MULIER
« Supposez là perte des deux dernières lettres par une déchirure du manuscrit, vous aurez quelque chose comme amtiy dont un copiste préoccupé du mètre a pu faire amati. Le mot amita sans explication me paraîtrait bien bizarre. »
Ces rhabillages de mots dans les manuscrits et dans les inscriptions, sont souvent très heureux, et toujours d'une grande autorité aux yeux des érudits, mais il ne faut pas en abuser, car alors ils peuvent donner lieu à des discussions qui, après plus ou moins de bruit, viennent dormir, comme la mer sur la grève de quelque anse écartée,
Sans soupir et sans 'mouvement.
Le sable à peine fouillé se tasse de nouveau. 11 pourrait en arriver de même si j'entrais en discussion sur le mot qu'a dessiné et que m'objecte M. S. Reinach. J'aime mieux m'en tenir à cette remarque, que ce
N® 6. — Je n'hésite pas davantage à mettre natas pour natos autorisé pourtant par le manuscrit de Paris, 13048, dans ce vers où le poète appelle la protection de Dieu sur Agnès et ses religieuses :
Et te vel natos spes tegat una Deus (M.
Et te vel natos « et toi et tes fils », car
'vel est ici conjonction copulative, comme
elle Test fréquemment dans notre poète.
Il y a quelque chose de si choquant de
ces fils attribués par Fortunat à une per-
met est une supposition gratuite, que M. Léo n*en signale l'existence dans aucun manuscrit, qu'il est un fils présumé d'un père, amati^ avec lequel il n'a aucune ressemblance, et que M. Mommsen a bien voulu adopter. Quant à la correction que je propose, amita, elle n'a pas plus besoin d'explications que tous les personnages de la famille de Hadegonde désignés sans être nommés, à l'exception d'un seul, Ilamalafrède, dans les soixante premiers vers de cette pièce.
(') Appendix, pièce 21, vers 14.
sonne de la qualité d'Agnès, qu'on a peine à comprendre que Guérard et M. Léo ne raient point remarqué, ou, s'ils l'ont remaï^qué, n'en aient rien dit. C'est montrer trop de condescendance pour les manuscrits quels qu'ils soient, et reculer devant un épouvantail à chenevière. « Si, disait encore L. Quicherat, certaines corrections, sans être méprisables, ne portent pas avec elles la lumière nécessaire pour rallier tous les esprits, elles laissent la carrière ouverte aux recherches de la critique; mais d'autres présentent un tel caractère de certitude qu'on ne peut, sans se compromettre, se refuser à les adopter. Si nos pères avaient eu pour les manuscrits une superstition ridicule, les monuments littéraires de l'antiquité seraient illisibles; mais, de leur propre autorité, ilsrectifiaientles erreurs, . . . et nombre de leurs corrections sont tellement incorporées dans le texte, qu'elles
ne se discutent plus aujourd'hui (*). » 11 est donc surprenant que ni Guérard, ni M. Léo n'aient vu qu'il ne peut être question, dans ce vers, que des filles de la mère Agnès, c'est-à-dire de ses religieuses, ou que, s'ils l'ont vu, ils n'aient pas chassé du texte nafos pour y introduire d'office ?ia/as. C'est ce que j'ai fait sans remords aucun.
Le poète, d'ailleurs, ne nomme jamais ces religieuses autrement. Mais ce ubXos n'ost-il pas une preuve évidente de l'ignoranoe des malheureux scribes qui, par ordre, ou volontairement, se sont copiés les uns les autres, sans s'apercevoir de ootto impertinence?
N** 7. — Forlunat, dans la pièce qui a pour titre : do, Gelesuintha (2), fait dire à Goïsuinthe, mère de Gélésuinthe, que,
(') Mèl:in(ji\^ lie philologie, p, 70, 71; 1878, in-8». V") Livro VI, piôoo 5, vers 332.
quand elle laissa partir cette fille bienaimée pour le Nord, c'est-à-dire pour la Gaule où celle-ci allait épouser Chilpéric, il gelait si fort
Vt nec rheda rotis, non equus isset aquis.
Cet equus qui ne pouvait aller sur Teau glacée ne suggère aucune observation à Brower ni à Luchi. M. Léo, moins réservé, et ne pouvant croire qu'il s'agit là de quelque hippocampe, dit qu'au lieu d' equus il attendait ratis : cette attente est bien naturelle, mais elle est vaine ; car ratis et equus signifient la même chose, c'est-à-dire vaisseau, Homère l'a dit le premier, parlant de ce véhicule sur le liquide élément, aAosïTTTTot (*). L'image a passé aux Latins.
Plaute l'emploie dans le Rudens {-) :
. . . Nempe equo ligneo par vias cœruleas Estis vectae;
(») Odyss, IV, vers 708.
(») Acte 1, scène v, vers 10.
ce cheval de bois était un vaisseau. L'épithète ligneus est un renchérissement sur Homère qui n'en avait pas besoin pour être compris des Grecs, et une obligation imposée à Plante qui ne l'eût pas été des spectateurs romains, sans cette addition.
Fortunat, si fécond d'ailleurs en métaphores hétéroclites, n'a eu garde de nég^ir ger celle-là, et il faut la lui laisser (' ).
(') «r Je ne puis admettre, dit M. S. Reinach, l'ingénieuse explication que vous donnez de ce vers :
Ut nec rheda rôtis, nec equus isset aquis.
Equus-navigium, est toujours, en grec comme en latin, accompagné d*une épithète. Je proposerais :
Ut ne rheda rôtis nec ratis isset aquis,
C'est-à-dire, « de sorte qu'un char ne pouvait s'avancer sur ses roues, ni un bateau sur les eaux. » Rôtis, ratis devaient tenter le mauvais goût de Fortunat. Dans le manuscrit rôtis, a fait disparaître ratis, qui a été remplacé par equus, sous l'influence d'aquis.
Oui, c'est bien par l'influence d^aquis qu'equus a été invinciblement attiré, en quoi le mauvais goût du poète était plus pleinement satisfait; car Tallité-
IjE poète fortunat, 77
Is[**'8. — Le comté Gàlactorius résidait à Bordeaux où, eiitre autres devoirs de sa charge, il avait celui de percevoir les impôts pour le roi Ctiilpéric. Fortunat pensant, on ne sait pourquoi, qu'il pouvait y avoir quelque excédent de recette, dont le
ration ayant lieu dans les mots d'un môme membre le phrase et d'une même pensée, ncc equus issel %quis, avait plus de force et était aussi plus conforme i ses habitudes, que si elle eût roulé sur les mots le deux phrases et de deux pensées différentes et sans liaison entre elles, comme rôtis nec ratis. Fortunat a donc dû écrire equus, et il a voulu récrire. 11 était bien aise de montrer qu'il connaissait remploi que Plaute a fait de ce mot, et s'il ne l'a pas imité jusqu'au bout en lui empruntant aussi l'adjectif ligneus, c'est que d'abord il n'était pas assez respectueux de la propriété des termes pour sentir la nécessité de cet adjectif, c'est ensuite et dans le cas contraire, que son allitération et son vers y eussent trouvé plus que leur compte. Homère lui-même n'ajoute pas d'épithètc proprement dite à son ÏTTTTo;; il y ajoute le substantif àXo; qui en fait les fonctions. Ne pourrait-on pas dire que le mot aquis, dans Fortunat, remplit les mêmes fonctions, ou du moins à peu près? Et le bon poète fourmille d'à peu près.
comte aurait eu la libre disposition, lui écrit pour lui exprimer le désir d'en avoir sa part. « Envoyez-moi, lui dit-il des pices en échange de mes apices », c'est-à-dire « de ma lettre » :
Si superest aliquid quod forte tributa redondant, Qui modo mitto apices, te rogo, mitte pices (* ).
A la première vue on est porté à croire que le poète ne fait pas seulement un jeu de mots avec apices et pices, mais qu'il demande bel et bien de l'argent à Galactorius. Brower le présume et suppose que par piceSf on pourrait entendre un espèce de monnaie. Je l'ai cru comme Brower et j'ai fait tous les efforts imaginables pour le démontrer. Mais j'ai dû bientôt reconnaître que, où que je dirigeasse mes recherches, je suivais de fausses pistes, et que je n'arriverais jamais à découvrir une
(0 Livre VII, pièce 25.
monnaie mérovingienne dans un mot qui n'a jamais voulu dire que « poix ». C'est alors que, faisant appel à la science de mes deux confrères MM. Ch. Robert et Deloche, je leur demandai leur avis. L'un et l'autre furent d'accord pour nier l'existence en aucun temps d'une monnaie appelée pyx, au pluriel pices, et pour conclure que dans ce passage il s'agit tout simplement de poix (*). Reste à savoir à quoi le poète avait le dessein de l'appliquer. Tout d'abord, j'avais pensé que c'était à ses chaussures, l'un rappelant l'autre naturellement; mais cette pensée me parut bientôt aussi dépourvue de sel que de respect, et j'allais l'abandonner, lorsqu'un passage où For-
(*) M. Deloche a même eu Tobligeance d'entrer avec moi dans des détails fort savants sur les différentes manières en usage chez les Gallo-Romains pour payer leurs impôts au fisc impérial. Qu'il me suffise de l'indiquer ici, la place me manquant, à mon grand regret, pour faire davantage.
tunat parle de ses chaussures me revint tout à coup en mémoire. Je m'y reportai, espérant en tirer quelque lumière. C'est dans la pièce 21 du Livre VIII . Là donc Fortunat remercie Grégoire de Tours de lui avoir envoyé des tal aires avec de quoi les attacher, et des peaux blanches pour couvrir les semelles :
Cui das unde sibi talaria missa ligentur, Pellibus et niveis sint sola tecta pedis.
Il est inutile défaire remarquer que ces talaires n'avaient rien de commun, si ce n'est peut-être les cordons, avec les talaires que les anciens prêtent à Mercure ; c'étaient de simples semelles qui emboîtaient légèrement le talon, et qui adhéraient à la plante du pied au moyen de courroies; elles n'avaient point d'empeignes. Telle était, comme le dit Alcuin ( * ), la chaussure
(^) Cité par Nigroni, De Caiigfa, ch. ii.
des ministres de TEglise : quo induuntur ministri ecclesise, subterius solea muniens peçies a terra, super lus vero nihil operimenti habens. Comment donc Grégoire, qui devait connaître cette particularité, envoyait-il de la peau blanche dont l'emploi eût été une infraction à l'usage indiqué par Alcuin, en transformant en chaussure couverte réservée aux évêques la chaussure d'un simple prêtre? Celle des évêques s'appelait sandalia. L'empeigne en avait d'abord été en toile blanche {*); mais, comme on le voit ici, on y employa depuis de la peau de la même couleur.
Toujours est-il qu'il fallait aux simples prêtres une permission spéciale des papes pour chausser des sandales. « Nous avons appris, dit Grégoire le Grand ( - ), que les
(*) £av5à>taXeuxàôi'ôOovi(i)v, est-il dit dans la dona* tion de Constantin, citée par Alb. Rubens dans son traité De Calceo senatorio, c. v.
(M Epis/., VII, ep. 28.
82 LE POÈTE PORTUNAT.
diacres de l'église de Catane s'étaient arrogé de porter des sandales, ce qui n'avait jusqu'ici été accordé à personne, excepté toutefois aux diacres de Messine, par nos prédécesseurs » . Les successeurs de Grégoire le Grand, comme l'avaient fait ses prédécesseurs, et comme il paraît l'avoir aussi fait lui-même, octroyèrent depuis et souvent ce privilège (*), et il n'est pas impossible qu'à la considération de Grégoire de Tours, Fortunat en ait été l'objet.
Ce qui me porte à le croire, ce sont les deux derniers vers de la même pièce :
Pro quibus a Domino datur stola candida vobis ; Qui datis hoc minimis inde feratis opes.
Pro quihuSy c'est-à-dire pellibus. Par où l'on voit qu'en retour de ces peaux qu'il
{')Epist., VII, dans les notes.
â reçues de Grégoire, il lui souhaite la robe blanche, stola candida^ qui est le vêtement des papes. C'est même pour la seconde fois, quoique en d'autres termes, qu'il lui fait un souhait de ce genre, car il disait tout à l'heure à Grégoire :
Sic te consocium reddat honore throno (»),
ce qui veut dire « et te rende par l'honneur associé au trône ». Le vers se comprend très bien. Or, comme on ne peut admettre que le poète veuille faire de Grégoire l'associé de Dieu dans le ciel, et l'asseoir sur le même trône, il ne peut être question que du trône terrestre, c'est-à-dire de la papauté. Ces deux passages valaient au moins la peine d'être signalés; mais ici encore les commentateurs se sont abstenus, ayant assez bonne opinion des lec-
(') Livre VIII, pièce 17, v. 8.
teurs pour croire qu'ils n'y seraient pas embarrassés.
Quoi qu'il en soit, ces peaux, devant être nécessairement cousues aux semelles, font, par une suite naturelle des idées, penser au fil enduit de poix destiné à cette opération. Est-ce à dire que Fortunat ait été le confectionneur de ses sandales ? Cela n'est pas soutenable même en plaisantant.
Contentons-nous de croire que le poète avait un autre dessein au sujet de cette poix, comme pourrait être celui d'en faire des flambeaux résineux pour les cérémonies de l'église, ou de l'employer pour l'embaumement des corps ( * ), et ne nous
(') Dans un tombeau récemment découvert à Home, et sur lequel est représentée en relief une bacchanale, on a trouvé avec le squelette qu*il contenait, une masse considérable de résine encore très odorante, ayant servi à l'embaumement du -mort. {Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions, bulletin de janvier, février, mars 1885, p. 45 : Lettre de M. Edmond Le Blant.)
en tourmentons pas davantage. Il résultera du moins de cette discussion la connaissance à peu près certaine du genre de chaussure que portait Fortunat, et les membres du clergé de Poitiers du même rang que lui.
N® 9. — Voici encore deux vers dont il m'a été très difficile de pénétrer le sens :
Este tamen que vota tenent meliora parentum, Prosperior quam te terra Thoringa dédit (*)•
La construction en est si bizarre, qu'il ne peut être que le texte ne soit corrompu.
Dans l'état où est le second vers, il faudrait lire quam tu au lieu de te qui est un solécisme. Il est impossible, en effet, de rendre raison de cet accusatif et de le rattacher à quoi que ce soit. Je crois, en outre, que ce n'est pas prosperior qui appelle
(*) AppendiXf 1, v. 71, 72.
([uam fe, c'est meliora, et encore, je le répôto, est-ce quant tu que ce comparatif exigerait : ce qui donnerait un sens absurde. Mais, si au lieu de tu et ie, on met quœ qui se rapporte à vota, on rend à ces vers leur construction et leur sens naturel, et on lit :
Ksto tamen que vota tenent meliora parentum, rrosporior quam quœ terra Thoringa dédit.
ou : Votn moliova quam quœ Thoringa livospoviov dédit. « Cependant reste où te rotionnont les vœux de tes parents, vœux moillours que no le furent pour toi ceux i\o la Thuringe, quand elle était plus heurouso. ^>
Dans cotlo rectification, il me semble, pour parler comme Louis Quicherat, u n'avoir fait qu'un usage légitime de la critique », et si j'osais, j'ajouterais avec lui « que, souvent la critique est restée en
deçà de ce qu'elle pouvait se permettre, et que les textes se ressentent encore tristement de l'excessive tolérance dos éditeurs (*) )>. Ceci s'applique exactement au texte de Portunat.
Si je poursuivais ces remarques aussi loin qu'il serait nécessaire, il y faudrait un volume, chacune d'elles demandant un cortain développement. C'est le privilège des auteurs de décadence de requérir plus d'explications et pour de moindres objets, que les auteurs des belles époques. Je m'en tiendrai donc ici à celles-là. On en trouvera plusieurs autres dans les notes qui sont à la suite de chaque Livre de Portunat, dans ma traduction de ce poète, comme aussi et souvent l'aveu de mon impuissance à résoudre certaines difficultés. Mais j'aurai montré le chemin; il
(') Mélanges de philologie, p. 73; 1879.
î^ LE POÈTE FORTUXAT.
ne manquera pas sans doute de plus habiles pour arracher les ronces que j'aurai laissées derrière moi, et peut-être aussi pour m'apprendre que j'en ai semé moimtmo ot il n\v en avait pas.