‹ Le poète François MainardChapitre 287 sur 375 · Ed. Garriss., t. III, p · texte numérisé non relu

Ed. Garriss., t. III, p

injuste de demander à un poète classique, et reconnaissons que, dans sa forte sobriété, Mainard a atteint au sublime aussi bien, mais par d'autres voies, que le plus grand des poètes français d'hier.

En vérité, de pareilles envolées ne sont pas l'ordinaire de Mainard. C'est dans des compositions d'un caractère moins sévère et plus intime qu'il excelle à mettre au jour sa personnalité, tout en imitant les autres. Môme, il arrive que l'inspiration découle entièrement de son cœur et qu'à son propre fonds viennent s'ajouter seulement quelques images ou quelques pensées que la verve du poète modifie à sa façon. Telle est l'admirable élégie : Dapknis sur la mort de sa fille ", où la douleur paternelle est exprimée avec un désespoir si sincère et si vrai qu'il est certain que, dans cette pièce, Mainard a dû pleurer sur son propre malheur. Les accents touchants avec lesquels cette perte est déplorée font songer aux plaintes de Catulle sur la mort de son frère" et le thème rappelle celui de la Consolation de Malherbe à Du Périer où cependant il est traité d'une manière toute différente.

0 misero frater adempte mini ; Tu mea, tu moriens fregisti commoda, frater ; Tecum una tota est nostra sepulta dormis. Omnia tecum una perierunt gaudia nostra Quœ tuus in vita dulcis alebat amor.

On trouve l'écho de ces gémissements dans le chant plaintif de Mainard. Néanmoins, il faut remarquer qu'en soupirant sur une infortune semblable à celle de Catulle, l'âme profondément émue de notre auteur a su trouver des notes personnelles et que son talent a donné un tour tout à fait nouveau aux pensées qu'il y a puisées :

Mon noir chagrin est un mal sans remède La Parque avare a volé tout mon bien

Que deviendrai-je après un tel naufrage ? Qui taschera de modérer mon diïeil?

Qui soustiendra le foible de mon âge ; Et promettra des fleurs à mon cercueil?

frtèùlçm, t. III, p. 171.

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Si nous ne possédions la version primitive de cette pièce, donnée par le Recueil de 1(>30 du libraire Du Bray, nous n'apercevrions pas le lien subtil qui rattache l'inspiration de Mainard à celle de Catulle.

Que cette fin trop soudain avancée A tous les miens oste un ferme support, Que ma vieillesse incommode et lassée Aura sujet de pleurer cette mort.

Il est aisé de remarquer tout ce que l'imagination, le sentiment et l'art de Mainard ont ajouté non seulement aux vers de Catulle, mais encore au premier « état » de sa propre strophe. Condensant en un vers la pensée de son modèle qu'il avait auparavant délayée en deux vers, enlevant au souvenir laissé par ses lectures ce qui en indiquait indiscrètement la provenance, il va tirer de son propre cœur les images émouvantes de la fin de sa strophe.

De plus, à la mémoire de Mainard se présente un passage de la consolation de Malherbe à Du Périer :

Non qu'il me soit grief que la terre possède

Ce qui me fut si cher, Mais en un accident qui n'a point de remède

11 n'en faut point chercher.

A ce père démesurément affligé, la raideur stoïque de son maître ne convient pas ; il la laisse de côté pour garder seulement le souvenir des deux premiers vers, que viendront féconder son émotion et son art :

Ma fille est morte et l'Elise possède L'aymable esprit qui possédoit le mien '.

En s'abandonnant à sa douleur, il ressent une cruelle satisfaction à tracer le portrait de l'enfant qu'il a perdue et trouve les plus admirables traits dont on ait jamais décrit la-chasteté.

I. Il y a peut-être également nue réminiscence du Te riun unatota est noslra sepulta domus de Catulle. L'imitation en est beaucoup plus visible dans son ode sur la mort d'Henri. Le meurtrier a mis « sous mssme sépulture : nostre bonheur et Hostre roi » (t. II, p. 201).

Comme Homère qui peint la beauté d'Hélène par l'attitude que prennent les vieillards à son passage, Mainard, pour faire ressortir la pudeur de cette jeune fille, montre l'effet produit par sa présence sur les hommes les moins habitués au respect:

Ses doux regards, sa grâce naturelle Et sa pudeur la faisoient admirer, Mille guerriers soupiroient après elle, Mais devant elle ils n'ozoient soupirer.

Pour l'expression de ses regrets le poète a recours aux stances de Malherbe, pour Alcandre, mais surtout à Lucain, avec lequel il rivalise dans la traduction de la même pensée1. En décrivant le désespoir de Cornélie à cause de la mort de Pompée, l'auteur de la Pharsalc ' avait dit :

Perfruitur lacrymis et amat pro conjuge luctum.

Enchérissant heureusement sur son modèle, Mainard soupire cette plainte :

Qui me console excite ma colère

Et le repos est un bien que je crains

Mon dùeil me plaist et me doit tousiours plaire ;

Il me tient lieu de celle que je plains \

Pour terminer, après avoir conjuré le ciel d'avancer sa fin, notre poète résume l'épigramme de Martial sur la mort d'Antulla 4 :

Condidit hic natae cineres nomenque sacravit Quod legis Antullae, dignior ipse legi.

i. Cf. Bouhours, Manière de bien penser dans les ouvrages de l'esprit, Paris, 1687, p. 320.

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