POURQUOI FORTUNAT N'A ÉTÉ TRADUIT EN AUCUNE LANGUE
Malgré les travaux considérables dont Fortunat, ainsi qu'on Ta fait voir précédemment, a été l'objet, malgré tous les efforts tentés pour le rendre plus intelligible, malgré tous les éloges dont on Ta comblé, malgré, enfin, tous les renseignements précieux qu'on en a tirés pour l'histoire de son temps, il n'a pas encore eu l'honneur d'être traduit en aucune langue (*). Il n'en aurait pas été ainsi peut-
(») 11 faut en excepter toutefois la Vie de saint Martin, poème en quatre chants, longue et ténébreuse
LE POÈTE FOHTUNAT. 49
être si quelque habile érudit du commen-
paraphrase de la vie du même saint si simplement et si naïvement écrite par Sulpice Sévère, où l'on ne trouverait peut-être pas cinquante bons vers sur les deux mille deux cent quarante-trois dont elle se compose et où le sentiment chrétien lui-même a je ne sais quoi de guindé et de déclamatoire. Elle a été traduite en français par feu Gorpet, traducteur d'Ausonne, et publiée conjointement, et comme objet do comparaison, avec les Vies de saint Martin par Sulpice Sévère et Paulin de Périgueux, dans la Bibliothèque latine - française de Panckoucke , 3*série, 33' livraison, p. 232 et suiv. (1850). Le même auteur a traduit, la pièce 13 du L. III et la pièce 4 du L. VII, dans les notes du t. 11 de son édition d'Ausone, p. 372, 373; la pièce 12 du L. III et la pièce 10 du L. IX, Tune et l'autre à l'Appendice du même volume, p. 468 et suiv. Outre cela, trois pièces de notre poète, les 12- et 13« du L. III et la 9- du Liv. X, selon notre édition, ont été traduites en allemand et en vers par Boecker, dans Jahrbûcher der Vereins von Aller thumskunden im Rheinlande, 1845 (7* fascicule). La pièce du Livre X y a pour second titre Hodoporicon, titre bien présomptueux pour une simple excursion de plaisir, comme aussi pour celles du même genre que le poète a racontées ailleurs (L. VI, pièce 8; L. VIII, p. 2; L. XI, p. 25). Sigebert de Gemblours [de Script, de eccL, c. 45) est le premier qui ait employé ce terme de manière à donner à entendre que Fortunat avait écrit un poème spécial sous ce titre, et Tritheim {Script, eccles.,
cernent du xvi* siècle eût osé faire ce qu'ont fait depuis Brower et Luchi. Mais il n'y avait pas là de quoi tenter des hommes amoureux du style avant tout, et dont la passion ne pouvait être satisfaite que par l'étude, à peu près exclusive, des écrivains classiques, soit pour se former le style sur celui de ces modèles, soit pour guérir les blessures que d'ignorants copistes leur avaient faites. Admettons, cependant, que la curiosité des critiques de la Renaissance ait été attirée sur Fortunat; qu'y eussentils trouvé? Une latinité barbare et un texte qui n'était qu'une plaie. En eût-il été
n* 219) l'a répété en l'estropiant ou plutôt en le travestissant de cette manière : Ad Oporicum viiae suœ lib, L Ajoutons enfin qu'Augustin Thierry a traduit quelques courts fragments de notre poète dans ses Récits mérovingiens, premier et cinquième Récits, et que l'abbé Monnier a traduit des extraits de la 1'" pièce de l'Appendice, de la pièce 5 du L. V et de la pièce 9 du L. III, dans le tome III* des Mélanges littéraires tirés des poètes latins, par l'abbé Gorini; 4 vol. in-8, 1869.
autrement, que les délicats de ce siècle n'eussent pas jugé digne de leurs études un poète dont le vol ne faisait que raser la terre et la plume torturer la poésie. Ils avaient tant d'autres malades plus intéressants et plus pressés, qu'ils abandonnèrent celui-là à des médecins subalternes ou moins dédaigneux, s'il avait la chance d'en rencontrer.
Il en rencontra, en effet, qui pour s'être fait longtemps attendre, ne laissèrent pas que de l'arracher des limbes où il expiait les difficultés de son abord, et où l'indifférence ou le mépris l'avait condamné.
Brower fut le premier, Luchi le second, enfin, et longtemps après eux, Guérard, pour les pièces restées inconnues aux deux autres, qu'il découvrit et publia en 1831, pour la première fois, dans les Notices et Extraits des manuscrits ,{. XII.
Mais, quelque méritoires que soient leurs
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commentaires, notes et éclaircissements, ils n'ont, jusqu'ici, décidé personne à traduire leur auteur. Serait-ce donc qu'ils n'ont point fait assez pour cela?
J'ai déjà dit, d'après L. Quicherat, qu'il y a plus de mérite pour un éditeur à faire comprendre dans toutes ses parties son auteur, qu'à en recueillir et à en accumuler les variantes. A quoi bon, en effet, mettre vingt manuscrits au pillage, en extraire et faire défiler sous nos yeux des leçons qui se contredisent presque aussi souvent qu'elles s'accordent, et introduire les unes dans le texte et laisser les autres à la porte, trois opérations toujours faciles quand il ne s'agit que de simples mots, si l'on néglige, d'ailleurs, d'expliquer des phrases, des passages mêmes qui sont de véritables énigmes, et sur lesquels le lecteur reste l'œil fixe et la bouche béante ?
N'est-ce pas dire, ou à peu près, qu'on ne
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se tait sur ces passages que parce qu'il est aisé de les comprendre, qu'on les comprend bien soi-même, et que le lecteur sera sans doute aussi pénétré de leur clarté?
Mais c'est trop présumer à la fois du lecteur et de soi-même; car, lorsque je vois sur tous les passages obscurs et rebutants, comme ceux dont Fortunat est rempli, les commentateurs glisser tour à tour avec la même insouciance, j'en conclus volontiers qu'ils ne les ont point entendus, et que le monologue qui se fait dans leur for intérieur est à la fois une manière de dissimuler leur impuissance et une impertinence.
Certes, tout lecteur ne peut qu'être flatté de la bonne opinion qu'on a de son intellect; mais, n'est-ce pas agir envers lui comme un banquier qui tirerait une lettre de crédit sur un correspondant dont l'argent ne serait pas prêt, ou qui même n'en aurait pas du tout?
Ce qu'on dit ici des passages difficiles que r indifférence ou l'incapacité relative des commentateurs abandonne à notre compréhension, peut également, et jusqu'à un certain point, se dire des simples mots; car s'il est vrai que par leur isolement ils offrent plus de prise à la réforme, il est aussi vrai que, vu le nombre infini de variantes dont ils sont l'objet, il serait à peu près impossible de ressaisir la personnalité -de chacun d'eux, si Ton ne se résolvait à leur imposer, en quelque sorte d'autorité," (les corrections radicales dont le sens général de la phrase pût logiquement s'accommoder, et auxquelles le lecteur fût amené, sans efforts, à acquiescer. Loin de blâmer ce procédé, surtout lorsqu'on a affaire à un auteur aussi mutilé que Fortunat, je regrette que ses éditeurs, y compris M. Léo, n'aient pas montré plus souvent un peu de cette hardiesse que le
grand Scaliger avait avec excès, mais dont tant d'auteurs anciens se sont si bien trouvés.
On peut, en dépit d'un rigorisme qui exigerait le même traitement pour les désordres constitutionnels d'un mauvais auteur que pour ceux d'un hon, on peut, dis-je, se permettre, sur le premier, dont la santé après tout nous importe le moins, des expériences qu'on ne se permettrait pas sur l'autre. Avec un Fortunat, on ose bien des choses qu'on n'oserait pas avec un Virgile. Il y a, par exemple, telles corrections radicales dans Fortunat, que M. Mommsen a suggérées à M. Léo, qui, si elles ne sont pas de génie, le génie étant un bien gros mot pour une si petite chose, sont au moins d'intuition supérieure.
Toutefois, il y reste encore un très grand nombre d'expressions et de phrases bien malades, autant des remèdes qu'on leur a
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appliqués que par la faute du temps et des copistes. Je suis bien loin de croire au succès des remèdes que je me propose d'essayer sur quelques-unes ; mais, après avoir, comme je Tai fait, lu à fond, relu et traduit les onze Livres ( ' ) des poésies mêlées de Fortunat et leur Appendice, après avoir apporté à ce travail un peu de cette passion pour les découvertes qui, sauf la différence énorme du but, anime le grammairien comme Tastronome, j'ai cru être en mesure de donner quelques exemples choisis parmi une centaine et plus, des omissions, des timidités puériles, parfois même des fautes d'interprétation que je reprochais plus haut aux éditeurs et aux commentateurs.
N'* 1. — Dans la pièce 16 de TAppen-
(*) Les cinq premiers, toutefois, ont été traduits en collaboration avec M. Eugène Kittier, professeur au lycée Louis-le-Grand.
dice, on lit les vers 10 et 11, qui suivent :
Ilic quoque sed plures carmina jussa per annos Hiac rapias tecum quo tibi digna loquor.
Le premier vers cloche d'un demi-pied et n'a ni sujet, ni verbe. Guérard, qui le donne tel que le manuscrit le lui a offert, ne remarque pas même cette anomalie, ou, s'il Ta remarquée, il Ja laisse passer avec une froide courtoisie. M. Léo pense qu'au lieu de carmina jussa, il faut lire selon toute apparence caniina jiista. Je confesse que cela ne m'apparait point du tout. Qu'est-ce que camina? Est-ce un nom mi pluriel neutre s'accordant avec justa. Le singulier serait donc cammitm, or caminum est le nom latin de Gamin, ville prussienne sur le lac de ce nom.
Est-ce un nom féminin au nominatif? On trouve, en effet, dans Du Gange, deux exemples de ce nom, l'un qui paraît indi-
quer un instrument à vanner, l'autre qui est un synonyme de curia. Ni l'un ni l'autre n'ont rien à faire ici. S'agit-il de caminay impératif de caminare ? Encore moins ; outre que la quantité de la première syllabe proteste contre son admission. Laissons donc carmina, et voyons pourquoi.
Notio poète dit en quelques pièces de son Recueil qu'il fait des vers pour obéir aux ordres de Radegonde et d'Agnès, il le leur redit ici, et, de plus, qu'il en fait ainsi depuis plusieurs années. Il prie donc l'une ou l'autre (car on ne voit pas précisément à laquelle des deux il s'adresse) de prendre {rapias) ceux qu'il leur offre, n'y ayant rien qui n'y soit digne d'elles. Fortunat a donc dû écrire, et il a certainement écrit :
Hic quoque sed plures [ago] carinina jussa per
[aunos.
Le copiste de la pièce du manuscrit d'où Guérard Fa tirée, a omis ago qui s'imposait si naturellement, et qui rend à ce vers manchot le membre dont il était privé depuis des siècles.
N" 2. — Les petits cadeaux, dit-on en proverbe, entretiennent l'amitié :
HsBC res et jungit junctos et servat amicos.
Nous voyons, en maints endroits de notre poète, qu'il mettait ce proverbe en pratique avec Radegonde et Agnès, quoique, à vrai dire, la nécessité n'en existât pas du tout. Jamais amitié, comme celle dont il était l'objet, ne fut plus désintéressée. Il en recevait donc des cadeaux et il leur en faisait de temps en temps lui-même qu'il accompagnait d'envois en vers où il s'excusait de la modicité de son hommage :
c'étaient tour à tour ou des châtaignes,
OU -Les pommes^ oa des pnmes de son jardin, oa des pnmelLes oa des mûres. Un jour •:[Tie* aa Ilea de pommes qa'il aurait pu ciîrir^ il se troctTS dans la nécessité de n eiiv:y-er q:ie des m^ùreSy il dît :
Vel 'i'ire <^iii poc*^ pomala mora îoti | *>.
loti esî ua moi. sî manifestement corrompu i^u il taat nécessairement Tévincer et lui trouver un remplaçant. Guérard propose more jocc^ comme qui dirait par plaisanterie. Cette correction n est pas à dédaigner^ d autant plus qu'il n y a que deux lettres à chan^rer au texte. Mais ces mots ne se nit tachent à rien. II est évident qu ils devraient et qu'ils doivent exprimer une opposition à pomula, c'est-à-dire un cadeau moindre que ces pommes. Or, pour exprimer cette opposition, il faut un verbe
(•) AppendiXy pièce 18, v. 6.
LE POÈTE FORTUNAT. fil
qui régisse mora, et ce verbe ne peut être que le mot défiguré ioti. En outre, la correction de Guérard est peu respectueuse, car toute diminution de respect (et cette plaisanterie en était une), si petite qu'elle soit, de la part de Fortunat, pour Radegonde et Agnès, n'est pas admissible.
M. Léo, en proposant verba dedi «je vous en ai donné à garder », aggrave encore le manque de respect, et une plaisanterie de ce genre, avec des personnes d'une si haute et si sainte condition, n'eût pas été autre chose. Il n'y a pas, d'ailleurs, l'ombre de plaisanterie ni dans l'intention, ni dans les paroles de Fortunat. Il regrette seulement d'être empêché par son absence de donner à Agnès, ainsi qu'il lui est arrivé maintes fois, des pommes de son jardin, et d'être réduit à lui envoyer des mûres.
Laissons donc mora, puisqu'après tout il s'agit de mûres, et mettons dedi comme
yi^ Lee. à la piiice i£loIL El pais il est
certain, par Le 'patrièflie TerSy
Eu :r':ip:} i^ias inùii ii^aa lîbeater habe^
•^ue F'jrtanat n*a pas pas payé de paroles ses aniLcs. mais qull leur a bel et bien fait ua caJeaa.
N' 3. — E ne faut quelquefois qu'une lettre à ajouter ou à retrancher pour rendre la vie à un >ers et le remettre sur ses pîe<-ls ; mais cette lettre, tout naturellement qu'elle soit Indiquée, ne répond pas toujours à lappel; on dirait qu'elle tient à se présenter d'elle-même. Exemple: Fortunat vient en personne offrir des fruits à ses amies et s'excuse de la nature insolite de l'objet dans lequel ils sont enveloppés :
Sed date nunc veniam quod fano tali habetiir ( » ).
Guérard se tait sur cette étrange fin de
(*) Appendix, pièce 26, v. 5.
vers, et M. Léo ne voit pas comment y remédier. Ni Tun ni l'autre ne s'expliquent non plus sur le sens à leur attribuer. Or, fa,no est une serviette, une nappe ou toute bande d'un tissu quelconque; mais c'est aussi le corporal qui se met sur Thostie pendant la messe, et de plus « ce que le prestre met en la main senestre ( * ) », lorsqu'il officie. « Item, est-il dit dans un Inventaire du Trésor de l'abbaye Sainte- Croix de Poitiers, fait en 1746 (^), l'estolie etfenon S.Médard. » Comme prêtre, Fortunat portait l'un et l'autre à l'autel, et voilà pourquoi il s'excuse d'employer à un usage aussi profane un linge réservé à un usage sacré. N'y ayant donc pas de doute sur la signification de fanOy il reste à le rapprocher de l'adjectif tali qui le suit, et
(*) Ancien glossaire français cité par Du Gange au mot Fano,
(*) Voyez Trésor de l'Abbaye de Noire-Dame de Poitiers, par M«' Barbier de Montault.
qui aspire à s'accorder avec lui. On écrira donc :
SeJ date nuuc veniam quod fano talis habetur,
et du même coup on régularisera le vers en lui rendant la lettre qui manque pour former le dactyle au cinquième pied.
N** 4. — La physique, chez Fortunat, est, en général, enfantine, et dans les questions qui sont du ressort de cette science, il emploie les métaphores dont p0(^tes et prosateurs se sont servis de toute antiquité. S'il nous dit d'une part que le temps s'envole, que les heures se jouent de nous et que nous marchons à la vieillesse sur un chemin glissant, nous le comprenons sans difficulté ; mais s'il vient à nous dire que « le monde tourne sur son axe sans corde »,
Fine trahit céleri sine fime volubilis axis ( * )
(») Livre VII, pièce 12, v. 3.
nous sommes arrêtés par cette corde, et nous allons aux recherches dans les notes des éditeurs, pour voir si nous trouverons un renseignement qui nous débarrasse de cet obstacle. Nous ne trouvons qu'une variante, fine pour fune dans le Ms. de Paris.
Mais le premier mot du vers est déjà fine.
Cette répétition du même mot à si courte distance a de quoi choquer, et, comme le Ms. de Paris est le seul où elle se produise, il vaut mieux s'en tenir au sine fune d'un Ms. ambrosien, admis dans le texte, et chercher cependant ce que le poète entend par là. Il suppose que le monde, pour tourner sur son axe, n'a pas besoin d'une corde comme, par exemple, le treuil au moyen duquel on fait descendre un seau dans le puits. Entraînée par le poids du seau, la corde enroulée autour du treuil se déroule et le fait tourner sur son axe, avec une grande rapidité : ce qui n'aurait
pas lieu sans la corde. On voit combien cette interprétation était nécessaire (* ).
(*) M. Salomon Reinach, à qui je m'étais fait un plaisir d'offrir cette Dissertation , lorsqu'elle fut publiée pour la première fois (a), a bien voulu me faire part de ses remarques au sujet de cette interprétation, comme aussi au sujet de deux autres qu*on trouvera plus loin. Je tiens à honneur de reproduire ici tidèlement ces remarques, en demandant toutefois à l'aimable et docte critique la permission d'y répondre.
« Je n'admets pas, m*écrit-il, le texte ;
Fine Irahit céleri sine fune volubilis axis ; il me semble qu'il faut écrire :
Fune trahit céleri sine fine volubilis axis,
et que cela donne un sens satisfaisant. » Funis est une métaphore « comme au moyen d'une corde rapide. » Ce sens est acceptable en effet, si l'on reçoit la correction proposée par M. S. Reinach. Malheureusement elle fait disparaître l'image du monde qui tourne sur son axe avec une volubilité extrême, et dont rien ne peut donner une idée plus juste qu'un treuil tournant aussi sur son axe par le moyen indiqué dans ma remarque. Je persiste donc à croire que cette idée a été celle du poète, et qu'elle est de celles qui la plupart du temps lui hantent le cerveau.
(a) Dans la Rev'ue de VEnseignement secondaire^ publiée chez Paul Dupont, N«»« du l»*- et du 15 octobre 1885.
LE FOÉTE FOBTUXAT- €7
N* 5- — Dans la pièce De Excidio Thoringiœ * , il est nn mot que M. Léo déclare corrompu, comme il Test en effet, et dont la restitution parait, à première Tue, radicalement impossible. Dans cette pièce, Radegonde, avant Fortimat, dit-on, pour interprète, parle, dès les premiers vers, de l'effondrement du palais des rois thuringiens et des richesses englouties sous les raines; elle parle de ses hôtes ^et ellemême en était le plus noble et le plus intéressant ] emmenés captifs chez leurs vainqueurs et maîtres, et tombés des hauteurs de la gloire dans la condition la plus basse. « Une foule de serviteurs, dit-elle, ont péri et ne sont plus que la poussière infecte de sépulcres. Un nombre infini d'illustres et puissants personnages demeurent sans sépulture et privés des honneurs
(') Appen dix, pièce 1, vers 15 et IC.
qu'on rend à la mort. » Et elle ajoute :
Flammivomum vincens rutilans in crinibus au-
[rum,
Strat solo recubat lacticolor amati.
Brower, Leibnitz (*), Luchi et Migne s'accordent à voir dans amati une forme altérée d'amethys ou amethystus. Pas un deux n'a réfléchi qu'il faudrait au moins amatys au nominatif, comme y est lacticolovy et que cette épithète, non plus que la propriété attribuée à l'améthyste, de jeter plus de feux que l'or, ne saurait convenir à une pierre de couleur violette.
M. Momipsen en a sans doute fait la réflexion, et il a tranché la difficulté en proposant de substituer mulier à amati. Cette substitution donne au pentamètre sa me-
(') Excerpia veterum auctorum, au tome I" des Scripiores rerum Brunsmcensiurrty p. 59.
sure et à la phrase un sens excellent, car il s'agit d'une femme dans ces deux vers, et on peut les traduire ainsi : « Une femme au teint de lait, aux cheveux d'un rouge vif et plus brillants que l'or, terrassée par ses meurtriers, est gisante sur le sol. »
Cependant la substitution proposée par M. Mommsen ne laisse pas que de paraître un peu forte; aucune variante ne la favorise tant soit peu; elle est comme tombée du ciel. Si j'ose dire ce que j'en pense, je conjecture qu'il n'y a rien à changer dans amatiy si ce n'est Vi qu'il faut mettre à la place du second a, et vice versa. On aurait ainsi amifa, qui a la quantité voulue, deux brèves et une longue, pour régulariser le second hémistiche. Et, comme la césure rend quelquefois longue, devant un mot qui commence par une voyelle, une syllabe finale brève se terminant par une consonne (il y en a maints exemples depuis
Virgile jusqu'à Ausone) (*), la syllabe finale de lacticolor bénéficierait de cette licence.
Pour en revenir à la femme à laquelle ces deux vers font allusion, je crois qu'il s'agit d'une tante {amita) de Radegonde, qui fut enveloppée dans un massacre exécuté pendant et après le sac du palais des rois de Thuringe par les Francs.
L'histoire, il est vrai, ne fait aucune mention de cette princesse ; mais peut-être que, n'étant pas mariée et menant dans le palais une vie relativement obscure, la princesse n'avait pas, pour mériter que l'histoire parlât d'elle, cette notoriété que, à défaut d'autres, les princesses mariées tirent de l'homme auquel elles sont unies. En tout cas, ne pouvant me résoudre à accepter la
(*) Pectoribus inhians; Virgile, ^n., IV, vers 64. Terlius horum; Ausone, Pro/essor., en vers saphiques, VIII, vers 9.
substitution de rtiulier à amatiy dont la conformation n'a aucun rapport avec celle de ce remplaçant, je n'hésite pas à proposer ami^a, qui satisfait à la fois et au sens et à la mesure du vers ( ' ) .
(*) « Amita, dit M. Salomon Reinach, est séduisant, mais j'avoue que je préfère Mulier. Mulier pourrait être écrit ainsi :