Lettre XV du liv. I
semblables les ombrages de la foret de Silvie, son lieu de refuge : « Muses »
Suivez ce petit traict de feu Dont vostre frère perce un peu L'obscurité de ma demeure1.
On trouvera surtout les derniers vers de Mainard moins élégants que ceux où Properce jure à Gyntbic que son amour scia « plus fort que la mort» et qu'il arrosera de larmes ses restes chéris8 :
Si je voyois la (in de l'Age qui te reste, Ma raison tomberoit souz l'cxcez de mon diïeil ; Je pleurcrois sans cesse un malheur si funeste; Et f crois, jour et nuit, l'amour à ton cercueil.
Malgré ces quelques taches, La belle vieille de Mainard, par la sincérité et la noblesse du sentiment qui y est exprimé, par l'originalité qu'y montre l'auteur, par la supériorité marquée de Mainard sur ses modèles, demeure un des plus beaux poèmes lyriques qu'on ait écrits en français. Ajoutons à la gloire.de Mainard que Sully Prudhomme y puisa le sujet de quelques unes de ses stances les plus tendres :
Je vous rapporterai votre jeunesse blonde Tout l'or de vos cheveux est resté dans mon cœur Et voici vos quinze ans dans la trace profonde De mon premier amour patient et vainqueur '.
Arrivée à ce degré, l'imitation est déjà de la création. Si Mainard a encore besoin du secours d'autrui, c'est que sa spon-i tanéité ne peut d'elle-même se mettre en branle, que son imagination a besoin des excitations du dehors pour partir en, campagne. Mais une fois que son talent a pris son essor, son vol est libre et original.
1. Ed. AUeaume, t. Il, p. 190. Théophile est plu.-; naturel dans le début 3e l'ode 3 de la Maison de Sylvie (t. II, p. 201).
2. Properce, Elégie XIX, vers 17-10. Les v. 3-4 de la même pièce' ont sans doute inspiré les str. 1(5 et 17 de La belle vieille.
3. Ce rapprochement est indiqué par M. P. Fons, Notice à l'éd. qu'il a donnée des Œuvres choisies de Mainard, Paris, 1909, p. 26.
Comme Malherbe loué par Godeau de s'être contenlé de prendre Tordre et l'artifice des anciens « sans dépendre servilement de leur esprit » et d'avoir su, en regardant ce que les Français goûtent, n'avoir pas péché contre la bienséance, Mainard a eu l'habileté de moderniser les idées de ses modèles, de les transporter agréablement dans le monde français. Autant que le réformateur, il s'est montré capable d'entrer dans une noble émulation avec les écrivains qu'il prend pour guides, de compléter le texte qu'il suit, d'en retrancher les ornements oiseux, d'inventer des détails expressifs qui donnent au passage qui l'a inspiré sa pleine et entière signification. « Il s'est enrichi de leurs dépouilles, s'écrie Godeau à propos de Malherbe imitateur des anciens, il s'est paré de leurs ornements, mais il les a changés auparavant avec tant de dextérité, qu'il faut avoir bonne vue pour les distinguer d'entre ceux qui sont à lui». Mainard, lui aussi, à la différence de la plupart des auteurs de la Pléiade qui «pillent la Grèce et saccagent la Pouille », a atteint cette façon d'imiter «fine et adroite» dont Malherbe, au dire de Balzac', a donné l'exemple et qui devait être celle de l'école française classique. Enfin dans certains morceaux où l'on perçoit mieux qu'ailleurs l'écho des battements du cœur du poète, Mainard s'est, à notre gré, élevé au-dessus de Malherbe, en portant limitation à la hauteur de la création. L'émotion vraie et forte dont notre auteur est saisi, convertit complètement les pensées des autres, retourne leurs images et donne aux emprunts dont elle a eu besoin pour se cristalliser, une portée qui diffère en tous points de celle du texte primitif, une nuance qui fait contraste avec celle de l'original.
La comparaison que nous avons instituée entre Mainard et ses modèles, nous a montré comment notre poète. imite. 11 nous reste à indiquer ses rapports d'une part avec les poètes précieux, d'autre part avec les poètes bernesques et burlesques