport, sur toi tu m'abattis!

Et je t'obéissais, crispé, mais sans vergogne... Or, tu me repoussas, tout à coup, et me dis : « Pouah! Non, ça n'est pas ça! Tu sens l'eau de Cologne! »

LE POÈME SANS NOM. fil

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