‹ Le poète FortunatChapitre 8 sur 14 · FORTUNAT, PANÉGYRISTE DÉS ROIS MÉROVINGIENS · texte numérisé non relu

FORTUNAT, PANÉGYRISTE DÉS ROIS MÉROVINGIENS

Forlunat, le dernier représentant de la poésie latine classique, était Italien, de la province de Trévise ou de Trévise même.

Il vint en Gaule dans le temps du mariage de Sigebert, roi d'Austrasie, et de Brunehaut, c'est-à-dire en 561 ; car, comme il chanta ces noces dans un épithalame, il me paraît évident qu'il fut de la fête, et qu'il paya cet honneur en monnaie du Parnasse, ou en vers. Cette réflexion, bien naturelle, nous dispense d'approfondir les discussions fines qui ont eu pour objet de

déterminer scientifiquement la date de l'arrivée du poète en Gaule, étude où je perdrais mon temps et le vôtre. Il suffit (le dire, ou plutôt de répéter (car je l'ai déjà dît ailleurs), que ce fut en 564 ou 566, ni en deçà ni au delà.

De tous les jugements, portés sur Fortunat, favorables pour la plupart, aucun n'est parvenu à faire de lui un personnage illustre, un bon poète, un grand évêque.

C'est qu'en effet il ne fut rien de tout cela, à beaucoup près. II resta dans cette douce médiocrité des sages où l'on tire parti des choses et du temps, selon l'occasion, et où Ton ne fait état que des biens présents, sans se tourmenter de ce qu'en dira la postérité, ni même si elle en dira rien. Cet état est très compatible avec l'entregent et la bonté. Fortunat avait l'un et l'autre, et je m'imagine que, lorsque étant évêque il commença de vivre dans l'agitation

de son ministère, ses nouveaux devoirs durent troubler plus d'une fois la passion qu'il avait de n'être jamais déplaisant à personne. Plus d'une fois donc aussi il dut capituler. Il était prudent, non comme un homme qui sait discerner et choisir dans la pratique de la vie, mais comme un homme qui a peur de se compromettre, et qui aime mieux tout louer que de critiquer rien. Sa vue ne s'étendait pas au delà des choses dont elle était frappée; il manquait de prévoyance. Il s'en fallut de peu que ce défaut ne lui causât de méchantes affaires.

Mais la protection de sainte Radegonde dont il était, comme on le sait, à la ibis l'intendant et l'ami, et le peu d'importance qu'attachaient à ses actes les personnes qui auraient pu lui nuire lui épargnèrent les mésaventures. Il fut donc toujours aimé et de tous. Ce fut à peu près sa seule ambition. Heureux d'être poète, si l'on

peut appeler ainsi un pareil artisan de vers, il travaillait pour louer le monde, le plus souvent sur commande et dans tous les genres. Toutefois, après Dieu et les saints, sa lyre sonna depréférence pour les rois, les reines, les grands seigneurs, les grandes dames et les évêques. Il s'était comme inféodé à cette charge, et il en payait exactement les dîmes.

Sauf des impressions plus ou moins vives et qui sont comme le fond de sa poésie, il a très peu d'idées et point de souvenirs. On n'a jamais pu lui constituer une enfance, une jeunesse; il y aide peu :

un nom de sœur, une localité vague, c'est là tout ce qu'il nous communique touchant son pays et les siens. Tout entier au présent, il n'a pas l'air de se douter d'un avenir nécessaire ou contingent ici-bas, ou bien, s'il s'en doute, il ne s'en tourmente pas, comme disent les bonnes femmes, et

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n'en mange et boit ni plus, ni moins.

Toute sa pensée, sa vie sont dans Tactuel et pour lui Factuel est, avec les hauts et puissants personnages que je viens d'indiquer, sainte Radegonde, la fondatrice du monastère de Sainte-Croix, et la mère Agnès qu'elle en avait établie la supérieure. Pour toutes ces personnes-là ses louanges sont inépuisables et quelquefois sur le ton de l'enthousiasme. Il lui importe peu qu'elles tombent çà et là sur des hommes célèbres alors par les scandales de leur existence, ou il semble l'ignorer, ou il croit que son désintéressement vis-à-vis d'eux suffit pour le justifier. Et, de fait, à l'exception de Radegonde, d'Agnès, de Grégoire de Tours et, avant eux, du roi Sigebert, celui-ci qui le traita avec une distinction particulière, ceux-là qui eurent soin de lui jusqu'à le gâter, on ne voit pas qu'il ait eu à d'autres aucune de ces obligations

qui imposent à l'obligé le dévouement jusqu'à l'abandon de son libre arbitre.

Dans son épithalame adressé à Sigebert et Brunehaut, il n'a ni la délicatesse, ni les grâces de Catulle qu'il ne connaissait peut-être pas; mais il est aussi païen que les Romains, si ce n'est davantage. Il évoque les dieux de la mythologie grecque qui président à l'union des sexes, et leur fait parler le langage du métier presque en professeurs. Il décrit les qualités physiques et morales des époux, la fougue amoureuse de l'un, la docilité de l'autre, les démonstrations expressives par lesquelles ils égayèrent la solennité des premières entrevues, et tuèrent le temps, comme dit le peuple, jusqu'au dénouement.

Mais parmi les éloges qui sont décernés nommément à Brunehaut, Fortunat n'eût-il pas bien fait, encore que l'occasion lui en fût naturellement offerte, de supprimer

son allusion à la demande en mariage de Brunehautpar Gogon, au nom de Sigebert, et à r acheminement de cette princesse en Gaule sous la protection et la conduite du même Gogon? Je le dis parce qu'il me par raîtque le poète y a eu lui-même quelques scrupules. En effet, il ne nomme pas Gogon, comme si par cette réserve il se ménageait une excuse; mais il le désigne si bien et avec tant d'honneur que c'est pire que s'il l'avait nommé. Duce rege serenoy dit-il (*). Quoique le nom de rex ne soit ici donné à Gogon qu'au sens de riche et puissant, Sigebert et Brunehaut, qui ignoraient sans doute cette signification, durent être un peu surpris de cette royauté. Le louangeur des rois avait donc été trop loin en leur associant un favori qui, au fond, était leur serviteur, et en lui donnant un

(•) Livre VII, pièce I, vers 114.

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titre qui n'était pas le sien. Les rois sont jalouxy surtout les rois barbares, et s'ils dédaignent de se venger sur le louangeur du trop de bien qu'il dit de leurs favoris, c'est sur ces favoris qu'ils se vengent. Fortunat ne semble ne l'avoir su, ni prévu; sa jrrande amitié pour Gogon l'avait aveuglé. Si je ne vais pas jusqu'à dire que son indiscrétion eut pour effet la mort du personnage le plus distingué et le plus élevé de la cour de Metz, il est permis de croire qu*elle n'y fut peut-être pas étrangère.

Gogon était convive de Sigebert, par son rang et par sa naissance, et, de plus, il en était l'ami. Sa mission en Espagne avait été la plus grande marque de cette amitié que la reine, comme on le verra tout à l'heure, était fort loin de partager.

Quoi qu'il en soit, Gogon avait un esprit très cultivé, de l'éloquence et du style.

Fortunat le compare à Cicéron pour

l'abondance, à Orphée pour la séduction ou par cette vertu • qu'il avait de charmer et d'attirer à soi tous les cœurs. Sa prudence, dit encore le poète, était extrême, et sa raison, toujours en éveil, recelait comme un foyer d'enjouement. La convivialité royale lui avait-elle raffiné le goût? En tous cas, il l'avait délicat pour le temps, et il donnait d'excellents soupers. II y invitait Fortunat qui était gourmand, et qui eût mangé sans faim plutôt que de refuser.

Il refusa pourtant une fois et il s'en excuse assez plaisamment : « Je demande grâce, dit-il, j'ai le ventre bourré de viande de bœuf; je me recueille. Le mélange avec d'autres viandes me donnerait la colique.

Où le bœuf est couché, il n'y a place ni pour le poulet, ni pour l'oie; je pense qu'ils prendront la fuite. Dans la lutte entre cornes et plumes la partie ne serait pas égale. Cependant, appesantis par le

sommeily mes yeux se ferment; la faiblesse de ces vers prouve que je dors déjà(«). »

Je reviens au portrait de Gogon : « Votre esprit, continue Fortunat, lance des éclairs ; des traits de feu jaillissent de votre cœur.

Le soleil et les nuages régnent tour à tour dans le ciel. Le jour qui luit en vous est toujours serein. Le fond de votre âme est le temple de la piété ; vous êtes une maison construite de matériaux sacrés. Toute votre personne a des beautés et des grâces qui ne sont qu'à vous, et votre visage est le reflet de votre âme. Tous les éloges possibles sont compris dans- celui-ci : il ne se peut rien voir de plus beau que vous (2). » Je m'arrête. Tel est en abrégé le portrait de Gogon; tel est l'homme à qui furent un moment confiées la conduite

('} Livre VII, pièce 2.

(') Ibid.f pièce 1.

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et la garde d'Aimé jeune princesse sans expérience et emmenée pour la première fois loin du gîron maternel. D faudrait ne pas connaître les hommes pour croire qu'un pareil mentor ait pu oublier en présence de cette charmante fille aucun des avantages personnels dont il était doué, et qu'il se soit abstenu de les mettre en relief. Je ne Taffirme pas pourtant, n'ayant pas de preuves qui m'y autorisent; mais, outre que le silence de tous les historiens, à commencer par Grégoire de Tours, sur la cause de la disgrâce de Gogon, est à bon droit suspecte et indique je ne sais quelle réserve obligée, il faut considérer que dans un temps où les mœurs des cours étaient, pour ainsi dire, tout animales, et où Ton jouait sa vie tous les jours plutôt que de résister à une tentation glorieuse, il est assez naturel de supposer que Gogon ciit laissé deviner ses sentiments à la prin-

I?8 LE POÈTE rORTUXAT.

cesse, si même il n'essaya pas de les lui faire agréer. Mais, sans aller jusque-là, on en a assez pour s'expliquer la haine dont Brunebaut le poursuivit depuis son mariage, et ses instances réitérées auprès de son mari pour qu'il l'en débarrassât. Si je ne me trompe, on lit quelque chose comme cela à travers ces lignes laconiques de Grégoire de Tours : « Tout, dans le gouvernement des affaires, réussit à Gogon jusqu'au jour où il ramena Brunebaut d'Espagne.

Depuis, il ne cessa d'être odieux à la reine, et Sigebertle tua (') à l'instigation de sa femme. » Qui sait si les compliments de Portunat à l'orgueilleux majordome n'exaspérèrent point encore le ressentiment de Brunebaut? Qui sait s'ils ne la décidèrent pas à faire disparaître par un meurtre un homme dont on ne pouvait ainsi vanter la

(•) Grégoire de Tours, JE^pi/oïna/a, 59: «Sigebertus interfecit. »

beauté, sans qu'il en rejaillît sur elle-même le reproche indirect d'en avoir méconnu la puissance ?

Heureusement l'imprudence du poète n'eut pas de résultat fâcheux pour luimême. On l'aimait à la cour d'Austrasie; peut-être s'en amusait-on un peu; certainement on lui passait ses incartades qu'on mettait obligeamment sur le compte de la poésie. Il n'abusait pas de la tolérance, mais il recommençait. Ainsi, j'ai relevé quelques traits de hardiesse qui, tombant pour ainsi dire au travers d'une pluie de louanges en l'honneur de personnages tels que Chilpéric et Frédégonde, ne laissent pas que de faire sursauter de surprise, et de forcer le lecteur à se demander s'il y voit bien clair. Dans une épitaphe de Chlodebert, mort à quinze ans d'une maladie contagieuse, le poète nous dit que Chilpéric « eut ce fils de son mariage avec la reine

iHO LE POÈTE FORTUNAT.

Frédégonde ( « ) ; » ce qui est contraire à la véritéy ce même fils et un autre qui mourut de la même maladie étant nés avant le mariage. Ce compliment pouvait ne point toucher Chilpéric qui sans doute n'y tenait pas beaucoup, mais il devait flatter Frédégonde, quoiqu'il pût lui laisser le remords de ne l'avoir pas mérité. Le poète ajoute que « Chlodebert vécut innocent et ne mourut point par un crime (2) ».

Voilà qui dut sonner mal aux oreilles d'une femme ayant à sa charge tant de morts d'innocents, et à qui cette remarque en rappelait bien quelque chose. Mais à présent qu'elle est reine légitime, « il ne lui sied plus, dit le poète, d'être triste, puisque son époux règne, et qu'elle est fière de partager sa couronne et son lit (^) : » consola-

(») De regina Fredegunde jugali.

(') Innocuus vivenSy sine crimine lapsus. Livre IX, pièce 4.

(') Sed gaudeat alla toro. Livre IX, pièce 2, vers 9\.

tion peut-être un peu bourgeoise, mais certainement assez humiliante pour une reine arrivée au trône par des voies criminelles, et si foncièrement orgueilleuse.

Dans la première pièce du Livre IX, où il fait ce prodigieux éloge de Chilpéric et de Frédégonde, éloge qui dément avec tant d'éclat les récits de Grégoire de Tours, son illustre ami, il y a un passage enveloppé d'une obscurité évidemment calculée, et où les faits les plus terribles sont présentés sous un aspect nébuleux, et avec une réserve qui n'est pas seulement la marque de la défiance, mais encore et surtout celle de la crainte. Il dit au roi dans ce passage :

« Un grand péril menaçait votre tète; il allait vous accabler; mais votre heure n'était pas venue, et la mort fut écartée.

Pendant qu'elle voltigeait autour de vous, en brandissant ses armes, le sort, mais cette

fois avec l'aide de Dieu, vous arracha aux glaives. Dans cette extrémité vous revîntes de la mort à la vie, et le jour qui devait être le dernier de vos jours en fut le premier.

La foi prit les armes et combattit pour vous. Votre cause fut gagnée sans vous, et le haut siège (c'est-à-dire de Paris) revînt à qui il appartenait en propre. »

Eclairons ces ténèbres. Le grand péril qui menaçait Chilpéric n'était rien moins que la perle du royaume de Paris dont il s'était emparé contre la foi des traités, sa mort peut-être et celle de Frédégonde et "^ lie leurs enfants. Il avait brutalement attaqué ou plutôt fait attaquer par son fils Théodebort le roi d'Austrasie. Sîgebert, vaincu d'abord, avait vaincu ce fils à son tour, et il le poursuivait avec cet acharnement dont les fils incestueux d'Œdipe et de Jocaste ont donné un si fameux exemple.

C'étaient là les armes que la mort brandis-

sait sur la lête de Chilpéric, et qui l'enveloppaient de toutes parts. Sigebert prit toutes ses villes en deçà de Paris, et Paris même où il fut proclamé roi. Il allait assiéger Chilpéric à Tournai, où ce prince s'était réfugié, lorsque Germain, évêque de Paris, l'arrêta et lui dit : « Si tu pars sans Tintenlion de tuer ton frère, tu reviendras vivant et vainqueur; si tu as un autre dessein, tu mourras, car le Seigneur a dit par la bouche deSalomon : « Situ prépares une fosse à ton frère, tu y tomberas le premier ( * ) » . Or, Germain, c'est au sentiment du poète la foi elle-même qui prenait les armes pour Chilpéric, et qui. Dieu aidant, faisait tomber les glaives des mains de ses ennemis.

Sigebert refusa d'écouter l'évêque et partit, il était arrivé à la maison royale de

(») Gréqoire de Tours, Hlsloria Francorum , Livre IV, chapitre lu.

Vitry, lorsque deux serviteurs, « séduits par les maléfices de la reine Frédégonde, dît Grégoire de Tours, et armés de scramasaxes à la pointe empoisonnée, s'approchèrent de lui et lui percèrent en même temps les deux côtés. Sigebert jeta un cri et tomba; peu après il rendit l'esprit (*). » C'est en effet par ce nouveau meurtre que cette grande pourvoyeuse de morts royales, Frédégonde, gagnait la cause de son mari .sans luiy sine te tua causa peregit, et lui rouvrait les portes de Paris, de ce haut siège dont il avait été naguère ignominieusement chassé. Parce sine teFortunat absout visiblement Chilpéric du crime de complicité avec les assassins de son frère, par conséquent avec celle qui avait dirigé leurs coups. Frédégonde dut le sentir; mais Fortunat avait été si discret ou plutôt

(') Grégotre de Tours, Historia Francorum , Livre IV, chapitre lu.

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si confus qu'elle n'osa ou ne voulut pas se fâcher.

D'ailleurs, dans ce splendide panégyrique des vertus de son époux, Frédégonde n'est pas oubliée, et sa part, pour être moins grande , est encore assez belle .

« Que d'un trône, y est-il dit, dont les annexions se multiplient on vous laisse jouir en paix, vous et votre épouse, l'honneur du royaume par ses mœurs, et qui le gouverne en exerçant avec vous l'autorité.

Femmede bon conseil, intelligente, adroite , circonspecte, utile à la cour, se faisant aimer par ses largesses, excellant enfin en toutes sortes de mérites, l'illustre Frédégonde est de plus belle comme le jour.

Portant le poids des soucis de la royauté, elle est pleine de tendresse pour vous et vous seconde efficacement. Dans son zèle à stimuler davantage les vœux dont vous êtes l'objet, elle demande et obtient pour

Mf

voK les phères de Radegonde. La gloire di: rcil a sans dôme assez d'éclat par ellewîiml. mats la ràne &k est le cooronne-

T. T a quelque enbairas dans ces éloges r;D: ànniKO)! jox démenti s éclatant à toutes los :rad:Jcins de nùsi<»re; le poète ny sfsnîik' pas à scvd aise; de plos, il y est bien rricn. C^c dirui d nn calice amer qaMl se uirtf ai î»o:re pcvnr se refaire le goût au :»!c> v.u' arec le miel qu'il distille à ]a ^■•.L-v 3î Ohilpéric, n reprend en effet le .».ir:rjL;; .St re prince, de ce Xéron, de cet :^, -x^r .V îiMi TenpSs comme rappelle Gré- ^v. rf »5: T:crs -, avec une abondance de ,-:';,:jour< oî une complaisance qui sont vri-^^^o ^ie verve, et nVtait le nom du ;v,r,;r^* cî ^i\ui vîu portrait, on penserait

-\* /Ar*.^l.vr:e vie saint Louis, Vest-ce pas

.\ .<:. , •^,:>ç ^^-js*:;-^ L:\r^ VI. ohapiire XLvr.

de saint Louis qu'on aurait pu dire « qu'il se faisait un rempart d'œuvres de piété ; que sa justice était si bien réglée que personne ne se plaignit jamais de ses arrêts; qu'il ne suivait en tout et partout que la ligne droite; que sa bouche ne s'ouvrait jamais que pour la vérité; qu'enfin, si Ton pouvait connaître et rassembler toutes les qualités dont il était doué, on en trouverait assez pour en faire une belle part à plusieurs personnes à la fois? » Voilà ce qu'on dirait d'un saint Louis, au risque de déplaire peut-être à notre époque, qui est bien revenue du luxe des saints, des rois et autres encombrements de ce genre. Fortunat,hii, le disait d'un Chilpéric, c'est-à dire d'un prince dont les œuvres pieuses n'étaient pas même une expiation de ses crimes, mais une satisfaction hypocrite donnée aux évêques assez faibles pour s'en contenter; d'un prince, dis-je, dont la justice n'avait

pour conseil qu*un tempérament déréglé et la cupidité, qui préférait la ligne tortueuse à la ligne droite, à moins que la droite ne fût à la fois et la plus courte et la plus sûre pour atteindre un but immoral ou sanglant ; qui ne disait guère la vérité que lorsqu'elle offrait à ses passions ou une excuse ou un moyen plus commode de les satisfaire ; qui enfin, avec peu de qualités, avait assez de vices pour en céder ou en réformer beaucoup sans trop s'appauvrir.

Le second éditeur de Fortunat, Luchi , sur ce monceau de fleurs dans lesquelles Chilpérîc est comme embaumé, fait cette romanjue curieuse : « Il faut croire que Forlunat, à la manière des poètes, loue ce roi en gardant le silence sur ses crimes et ses turpitudes et en amplifiant ce qu'il a fait de bien, s'il en fit jamais. Il est difficile, on effet, qu on ne trouve pas dans riiomme le plus dépravé quelques parcelles

de vertu qu'il soit possible défaire ressortir et de louer (* ). » A ce compte, il n'y aurait guère de gens familiarisés avec le crime qui n'eussent la prétention de s'en faire blanchir par égard pour quelque apparence de vertu.

De tout ce qui précède, il résulte que, avec toute sa bonté, son honnêteté et sa candeur, Fortunat répugne par l'indécence et l'intempérance de ses louanges ou par leur insipidité. En est-il dupe, ou est-il imposteur? Pour dupe, il feignit au moins de l'être, sans quoi il eût payé de sa vie sa clairvoyance. Imposteur, il ne le fut ni ne voulut Têtre, l'imposture étant le vice des esprits corrompus, qui se jouent delà vérité et estiment que les hommes ne sont pas dignes qu'on la leur enseigne; mais il voulait plaire et toujours plaire, mettant

(M Fortunat, Livre IV, pièce 1, note / de Tédition de Luchi, in-4% t. I, p. 307.

presque cette qualité au-dessus de celle (le poète et s'y laissant aller jusqu'à la bassesse. Le poète n'est déjà pas au mieux dans nos papiers ; Thistorien ne prend pas sa revanche. Il abonde cependant en faits qui, j)Our n'être pas de la première importance, ne sont pas moins très curieux. Jusqu'à présent, excepté une petite catégorie d'érudits, on l'a fort peu connu, la barbarie et robscurité noire de son style l'ayant fait soupçonner de n'èire pas une belle connaissance ; dans l'argot littéraire de Paris, on l'appellerait un décadent, oui, mais un décadent sans malice et sans la prétention (le faire des recrues. Il est seulement naturel dans la mesure où on l'est, quand on déchoit avec son temps et que la déchéance est universelle. N'aurait-il que ses billets à sainte Radegonde et à la mère Agnès qu'Userait digne des plus doux regards de la postérité. C'est l'œuvre d'un pieux et

aimable ecclésiastique, en commerce épistolaire et comme de cellule à cellule avec deux saintes religieuses, dont Tune est une reine qui expie dans une réclusion volontaire et dans les plus dures mortifications les crimes de ses proches, mais qui, dans la profondeur de son abaissement, reste toujours reine. Fortunat ne l'oublie pas ; il se défend avec Tune et Tautre de tout ce qui pourrait ressembler à de la galanterie. Il est familier sans doute et très affectueux; il Test même trop peut-être pour n'être pas suspect aux esprits vicieux, mais il est autorisé à l'être par d'aimables correspondantes, que n'offensait point une certaine liberté ingénue dans les mots et qui ne pensaient pas qu'il y en eût une autre. Le pouvoir qu'elles avaient pris sur lui par cette douce tolérance était considérable. De plus, l'état de subordination où le maintenait vis-à-vis d'elles sa qualité de

11^ LB POÈTE FORTTNAT.

garant du temporel de la communauté leur assurait son obéissance jusqu'à faire des vers à leur commandement, avec la même promptitude que la plus vulgaire des commissions pressées ( * ).

Parmi ces vers commandés, je n'hésite f^as à compter ceux qui ont pour objet reloge des rois mérovingiens, principalement de Cliilpéric, le plus à craindre et le plus à ménager, et où, naturellement, si je ne m^abuse, le mandataire dépasse les termes du mandat. Tous ces princes étaient alliéis à Radegonde et tous ses bienfaiteurs. Ayant un poète à sa dévotion (car, bien quVUe fût poète elle-même, on comprend a^^M qu'elle ne se chargeât pas de cette

V ' K*d<sK^nde notait pas la seule personne qui hù cvM«mandài des vers; Grégoire de Tours avait le w^we prîviîè^, et il en usa plus d'une fois, non sans rensvntr^rchei le poète une résistance qui n'était sans dx^ute ^^ue de la civqueuerie. iroyer Livre V, pièce 5, \vr$ U:, 135>; IX. pièce 6\

besogne), elle s'en servit naturellement pour leur témoigner sa reconnaissance par des vers où son nom était mêlé et où on Teût reconnu même sans cela.

Après le meurtre de son frère par son mari, Tépouse de Clotaire s'était retirée de la cour. Cette retraite était comme une fuite. Elle vint à Noyon, où saint Médard était évêque, et elle le somma de la consacrer diaconesse. L'évêque, surpris, hésite; il invoque l'indissolubilité du mariage, parle de la colère du roi et fait d'autres objections qu'on devine assez sans que je les indique. Radegonde, impatientée, court à la sacristie, s'y couvre la tête d'un voile de recluse et revient ainsi parée devant l'évêque. Dans cette sainte obstination de la reine, saint Médard ne voit que le doigt de Dieu; il consacre la royale victime. Il croit n'avoir fait que son devoir, et, sans craindre la colère du roi, il l'attend. EUq

144 LB POÈTB FORTUNAT.

fut terrible, mais dura peu. On finit par faire comprendre à Clotaire qu'il y aurait sacrilège à contraindre une femme consacrée au Seigneur à rentrer dans le siècle pour y revivre avec son mari. Clotaire céda.

Chilpéric eût été moins docile, lui qui, pour empêcher Galsuinthe, sa femme, de fuir et peut-être d'imiter jusqu'au bout Radegonde, la fit étrangler. Clotaire permit en outre à sa femme de bâtir un monastère et d'y vivre à sa guise. Elle fonda, en effet, le monastère de Sainte-Croix, à Poitiers, y vécut plus de cinquante ans et y mourut.

Là, livrée tout entière aux pratiques d'un ascétisme rigoureux jusqu'au raffinement, s'infligeant à elle-même le martyre qu'elle ne pouvait recevoir de la main des bourreaux, puisqu'il n'y avait plus de persécuteurs de la foi, objet de l'étonnement et de l'admiration de ses sœurs par son

prodigieux détachement, par sa patience, sa charité et surtout par cette humilité qui la portait à disputer aux dernières des servantes les œuvres les plus abjectes, et à s'y avilir de gaieté de cœur, elle gardait au fond de soi des sentiments de reine que ne pouvait complètement éteindre la grandeur de son immolation. Ainsi, dans son austère retraite, elle était constamment préoccupée de la conduite des rois, ses parents, de ces barbares qu'elle aimait et qu'elle aimait tous, et qui passaient leur temps à guerroyer les uns contre les autres, comme s'ils eussent été de sang et de race antagonistes de nature. Toujours inquiète de Tétat agité de la Gaule, et jalouse du salut de la patrie, comme dit sa gracieuse et très véridique biographe, la sœur Baudonivia, elle priait sans relâche pour la vie des rois et enjoignait à ses sœurs de prier comme elle. Apprenait-elle que les rois,

divisés de nouveau, étaient prêts à s'entredéchirer, elle tremblait d'effroi, écrivait à Tun, écrivait à Tautre, les suppliant de ne point égorger la patrie, de remettre Tépée dans le fourreau, de faire la paix et de la garder. Elle leur envoyait aussi des personnes considérables qui les éclairassent de leurs conseils et donnassent plus de force à ses prières. Elle imposait à sa communauté des veilles fréquentes, commandant aux religieuses de prier avec abondance de larmes pour des rois aveuglés, mais dont elles n'étaient pas moins les sujettes et les obligées. Grâce à son intercession, poursuit Baudonivia, et à ses macérations, tellement excessives qu'on manque de termes pour les exprimer, elle étouffait les guerres et amenait les rois à se réconcilier. Ces succès ne la rendaient que plus ardente à se livrer à Dieu, corps et âme, et plus reconnaissante envers des

princes, à qui sa charitable persévérance avait fait mettre bas les armes et qui se piquaient de rhonneur de la protéger.

En voilà assez, je pense, pour démontrer qu'en louant les princes mérovingiens avec un excès dont on lui fait un crime, Fortunat obéissait moins sans doute à sa passion laudative qu'aux ordres de sainte Radegonde. C'est ce serviteur et cet ami qu'elle chargeait de l'acquitter . auprès d'eux, autant qu'il serait en lui, par les moyens qui lui étaient familiers, c'est-àdire en vers, et dont l'application est toujours flatteuse pour ceux qui en sont l'objet. Le choix d'ailleurs, pour remplir une pareille mission, d'un homme qui avait avec la confiance absolue de Radegonde l'honneur de son amitié, ne pouvait laisser aux rois aucun doute sur la part personnelle qu'elle y avait elle-même. Les choses étant ainsi, il restait à notre poète le devoir de saisir

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toutes les occasions où il est d'usage de parler aux princes et de les congratuler, telles que les mariages, les naissances, les morts, les fêtes, les assemblées, les conciles, etc. Pas une seule de ces circonstances n a été omise par Fortunat, et il nous en a laissé assez de témoignages pour justifier à beaucoup d'égards sa réputation de louangeur intrépide et rarement délicat.

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