‹ Le poète François MainardChapitre 147 sur 375 · Lucain, Pharsale, liv. I · texte numérisé non relu

Lucain, Pharsale, liv. I

Victrix causa deis placuit, sed victa Caloni.

Cf. pour l'esprit de la pièce le passage suivant :

Non tu Pyrrhe ferox, nec lantis cladibus auctor Pœnus erit : nulli penilus diseindere fcrro

Contigit : alta sedent civitis vulnera dextrse.

i. Ed. Garriss., t. III, p. 86, Prosopopée d'un chien. C'est une imitation de Du Bellay :

BLatralu fuies excepi ; mulus amantes Sic placui Domino ; sic placui Domina',

dans le genre du Lasca ou de Coppetta sur la mort d'une chatte que le laquais du poète

...prit sans mitaine Près du Temple de tous les Dieux '.

Une nuit il était près du Colisée, mais ses pensées volaient bien loin, au delà des trois cents lieues qui le séparaient de Paris. Réussirait-il jamais à quitter son village pour remplir un emploi à la Cour ? A certaines heures l'espérance faisait place au doute. Richelieu dont tout dépendait en France se montrait inflexible envers lui. Les odes et les épigrammes du poète, ses flatteries comme ses supplications n'avaient obtenu de la part du Cardinal qu'une sèche réponse, un brutal « rien ». Il valait peut-être mieux renoncer à s'insinuer auprès de lui. Il était peut-être préférable de se résigner à son sort, et, à l'exemple de V ermite de la Charente, de vivre modestement dans son coin de Quercy : N'ayant plus besoin de personne, il n'aurait plus personne à craindre. L'amour de ses enfants et la passion de la poésie, le consoleraient d'être méconnu de Richelieu. Ah, le premier ministre était un méchant homme ! La Bastille regorgeait de ses victimes. M. du Vieux-Pont, naguère habitant de; la forteresse, s'était épanché à Rome dans ses causeries avec le poète 2 contre le persécuteur de tant d'innocents. De combien! de méfaits nouveaux, Ferragus ne s'était-il pas rendu coupable !| Non content d'avoir mis sous les verrous Bassompierre, le grand maréchal protecteur de Mainard, il avait tout récemment fait emprisonner le comte de Carmain \ Ce gentilhomme pré-

1. Ed. Garriss.,t. III, p. 88, Plainte sur la mort d'une chatte. — Le temple de toi les Dieux est le Panthéon. Cf. la lettre LXX, où il parle à Gomberville des v< faits sur le Panthéon. L'original de cette pièce est italien, de l'aveu même d^ Mainard (1. CXXIX). Sur les poésies italiennes de ce genre, cf. Toldo, Zeits<% f. rom. Philol, 1901, pp. 386-87.

2. Cf. lettre LXXII. En vidant avec M. du Vieux-Pont quelques vieille bouteilles, ils disent en liberté, écrit-il à Flotte, « tout ce que vous estouffez dai vostre ame de peur de Ferragus. » — Ce personnage serait-il Alexandre, marqui du Vieux-Pont, marié à la fille de la présidente Aubry dont il est question de les Historiettes de Tallemant (éd. c, t. VI, p. 90), ou bien s'agit-il du père de i gentilhomme ?

3. Cf. lettre LVIII à Laforest-Toiras sur l'intérêt que Carmain embastillé pof à Mainard. Le jour môme de son arrestation — 23 octobre 1635 — Bouthill annonçait cette nouvelle à Noailles (Arch. Aff. étrang., Rome, t. LUI, f 299)

tendait-il, s'était détourné de son devoir en critiquant la façon dont on dirigeait les affaires du royaume et en se rendant suspect d'entretenir des relations avec la reine-mère. La malheureuse avait pris depuis longtemps le chemin de l'exil. Quelques commérages, une légère suspicion suffisaient à Richelieu pour embastiller ou pour exiler les plus illustres personnages du royaume... Sur cette terre étrangère où la nostalgie de Paris le poursuivait avec plus d'insistance que dans son Quercy, les griefs de Mainard contre l'homme qui avait si dédaigneusement méconnu les efforts faits pour lui complaire, prenaient une vivacité et une force nouvelles. Les coups dont ses amis avaient été frappés attisaient ses rancunes. Un flot d'amertume débordait de son cœur exaspéré par l'insuccès... Ah, si Gaston et la reine triomphaient de Richelieu, s'ils parvenaient à l'éloigner dans son diocèse de Luçon, quelle joie en éprouveraient le poète et ses amis ! Quelle allégresse en aurait la France, débarrassée de son oppresseur ! Armand goûterait à son tour le calme de la solitude, le charme de la retraite ; il vivrait à son tour dans une paisible province cette existence obscure que le poète était contraint de mener.

A linsu du poète, ses rêveries et ses sentiments avaient pris une allure harmonieuse et cadencée. Sans s'en douter, son état d'âme s'était reflété dans des vers. Mainard les retoucha pour en faire une épigramme contre Richelieu — chef-d'œuvre de fine ironie, d'esprit frondeur et léger qu'il envoya quelques jours après à Balzac 1, dont les mérites comme les siens avaient été méprisés par le Cardinal.

Majesté avait pris cette mesure « ayant recogneu elle-mesme en son voyage (à la frontière de Champagne) que ledit comte essayoit de rallentir le progrez de ses armes (Carmain servait en qualité de mestre de camp) et de rompre les desseins qu'elle avoit pris pour le bien de ses affaires. » Mais le comte avait surtout été arrêté parce qu'il était suspect à Richelieu. V. la Gazelle du 29 octobre 103o qui reproduit une circulaire adressée par le roi à quelques ambassadeurs au sujet de la détention à la Bastille de Carmain.

1. Cf. lettre LU à Girard, officiai d'Angoulème, à qui Mainard envoie ce sonnet, le priant d'en faire part « à nostre grand hermite ». Il est étonnant que Garrisson ait confondu cette épigramme (dont le texte, répétons-le, figure dans la 1. LU) avec l'épigramme de François Ier qui débute par le vers « Armand l'âge affoiblit mes yeux ». D'ailleurs tout ce qu'il dit à propos de ces deux pièces (pp. XXIII et XXIV de sa notice) est totalement faux.

Par vos humeurs le monde est gouverné, Vos volontez font le calme et l'orage; Et vous ries de me voir confiné Loin de la Cour, dans mon petit village.

Cléomédon, mes désirs sontconteus ; Je trouve beau le désert où j'habite ; Et connoy bien qu'il faut céder au temps, Fuir l'éclat, et devenir hermite,

Je suis heureux de vieillir sans employ, De me cacher, de vivre tout à moy, D'avoir dompté la crainte et l'espérance ;

Et si le Ciel, qui me traite si bien, Avoit pitié de vous et de la France, Vostre bonheur seroit égal au mien \

La Rome pontificale fit sur Mainard une plus forte impression que la Rome antique. 11 avait tout intérêt d'ailleurs à se mettre bien avec la « Cour prélatesque. » On y distribuait d'une main parcimonieuse pensions et bénéfices, mais à l'occasion, on en obtenait aisément des dispenses pour les revenus ecclésiastiques conférés par le roi ou toute autre autorité 2.

Dès son arrivée, Mainard se fit présenter au pape, pour lui baiser les pieds '. Selon l'usage, ce fut l'ambassadeur qui introduisit notre auteur chez le Saint Père. Urbain VIII Maffeo Barberini de son nom de famille — aimait les belles lettres et notamment la poésie. Il cultivait lui-même les Muses et avait publié en 1629, à Bologne, des Pocmala, en attendant

l.Ed. Garriss., t. III, p. 31.

2. Cf. lettres LXIII, XCVI, Cil et GUI pour le bref que Flotte sollicite du pai pour une voisine. Malgré la bonne volonté de Mainard et de l'ambassadeur, le pape ne voulut acquiescer qu'en partie à cette demande. — Dans une lettre dul 16 mai 1036, Cbapelain prie Mainard de remettre à l'ambassadeur un mémoire sui une affaire au sujet de laquelle Noailles avait promis au duc de Longuevilk d'intervenir auprès de Sa Sainteté.

3. Sur la présentation des Français chez le pape, cf. le Journal de voyage dt Montaigne, pp. 213 et suiv.

qu'il fît paraître, en 1460, à Rome, des Rime dans son idiome natal. Le pontife poète encourageait ses confrères peu fortunés et se montrait généreux surtout à l'égard de ceux qui savaient chatouiller agréablement son excessive vanité. Le comte FulvioTesli, versé dans l'art de la flatterie, en avait obtenu de grandes largesses pour l'avoir persuadé que son maître, François Ier, duc de Modène, gardait sur son bureau les œuvres de Sa Sainteté et apprenait ses vers par cœur 1. Mainard, qui connaissait ce trait du caractère du pape, acquit dès les premiers jours les bonnes grâces de Sa Sainteté, en lui récitant deux quatrains qu'il avait composés à sa gloire ». Urbain donna de sa propre main à notre auteur un exemplaire de ses poésies latines et lui fit des compliments qui dépassèrent en chaleur ces propos d'une politesse onctueuse que les successeurs de Saint Pierre adressent aux visiteurs de marque. « Ce sont services de phrases italiennes », dit Montaigne qui ne s'était pas laissé prendre à ces cajoleries.

Ravi d'avoir trouvé un chantre qui célébrât en français ses vertus et ses mérites, le pape invita Mainard à donner une suite à un si beau début. Bientôt le poète lui présenta une ode où il épuise, semble-t-il, toutes les ressources dont une adulation outrée peut user en pareille matière. — L'Europe est sous le charme des beaux vers d'Urbain. Les œuvres de l'antiquité ne sont rien auprès des siennes. Au siècle d'Auguste, on parlait moins purement latin qu'il ne le fait. Si le Tibre coule lentement à Rome, c'est pour goûter plus longtemps la douceur de la lyre d'Urbain. Ses doux accords sont supérieurs aux « divins concerts » du chantre de la Thrace, Et pour clore dignement ce tissu de flagorneries ridicules, Mainard écrit sans sourciller :

Mais c'est contre toute apparence Qu'un mortel ait fait cest escrit:

1. Salfi, Histoire littéraire de l'Italie, t. XI, pp. 24 et 203, qui cite la vie de Testi par Tirabosclii, Modène, 1780.

2. Cf. lettre L. Ce sont les deux premiers quatrains de Yode au pape (éd. Garriss., t. III, p. 304).

256 LE POÈTE Fit. MAINAIU)

Il est né de la conférence Des anges et du Saint-Esprit1.

Mais le pape prit garde et exulta de se voir « paranymphé » de la sorte. « Je vous asscure, écrit Mainard à Flotte, qu'il m'a caressé plus que je n'eusse ozé espérer ; j'en suis si satisfait que je ne m'estime pas moins heureux de luy avoir baisé les pieds que le croiriez estre si vous aviez baisé la bouche de toutes les belles dames de Paris » \ Passe encore que Sa Sainteté, intéressée dans l'affaire, marquât une vive approbation pour ces platitudes, mais, en France, de bons esprits comme Peiresc prirent « un plaisir non pareil » à lire l'ode au pape et des admirateurs, au zèle intempestif, firent à cette production de Mainard, aussitôt qu'elle parut imprimée à Dijon et ailleurs, l'honneur delà mettre en vers latins '.

Mainard se rendait assez souvent soit au Vatican, résidence d'hiver de Sa Sainteté, soit sur les hauteurs de l'ancien Quirinal, à Montecavallo, palais entouré de jardins magnifiques, rempli de souvenirs de l'antiquité et de chefs-d'œuvre de l'art moderne, soit enfin, dans la belle saison, à Castel-Gandolfo, dans le décor

1. Ode au pape, éd. Garriss., I. III, p. 304, reproduit d'après le ms. 43 de la Bibl. des Barberini. Cette ode figure aussi dans le ms. 813 de la Bild. de Toulouse, f°* 185 V.-186, mais le quatrain final y manque. On le retrouve à la fin d'une pièce inédite à la gloire de Charles Noailles, cf. même ms., f° 157, str. 7.

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