‹ Le poète François MainardChapitre 327 sur 375 · Lettre CGXLVI · texte numérisé non relu

Lettre CGXLVI

C'est plat. Et que signifient « les orgues de l'arsenal » ? Et comment Louis, qui est un aigle, peut-il « étendre ses limites dans le pays des tyrans »? — Dans la version immédiatement suivante, nous lisons :

Ce miracle des conquérons N'a-t-il pas malgré les tyrans Assés estendu ses limites?

Quand liray-je dans l'Almanac Que la paix fera des marmites De tout le fer de l'Arsenac?

C'est déjà mieux, quoiqu'on se demande si Louis, qui peut, il est vrai, étendre les limites du royaume, pourrait aussi étendre les siennes propres 1 ? On se dit encore que le poète n'a pas besoin de lire l'almanach pour apprendre la conclusion de la paix ; cette bonne nouvelle courra à travers le royaume avec la rapidité de l'éclair. Voici enfin la leçon définitive, avec sa pointe naïvement plaisante, et où seule l'expression du premier tercet défendre les limites au lieu des frontières d'un état ne nous semble pas à l'abri de tout reproche :

Les palmes de nos conquérans Ont assez appris aux tyrans Qu'il défendent mal leurs limites.

Quand sera-ce grand Cardinal Que la paix fera des marmites De tout le fer de l'Arsenal '2 ?

Dans l'une des strophes de son ode à Richelieu « sur l'heureux succès de son voyage en Languedoc », il avait opposé au caractère éphémère de toutes les choses terrestres, la stabilité du bonheur de Louis. Prenons ce dixain à partir de son cinquième vers, tel que nous l'offrent les Nouvelles Muses de 1633 :

Il n'est bonheur qui ne s'enfuye Comme un torrent à qui la pluye

1. Dans la lettre CXLXI1 on trouve la var, : Assés étendu nos limites, leçon qui vaut peut-être mieux que la leçon définitive que nous citons ci-après.

2. Cf. t. III, p. 63. — Ms. 843 de la Bibl. de Toulouse, f 197.

Donne de la rapidité.

Mais se peut-il sans injustice

Que l'heur où mon Prince est monté

Soit menacé du précipice ?

Comme « un torrent à qui la pluie donne de la rapidité » est une phrase bien traînante pour exprimer les volte-face de la Fortune. Et « l'heur » ne saurait être « menacé » du précipice ; tout au plus saurait-on avoir des appréhensions qu'il n'y tombe. Enfin, le contraste visé par Mainard est faiblement rendu, par suite du doute que suscite l'interrogation finale. Au moment de l'impression de ses Œuvres, il reprend son ode et remanie cette

strophe :

La couleur blanche devient noire, La honte succède à la gloire, Et rien n'est ferme soubs les cieux.

Mais contre la règle commune, Louys vivra comme les Dieux Sans douleur et sans infortune.

Au prix de quelles platitudes rachète-t-on ces derniers vers si bien frappés. Le poète s'en aperçoit et, gardant le beau tableau de l'immuable félicité du monarque en dépit du perpétuel changement de tout ce qui existe sur terre, il revient au début de sa première version, en en ramassant la matière en deux vers. D'autre part, il maintient le troisième vers de sa version finale, met le terme propre durable à la place de ferme, et nous offre ces beaux vers où le lieu-commun est sauvé par l'éclat des images, par la netteté avec laquelle se détachent les deux parties de l'antithèse et par le contour élégant et bien arrêté de la

strophe :

Il est vray tout change de place :

Les rys nous ameinent les pleurs ; Et la terre porte la glace, Après avoir porté les fleurs.

Il n'est bonheur qui ne s'enfuye Comme un torrent né de la pluye ; Rien n'est durable sous les cieux.

Mais contre la reigle commune, Louis vivra comme les Dieux, Sans douleur et sans infortune \ 1. III, p. 256. Ms. 844 de la Bibl. de Toulouse, f° 43.

Parfois ses amis lui viennent en aide dans son travail de correction. Dans sa lettre déjà citée à l'éveque du Mans sur Y ode àAlcipc, Costar avait, à propos des vers :

L'herbe est plus haute que les tours Où Paris cacha ses amours,

fait la remarque que le poète s'était mal exprimé puisqu'on pourrait supposer que les murs de Troie existent encore, mais que l'herbe en a dépassé la hauteur. Mainard fit disparaître cette équivoque en corrigeant :

On cherche en vain les belles tours.

De même, ayant appris de Balzac, au cours de la visite qu'il lui rendit pendant l'été de 1644, que la métaphore « le lit d'un flambeau » était mauvaise, notre auteur écrivit :

Le grand astre qui l'embellit Fera sa tombe de son lit1.

Néanmoins, comme le premier jet de Mainard est la plupart du temps déplorable, malgré la peine extrême qu'il se donne de l'amender et de l'améliorer, il subsiste dans l'état définitif de ses pièces bon nombre d'imperfections.

Ne lui reprochons pas, comme l'ont fait ses collègues de l'Académie, certains mots ou plutôt certaines formes qui nous semblent vieillies, mais qui ne l'étaient pas encore au milieu du xviie siècle : arsenac (III, 211) dont se servent aussi Balzac et Chapelain 2 ; catherre et guiterre (III, 134 et 162) 8 ; imployable (III, 212); materas employé concurremment par notre auteur avec matelas (III, 112 et 141) ; rebec (III, 26) ; la risque (III, 180) etc. Le poète voulait se divertir sur le compte de ses adversaires quand il déclarait qu'il ne saurait être compris, si son

1. Chevreau, Remarques sur Malherbe, p. 29o, cité par l'annotateur anon. de la Bibl. de l'Arsenal. — Ed. Garriss., t. III, p. 216.

2. Cf. Littré, Dict. gén. de la langue franc, qui cite des exemples de Balzac. Chapelain s'en sert dans une lettre du 22 avril 16i0 (éd. c, t. I, p. 608), Mainard emploie aussi la forme arsenal, t. III, p. 6i.

3. Dans ses Observations sur la langue franc., Paris, 1675, p. 286, Ménage condamne catherre, mais met guitarre sur le môme plan que guiterre.

siècle ne reculait « jusqu'au règne du grand François1 ». Sa langue est celle de sa génération et il serait facile de relever dans Malherbe des mots qui ont un air bien plus suranné.

Ne cherchons non plus querelle au poète au sujet de tours qui sont communs à la syntaxe du temps. Il a employé, comme les meilleurs écrivains du xvne siècle, le subjonctif dit de supposition : Et si je voy que ton estime soit favorable à mes travaux... et, comme eux aussi, il a mis l'indicatif et a supprimé la négation après un verbe signifiant la crainte ou l'appréhension : Je crains que cette saison, Robin me sera funeste... \

Ce qui est vraiment regrettable, ce sont les obscurités, les négligences, les impropriétés, les pléonasmes, le mauvais goût de certaines expressions, le prosaïsme et la platitude de certaines autres. Dans la Belle vieille, la déclaration célèbre

Et j'ay fidèlement aymé ta belle teste

Sous des cheveux chasteins et sous des cheveux gris,

offre de l'ambiguïté, car on ne saisit pas si le complément circonstanciel se rapporte au sujet ou au régime direct de la phrase — mystère qui ne serait pas éclairci si Mainard ne nous parlait ailleurs de l'or des cheveux de Cloris 3. Des métaphores comme II faut que Veau de Permesse mette un nouveau feu dans mon sein i sont ridicules. Il faut reconnaître encore qu'un beau mangeur ne saurait faire l'amour à une cuisine, quelque exquis qu'en soient les fumets, non plus qu'un amoureux, si épris qu'il puisse être, ne saurait faire l'amour à un cercueil \ Mainard nous confie ailleurs que le gouvernement de la Régente « sur le front d'un enfant augmente deux couronnes », façon de parler incompréhensible et bizarre, au même degré que sa recommandation à une dame de prendre la raison « comme compas de ses appâts11 ». En se plaignant qu'il faille perdre son

Page 1