‹ Le poète François MainardChapitre 29 sur 375 · MA1NARD A LA COUR · texte numérisé non relu

MA1NARD A LA COUR

matière de latin, il entreprit de traduire Justin et Tacite, mais s'acquitta de cette tâche de manière à s'attirer les reproches ou les plaisanteries des latinistes'. Très habile courtisan, il arriva à être le mieux rente des disciples de Malherbe et à savoir mieux que son maître tirer profit des bénéfices et des « autres bienfaits du roi ». Louis XIII, dont il salua le mariage 2 et qu'il sut toujours copieusement flatter, se l'attacha en qualité « d'orateur du roy pour les affaires d'Estat » et lui paya à différents titres jusqu'à dix mille écus de pension '. — Le gentilhomme Patrix'1 était, lui aussi, cousin de Malherbe : joyeux bohème, incorrigible coureur de cabarets, il mettait parfois en

liihl. Nat. Y 4813 et Ye 19180. Le nom de l'auteur ne figure pas sur ce titre ; à la fin du texte, il signe De Coulomby. Inséré dans le Parnasse des plus excellents poètes de ce loups, 1607, t. II, fos 6 et s. Les Délices de la poésie françoise de 1615 le contiennent également, mais avec des retouches et de nombreuses suppressions de strophes. (V. pour le rapprochement Discours présenté au Roy allant en Picardie pour combattre l'Espagnol ds. Bertaut, Œuvres, éd. Chenevière, pp. 105 et s. et notamment pp. 109-112).

1. V. sur ces traductions le Dicl. critique de Moréri. — Chapelain confesse à Balzac, le 8 juillet 1640, que dans ses entretiens avec Colomby, il a eu honte de l'ignorance de ce dernier : « Et certes il n'est pas estrange qu'un homme ne soit pas fort confident de Tacite, qui a eu Justin en sa disposition et ne se l'est peu rendre familier » (Lettres de Chapelain publ. p. Tam. de Larroque, I, 658). Balzac trouve lui aussi qu'il y a eu « peu d'intelligence » entre ce traducteur et Tacite « au temps mesme de leur plus grande familiarité » (L. 21, liv. XX, du Ie août 1640, éd. in-f" de ses Œuvres). Enfin Ménage dans sa Requête des Dictionnaires (in Miscellanea, 1652, p. 12) trouve que sans les dictionnaires de Calepin et d'Estienne :

... Colomby, dans Justin Estoit au bout de son latin.

2. Actions de Grâce à Dieu pour les mariages du Roy et de Madame par Colomby, Paris, 1612, in-4°, cité par Lachèvre, Bibliogr. des rèc. coll., t. IV, p. 90. Cette pièce figure aussi dans les Délices de 1615.

3. Ms. Bibl. de l'Arsenal B. L. 2667 (8e vol. des Bec. Conrart). Il était payé 1200 rci\* pour sa charge « d'orateur du Boy » et avait le front de se plaindre à M. de Yard... (peut-être René du Bec, marquis de Vardes, qui épousa en 1617 Jacqueline de Bueil, comtesse de Moret, la cousine de Bacan) de ne tirer que neuf à dix mille écus par an « des bienfaits du Boy ». Comme il était parent de M. Morant, trésorier de l'Epargne, ses pensions étaient réelles et non fictives comme celles de beaucoup de gens de lettres du temps. C'est peut-être la cause du peu de sympathie que Balzac, dont la pension était modique et irrégulièrement payée, témoigne à l'égard de son confrère. Au sujet d'une lettre qu'on lui avait adressée avec la suscription « Balzac orateur », il écrit ironiquement à Chapelain (1. 26 liv. XVIII (lu 6 net. 1636, éd. in-f°) qu'on ne saurait lui conférer « cette qualité sans faire un procès à M. de Coulomby, qui est orateur du Boy et sans l'usurper sur les Jacobins el les Cordeliers qui sont vos très humbles serviteurs ».

I. Cf. Arnould, o. c, p. 93 qui analyse sa pièce le Songe. Le t. XXIV des Bec. Conrart (p. 563) renferme de Patrix deux épitres et une chanson qui semblent inédites.

vers des fictions macabres qui étonnent de la part d'un disciple du père de la poésie française classique. — Charles de Piard, sieur d'Infrainviile et de Touvant, normand' comme Malherbe, Coulomby et Patrix, s'était déjà mis l'esprit à la torture pour donner aux anthologies quelques sonnets tourmentés. Malherbe ne put exciter dans ce disciple l'étincelle poétique, car Touvant ne donna par la suite que quelques stances et une ode bachique. Il mourut, il est vrai, de bonne heure puisque les Délices de la poésie française de 1615 publient ses vers anciens et récents, avec la mention qu'ils ont pour auteur, feu sieur d'Infrainviile.

— Daniel Dumonstier, membre d'une illustre famille de dessinateurs qui fournit au x\T siècle le chiffre imposant de onze artistes', mania le crayon plus heureusement que la plume8.

I. Cf. .Mainanl, Lettre CXCVII, à Flotte : « Pour les vers qui mordenl une personne que nous honorons vous cl moy, je vous ay desia dit qu'Us sont de la façon d'un Normand appelé Touvan. Il y a si longtemps qu'ils soûl morts, que je ne sçai commenl vous les avez ressuscitez. » — Parmi Les poésies «le Touvanl iious ne voyons que le sonnet à un Courtisan (Parnasse «le 1607, l. 294) auquel puissenl s'appliquer ces Lignes. Cette pièce est la dernière d'un groupe <1<' sonnets non signés placés à la suite d'un sonnet sur la voix d'une demoiselle (î. 291 y.) qui seul porle la mention qu'il es! du sieur d'Infrainviile. M- Lachèvre (o. c. f, 391) s'est basé sur La disposition typographique tirs textes pour attribuer le premier de ces sonnets anonymes (Ç'estoit la nuit) à Touvant, mais n'a pas étendu les droits de ce poète sur les cinq autres sonnets. Cependant M. de Veyrières avait attribué à Touvant, dans sa Monographie /lu sonnet, trois de ers pièces non signées (Téméraire géant...; Amour s'en retoumoit... • Voyez ce fou sacré...), insérées sans nom d'auteur dans lesMuses ralliées de L599 et de 1600. M. Lachèvr0 qui cite (Bibl. I, 319 et IV, 193) les attributions laites par M. de Veyrières n'a pas remarqué que ces trois pièces oui été reproduites dans le /'//ruasse. Quant au sonnet qu'il revendique pour Touvant (("/■stoii la nuit...), il a été publié sans nom d'auteur dans les Fleurs des plus excellents poètes de N. el P. Bonfons, 1601.

— Corrigeons ici une erreur que M. Lachèvre commet (o. c, IV, 193) en avançant que les Annales poétiques, t. XVI, de Marsy et Imbert, renferment une pièce de Touvant qui ne figure pas dans les recueils collectifs antérieurs et qui est intitulée « Stances sur Saint-Seine et Madelon. amans dès l'enfance ». En réalité ces stances ne sont que les dernières d'un morceau inséré dans le t. I, f"8 08 el s. du Parnasse de 1607 et qui a pour titre : « Stances pour les amours du pelil d'Escry et de la petite Verderonne ». On voit par les derniers vers de cette pièce que' d'Escry est la même personne que Saint-Seine et que la petite Verderonne se nomme Madelon. V. sur la valeur littéraire de Touvant, Brunot, o. c, p. 566 et Robiou, Essai sur l'/iist. de la lit t. pendant la première moitié du XVII* siècle, Paris, 1838, p. 182.

2. Sur Pierre, Etienne et Daniel Dumonstier v. les notices de M. F. Courbohi dans le Catalogue des portraits peints et dessinés du XIII" au XVII siècle ai/ant figuré à l'exposition de la Bibliothèque Nationale, en avril-juin 1907 (Paris. 1907, pp. 132 et 160).

3. Son œuvre poétique est fort mince ; elle se réduit à des Stances sur la mort de Henri IV et à quelques pièces insérées dans les Délices /le la poésie française de 1615 et de 1620, Cf. Lachèvre, Bibliogr. des rec. coll., t. I. p. 17."». V. sur lui, Brunot, o. c, p. 565 et Robiou, o. c, pp. 181-185.'

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Ce fut lui qui, en 1609, fixa avec beaucoup d'habileté les traits du président du cénacle de l'auberge « Nostre-Dame », portrait dont l'original est malheureusement perdu et dont seules des copies nous ont été conservées'. Ses coups de langue étaient craints de tout le monde, et, dans la guerre qui s'ouvrit entre Malherbe et les partisans de Desportes, la causticité de son esprit dut maintes fois s'exercer aux dépens des contempteurs de la nouvelle école2.

De tous les disciples du maître, Mainard seul était gascon et Malherbe qui détestait la langue d'adiousias et s'était donné pour mission.de « dégasconner » la Cour, sans pouvoir pourtant se vanter à la fin de sa carrière d'avoir atteint son but, eut certainement beaucoup de mal à enseigner à cet élève le « français de Normandie »\

On rencontre à plusieurs étapes du développement de la littérature française des groupes d'écrivains que rapprochent une façon analogue de concevoir le beau et de le traduire, une sensibilité ou un esprit fort semblables, les mêmes sympathies ou les. mêmes répugnances à l'égard des œuvres léguées par les précédentes générations littéraires ou appartenant à la leur. Dans ces cercles — ou ces coteries — l'un des membres arrive à être considéré comme chef, soit par l'ascendant de ses mérites, soit par l'habileté de ses manœuvres. La Pléiade au xvie siècle, les Encyclopédistes au xvine siècle, le Cénacle romantique ou le Parnasse au siècle dernier sont des noms présents à toutes les mémoires. Il s'est trouvé encore plus souvent des talents qui, arrivés à leur pleine maturité, s'imposent à l'affection et à l'estime des jeunes. Les débutants viennent faire appel à l'expérience ou au savoir de leur aîné qui, heureux du prestige qu'on lui accorde, ne se lasse pas de prodiguer conseils et recommandations aux confrères qui

1. Cf. Lalanne, édit. de Malherbe dans la Collect. des grands écrivains, t. I,

p. CCXXNII.

2. Sur son conflit avec Balzac, cf. Lettres de Chapelain, 1. 1, p. 711 et Œuvres de Balzac, lettre 26 du liv. XXÏI.

3. Malherbe reprochera même . a Desportes, qui pourtant est né à Chartres, d'employer des mois dans une acception qui n'est pas celle de sa province natale. Ainsi fier dans le sens de « joyeux » (Malherbe, Œuvres, éd. Lalanne, IV, 253).

entrent dans la carrière. Ainsi, au moment de l'arrivée de Malherbe à Paris, on voyait de timides rimailleurs porter à Desportes leurs élégies ou leurs chansons, sur lesquelles ce pontife des lettres françaises jetait un regard bienveillant et distrait. 11 arrivait même que l'abbé de Tiron, très absorbé par ses propres occupations, rendît avec des paroles encourageantes un manuscrit qu'il n'avait pas trouvé le temps de lire1.

Les « petites conférences » tenues chez Malherbe n'ont pas le caractère de ces cercles littéraires. Elles n'ont point l'air d'entretiens amicaux, de causeries familières dans lesquelles on échange librement des vues sur les sujets qui intéressent l'assemblée. Malherbe est loin d'être un conseilleur aimable, flattant la jeunesse pour se faire une clientèle. Le terme d'école, improprement appliqué à Ronsard et à ses imitateurs, est.ici tout à fait de mise. Malherbe enseigne d'une façon tout à fait « régulière, quotidienne»", les pratiques du métier des vers, tel qu'il l'entend, à la classe d'élèves poètes confraternellemcnt réunis par un commun sentiment d'admiration à l'endroit du maître. Ses défauts, comme ses qualités, le servent à merveille pour jouer ce rôle ingrat de pédagogue. Bourru, il intimide el brusque même ceux de ses élèves qui, comme Raean, ont des velléités d'indépendance. Autoritaire, il les courbe sous sa discipline, il les traite d' « hérétiques » pour des péchés véniels. Pointilleux, il retourne un ouvrage en tous sens et, lors même qu'il a été satisfait de son examen, se montre sobre d'éloges'. Maintenant qu'il est arrivé à l'âge mûr et qu'il a pris conscience de ce qui constitue son originalité, il rejette tout ce qui s'écarte de sa manière de penser et d'écrire. Son esprit vif, mais étroit, est d'une intolérance rare. 11 méprise la poésie de ses prédécesseurs auxquels pourtant il doit beaucoup. Les noms les plus vénérés d'un passé littéraire ancien ou récent ne

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