CHAPITRE III
DES POESIES DE SAINTE RADEGONDE ATTRIBUÉES JUSQU'iGI A FORTUNAT.
Les auteurs divers qui se sont occupés des poésies de Fortunat ont fort disserté sur la part qu'y aurait eue sainte Radegonde. Tous s'accordent à dire que deux poèmes du recueil de Fortunat, la Ruine de la Thuringe et ArtachiSy où Radegonde parle en son propre nom, ne sont pas des œuvres qu elle ait écrites, mais qu'elle les a inspirées à Fortunat. On a dit la même chose, mais avec plus de fondement, du poème sur Galsuinthe^ où c'est Fortunat qui parle et non pas Radegonde.
Les critiques auxquelles on s'est livré pour éclaircir le premier point ont donné lieu à des conjectures plus ou moins bizarres, et aune sorte de reconstitution fori originale, bien qu'à peu près toute de fantaisie, de la vraie tradition historique. D'éminents écrivains qui n'avaient pas besoin de ce divertissement pour se faire connaître, ont donné l'exemple; d'autres de moindre mérite l'ont suivi. Il en est résulté une série de tableaux hybrides, dont quelques-uns jouissent encore d'une popularité distinguée, mais qui n'en tiennent pas moins du roman autant que de l'histoire. C'est même à cette ressemblance avec le roman d'imagination pure qu'ils doivent une bonne partie de la faveur dont le public persiste à les honorer, comme aussi c'est à l'espoir d'obtenir un égal succès que nous devons tant d'autres écrits du même genre et de moindre talent. Je me figure un Bayle
portant la serpe dans ces bocages historiques d'une végétation si luxuriante; quel abatis !
Ni dans Fortunat, ni dans Baudonivie, ni dans Hildebert, trois biographes de sainte Radegonde, il n'est dit qu'elle ait contribué en quoi que ce soit aux poésies de Fortunat. Il n'y est pas non plus fait la moindre allusion à celles qu'elle composait elle-même. Ses biographes, n'ayant eu pour objet que d'écrire la vie d'une sainte, n'ont point dû parler d'un mérite qui leur semblait trop frivole pour être mis en ligne de compte avec ceux qui confèrent la sainteté et qui la justifient. Il est très vrai pourtant que sainte Radegonde contribua aux poésies de Fortunat, en ce sens que, pendant bien des années, le poète, comme il le dit lui-même quelque part (*),
(') Append., pièce 16.
FOMTUXAT.
±\ des Ters j>2r ^^fi ordre. D'où Fon peut aineriTr par Toîe de conséquence que Ra- •ierc-nie en îniquait, quelquefois au moins, les sii;eîs, et usait d'un droit de critique sur la manière dont ils aTaient été traités.
DaiLS l'un et l'autre cas, elle était très compétente, car elle faisait elle-même des Ters, et nous Terrons tout à l'heure qu'elle s'v entendait. A cet érard nous avons le témoiornase irrécusable de Fortunat.
« Vous m'avez envoyé, lui écrit-il { ' ), de grands vers sur de petites tablettes : vous nous donnez de bons repas aux jours de fêtes; mais de vos mets, ceux dont je suis le plus friand, ce sont vos paroles. Vos petits vers sont tout à fait charmants; il n'en est pas un qui ne captive le cœur. »
Remarquons d'ailleurs que Radegonde avait reçu une instruction très soignée et
(') Append., pièce 31
très étendue. Elle savait bien le latin; peutêtre n'ignorait-elle pas le grec, car elle lisait les Pères qui ont écrit en cette langue, et ses biographes ne disent pas qu'elle les lût dans des traductions latines. Quoi de plus simple qu'elle ait appris à faire des vers latins ? Si nous avions toutes les poésies de Fortunat, il nous en apprendrait sans doute davantage. Il reste acquis toutefois que sainte Radegonde était poète, et ce n'est pas sans grâce que Fortunat lui fait compliment de ses vers. Malgré cela, il parait bien que les critiques n'ont point connu ce passage ; personne du moins ne l'a allégué, quoique la pièce d'où je l'ai tiré soit découverte et publiée depuis un demi-siècle (').
Cette ignorance d'un document qu'on avait sous la main justifie la remarque
(M Par Benj. Guérard, dans Notices et extraits des manuscritSy t. XII, partie II, p. 75 et suiv.
que j'ai déjà faite ailleurs, savoir que les historiens, qui ont écrit de Fortunat et de ses relations avec la royale recluse du monastère de Sainte-Croix de Poitiers, ont étudié très superficiellement ses poésies.
Mais Fortunat n'est pas de ces poètes qu'on puisse lire diagonalement ou en sautant telle ou telle pièce; il faut le lire de suite et tout entier, en le disséquant, si j'ose parler ainsi, et en ne quittant le scalpel qu'au dernier vers. Sans quoi nombre de mots, de passages qui, pour être entendus, auraient besoin d'être éclaircis par d'autres, qu'un lecteur superficiel n'a point vus ou qu'il a dédaignés, sont et demeurent pour lui tout à fait inintelligibles.
Mais, avant d'aborder les poésies que je crois être l'œuvre personnelle de sainte Radegonde, il convient de parler d'un poème où Fortunat s'est très vraisemblablement inspiré d'elle, et qu'il a certaine-
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peut se détacher des étreintes de sa fille ; elle apostrophe avec véhémence les envoyés du roi qui reviennent à la charge et lui marchandent la permission de retenir plus longtemps la future épouse de leur maître. Alors Goisuinthe, s'adressant à sa fille, lui tient un discours entrecoupé de sanglots, et où le désespoir d'une mère, à qui Ton ravit sa fille, se mêle aux accents d'une tendresse impétueuse et presque farouche. Ce discours est bien long et peu fait pour calmer Timpatience des envoyés.
Elle le termine enfin par ces mots : « Adieu, ma flllo, sois heureuse, mais je t'en conjure, prends garde à toi! » Avertissement sinistre auquel l'événement ne tardera guère à donner raison.
La fille monte sur le char qui doit l'emporter, la mère y monte avec elle. On franchit la porto de Tolède, on arrive sur le pont. De là Galsuintlie, tournant ses
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regards vers la vîlle, l'interpelle en termes amers. Elle lai reproche d'oublier qu'elle a été nourrie dans son sein, de la laisser enlever comme ane proie, et chasser hors de ses murs comme une pestiférée. Ce momrement est très beau et d'un granrl pathétique. A son tour Goïsuinthe reprenri la parole et ne fait guère que reprendre son premier discours. Une mère ainsi éprouvée ne craint pas de se rf^péter. Mais le moment de se quitter est venu. On s'embrasse une dernière fois, La mère descend du char et le regarde partir, tandis qu'elle reste immobile à sa place et comme pf-trifiée. Le char disparait à Ihorizon.
Galsuinthe passe les Pyrénées, arrive à Xarbonne, puis à Poitiers, C'est montée sur un char d'argent en forme de tour qu'elle fait son entrée dans cette ville. Elle la traverse sans aller voir Radegonde, et sans que celle-ci puisse la voir elle-même.
Le poète insinue qu'il y eut des obstacles à ce qu'elles se visitassent; on ne devine pas lesquels, mais il ajoute que Radegonde put au moins communiquer avec Galsuinthe par des messages. Quel pouvait être l'objet de ces communications, si ce n'est de la part de Galsuinthe le désir de faire savoir à Radegonde pourquoi elle quittait sa patrie, et les circonstances douloureuses de sa séparation d'avec sa famille ?
Arrivée à Rouen, la princesse visigothe y épouse Chilpéric. Un an s'était à peine écoulée qu'elle était étranglée par ordre de son mari et, ajoute-t-on avec toute vraisemblance, à l'instigation de Frédégonde.
La nouvelle en vint avec la rapidité de l'éclair à sa sœur Brunehaut et à sa mère.
L'une et l'autre exhalent leurs plaintes, chacune en un discours. Il n'est pas jusqu'à la nourrice qui ne prononce aussi le sien. C'est abuser du discourir; mais nous
avons affaire à un déclamateur, et quoi de plus favorable à la déclamation que les discours ?
Ce poème d'ailleurs est un véritable drame, et je pense qu'il aurait grand air au théâtre. Peut-être l'y eût-on porté depuis longtemps si les auteurs dramatiques eussent appris où en étaient déposés les éléments. Il est donc probable que le peu de relations de ces auteurs avec Fortunat nous a jusqu'ici privés d'un chef-d'œuvre.
On en a fait au moins des images, et c'est aujourd'hui avec les poupées une des étrennes du jour de l'an. Quoi qu'il en soit, seul le poème intéresse vivement. La poésie, avec ses incorrections, en est élevée et pleine d'éclat; on y sent une émotion à laquelle le terre à terre habituel de l'auteur ne nous avait pas préparés. La cause n'en est pas tout à Tart du poète; le sujet en a le principal mérite. On est tout
entier à cette lamentable histoire d'une fille arrachée aux bras de sa mère, de ces envoyés d'un roi cruel et voluptueux qui la conduisent moins à ses noces qu'à son dernier supplice, de ce meurtre d'une jeune reine à peine intronisée par un mari lâche, soumis aux volontés d'une concubine jalouse et féroce. On reste sur ces impressions jusqu'à en oublier le poète.
Ceux qui, vaguement convaincus, mais entraînés par le courant, déclarent que Radegonde a ici inspiré Fortunat, ceux-là, dis-je, ne se trompent pas; ils ont tort cependant et de se prononcer à cet égard sur de simples inductions, et de faire en même temps tous leurs efforts pour transformer les inspirations que reçut Fortunat en inspirations qu'il eut de lui-même. Non, les beautés de cette pièce ne viennent pas toutes de lui; il serait plus juste de dire qu'elles viennent de Radegonde; on y
LE POÈTE FORTUNAT. iOl
reconnaît son esprit et sa touche; le cri qu'on y entend est le cri d'une femme, non pas seulement d'une femme germaine ayant, comme on l'a prétendu, je ne sais quoi de particulier dans l'expression des passions douces ou violentes, mais d'une femme de tous les pays et de tous les temps.
Cela perce et se fait jour à travers les pensées fausses, les antithèses fades, les comparaisons hétéroclites et les hyperboles criantes, toutes mauvaises fleurs qui ne poussent pas dans les parterres de sainte Radegonde et qui encombrent ceux de Fortunat. Jamais Radegonde n'eût dit que « la douleur ourdit le fil de nos larmes ( * ) », que « Galsuinthe, allant contre son gré épouser un roi dans un pays du Nord, aurait voulu du moins que le froid y fût traversé par les feux de l'amour pour avoir
(«) Livre VJ, vers 22.
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chaud dans ce pays glacé (*). » Elle n'eût pas dit davantage que « du feu dont ses larmes sont nourries jaillissent les eaux qui arrosent son visage (^). » Encore moins que « la mère était plus suspendue sur ses pensées que la fille sur son char; que Tune était ballotée par ses désirs, l'autre à chaque tour de roue ('). » Au contraire, souvent on rencontre dans notre poème des traces de la sensibilité vive et tendre de la reine découronnée et cloîtrée, des réflexions fines, délicates et justes suggérées par son simple bon sens ou son expérience personnelle, et qui, là même et dans ses propres poésies (on en verra bientôt la preuve), coulent de sa plume, comme le miel, selon une expression chère à Fortunat, coulait de ses lèvres. La prosopopée de
(') Livre VI, vers 25, 2G.
(') Ibid., vers 122, 123.
{') Ibid.y vers 195, 196.
Gaisuinthe à la ville de Tolède est toute dans sa manière ; elle a des grâces naïves qu'il est impossible de mettre au compte de Fortunat, de ces accents pathétiques dont la source ne peut être que dans le cœur d'une femme.
Je crois pourtant que l'idée d'écrire cette élégie serait venue d'elle-même à Fortunat, quand Radegonde ne la lui aurait pas conseillée, et ne lui en aurait pas fourni l'argument. Ce sujet l'attirait. Et puis quelle matière à déclamation ! Il avait vu la triste Gaisuinthe traverser sur son
char d'argent les rues de Poitiers, et ce spectacle, et le récit des adieux à Tolède, objet probable des messages de la jeune princesse à Radegonde, et dont celle-ci avait fait part à Fortunat, enfin la nouvelle soudaine de la mort tragique de Gaisuinthe causèrent à notre poète cette émotion extraordinaire qui communiqua à sa poésie
iOi LE POÈTE FORTUNAT.
le feu dont elle est animée et qu'attisa Radegonde en y mêlant la sienne. La grande pitié que la veuve de Clotaire ressentait pour cette autre reine, dont les malheurs lui rappelaient les siens et les surpassaient, dut la déterminer à cette collaboration anonyme et qui sauvegardait sa modestie.
Voilà pour le poème de Galsuinthe, Quant aux deux autres, la Ruine de la Thuringe{*) et Artachis{^)y Radegonde en est, selon moi, Tunique auteur. Là, Taimable fille des rois de la Thuringe et le témoin, si j'ose parler ainsi, toujours palpitant des horreurs qui signalèrent leur destruction, parait en scène et y parle en son nom, comme ne s' étant rapportée qu'à soi pour redire ses propres malheurs, et rouvrir de ses mains des blessures que le temps avait à peine cicatrisées.
(') Append., pièce 1.
(=») Append., pièce 3.
Ces deux poèmes sont sous forme de lettres. La première est adressée à Hamalafride, son cousin germain, qui s'était 'retiré en Orient, après la ruine de sa famille et de son pays. Elle commence par quelques lieux communs sur la vanité des grandeurs de la terre, tour familier d'ailleurs à Fortunat, mais également propre à tous les poètes qui ont quelque catastrophe à décrire, et à qui il sert comme d'ouverture et d'introduction aux idées.
Elle peint ensuite à grands traits le massacre de son père et de ses proches, l'incendie de leurs palais, les morts les plus illustres restés sans sépulture, les champs jonchés de cadavres, les larmes qu'elle versa sur tant d'horreurs, et la part qu'elle prit elle-même aux malheurs de tous. Elle était pourtant bien jeune alors et n'avait que huit ans ou environ. Mais outre qu'elle était déjà, comme elle l'a bien fait voir dans
lOP) LE POÈTE FORTUNAT.
son adolescence, d'une imagination précoce et vive, il y avait de quoi mûrir rapidement ses facultés réflectives dans le spectacle des crimes qui avaient épouvanté ses ' regards. Elle écrivait bien des années après les événements ; mais le travail qui se faisait alors dans son esprit, en se les remémorant, lui représentait comme dans un miroir et ceux qu'elle avait vus elle-même, et ceux dont elle avait entendu parler.
Elle rappelle à ce cousin, dont elle est trop oubliée, qu'il fut le protecteur de son enfance, et qu'il lui prodigua, comme s'il eût été son père, les soins les plus attentifs et les plus tendres caresses. Et ce cousin ne lui écrit même pas ! « Une lettre, ditelle avec grâce, m'eût rappelé sa figure, ou son portrait m'eût rendu l'homme que la distance me dérobe. Je saurais quelle vertu de nos ancêtres, quelle gloire échue à nos parents revivent en toi; je saurais si
sur ton visage se jouent les couleurs vermeilles de celui de ton père. » Elle lui demande en quel pays de TOrient il demeure.
<c Ah ! si elle n'était esclave de la sainte clôture du monastère, elle s'embarquerait pour aller trouver cet oublieux, elle braverait les tempêtes et se ferait un jeu des périls qui effraient les nochers eux-mêmes.
Si elle faisait naufrage, elle s'accrocherait à quelque débris et nagerait de toute la force de ses bras pour aller le rejoindre.
Viendrait-elle à périr et son corps échouer sur la grève, il Tensevelirait dans le sable et lui dresserait un tombeau (*). »
Ici elle s'interrompt. C'est qu'un autre souvenir l'a soudain envahie, celui de son frère amené et élevé avec elle à la cour de son mari, et que ce mari avait fait égorger, on ne sait sous quel prétexte. Elle s'ac-
(•) Append., pièce 1, vers 105 et suiv.
cuse d'être la cause de sa mort, pour n'avoir pas voulu qu'il la quittât, quand il se préparait à aller rejoindre en Orient son cousin, ou du moins pour en avoir par ses instances retardé le départ. « Oui, frère, s'écrie-t-elle, je suis une impie. J'étais responsable de ta vie, je suis la seule cause de ta mort, et je ne t'ai pas donné un tombeau ! » Ses anciennes douleurs se ravivent; elle revient sur les massacres de la Thuringe. « J'ai quitté une fois ma patrie, dit-elle, je fus captive deux fois, puis de nouveau en butte aux violences de nos ennemis, après la mort de mon frère.
Cette mort fit revenir les larmes que je n'avais pu verser sur la tombe de mon père, de ma mère, de mon oncle et de mes autres parents... Ce que je souffris, alors, je ne pourrais le dire, même étant près de toi, et, navrée comme je le suis, les consolations y seraient inutiles... Apaise mon
chagrin par tes bonnes paroles. Le souci que j'ai de loi, je l'ai aussi de tes sœurs; je les aime de cet amour qui nait de la consanguinité. Si, comme je l'espère, elles vivent encore, offre-leur mes tendres embrassements(*). »
A cette lettre si éplorée et si affectueuse il fut répondu, hélas ! par un autre que le destinataire. Hamalafride était mort, et ce fut Artachis, né en Orient d'une de ses soeurs, et que Radegonde appelle son neveu, qui lui en écrivit la nouvelle. Elle en fut accablée. Dans son désespoir elle répond à Artachis :
« Qui me reste-t-il maintenant à pleurer?...
Tous sont morts ! Tu leur survivais, Hamalafride, et voilà que tu es mort aussi !
Et c'est pour l'apprendre à Radegonde, depuis si longtemps oubliée, qu'on a écrit cette lettre si triste et qui dut vous coûter
(») Append., pièce 1, vers 145 et suiv.
à vous-mêmes (* ) bien des larmes (^)! »
Avec cette lettre Artachis avait envoyé à Radegonde de la soie à broder : « J'ai longtemps attendu, lui dit-elle, un pareil présent de celui que j'aimais (^) ! Est-ce de Tarmée que tu me l'envoies? Ces écheveaux destinés à être mis en œuvre veulent-ils dire que, pendant que je les filerai, ma tendresse de sœur(*) y trouvera du soulagement? Voilà donc les marques d'intérêt que tu offres à ma douleur!... Ici, mes vœux, accompagnés de larmes, suivaient un autre cours ; ils attendaient autre chose que ces amères douceurs (5). » Ces paroles étaient presque un reproche. Mais elle les corrige aussitôt en se reprochant à elle-même de parler
(*) C'est-à-dire à Artachis et à sa famille.
(') Append., pièce 3, vers 5 et suiv.
(') C'est-à-dire d'Hamalafride, son cousin.
(*) Elle appelait aussi ce cousin son frère. (•) Append., pièce 3, vers 3 et suiv.
LE POÈTE FOHTUXAT. !ll
ainsi à son nevea, et en lai donnant ponr excase Fexcès de son affliction. Elle finit en priant Ariachis de lai rendre en sa personne le bon parent qa'elle a perda^ et de lai être par Tamitié ce qae ce bon parent avait été poor elle avant lui.
Conclaons. Ces deax poèmes où Ton troave à peine an exemple de ce maavais goût qai abonde dans les poésies de Fortanaty où la doalear éclate par explosions et n'en est qae plas natarelle^ où Ton ne rencontre ni de ces images grandioses empnmtées à TEcritare sainte et dont an ecclésiastique, comme était Fortunat, use ainsi qu'un prodigue de son bien, ni de ces déclamations auxquelles les vraies douleurs répugnent, précisément parce qu'elles sont vraies; où il y a de la délicatesse, de la noblesse jusque dans la vivacité de la plainte, où enfin la poésie elle-même a parfois la clarté et la facilité de celle
d'Ovide, ces deux poèmes, dis-je, à mon humble avis, n'ont pas été seulement pensés, mais ont été écrits tout entiers par Radegonde. Que Fortunat ait été obligeamment prié d'en dire son sentiment, cela n'est pas douteux, vu l'étroite intimité qui existait entre les deux poètes, et les envois qu'ils se faisaient journellement de leurs vers ; qu'il ait même retouché çk et là ceux dont il s'agit, avec l'agrément de l'auteur, cela n'est pas impossible ; en tout cas il y a mis beaucoup de réserve. C'est à peine si l'on reconnaît son style dans quelques vers, lesquels ne sont pas des meilleurs et sont faciles à distinguer/Quant à l'essence même des deux pièces, jamais, quelle qu'ait été dans Fortunat la puissance de s'assimiler les idées d'autrui, il n'eût pu rendre, comme elles sont ici rendues, celles de sainte Radegonde, encore moins les eût-il tirées de son propre fonds.
Ce fut sans doute un saint prêtre, et la voix publique qui, en ces temps de foi, était encore la voix de Dieu,^eut raison de le canoniser; mais, si le titre de saint implique la possession des mérites particuliers inhérents à ce caractère, il en est d'autres dont un saint peut se passer sans que l'auréole qui illumine sa tête en soit moins brillante. Tel est le mérite de la poésie. A Dieu ne plaise que je déclare impossible d'être à la fois un saint ministre des autels et un artisan consommé dans la poésie. Mais s'il est vrai que Fortunat fut le premier, il n'est pas encore et il ne sera jamais démontré qu'il fut le second. Au reste, ce que j'en dis n'est que pour quereller un peu certains admirateurs enthousiastes de Fortunat, qui m'ont paru conclure de sa sainteté qu'il était nécessairement un bon poète.
Rien de plus aimable, de plus gracieux,
de plus naïf et de meilleur goût que le passage où sainte Radegonde rappelle les années de son enfance vécues dans la société intime d'Hamalafride, de ce cousin qui remplaçait auprès de l'orpheline un père égorgé peut-être sous ses yeux, de ce consanguin qui s'était créé des devoirs sacrés envers elle, et qui n'avait pour elle que des caresses pures et telles qu'un père en a pour ses enfants. C'est court, mais il y a tout ce qu'il faut. Maintenant, pour parler comme un biographe récent du poète, qui parait l'avoir vu au moins en rêvant, a qu'on se figure Fortunat penché sur SCS tablettes, pensif et gravant ses vers pour la postérité, » qu'on se le figure, ajouterai-je, essayant, dans cette attitude solennelle, de raconter comment les choses se passaient entre la royale petite fille et son grand cousin, et cela sur les simples données de Radegonde elle-
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même, soyez sûrs que ces renseignements ne suffiront point à notre amplificateur, et -ne seront pour lui qu'un thème où il introduira ses propres inventions, qu'il craindra toujours de n'en pas dire assez, enfin qu'il n'en sortira jamais, si ce n'est à la grâce de Dieu.
Une des meilleures pièces de Fortunat est son Éloge des Vierges qui, après s'être données tout entières à Jésus-Christ pendant leur yie et être mortes pour lui, sont censées devenir ses épouses mystiques dans le ciel (*). Pour un prêtre accoutumé à voir tous les jours au monastère de Sainte-Croix des vierges qui aspiraient à cette union divme et n'y épargnaient aucun sacrifice, le sujet élait beau. Fortunat trouve moyen de le gâter, d'abord par son intempérance discoureuse, puis par une
(») Livre Vlll, pièce 3.
interminable comparaison entre l'état des vierges et celui des femmes mariées. Les unes et les autres aimeraient peut-être mieux rester vieilles filles que de choisir entre deux états où les épreuves à subir, et qu'on leur met sous leg yeux avec une liberté d'expressions quelquefois grossière, leur paraîtraient également au-dessus de leurs forces. Le poète qui a pu se complaire à peindre des tableaux où la nature est reproduite sans idéal et sans goût ne peut donc avoir écrit les deux élégies touchantes , sobres, délicates et non dépourvues d'élégance qu'on lui a sans examen et unanimement attribuées. Une femme, je le répète, en est Tunique auteur, et cette femme est sainte Radegonde.
LE POÈTE FORTUNAT. i 1 7