FORTUNAT ; SES CRITIQUES, SES PANÉGYRISTES, SES ÉDITEURS
Uu assez grand nombre d* auteurs ont parlé de Fortunat, et presque tous, les plus anciens principalement, avec des éloges qui passent la mesure. Mettons à part Grégoire de Tours, son correspondant et son ami, qui le pressa vivement de publier ses poésies; car, s'il est vrai que Tévêque les ait admirées, le poète ne dit pas précisément en quels termes Grégoire lui témoignait son admiration, il se borne
LE POÈTE FORTUXAT.
à protester contre la bonne opinion que son illustre ami a de son mérite, et à se défendre, tout en y obéissant, contre des encouragements qui tentaient sa faiblesse, mais qu'il regardait comme des ordres (* ).
C'est ainsi, par exemple, que, pour le contenter, il fît des vers saphiques, lesquels ne manquèrent pas, comme toute poésie exécutée à commandement, d'être mauvais (2).
On se rend mieux compte des louanges qu'il recevait de la reine Radegonde, fondatrice et simple religieuse du couvent de Sainte-Croix de Poitiers, et d'Agnès, abbesse de cette communauté. Il y est souvent fait allusion dans ses poésies. Sortant de la bouche de deux personnes aussi considérables par leurs dignités, leur caractère, leur esprit et leur savoir, ces louanges, souvent décochées, pour ainsi dire, à
(M Livre !•••, prologue.
(M Livre IX, pièce 7.
brûle-pourpoint, ne laissaient pas que de mettre quelquefois à des épreuves fort délicates la modestie, d'ailleurs très réelle, de notre poète. Nous voyons de plus, dans plusieurs de ses poèmes adressés à de puissants personnages de la cour et du gouvernement de Sigebert et de son fils, en quelle estime singulière il était auprès d'eux, et quels efforts il faisait pour se di minuer, pour rabattre quelque chose de leurs compliments, encore qu'il y entrât, sans qu'il s'en aperçût peut-être, force eau bénite de cour.
Les jugements des contemporains ne sont pas définitifs; il en est peu qui ne soient sujets à revision. Il s'en doutait probablement et, par la manière dont il réagissait contre les éloges, il semblait prévoir le sort qui les attendait un jour à venir. Il ne se trompait pas tout à fait. La postérité commença pour lui un siècle environ après
sa mort, et ce fut Paul Diacre qui lui en ouvrit les portes. Grâce à cet introducteur, qui n'avait rien négligé pour tirer au clair son état civil assez embrouillé, et en qui commence la série de ses apologistes (*), la postérité ne montra pas seulement au poète la même faveur que celle dont il avait joui de son vivant, mais, à partir delà jusqu'aux vingt-cinq premières années du XVII® siècle, elle prit et conserva l'habitude de parler de lui comme elle eût fait d'un modèle en toutes sortes de poésies.
Après Paul Diacre viennent Hincmar (2), Flodoard (3), Aimoin (^ ), Sigebert de Gemblours (5) etTritheim (<*). Tous, en plus ou moins de paroles, tiennent un langage qui est comme un écho multiple, d'autant plus
(') De Gestis Longoh., L. Il, c. xiii.
(•) Vita, S. Rcmigii, prœfalio, n* 2.
(') Ilist. llhem. eccles., L. II, c. 11.
(*) Hîst, Franc, L. III, c. xiii.
(*J De Script, eccles.f c. xlv.
(•) De Script, eccles., au mot For tunatus.
fidèle qu'il a moins de sons à répercuter.
Parmi ces distributeurs d'encens, il en est à qui il semble monter à la tête, en même temps qu'ils le dispensent à l'idole. Au commencement du xvi'' siècle, si l'on en croit Pierre Crinito, Fortunat aurait été mis au rang des auteurs classiques, ses hymnes étant en très haute recommandation auprès des grammairiens d'Italie de cette époque (*), et expliquées dans les classes. Comment croire qu'un poète coupable de tant d'infractions à la grammaire latine ait eu un pareil crédit parmi ceux qui étaient chargés de l'enseigner ? Selon Jérôme Bologni, poète trévisan f^), Apollon et les Muses sourirent à la naissance de Fortunat, et le douèrent de telle sorte
(») Vitœ poet. latin., L. V.
(') Ses poésies inédites en vingt Livres étaient, au rapport de Luchi, conservées à Venise dans la famille Soderini. Voyez les Testimonia sur Fortunat, édition de Luchi, dans Migne, tome LXXXVIII, col. 56.
(juc (( ses hymnes pindaresques et célestes (levaient rendre modeste le poète de Vénouze ». Voilà Horace bien accommodé.
Mais Bologni a raison de louer Fortunat d'ôtre resté pur, et de n'avoir chanté « ni les exploiis des forbans, ni les turpitudes (les débauchés. » Sa muse, en effet, si musc il y a, est d'une honnêteté et d'une chasteté irréprochables.
(îaspar Barthius, ou Barth, est le premier (jui ait môle un peu de critique à ces élojjfcs (*). On sent avec lui qu'on entre dans le xvii" siècle. Il remarque que, né (hins dos temps barbares et ennemis de toute science, Fortunat, avec toute la force do son esprit, a plus corrompu la langue (|U0 tout autre moins favorisé que lui de la nature. On no pouvait mieux dire. Toutefois, cette critique est comme noyée
(') Adversariay L. XLVI, c. m; édition de 1624.
dans les louanges, et Ton se trouve à la fin en présence d'un poète d'un savoir encyclopédique. Dupin (*) accorde qu'il approche des poètes d'un meilleur temps que le sien, « non pas, ajoute-t-il, par la pureté des expressions, ni par la beauté des vers, mais par le tour poétique et la facilité merveilleuse avec laquelle il écrit en vers. » Tout cela n'est que jeu de mots.^ Qui dit pur dit clair, pour le moins, et l'on tâtonne sans cesse dans les obscurités de Fortunat, et l'on s'y perd souvent. Parler après cela de sa merveilleuse facilité, c'est comme si l'on disait de Virgile et d'Ovide qu'ils sentent l'effort. Dom Ceillier (2) loue par-dessus tout la piété de Fortunat, qui était grande, en effet, et dont les témoignages abondent dans toutes ses oeuvres poétiques; mais c'est faire comme Simo-
(*) Bibliolh. des auteurs ecclés., t. V.
(») Hisl.des auteurs sacrés, t. XVII, p. 84 et suiv.
nide, et détourner sur l'esprit dont ces œuvres sont pénétrées, Thommage qu'elles lui semblaient ne point mériter d'ailleurs.
Dom Ceillier se montre, en effet, assez froid pour la poésie de Fortunat, et se raille même un peu de ceux qui l'ont si fort exaltée. Cependant, l'analyse suffisamment détaillée qu'il donne des pièces dont se compose chaque livre du Recueil de notre poète prouve du moins qu'il l'a lu; ce qu'on ne saurait assurer de pas un des critiques, ses prédécesseurs.
Dans une monographie de Fortunat, fort longue, fort érudite et très piquante, mais un peu romanesque en ce qui touche la naissance, la famille et la patrie du poète, Liruti (*) est si occupé à combattre les opinions confuses, mais reçues de son temps, sur ces diverses circonstances et
(0 Notizie délia vita... dei letterati del Friuli, t. I, p. 132 et suiv., 1760, in-4«.
sur quelques autres encore, qu'il- n'a guère le loisir de s'engager dans un examen sérieux du talent poétique de son auteur, et que les éloges qu'il lui décerne par occasion ne permettent pas qu'on le déclare lui-même un apologiste de parti pris. Il paraît assez, comme Dom Ceillier, avoir lu Fortunat; il y trouve également matière à quelques critiques, mais elles n'ont pas le même poids.
De nos jours, Fortunat a été le sujet de quelques études plus ou moins étendues; mais la méthode et le caractère en sont plus relevés que les ébauches^ dont on vient de parler, et l'intérêt qu'on y prend est autrement vif. Trois écrivains d'un talent supérieur, Augustin Thierry, Ampère et Montalembert s'y font principalement remarquer (*).
(*) Je ne parle pas de feu Victor Leclerc qui a fait
Augustin Thierry n'a guère lu dans les poésies de Fortunat que ce qui se rapporte à Radegonde, aux infortunes et au courage extraordinaire de cette princesse, et à l'aimable familiarité dans laquelle elle vivait avec un poète qu'elle aurait eu le droit d'appeler le sien, tant il l'a célébrée. Il y a aussi, chemin faisant, recueilli maints passages ayant trait aux mœuï'S de Fortunat sur qui celles des barbares avaient en partie déteint, et qui, de l'écolier instruit et studieux des écoles de Ravenne avaient fait une manière d'épicurien franc ou germain, toujours attiré vers les plaisirs
un article sur Fortunat, où il le juge, ainsi que les autres poètes chrétiens de cette époque, avec une indulgence qui tient plus de la tendresse que de l'impartialité. Il a même traduit une pièce de notre poète, ou il s*est plus appliqué à être élégant que fidèle, et où il paraît même n'avoir pas entendu son texte. Cet article est dans le Répertoire de la litté^ rature ancienne et moderne, t. XIV, p. 198 et suiv.
de la table, et victime quelquefois de ses excès ('). Mais, au lieu d'insister sur ce vice et d y trouver matière à de faciles railleries, il se borne à le constater avec délicatesse et même avec grâce, en philosophe indulgent et non pas en censeur austère. C'est ce qu'Ampère qualifie d'optimisme et qu'il relève dans Augustin Thierry avec plus de politesse que d'équité (2). Quant à la valeur de Fortunat comme poète, Augustin Thierry ne paraît pas s'en inquiéter; il s'en tient à ce qu'on peut tirer de ses poésies de bon pour l'histoire, et il s'applique à le démontrer, au moins en tout ce qui convient au sujet qu'il traite. On admire dans le savant historien avec quel discernement il a choisi ses citations, avec quel art il les a dis-
(') Récits mérovingiens, V« Récit.
(») Histoire littéraire de la France, t. II, ch. xii, p. 312 et suiv. de l'édition de 1839.
LE POÈTE FORTITXAT. 13
donner de Fattrait à des leçons publiques dont il serait l'objet. Par là, il devenait plus intéressant aux yeux d'un professeur que d'un historien. Aussi, tout en rendant hommage aux qualités de Fortunat, A m* père est au fond très sévère, je ne dirai pas pour les mérites du poète qui n'ont pas plus à gagner aux éloges qu'à perdre à la critique, mais pour Thomme privé sujet à de mauvaises habitudes, comme par exemple la flatterie à outrance, et des infractions à la sobriété, plus propres, dit-il, à un barbare sensuel qu'à un épicurien délicat; sur ce dernier point, surtout, il répudie Tinduîgence qu'Augustin Thierry a montrée. II v a du vrai sans doute dans cette appréciation d'.\mpère. ilais pourquoi ne pas mettre au compte du temps, ocHnme la vérité Ty obligeait, la plus grosse part de ces défauts qu'Ampère parait un peo trop attribuer à de mauvais penchants
U LE POÈTE PORTUNAT.
innés ? Pour ce qui est de ces défaillances morales, entre autres Tabus de la flatterie, qu'Ampère reproche à Fortunat, à quel art autre que la flatterie le poète eût-il pu demander main-forte pour vivre en sûreté avec les puissants personnages dont la protection était si nécessaire à lui étranger, et dont l'orgueil, ou se fût offensé de louanges médiocres, ou n'eût rien compris aux louanges raffinées ; avec ces rois francs ou germains qui se trahissaient et s'égorgeaient les uns les autres et qu'il n*eût pas été prudent d'avertir, encore moins de réprimander? Fortunat n'avait point cet art ; il était à la fois bon et naïf, et, n'ayant jamais fait le mal dans une société où l'on ne s'en gênait guère, il pouvait croire que, par l'excès de ses flatteries, il empêcherait qu'on ne lui en fit à lui-môme. Toute sa politique consistait donc à ménager les partis et à avoir des
casaques de rechange au cas où il y aurait eu péril pour lui à porter toujours la même. Quant aux infractions du poète à la sobriété, lesquelles, d'ailleurs, il avoue avec candeur, elles ont fourni à Ampère Toccasion de monirer beaucoup d'esprit aux dépens du pécheur trop expansif, et cela en présence d'un auditoire dont les plaisanteries sur les personnes et leurs infirmités ridicules ne manquent guère d'exciter le rire et les applaudissements.
A cet égard, il doit quelque reconnaissance à Fortunat.
En écrivant la vie si dramatique et si touchante de sainte Radegonde, dans les Moines (V Occident (* ), Montalembert rencontre naturellement Fortunat sur son chemin. Il lui emprunte quelques passages relatifs aux terribles catastrophes qui ont
0) T. II, p. 345 et suiv., 4- édit., in-12, 1868.
forcé cette reine à se réfugier dans le cloitre, et dispersé les restes de sa famille échappés au fer des Francs. Il dit quelques mots des billets familiers de Fortunat à la sainte recluse du monastère de Sainte- Croix de Poitiers, et à l'abbesse Agnès; il rappelle les soins vigilants et gracieux dont elles l'entouraient, et, en bornant là ce qu'il ne pouvait s'empêcher dédire pour les besoins de son sujet, il montre assez qu'il a négligé de lire ce qui ne s'y rapportait pas, c'est-à-dire plus des trois quarts des poésies mêlées de Fortunat. Il y a tout au plus jeté un coup d'œil, suffisant toutefois pour lui faire trouver à redire aux souvenirs classiques que Fortunat introduit souvent dans des vers tout remplis des témoignages de sa foi catholique. D'ailleurs, à l'exemple d'Ampère et d'autres encore qui ne se sont pas mis en peine de prouver cette assertion, il croit Fortunat
auteur de deux pièces (*) « où, dit-il, il fait parler Radegonde dans des vers où respire le sentiment d'une véritable poésie, d'une poésie toute germanique de ton et d'inspiration . » Mais Radegonde ellemême faisait des vers, « des grands et des petits », comme le dit Fortunat, et ces vers, de l'aveu de notre poète, étaient excellents (2). Pourquoi donc n'aurait-elle pas fait ceux qu'on persiste à donner à Fortunat? Tout ce qu'on pourrait dire, c'est qu'il les a revus et un peu chargés de sa rhétorique. On penserait, en effet, le reconnaître à certains traits déclamatoires et ampoulés du genre de ceux qui lui sont habituels. Quant au fond, qu'on veuille bien lire ces pièces avec soin, et l'on verra que le sujet dont l'auteur s'est inspiré n'est
(*) Les pièces 1 sur la ruine de la Thuringe et 3 de rAppendice.
( •) Appendice, pièce 31.
pas de ceux qui se puissent traiter par procuration. Mais ce n'est pas le moment d'insister là-dessus.
En 1847, M. l'abbé Maynard soutint, à la Faculté des lettres de Poitiers, une thèse latine sur Fortunat ('). Le sujet n'y est qu effleuré et n'off^rerien de nouveau, bien que Fauteur en eût certainement trouvé, s'il eût eu la patience de le chercher. Il connaissait sans doute les écrits d'Augustin Thierry et d'Ampère mentionnés plus haut, mais il n'avait guère à s'en souvenir, car sa thèse est plus remplie du personnage ecclésiastique que du poète, et celui-ci n'eût peut-être pas oblenu de M. l'abbé Maynard toute l'estime dont il est l'objet, si la plupart de ses pièces n'eussent porté la forte empreinte de sa foi catholique et du caractère sacré dont il
(0 In-8».
était revêtu. Il est donc douteux que les défauts du poète, dont les principaux semblent bien n'avoir pas échappé à M. Tabbé Maynard, fussent devenus à ses yeux des qualités, sans les mérites du prêtre qui leur valaient cette indulgence.
C'est dans le même esprit, mais avec plus de méthode et surtout avec plus de sens critique, que M. l'abbé Hamelin a traité le même sujet, dans une thèse latine soutenue par lui à Rennes en 1876. Elle est divisée en deux parties. La première est un résumé des faits qui concernent la vie, la famille et le pays de Fortunat. L'auteur s'y autorise tout simplement des témoignages de Paul Diacre, de Brower, de Luchi, de Liruti, de Grégoire de Tours, d'Hincmar, etc., joints à ceux qu'on doit à Fortunat lui-même, et qui se trouvent soit dans ses poésies mêlées, soit dans sa Vie de saint Martin; il n'y a rien de plus.
rien de moins ; ce sont de simples répétitions. Pour la seconde partie, toute consacrée aux écrits du poète, M. Tabbé Hamelin a mis à contribution les ressources que lui offraient VHistoire littéraire de la FrancGy par Ampère, et les Récits, d'Augustin Thierry. Pour avoir interrogé l'un et Tautre avec une réserve qu'on pourrait qualifier d'abstention complète, M. l'abbé Maynard a beaucoup diminué l'intérêt de sa thèse, laquelle en a contracté même quelque aridité. Au contraire, celle de M. l'abbé llamelin, par l'excellent usage qu'il y est fait de ces deux documents, est plus substantielle, plus dégagée et plus attrayante. Il y fait une remarque qui peut passer pour neuve, et que j'ai moi-même faite souvent, en lisant et en étudiant Fortunat; c'est qu'il y a dans ce poète une véritable originalité. J'ajoute que cette originalité est surtout dans le caractère de
l'homme, les vers du poète ne pouvant être appelés originaux, par cela seul que leur incorrection et leur rudesse ne les font ressembler à nuls autres. Ce caractère, mélange de sensibilité, d'enjouement et de bienveillance, dut faire, comme il fit en effet, du poète, un compagnon des plus agréables et des plus recherchés. On a peine à se figurer que dans une société grossière comme celle où vécut Fortunat, et où les accès de gaîté étaient plus ou moins des actes de violence, cet homme ait pu avoir et su garder une galté douce et naturelle. Telle était pourtant celle de Fortunat. Elle nous rappelle, bien qu'elle en diffère du tout au tout et par l'esprit, et par le genre de poésie où elle se manifeste, la bonne humeur dont Lucilius tempérait Tâpreté de ses satires, et par laquelle il charmait et déridait les Lélius, les Scipion et autres graves Romains de son temps.
Et si ron cherchait vainement dans les poésies mêlées de Fortunat le sel et l'urbanité que Cicéron et Horace remarquaient dans celles de Lucilius; si, plus vainement encore au latin dégénéré et comme tombé en enfance du panégyriste des rois mérovingiens, on demandait quelque chose de cette connaissance supérieure de la langue latine qu'Aulu-Gelle (XVIII, 5) admire dans le satirique romain, on y trouverait du moins de la finesse en certains endroits, de la délicatesse et même de la grâce.
La bienveillance, ou, pour mieux dire, la bonté de Fortunat ne contribua pas moins à le rendre populaire parmi ses contemporains les plus illustres, que son enjouement. Toutefois elle avait le défaut d'être banale, de se prodiguer avec excès, et finalement de dégénérer en une flatterie outrée, où il a bien l'air d'oublier jusqu'au sentiment de sa dignité personnelle. Il y
aurait cependant beaucoup à dire là-dessus à la décharge de Fortunat; c'est ce que je tâcherai de faire voir ailleurs.
M. Ebert est le premier qui, pour venir après tous les autres critiques de Fortunat, donne une idée juste de ses poésies, et qui le fait avec brièveté ( ' ). Il n'est pas, comme Ampère, toujours à la recherche de l'esprit et de l'effet, mais il ne manque pas de bonne humeur et sait, à l'occasion, caractériser le poète et son œuvre par un mot pittoresque et vrai. Sa critique est savante, et charme autant qu'elle instruit.
Peut-être la trouverait-on un peu complaisante; tel est du moins mon humble avis; mais elle a, en somme, assez d'autorité pour nuire au succès des objections qu'on
0) Histoire générale de la H t ter a fur e au moyen âge en Occident^ par A. Ebert, professeur à TUniversité de Leipsig, traduit de Tallemand par le D' Joseph Aymeric, et par le D"" James Gondamin. Paris, 1883, 2 vol. in-8°.
y pourrait faire, et par conséquent pour avoir le dernier mot. M. Ebert a fait une ctude de Fortunat, de son esprit et de son style, aussi approfondie que s'il eût eu le dessein de le traduire, en tous cas avec la conviction qu'il n'était pas possible d'en parler pertinemment, si l'on ne se l'était rendu familier à force, pour ainsi dire, de petits soins, et si l'on ne s'était nourri de sa substance.
Les poésies de Fortunat, communément et avec raison nommées poésies mêlées, le sont en effet à tous égards. Une circonstance quelconque les fait naître, et elles viennent se ranger les unes à la suite des autres sans qu'il y ait, la plupart du temps, le moindre lien entre elles. A l'exception du IV® Livre, composé exclusivement d'épitaphes, et de l'Appendix, dont toutes les pièces sont adressées à Radegonde et à Agnès, sauf aussi un petit
LE POÈTE FORTUXAT. 55
nombre de pièces qui, dans les autres Livres, se rapportent aux mêmes sujets et se suivent naturellement, tout le reste est un pêle-mêle où il semble bien que les copistes de ces poésies aient plus de part que le poète lui-même. Comme d'ailleurs, ainsi qu'on l'a bientôt reconnu, il y a dans ce désordre matériel nombre de pièces qui appartiennent à un genre déterminé, M. Ebert les a divisées en catégories. La première consiste en panégyriques. De hauts personnages, tels que des rois, des reines, des princesses, des fonctionnaires, comme on dirait aujourd'hui, des évêques, des abbés, etc., en sont habituellement l'objet. Le poète y chante leurs louanges dont il n'exempte même pas leurs qualités physiques, allant jusqu'à établir des rapports entre celles-ci et leurs qualités morales. Parfois ces louanges sont tellement outrées et démentent si audacieusement
VN» T.F. POV-TK FORTUXAT.
riiistoiro (juc, n'osant croire que Tauteur ail monti soiommcnt,on conclut qu'il a dû ij^'uoror do la vie de certains personnages los laits qui contredisent avec éclat ses assiM'tions. C'est ce qu'on remarque surtout dans les pommes à la louange de Carihort \^'\ do ChiliH^ric et de Frédégonde; car |>o\n* ooux qui reofardenl Sigebert et llrunohaut, Kortunat les ayant écrits à la cour do 00 prinoo auquel il avait de grandes obligations, il est excusable d'avoir puisé dans son enthousiasme reconnaissant des motifs do ilonnor plus d'essor à son penohanl natmvl pour la louange et pour la llallorio.
M. Mbort range dans la catégorie des
(•) l'\>r(uu{\t, lors.|u'il raoonlait avec un enthoumIusiuo si pou mosurt^ (L. VI, pièce 3), les vertus de (îurihtM't. Oorivjiit sans doute avant que ce prince eût tnontn^ tous .s<»s vices, ou du moins, le poète étant lui-ni^nie nouveau venu en (iaule, ne connaissait rion encore des faits (jui rendirent depuis son héros si Irislomcnt célèbre.
panégyriques le poème en Thonneur de la Virginité (L.^VIII, pièce 3); tel est bien en effet son caractère, et d'ailleurs on conviendra que s'il est une vertu louable pardessus toutes les autres, c'est celle dont saint Augustin, parlant des vierges, a dit :
« qu'elles ont en la chair quelque chose qui n'est point de la chair, quelque chose qui tient de l'ange plutôt que de l'homme (*). » Dans ce poème, « l'auteur, dit M. Ebert (t. I, p. 558), peint avec des couleurs peut-être un peu trop sensuelles l'amour des religieuses pour le fiancé céleste, ainsi que la récompense réservée dans le ciel à la chasteté. » Cela est vrai; mais avec ou à part cela même, ce poème, pour dire ce que j'en pense, est certainement l'œuvre la plus singulière du poète, et peut-être, malgré la banalité d'un sujet
(') Habent aliquid jam non carnis in carne, etc. De sancta Virginitaie, n» 12.
déjà traité par saint Basile, saint J. Chrysostôme, Tertullien, saint Augustin et saint Ambroise,la plus originale. Il y a là, notamment, un parallèle entre la condition de la vierge et celle de la femme mariée, où, par des raisons physiologiques d'une vérité cruelle et sans idéal, le poète démontre les avantages de la virginité sur Hji état où il a fallu nécessairement en faire le sacrifice. Avec des couleurs qui ne sont point celles de TAlbane, mais qui rappelleraient plutôt le sombre naturalisme de l'Espagnollet, il peint les suites ordinaires de ce sacrifice, la grossesse et l'espèce de honte que la femme grosse éprouve en présence des hommes, Taccouchement, Tallaitement, la mort du premier né, le veuvage où la femme cesse d'être épouse sans pouvoir redevenir vierge. Pour tous ces détails, dont quelques-uns sont véritablement émouvants,
Fortunat s'est évidemment inspiré de saint Ambroise qui, dans son traité de Virginitate (*), fait le même parallèle.
En outre, il y a dans ce poème de véritables beautés poétiques, beautés de forme et beautés de sentiment. Au début, le poète nous introduit dans la cour céleste, au moment où elle est assemblée pour recevoir la Vierge récemment arrivée au ciel, et destinée à être l'épouse du Christ. Il donne entre autres des détails gracieux et très intéressants au point de vue de Tart, sur la toilette de la fiancée, il rappelle ses combats sur la terre et ses souffrances pour se garder pure et digne de son divin époux, ses entretiens mystiques avec lui, les consolations et la force qu'elle y puise, et enfin son triomphe. Des images tour à tour éclatantes et pompeuses colorent et
(*) Ce traité est en cinq Livres, et saint Ambroise l'adresse à sa sœur Marceliina.
animent toute cette poésie, et laissent à peine le temps d'apercevoir sous leur brillant les duretés et les incorrections de style habituelles à Fortunat.
Malgré tous ces mérites, ce poème ne me touche pas d'une manière aussi vive et aussi continue que les poèmes sur Galsuinthe (L. VI, pièce 5), et sur la ruine de la Thuringe {Append,, pièces 1 et 3). Les beautés sont là d'un ordre si supérieur et si dramatique, on les attendait si peu du talent, du caractère, et j'ajoute du tempérament de Fortunat, que les critiques, y compris M. Ebert, semblent s'être un peu trop complaisamment mis d'accord, pour lui faire les honneurs de ces deux touchantes élégies. J'ai dit précédemment les raisons qui me portent à différer d'opinion avec eux à cet égard; ici, je dirai de plus que si, par le seul fait de maintenir ces poèmes à la place qu'ils occupent parmi
les poésies de Fortunat, je parais me ranger moi-même à cette opinion, c'est moins par conviction que par respect humain.
M. Ebert s'est si bien pénétré de son auteur, il en a si bien pesé les mérites et les défauts que, sauf sur un point seulement, où je me permets de n'être pas de son avis, et dont je parlerai tout à l'heure, il n'y a pas un mot à redire dans ses jugements, et qu'en général on peut s'en reposer sur lui. Ainsi on ne le contredira pas quand il dit que les épitaphes se rattachent aux panégyriques; on pourrait même ajouter que c'en est la quintessence. La rhétorique de Fortunat, jointe à un besoin de louer qui ne se peut assouvir, y prend toutes ses aises, et soit qu'il loue en son nom, soit qu'il loue au nom d' autrui, soit enfin qu'il le fasse, pour ainsi parler, sur commande ( * ),
(') Voy, notamment les deux derniers vers de la pièce 9 du Livre IV.
il s'en donne à cœur joie et déborde. Mais sesépitaplies, si enflées et si longues qu'elles soient, laissent le lecteur froid sinon incrédule, et ne sont pas propres à lui faire oublier le dicton : Menteur comme une épitaplie.
Je passe, plus rapidement encore que M. Ebcrt, sur les épigrammes, petites pièces qui ne sont que de simples inscriptions où la raillerie et le trait n'ont point do part, sur les pièces IjTiques, sur les hymnes que tout chrétien sait par cœur, sur les descriptions de voyages, sur les lettres missives et sur d'autres pièces qui ne se rattachent à aucun genre spécial, et j arrive à celles qui sont de la catégorie des billots, c'est-à-dire de ces petites lettres (jui n'évoquent pas l'idée de correspondance, qu'on écrit à la hâte, stans pede in luiOy pour faire un compliment, annoncer l'envoi ou la réception de quelque présent,
charger d'une commission ou rendre compte de celle qu'on a remplie, enfin adresser une prière ou un remerciement. Tels sont les billets adressés à Tévêque Grégoire de Tours; tels aussi ceux adressés à Radegonde et à Agnès. Ces derniers offrent, il est vrai, un mélange singulier de tendresses telles qu'en comportent les billets les plus doux, et d'effusions pieuses; on en est même tout d'abord et, eu égard à la qualité des personnes, assez scandalisé.
Mais à y regarder de près, on n'y voit que les naïfs épanchements d'un cœur surchargé de reconnaissance. Les attentions charmantes dont le comblaient deux femmes aux yeux de qui la grâce aimable n'était pas incompatible avec le cloître, exaltaient en quelque sorte celui qui en était l'objet, et il profitait de la liberté autorisée par le latin pour donner à ce qui n'était qu'une vive mais chaste amitié le nom d'amour,
et pour appliquer les termes de ce langage profane aux sentiments de la plus pure mysticité.
Dirai-je que dans ces mêmes billets il est souvent question de l'appétit du poète, et des aventures de son estomac au milieu des tentations de la bonne chère? Dirai-je qu'en dépit de la tournure humoristique qu'il donne à ses récits, encore que Radegonde et Agnès qui, en leur qualité de Germaines, n'étaient pas sur ce point très collets montés, s'en divertissent peut être, il s'y oublie jusqu'à décrire en termes d'une crudité parfois grossière les opérations ardues de sa digestion (IX, pièces 22, 23), et ces terribles lendemains qui succèdent à la crapule de la veille. Pendant son séjour assez long dans une cour et dans une société germaines, il avait contracté l'appétit des gens de cette nation, laquelle, comme les Thraces, ne passait
pas pour un modèle de sobriété, et il lui arriva plus d'une fois d'être incommodé d'un régime trop brutal pour un homme qui, comme les ruminants, n'avait pas plusieurs estomacs.
M. Ebert s'étonne que Fortunat, malgré le talent qu'il a montré dans certaines parties, ne se soit exercé qu'une seule fois dans la poésie lyrique des anciens. Pourquoi cet étonnement? Fortunat ne nous dit-il pas lui-même qu'il n'avait pas les ailes assez fortes pour voler à cette hauteur, et cet espèce d'ode en vers saphiques, obscur et pompeux galimatias, qu'il écrivit malgré Minerve et seulement pour obéir à Grégoire de Tours, est-elle autre chose qu'une preuve de son impuissance à déférer convenablement à cet ordre ? Ah !
qu'il aimait bien mieux faire des acrostiches en forme de croix, et s'amuser à des jeux de versifications qui sont à la poésie
ce que les calembours sont à l'éloquence, à affronter les difficultés de Tépanalepse, à s'admirer dans les combinaisons de plusieurs mots de suite commençant par la même lettre, c'est-à-dire dans Tallitération, enfin dans « les métaphores, images et comparaisons poussées jusqu'au pathos, etc. »! r .
Les choses étantainsi, comment M. Ebert a-t-il pu'dire(t. I, p. 575) : « Sinousjetons ici un coup d'œil général sur les productions poétiques de Fortunat, nous devons avouer, n*y eût-il d'autres preuves que celle qui est fournie par tous ces artifices oratoires, que cet auteur possédait un grand talent pour la forme, et qu'il avait par conséquent une véritable aspiration à trouver l'expression poétique. » J'en demande pardon à M. Ebert, mais je ne saurais souscrire à cette opinion. Trouver l'expression poétique n'est rien, si elle est vide de sens,
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si ridée qu'elle revêt n'est qu'un lieu commun, si elle trahit des efforts pénibles pour la découvrir, si le défaut de discernement ou la négligence se fait remarquer dans le choix dont elle est Fobjet, si les mots y perdent leur propriété ou y contractent des associations contraires à leur génie naturel, si enfin elle n'est qu'une musique aux sons cadencés et bruyants, pareils à ceux que produisent les marteaux de plusieurs forgerons frappant ensemble sur une enclume. Ce sont là les traits qui, avec quelques autres, distinguent toute poésie de décadence, ce sont ceux, à de notables exceptions près, de la poésie de Fortunat. A ce titre il est un ancêtre de plus d'un de nos poètes contemporains, à commencer par le plus fameux, et au temps où il ne se comprenait plus luimême.
Il reste à parler des éditions, avec notes
et commentaires (*), des poésies de Fortunat. La première édition complète est due au Père Brower. Outre quelques manuscrits interrogés par lui pour la première fois, entre autres et principalement le manuscrit de Saint-Gall, il recueillit un certain nombre de pièces publiées isolément, et en composa l'édition qu'il donna en 1603, puis en 1617. Malheureusement, les notes et commentaires dont il l'accompagna laissent beaucoup à désirer sous le rapport de l'exactitude historique et de la clarté.
Tantôt elles sont d'une prolixité fatigante, tantôt d'une brièveté dont on ne peut rien tirer de ce qu'on est avide ou de ce qu'il importe surtout de savoir. Les conjectures et les assertions téméraires y sont nom-
(•) J'exccpto la première en date, parce que, n'étant point accompagnée de notes et de commentaires, elle n'est pas de mon sujet; c'est l'édition de Venise, Per Jac. Saloatorem Solanium Murgitanum,.. Venetiis,apud hœredes Jac, Simbenii, 1578.
breuses; il y a aussi de grosses erreurs de faits. Les , corrections du texte n'en sont pas moins très heureuses et excellentes pour la plupart. Ce premier nettoiement, pour ainsi dire à grande eau, des ordures qui salissaient ce texte, est le premier et le plus grand service qui ait été rendu au poète, et pour lequel le savant jésuite a bien mérité de lui et de nous. Désormais la voie était déblayée, il n y avait plus qu'à suivre l'audacieux qui s'y était engagé.
C'est ce que fit Michel-Ange Luchi, moine du Mont-Cassin. Son édition de Fortunat parut à Rome en 1786, c'est-à-dire cent quatre-vingts ans après la première de Brower.
Luchi adopta et reproduisit l'édition de son prédécesseur sans y faire aucun changement. Mais, comme il avait pu consulter des manuscrits que Brower n'avait pas connus, il en tira des leçons nouvelles que,
par déférence peut-être pour celui-ci, il se contenta d'indiquer dans ses notules. Seulement, et ses grandes connaissances en histoire, principalement en l'ecclésiastique, l'y autorisaient, il ne se fit pas scrupule de signaler les erreurs où, faute des mêmes connaissances, Brower était assez fréquemment tombé. Il eût bien fait de pousser plus loin sa critique, en écartant de son texte nombre de pièces attribuées à tort à Fortunat ou, pour le moins, fort suspectes, que Brower. avait trop facilement mêlées aux pièces authentiques. Un autre après lui, et longtemps après lui, M. Frédéric Léo, les reléguera dansnn Appendix spuriorum, où elles demeureront en quarantaine jusqu'à production de leur patente nette.
En 1881, il y avait quatre-vingt-quinze ans que l'édition de Luchi avait paru, lorsque M. Ft'édéric Léo donna la sienne qui
fait partie des Monumenta Germanisa historiœ en cours de publication à Berlin.
Le savant éditeur en indique les éléments dans sa préface. Il a consulté une douzaine de manuscrits, entre autres les deux moins mauvais, celui de Paris sous le numéro 13 048, d'où feu Guérard, de l'Académie, des Inscriptions, a tiré les nombreuses pièces qui figurent dans le premier Appendix de l'édition Léo (*), et celui de Saint-Pétersbourg, qui date du viii® siècle. Il va de soi que ni Brower, ni Luchi n'avaient jamais seulement ouï parler du premier de ces manuscrits ni du second.
Les manuscrits autres que les douze cités plus haut, M. Léo les indique sans les décrire, et il en désigne encore six qui, ayant été décrits par différentes critiques,
(*) Guérard les avait publiées, il y a plus de cinquante ans, dans les Notes et extraits des manuscrits, t. XII, Partie ii, p. 75 et suiv., 1831.
n'avaient pas besoin, dit-il, de l'être de nouveau. Pour les éditions, il a fait usage de celle de Venise, qui, à son avis, a toute la valeur d'un manuscrit, et de celles de Brower et de Luchi.
Tant de manuscrits, pour un auteur de l'espèce de Fortunat, démontrent assez l'estime singulière dont il a joui à travers les âges, et expliquent en même temps l'état de corruption où le maintenaient, en l'aggravant, les copistes par les mains desquels il a dû passer. Il semble, en effet, que l'ignorance des copistes croissait en raison du nombre des copies. S'il arrivait à l'un d'eux d'être frappé de quelque faute, il ne la corrigeait que pour la rendre pire, ou il lui en substituait une nouvelle qui ne valait pas davantage. On se rend compte de tout cela, en lisant les innombrables variantes recueillies par M. Léo, et du sein desquelles on n'est jamais bien sûr
d'avoir déterré la meilleure. On penserait que les copistes de Fortunat étaient recrutés à dessein parmi les moins lettrés, et que cette besogne leur était imposée pour pénitence. Quant à moi, j'ose n'en pas douter. Quoi qu'il en soit, si Fortunat, aux époques où il était l'objet de toutes ces transcriptions, était populaire en quelque sorte parmi les gens lettrés, il dut cette faveur plutôt au préjugé qui continuait à le tenir pour un excellent poète, qu'à l'examen sérieux et à l'intelligence de ses écrits.
Outre les leçons, en nombre infini, comme je l'ai remarqué ci-devant, que M. Léo a tirées des manuscrits, et qu'il a citées, sans en avoir, selon toute apparence, omis aucune, il a récolté avec un égal scrupule ce qu'on appelle moins des leçons que des corruptions de leçons, telles que mots désorganisés ou de constitution avortée, par-
licules de mots réduits quelquefois à une lettre seule, tronçons impossibles à rattacher à aucun corps, mots divers fondus en un seul avec perte pour chacun d'eux d'une ou plusieurs de ses parties, et formant des espèces de monstres qu'on ne peut dénommer. On n'en a jamais fait autant pour Cicéron, par exemple, dont Orelli a rassemblé tant de variantes qu'on n'ose pas jurer que nous n'ayons pas un Cicéron de sang mêlé. Certainement, la plus grande partie de ces énormités des manuscrits de Fortunat n'ont apporté que peu de lumière à l'éditeur, tout au plus en a-t-il jailli quelques étincelles; mais il n'y a pas moins eu je ne sais quoi de chevaleresque de la part de M. Léo à s'engager dans ce fouillis capable de décourager même les fées.
Ajoutons qu'il a introduit quelquefois, parmi les variantes, des notes explicatives très brèves, dont il lui a semblé que le
texte avait trop manifestement besoin, sous peine de s'exposer au reproche d'avoir agi à l'égard de certains galimatias comme les théologiens du moyen âge à l'égard du grec, et de s'être tiré d'affaire par un trctn' seamus. Il est à regretter seulement qu il n'ait pas donné ces explications aussi souvent qu'elles étaient nécessaires, car il y fait preuve d'une grande sagacité; c'est sans doute parce qu'elles eussent trop grossi son édition, ou qu'il a voulu laisser aux futurs critiques du texte de Fortunat le mérite d'achever ce qu'il a seulement ébauché.
Enfin M. Léo a séparé et rendu à leur division naturelle quelques pièces réunies à tort sous un seul titre par les précédents éditeurs. J'ai déjà dit qu'il avait éliminé et réuni dans un Appendice celles indûment attribuées à Fortunat; j'ajoute qu'il croit trouver la preuve de cette fausse attribu-
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tion dans la liberté extrême dont on en use dans ces pièces avec la prosodie. Il est pourtant bien vrai que, sous ce rapport, Fortunat ne s'est pas toujours fort gêné avec les règles. Trois indices terminent cette édition. On a eu raison de dire que les indices sont Tâme des livres, et pour ma part j'admire ce genre de travail parce que j'en comprends la délicatesse et les difficultés. Celles qu'offrent les poésies de FoHunat sont si minutieuses et si considérables qu'elles en sont presque rebutantes; M. Lco les a glorieusement vaincues. Il n'eût pas mieux travaillé et avec plus de succès, s'il eût foit ces indices sur un livre qu'il eût composé lui-même.
Ces préliminaires étaient une introduction nécessaire à ce qu'il me reste à dire sur les causes qui ont empêché jusqu'ici les savants de tous pays de traduire Fortunat chacun en sa langue. Ces causes se
peuvent réduire à une seule : Tinsuffisance ou l'impuissance des anciens éditeurs à éclaircir le texte, c'est-à-dire à expliquer les nombreux passages dont l'extrême obscurité arrête à chaque instant le lecteur et le plonge dans le dégoût et le découragement. Car, dit le savant et regrettable philplogue Louis Quicherat, « faire comprendre intégralement les auteurs qu'on édite est une tâche plus ardue et plus méritante que de recueillir seulement les différentes leçons des textes ou des manuscrits (*) ». En effet, on vient aisément à bout de cette dernière besogne, avec une grande pratique des manuscrits, de la patience et du temps devant soi.
(0 Mélanges de philologie, p. 178; 1879, in-8«.
4î^ LE POÈTE FORTUNAT.