‹ Le poète François MainardChapitre 21 sur 375 · KK · texte numérisé non relu

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demeure du XVe siècle, lourde d'aspect avec ses tourelles massives et ses murs trapus, mais permettant de loger -d'une manière confortable le personnel d'une petite Cour. C'est là que Mainard fit son apprentissage de courtisan et qu'il révéla ses inspirations juvéniles à un cercle de connaisseurs.

Sa situation était brillante. Les 400 écus1, appointemenl ordinaire des secrétaires, représentaient l'opulence pour ce jeune homme de vingt-cinq ans, élevé jusqu'à cet âge dans une aisance modeste. Au contact des galants gentilshommes et des gracieuses demoiselles de l'entourage de la reine, notre secrétaire se dépouilla un peu de sa gaucherie provinciale. De travail peu ou point. Il accompagnait la reine dans ses visites assez fréquentes au Louvre, et la comparaison qui s'imposait entre cette femme ayant grand air sous l'échafaudage de ses perruques et sous ses atours pompeux à l'ancienne mode -, séduisante malgré ses cinquante ans bien sonnés et sa forte carrure, toujours charmante en ses propos, et la grosse banquière du roi, Marie de Médicis, vulgaire el empesée, couverte de ridicule par les nombreuses fredaines du Vert-Galant, tournait entièrement à l'avantage de la descendante des Valois, en qui la majesté semblait s'être réfugiée. Dans les promenades qu'elle faisait au Cours-la-Reine ou à la foire Saint-Germain, son secrétaire pouvait constater la sympathique admiration que le bon

I. Ainsi on voil par 1rs livres décomptes mentionnés que le secrétaire Lallemant reçoil 100 écus pour le quartier de janvier-mars et la même somme pour Je quartier d'octobre-décembre 1608( Kl\ L79,f" 6 et9). Lallemant émarge en coreau budget de sa Majesté en 1610, en compagnie des secrétaires Bouyer et Feuilleton qui ton client eux aussi 100 écus, tandis que le secrétaire Quentin est payé 150 écus. Il s'en faut de beaucoup pourtant que lesofficiers touchassent régulièrement leurs gages. En janvier 1610 les secrétaires qui viennent d'être nommés louchent le quartier d'octobre de l'année précédente (KK 180, 1' 111, recto). Sur le même état figure Baudouyn « l'espagnol » avec30écus. Ce dernier est-il le même que Jean Beaudoin, ' l'académicien,, qui, an dire de Pellisson, fut lecteur de Marguerite? Sa connaissance de l'espagnol lui aurait-elle fait donner le surnom avec lequel il figure dans les états cités ? En tout cas Saint-Poney a eu tort d'en faire un secrétaire de cette reine à l'époque où elle habitait Usson, car Baudoin esl né vers 1590. (Cf. Lachèvre. Bibliogr. des rec. coll. de 1597-1700, t. 1. pp. 98-99).

2. Cf. Tallemant des Beaux, Historiettes, éd. c, t. I, p. 184. Elle se montrait au Louvre avec des toilettes dans le goût de celles qui sous Charles IV et Henri lit avaient excité l'admiration des grands seigneurs français el étrangers. Les ajustements des belles dames de la Cour, copiés sur ceux de Marguerite n'étaient, suivant Brantôme (o. c YIIT, 31) que « bifferies et drôleries au prix des belles et superbes façons, coiffures, gentilles inventions, etc. » de la reine de Navarre.

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peuple de Paris prodiguait à cette reine dont le trône, au sentiment de la foide, avait été usurpé par une étrangère. A la basilique de Saint-Denis, où Marguerite alla s'agenouiller devant le tombeau de ses parents et de ses ancêtres, le jeune poète fut ému à l'aspect des monuments glorieux de la Chambre des Vcdois, et son cœur, réfractaire pourtant au beau plastique, jeta un cri d'admiration ' devant ces marbres et ces bronzes merveilleux, consacrés par le génie de Germain Pilon à la mémoire de François Ier, de Henri II et de Catberine de Médicis, ces illustres protecteurs de la Renaissance française.

A l'hôtel de Sens, Mainard lisait à la reine, soit aux repas, soit le soir, « quand elle s'estoit retirée en son cabinet )), « les beaux

livres nouveaux tant en lettres sainctes qu'humaines' ». Et

le métier n'était point une sinécure, car d'une nature passionnée en tout, Marguerite ne voulait pas cesser une lecture intéressante qu'elle n'en connût la fin, en perdant bien souvent, raconte Brantôme, « le manger et le dormir ' ». A d'autres heures, il écrivait sons sa dictée des narrations précieuses dans le genre de la Ruelle mal assortie, ou encore noircissait de son écriture ce fameux papier dont « les marges estoient toutes pleines de trophées d'amour '' » et dont l'usage était réservé aux billets-doux. Enfin il brodait sur des canevas que la reine lui avait fournis des élégies et des chansons. Une des victimes de Boileau, Le Pays, nous a laissé une curieuse relation de cette collaboration '. Marguerite dont « l'âge avait tari la veine », couchait a sans soin et en désordre » ses conceptions, et était ravie de la facilité avec laquelle son secrétaire les rangeait et du tour a aisé et galant » dont il les rendait en vers. C'est pourquoi, elle le considérait comme « un orfèvre excellent qui savait admirablement mettre les pierreries en œuvre ». Sans doute, le jeune homme ne négligeait point de

1. Cf. éd. Garriss, l. Il, p. 150. Sur lu mort de l'excellent sculpteur Pilon.

'1. Cf. ce que dit sur les gens de lettres al tachés à la personne de cette princesse, Dupeschier dans son Tombeau tic la serenissime reyne Marguerite, Paris, 1615. (B. Nat. Lb. 35, 1071).

.'{. Brantôme, éd. c, t. VIII, pp. 81-82.

i. Tallemant, Historiette de la reine Marguerite.

5. Le Pays, Nouvelles œuvres, t. II, p. 289, cité par Labouisse-Rochefort, Durand-Lapie et Lacbèvre, etc.

prendre pour modèles les pièces qu'avait dictées à cette grande amoureuse la douleur ressentie à la séparation, à la trahison ou à la mort de ses nombreux amants, Chanvallon, d'Aobiac, Pominy et tant d'autres, qui, malgré ses serments et ses pleins, furent bien vite oubliés et remplacés plus vite encore.

Le peu qui nous reste des productions versifiées de cette princesse nous permet de nous rendre compte du genre de son talent et de la nature de ses goûts. Son haleine est courte, ses vers ne coulent pas de source. Elle les a laborieusement martelés l'un après l'autre et les a repartis, comme par paquets, en stances et en strophes. Dans ses auteurs préférés, depuis Marot jusqu'à Desportes, les vers indépendants ne sont pas rares. On trouve chez elle, non seulement des séries entières de vers disjoints, mais des hémistiches et même de menus groupes de mots qui gisent les uns à côté des autres, comme des membres disloqués ' .

Parfois un souffle ardent et sincère courl à travers ces tronçons et les anime2. Et on se demande si, dans le soin que prend plus tard Mainard de détacher le plus possible ses décasyllabes et ses alexandrins, il n'entre pas de lointaines réminiscences des premières pratiques d'un métier où cette reine bel-esprit lui avait servi de guide. Mais trop souvent la poétesse s'amuse aux jeux puérils, aux vains cliquetis de mots qui ont fait les délices de Meschinot, de Molinet, du a bon Crétin » et même de maître Clément, leur élève :

Le feu va ratizant ses ardeurs estouffées

Il bruit au bruit du vent, souffle au souffle venteux,

11 tonne, estonne tout de flammes entonnées,

Le vent dépité bouffe, et bouffit dépiteux.

1. Cf. surtout ses vers à la mémoire de Pominy. (Lachèvre, o. c, t. I, p. 27i, d'après le Divorce satirique).

î. Ainsi dans les Stances sur ses amours avec Champvallon, reproduites par l'Estoile à la fin du t. XI de ses Mémoires-Journaux, éd. Brunet, Champollion, Halphen, etc. Paris, 1883.

L'attache de nos cœurs d'une amoureuse estrainte Nous couple beaucoup plus qu'on ne nous a disjoinclz : Nos corps sont désuni z, nos àrne> cnlassées. Nos corps sont sépare/, et non pas nos pensées, .Nous sommes esloignez, et ne le sommes point.

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Ronsard, qu'elle a connu et qui l'a chantée ', n'a pas réussi à lui faire mépriser ces ridicules colifichets de Daine Rhétorique. D'autre part, les péchés mignons des derniers disciples de la Pléiade lui plurent trop pour qu'elle n'imitât point leur afféterie, leurs extravagances et leur galimatias :

Vous qui lisez ces vers larmoyez tous mes larmes ; Souspirez mes souspirs, vous qui lisez mes carmes, Car vos pleurs et mes pleurs amortiront mes feux ; Vos souspirs, mes souspirs aviveront ma flamme ; Le feu s'esteint par l'eau et du souffle s'enflamme : Pleurez doncques tousjours et ne souspirez plus.

Apollon ne lui avait accordé ses dons que d'une main avare ; en revanche il l'avait douée d'un goût très vif pour tous les arts auxquels ce Dieu préside. Marguerite aimait particulièrement la musique. Brantôme nous apprend- qu'à Usson, elle se faisait donner des concerts par des pages qu'elle avait fait instruire à cet effet et qu'elle-même chantait d'une « voix belle et agréable, l'entremeslant avec le luth qu'elle touchait bien gentiment ». Les roulades langoureuses de Pominy furent pour beaucoup dans la passion qu'il inspira à la châtelaine d'Usson. Cantavit et placuit. A Paris, outre le maître de musique Amant qui touchait cent cinquante écus par trimestre, elle avait à ses gages plusieurs joueurs de luth3. Villars, l'un de ses virtuoses, arriva à la célébrité, car, pendant plusieurs années, les belles clames de la Cour fredonnèrent à l'envi ses chansons. Comme il a déjà été dit la reine était curieuse d'histoire (les mémoires qu'elle nous a laissés en sont une preuve), elle s'intéressait à la philosophie et était éprise de romans et de vers. Richelieu qui n'a guère de sympathie à son endroit, reconnaît cependant qu'elle était le refuge des gens de lettres et qu'elle aimait à

1. V. dans le Bocage royal la pièce : Amour amoureux. A la Royne de Navarre, Marguerite de France.

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