LVI
Les amants ne deviennent pervers, d'habitude, Que qumd de leur amour déjà tinte le glas. Et j'ai cette assurance, et toi-même tu l'as. Que leur perversité naît de leur lassitude.
Or, nous ne l'avions pas, nous, cette inquiétude! Car nous n'étions de nous ni l'un ni l'autre las. Pourtant, dans cette ordure avec moi tu roulas. Rien ne peut nous laver de cette turpitude.
Nous aurions pu longtemps encore nous saisir
Cœur contre cœur, sans polluer notre plaisir.
Oui, nous pouvions, longtemps, longtemps (toujours, peut-être),
Fleurir dans le jardin des simples voluptés .. Mais nous avons trop tôt pris le vice pour maître; Et, sans être lassés, nous étions dégoûtés!
Tomberais-tu toi-même au piège de tes ruses? Est-ce pour te tromper toi-même que tu vis? N'as-tu donc pas de conscience, ou ses avis Sont-ils pour toi de vains hochets dont tu t'amuses?
A nos honteux écarts tu trouvais des excuses. « Aux vrais amants. » me disais-tu. « tout est permis. Tu m'écris, maintenant : « Nous serons des amis; Les meilleurs, les plus purs. » Ah! comme tu t'abuses
Moi. tn,i ami, lorsque je te fus cet amant!... Comment pourrais-je bien rn\ plier? Et comment igréei ce titre flatteur dont tu m' ncenses!
Est-ce que nous pourrions, dis, dans notre amitn-.
Ire le souvenir de nos concupiscences?... \r.n. tu oe le crois | >**s ! Ou tu me fais pitié.
Je veux m'imaginer la première visite
Que je te viendrais faire en ami... J'entre; et, toi,
Simulant à miracle un angélique émoi,
Tu tends la main. Mais à la prendre, moi, j'hésite...
Ton sourire ambigu soudain me surexcite; Et, tôt, me démettant du platonique emploi. Je t'assaille... Et tu geins sur ma mauvaise foi. Mais tu chantes au fond de toi ta réussite !
\h ! c'est pour toi, ma chère, un facile travail!
Sous les yeux tu me mets, sur l'heure, un second bail
(Prêt de la veille, dame!), et, m'oflrant une plurm\
De ce bail tu me lais reluire les appas.
Rien qu'à les supputer, tout mon sang se rallume...
Mais non. mille fois non, je ne signerai pas!
L'humble fille n'est pas, comme tu le présages. Un être dépourvu de sensibilité.
J'accorde qu'on peut dire d'elle, en vérité, Pour parler comme toi, qu'elle manque d'usages;
Mais tu n'as jamais eu devant les paysages Tant de compréhensive et noble gravité 1 Certe, elle les admire avec naïveté; Elle ne dit point d'eux que ce sont les visages
De la nature; elle ne parle ni de plans,
Ni de volumes... Non, pas de termes ronflants. Elle ne me dit pas : « Vois comme ça s'arrange 1 »,
Ni : « Quelles lignes! », ni : « Corot n'a pas fait mieux ! »
Non, non! Tout bonnement, cette fillette étrange
Me dit : « C'est beau chez nous : ça vous baise les yeux. »
Elle s'appelle Marianne; et, cependant.
Elle n'est point capricieuse : elle est égale. Elle a bon estomac, mais n'a point de fringale. Elle est constante, en résumé. C'est confondant.
Bref, avec elle, c'est la paix. Nul incident. Qu'on la prive d'amour, ou bien qu'on l'en régale. Point d'affaire. Moitié fourmi, moitié cigale. Et ie ne connais rien de plus accommodant.
Elle est à l'aube comme elle est au crépuscule : auprès d'elle jamais je ne suis en bascule; Car rien ne peu! troubler son équanimité.
Vainement tu voudrais te modeler sur elle. Pan e qu'elle est ce que jamais tu n*as été,
Parœ qu'elle tit, pour tOUl ^ dire, naturelle-
Lï
Je t'ai peint l'humble fille des champs comme elle est. Ne va pas croire, au moins, que je ne le pressente. Telle, tu ne l'as pas trouvée intéressante; Et, j'en suis bien certain, le portrait t'en déplaît.
Que te dirai-je? II est fidèle, il est complet : Nulle touche indispensable n'en est absente. Pour te représenter au vrai cette innocente, J'ai chargé mon pinceau des couleurs qu'il fallait.
D'ailleurs, ton jugement méchamment se décide.
Je sais que, la voyant si douce, si placide.
Tu dis : « Ça ne vit pas. ça, mon cher! c'est du bois!
C'est juger sur la mine, et cette erreur est nôtre.
Mais sois contente, va! La fille que tu vois
N'en dira rien, mais souffrira tout comme une autre
68 LE POÈ M E S \ N S NOM
LU
« Innocente? » dis -tu. « S'est-elle pas donnée A toi, dès qu'il te plut de la prendre, bandit ? Donnée? Ah! le grand fat! Non, vendue à crédit. Et sachant bien n'avoir pas perdu sa journée!
« Innocente? A la fin de sa seizième année. Avouer pour ton âge mur cet appétit!
Innocente! Innocente! Eh! là, c'est bientôt dit! L'innocente, mon cher, est une fille-née! »
I n persifles ainsi, ma chère, et je t'entends. •Ile m'a fait don de ses seize printemps a débat, >ans calcul, en pleine connaissance
J'en jure par ce Dieu que j'outrage ici-bis
\u surplus, m- viens pas disputer d'innocence,
-i l'iunodence *'t t.»! ne youa connaisse/, p.»