‹ Le poète FortunatChapitre 3 sur 14 · VIII PRÉFACE · texte numérisé non relu

VIII PRÉFACE

nesse et d'ajouter un volume de plus à la belle collection des auteurs latins dont le nom de Nisard est et restera inséparable.

Ce n'était pas non plus un médiocre attrait pour lui que d'avoir à lutter contre un auteur qui n'avait pas encore été traduit et que l'on considérait même comme intraduisible. Loin d'être arrêté par la réputation d'obscurité qui avait de tout temps accompagné Fortunat, il se sentait, au contraire, attiré par la difficulté même de l'entreprise. Comme Œdipe, il aborda courageusement ce sphinx dont il réussit à déchiffrer les énigmes. C'est qu'en effet, il était ce qu'on appelait autrefois un « grand latin )). Il possédait et il aimait cette

PREFACE. IX

langue jusque dans ses déviations, ses difformités, ses verrues. Il avait commencé à r étudier dans ses classiques et il ne lui déplaisait pas de la retrouver, si défigurée qu'elle fût, au milieu des ténèbres du Moyen Age.

Les études qui forment ce volume sont nées de son long commerce avec le poète mérovingien. Elles mettent en lumière l'écrivain, l'homme, le prélat, ses habitudes de vie, ses relations, ses amitiés. Elles pourraient être intitulées, si ce titre ne paraissait pas trop ambitieux : Fortunat et son temps. Ce sont les dernières lignes que Charles Nisard ait écrites, et elles peuvent prendre place parmi les meilleures. Son savoir s'y affirme, avec la réserve qui lui était ha-

PREFACE

bituelle, mais avec une indiscutable autorité, dans les questions de texte et de langue. En même temps, le tour aisé du style, la délicatesse de l'expression montrent qu'il n'avait jamais été plus le maître de sa plume et de sa pensée. Un de ces chapitres, dont il donna lecture dans une séance publique des cinq Académies, y fut reçu avec de vifs applaudissements, et fit même quelque bruit en dehors du monde académique. Certains journaux en parlèrent comme d'un événement parisien. C'est à cette occasion qu'il écrivait à un de ses amis ces mots qui, sous une forme enjouée, ne sont pas exempts de tristesse : « Je commence à percer, il est temps ! (* ) »

(») Lettre du 8 février 1889.

PRÉFACE. XI

Charles Nisard n'a pas, en ejBfet, obtenu de ses contemporains toute la justice qui lui était due. Il n'en éprouvait ni étonnement ni indignation. Il savait que, dans ce mouvement qui entraîne de plus en plus notre temps vers ce que son frère appelait un jour la littérature facile, les amants d une muse plus sévère n'ont rien à attendre de Vaura popularis, et des avantages matériels qui l'accompagnent. Il en avait pris depuis longtemps son parti. Mais il y a, Dieu merci ! et il y aura toujours en France des esprits capables de goûter les ouvrages où l'érudition, dépouillée de tout pédantisme, se présente avec agrément et bonne grâce. A ce double titre, ce petit livre obtiendra certainement leurs

Page 1