CHAPITRE VIII
I. — Mainard nommé par Séguier conseiller d'Etat. Préparatifs de départ
pour Paris.
II. — Mainard et ses amis de Paris : Flotte et G. Colletet. — Mainard à l'hôtel Séguier. L'Académie y est installée. Connaissance que Mainard y fait de ses collègues : leurs critiques ; réponse du poète. — Mainard chez les précieuses. La « ruelle » de Mme de Choisy. Le poète et « l'impertinent caquet » des précieux. III. — Publication des Œuvres de Mainard. Composition du volume. Le portrait du poète. Les pièces liminaires. Dédicaces à Séguier et à Mazarin. Mainard ne réussit pas à gagner la faveur de ces ministres. Mainard de retour à Saint-Céré. Sa mort. Portrait moral du poète.
Une bonne nouvelle attendait Mainard à Saint-Céré. Pendant qu'il se trouvait en Charente, chez Balzac, le chancelier Séguier lui avait expédié un brevet de conseiller d'Etat. Selon toute vraisemblance, Mainard ne connaissait pas encore le chancelier qu'il ne commença à flatter qu'à partir de son entrée dans le ministère de la Régence1. Le ministre n'aurait peut-être pas pris garde aux efforts faits par le poète pour gagner ses bonnes
1. Gomme le témoigne un sonnet (éd. Garriss., t. III, p. 42) qui finit ainsi dans les œuvres de 1046 :
Apollon et Thcmis depuis quatorze hyvers
Sans tes hautes vertus auraient quitté la France.
Il y a douze hyvers dans une version manuscrite de cette pièce offerte par le t. XXI des Rec. Conrart, ce qui nous reporte à 1614, car en février 1633 Séguier fut nommé garde des sceaux. — Le sonnet : Trois testes ont porté la couronne des Lys (éd. Garriss., t. III. p. 9), parodié comme il a déjà été dit par le comte de Clermont, a été écrit en 1613 ou 1644. En août 1644, Mainard s'était réconcilié avec son voisin (cf. la lettre XXXIII à Flotte).
grâces, s'il n'y avait été sollicité par ses familiers. La plupart de ceux-ci étaient liés avec notre auteur. C'étaient l'abbé Germain Habert de Cerisy et le maître des requêtes Habert de Montmort 1 ; c'était encore son compatriote, le Toulousain Jean Puget de la Serre", bibliothécaire de Monsieur et historiographe de France, prosateur et versificateur dont Mainard a vanté « la Muse fertile », mais dont les contemporains ont raillé la fécondité déplorable ; c'était enfin le médecin ordinaire de Séguier, Marin Cureau de la Chambre, qui envoyait en province à son collègue de l'Académie ses ouvrages de philosophie, de physiologie et même ses libelles polémiques commandés par Richelieu1. Mais ce fut surtout le conseiller d'Etat, Daniel de Priézac qui, à en juger par les remerciements chaleureux que lui adresse Mainard1, servit notre auteur auprès de Séguier. Ce jurisconsulte, connu pour avoir sur l'invitation de Richelieu, réfuté les reproches du Mars Gallicus de Jansénius au sujet de l'alliance de la France avec les protestants d'Allemagne 5 et soutenu les prétentions de la maison de Bragance au trône de Portugal'', était natif du château de Priézac, près Brive, dans le voisinage de la demeure de Mainard. Le président
1. Mainard lui adresse sa lettre XVII et en parle à plusieurs reprises dans sa correspondance.
2. C'est à lui que sont adressés les remerciements de la leltre XXIX et un sonnet (éd. Garriss., t. III, p. 58). — V. sur lui les plaisanteries de Boileau (3' satire), de Guéret (Le Parnasse réformé) ; de l'auteur du Chapelain décoiffé, parodie du Cid que l'on a faussement attribuée à Boileau (cf. Œuvres, éd. Gidel, t. III, p. 112).
3. Dans sa lettre XXXI il remercie M. de la Chambre de ses Observations sur le livre intitulé Optalus Gallus, Paris, 1040. Il y fait allusion aussi dans sa lettre CXLII à Flotte. V. sur cet écrivain la notice de R. Kerviler dans Le Chancelier Séguier, Paris, 1874.
4. Lettre XXI à M. de Priézac, conseiller d'Etat. Flotte avait probablement pressé Priézac d'obliger Mainard, car celui-ci remercie chaudement son confident du titre qu'il a obtenu pour lui du « Prince de la Justice » (1. XXXIII). — V. sur Priézac la notice que lui a consacrée M. Kerviler, o. c, pp. 550-oG9. Balzac lui adressa outre les deux lettres françaises (1. 20 du liv. X et G du liv. XI) citées par Kerviler, une missive latine insérée dans les Epistolse selectœ, Œuvres, éd. in-f, t. II, p. 00 de cette division de l'ouvrage.
o. Vindicue Gallicse adversus Alexandrum Patricium Armachanum theologum, Paris, 1038 (et non 1037 comme le dit Kerviler, o. e., p. 555) ; cf. Tamizey de Larroque, Lettres inéd. de Chapelain, t. I, pp. 247 et s.
6. Observations sur le livre intitulé Philippe le Prudent..., roi légitime de Portugal, livre composé en latin par D. Jean Caramud Lobkowitz, Paris, 1040.
avait eu souvent l'occasion de le fréquentera l'époque où Priézac professait le droit à l'université de Bordeaux (1621-1635) car ce furent sans doute les souvenirs d'une ancienne camaraderie qui déterminèrent le favori de Séguier à faire conférer au poète par le chancelier le brevet de conseiller d'Etat.
Il est certain qu'on décerna à Mainard cette dignité par brevet 1 et non par lettres patentes. Le nombre des conseillers de cette dernière catégorie était fort restreint. Ils étaient appointés et exerçaient leur office d'une manière effective, en prenant réellement part aux délibérations du Conseil d'Etat et privé du roi. Ils constituaient ainsi le ministère de l'époque et formaient en même temps une Gourde cassation d'un genre particulier, puisqu'elle ne connaissait que des affaires civiles et qu'elle en connaissait en dernier ressort. A côté de ces conseillers effectifs, il en était d'autres honoraires et qui, n'ayant aucune fonction effective, ne recevaient aucune rémunération 2. Nombre de prélats, de membres des Cours souveraines, de hauts fonctionnaires administratifs, d'écrivains, depuis le grand rhétoricien Balzac jusqu'à l'obscur Jean Puget de la Serre, étaient décorés de ce titre qui, s'il ne leur rapportait rien, leur conférait au moins les privilèges de la noblesse1. D'ailleurs, cette noblesse dont François Mainard fut investi en août 1644 était,
1. Cf. les var. des v. 5 et 6 du sonnet Mon pais est si juste et me traite si bien (éd. Garriss., t. III, p. 22) où Mainard se plaint des brocards qu'il essuie de la part des provinciaux :
L'un rit de mon brevet de conseiller d'Eslat, L'autre ne peut souffrir que ma gloire s'augmente,
(cf. ms. 844 de la Bibl. de Toulouse, f° 14 v.). — C'aurait été la charge de conseiller par lettres patentes cependant que Mainard aurait désiré. Il confessait un jour avec mélancolie à Pressac que le roi l'eût :
.... mis dans le Conseil d'Estat Sans l'amour qu'il a pour la rime.
(pièce publiée d'après lesmss. de Toulouse par Labouïsse-Rochefort, o. c, et reproduite par MM. Durand-Lapie et Lachèvre, Deux homonymes, p. 119).
2. Dans une étrenne adressée à Flotte (éd. Garriss., t. III, p. 67), Mainard lui souhaite que « le cardinal l'emploie », et comme Flotte lui faisait observer que Richelieu ne lui donnerait jamais de place dans le conseil d'Etat, le poète lui répond : « Vous connoissez le siècle et sçavez qu'il y a beaucoup de conseillers d'Estat honoraires » (1. CLXXI).
3. Ve d'Avenel, Richelieu et la Monarchie absolue, t. I, chap. II, § 2 : Consei: d'Etat. — A. Esmein, Cours dliist. du droit français, Paris, 1900, titre II, chap. II 1 Les ministres et les conseils,
de même que celle de tous les conseillers à brevet, personnelle et non transmissible \ Il est vrai que dans certains actes Charles de Mainard est dit noble, mais il devait, sans doute, ce titre à la qualité de gentilhomme ordinaire du roi qui lui fut à lui-môme octroyée2, et non à la dignité de conseiller d'Etat accordée à son père.
Le poète interpréta la mesure prise à son égard par le chancelier Séguier, non seulement comme une marque d'estime, mais encore comme un gage des faveurs que le ministre devait lui accorder, s'il continuait à savoir se faire bienvenir de lui. De toute façon, cette nomination encourageait ses desseins de se présenter de nouveau à la Cour, et était un présage de bon augure que la Fortune se déciderait enfin à lui sourire, après lui avoir fait si longtemps mauvais visage. Il tenta encore de suprêmes efforts pour fléchir les rigueurs de Cloris. Après de nouveaux échecs, perdant tout espoir de gagner les grâces de la belle vieille, il résolut d'exécuter au plus vite son projet de se rendre à Paris. Aussi, afin de se mettre en route avec plus de tranquillité, il se hâta de régler ses affaires.
Déjà le 10 juin de la même année, deux semaines environ avant sa visite à Balzac, il avait fait son testament et disposé de son avoir. Il avait fait de Charles, son aîné, son « héritier universel et général » lui laissant tous ses biens meubles et immeubles d'une valeur de trente-six mille livres, en l'obligeant toutefois d'en distraire les sommes suivantes qu'il léguait à ses
1. Encyclopédie méthodique, Finances, art. Conseiller d'Etat, Paris, 1784, in-4°.
2. Ainsi, dans l'acte de naissance de Joseph de Mainard : « L'an mil six cent soixante dix neuf et le dix neuvième jour du moysd'aoust, je, Léon Salvat, recteur de l'Esglise Saint-Pierre d'Authoyre, ay baptizé un enfant né le dix huictiesme du mesme moys et an susdits de noble Charles de Maynard, gentilhomme ordinaire delà chambre du roy et de Damoiselle Halizon de la Ronade... » (Copie faisant partie des papiers du château de Laboisse et communiquée par M. J.-C. Viguié, curé de Saint-Jean Lespinasse). Nous avons déjà cité un acte appartenant aux mêmes archives du 23 novembre 1654 témoignant que deux habitants du village d'Estivals versent entre les mains de « noble Charles de Maynard, gentilhomme servant de Sa Majesté », 400 livres tournois, somme qui lui était due comme héritier de feu Fr. Mainard. — Le brouillard d'audiences de la cour sénéchale de Martel (fin xvne s% Arch. départ, du bot, série R, art. n" 1165, ff. 2 et 19 v.) contient l'indication d'un procès « entre noble Charles de Meynard, gentilhomme demandeur en matière phéodalle d'une part et maître Jean Dauzide, advocat en la Cour, juge ordinaire de Sainct-Céré, deffandeur d'autre part... »
autres enfants : à sa fille aînée Anne, deux mille deux cents livres, et ce pour tout droit de légitime ; la même part à sa cadette Hippolyte; quatre cents écus à Marie, sa seconde fille, religieuse professe de l'ordre de Saint-Bernard dans le prieuré de Lissac; à Jeanne, placée dans le même couvent, vingt livres de rente, outre ce qu'elle avait reçu en entrant en religion ; quatre mille livres enfin à François, son second fils, payables lorsqu'il aurait atteint l'âge de vingt-cinq ans.
Pour épargner à ses héritiers toutes contestations possibles avec les détenteurs de certains de ses biens, il exigea de ses censitaires de nouvelles reconnaissances de ses droits de seigneur censier. A vrai dire, il ne nous est parvenu que les reconnaissances de « fief et pagésie perpétuelle » consenties pour les tènements de la Roudarie, de la Bontat et du Verdie aux appartenances du village de Malvy, dont Mainard était propriétaire par indivis avec Pol de Lavaur, avocat au Parlement de Toulouse. Dans ces actes, dont les premiers sont du 15 août 1644 ', notre personnage qui se fait donner du messire prend la qualité nouvelle de « conseiller du Roy en ses conseils d'Estat et privé », tandis qu'en remettant le 15 juin précédent son testament au notaire Lassalle de Saint-Céré, celui-ci appelle encore son client « président présidial au bailliage d'Auvergne, siège d'Aurillac. » Il porte le même titre dans un acte du 10 mai 1644, cité par deux mémoires de 1768 2 conservés aux
1. Trois reconnaissances sont du 15 août; une du 16, deux du 25, trois du 29 du même mois; une du 24 et deux du 28 octobre; trois du 13, quatre du 17, une du 24, une du 28, une du 29 novembre; une du 4, une du 8, une du 11 décembre 1644. Une du 23 janvier 1645. Dans tous ces actes dressés par le notaire Lassalle de Saint-Céré, il est dit que Mainard et Lavaur sont présents. C'est vraisemblablement dans le long intervalle qui va du 29 août au 24 octobre que le poète se rendit à Toulouse d'où il écrivit à Flotte sa lettre XXXIII. Il annonce même à son ami qu'il l'attend dans sa ville natale.
2. Seul le début de ces mémoires est intéressant pour la biographie de Fr. Mainard :« Le 10" may 1644 devant Lassalle, notaire, Ginel Sol de St-Vincens recounoit à M' Meynard, président au présidial d'Aurillac (2e mémoire : Mr François de Meynard, président au Bailliage Daurilhac en la ville Daurilbac), un jardin que par le passé étoit vigne et avoit été reconnu au sr de Narbonez duquel led. sr adroit et cause, situé aud. St-Vincens, terroir appelé des Trelhons alias Belvilhet (le second mémoire porte del VignalJ, confronté etc.. Plus un autre jardin situé à la même (le deuxième mémoire porte illec même) qui est reconneu (le deuxième mémoire porte qu'a esté cy devant reconneu) à l'eu Jean Montrand duquel aussy led. a Droit et Cause, confronté etc. le tout reconneu à feu M' M' Geraud de Meynard, coner du Roy, père dud, s', par feu François Sol le 23 fév. 1598... »
archives de Laboisse et ayant trait à un procès d'une arrièrepetite-fille de Mainard, Marie-Madeleine Charlotte de Cambolas, avec Mc Mole, avocat.
La mise en ordre de sa maison et de ses affaires, la maladie puis la mort d'Anne, sa fille aînée, ensevelie le 11 février 1645 1 à Saint-Céré, différèrent son départ jusqu'en mars 1045 2, alors qu'en septembre 1644 il pensait se trouver à la Cour pour la Saint-Martin 3.
Voici donc à Paris cet homme qui s'était juré de ne plus jamais quitter son village ' ! Il revoit après douze années d'absence :
les clochers
De Saint-Pol et de Saint Eustache \ »
11 parcourt de nouveau son ancien quartier, admire les nouveaux pavillons du Louvre et la magnificence du Palais-Cardinal % se promène dans le Marais où il rend visite à ses amis, les « illustres conseillers et maîtres des requêtes de la place Royale », les gros partisans et les riches ecclésiastiques de la Porte Saint-Martin : le président Larcher, Lartige, l'académicien Habert de Montmort dont la maison était un lieu de réunion pour les libertins et les lettrés7, Tallemant à qui il exposera bientôi sa joie d'avoir échappé aux frayeurs de sa soixantetroisième année, « son an climatérique », étape fatale qui, une
1. Arch. municipales de Saint-Céré. Registre des décès pour 1645 : « Le mesme jour que dessus (unziesme jour de febvrier) feut ensevelie damoiselle Anne de Maynard, filhe à Me François de Maynard, président en Auverhe, après aAoir receu tous les saincts sacremans ». Cet acte a été inexactement reproduit par Garrisson (I, 350) qui donne le 9 au lieu du 11 février comme date de l'enterrement de la fille du poète.
2. V. dans les Lettres médites de Balzac, une lettre du 10 avril 1644 qui prouve qu'à cette date Mainard se trouvait déjà depuis quelque temps à Paris.