‹ Le poète François MainardChapitre 330 sur 375 · Lettre CCXIII · texte numérisé non relu

Lettre CCXIII

du style de Mainard. Le xvir siècle classique n'aime guère l'adjectif. « Amas d'épithètes, mauvaises louanges », dit La Bruyère; indice aussi très apparent d'une pensée diffuse et d'une versification médiocre, car quoi déplus aisé que d'étoffer les alexandrins ou les décasyllabes à force de qualificatifs ou d'accoupler des épithètes afin de rimer. Si les morceaux réussis de Malherbe ont une plénitude et une fermeté qui s'opposent à la mollesse ordinaire du style de Bertaut, c'est que le chef de la nouvelle école a usé avec une sobriété extrême des qualificatifs. Comme le réformateur, notre poète sait Fart de ne. pas énerver une pensée en la parant d'accessoires inutiles et de peindre vivement une conception, sans recourir à l'adjectif.

Ainsi le portrait de la belle vieille, qui, à un poète de l'ancienne école, aurait prêté matière à d'abondantes qualifications, n'offre, dans la première strophe, qu'iia adjectif, et celui-ci ne se rapporte pas à Cloris : « Orgueilleux d'avoir fait le visage de cette belle, le temps en conserve l'éclat et craint de l'effacer ». Ce n'est pas par la juxtaposition d'adjectifs que Mainard nous rend compte de la beauté de Cloris, mais à l'aide de verbes, c'est-à-dire de mots qui expriment non pas des qualités, mais des actions. Ce procédé donne aux pensées traduites une précision bien plus grande, en même temps que du mouvement, c'est-à-dire de la vie. Il en est de même de la strophe suivante qui ne renferme aucune cheville et où les adjectifs servent, non pas à orner la pensée, mais à la compléter d'une manière tellement indispensable que si on les enlevait, les vers n'auraient plus de sens :

Regarde sans frayeur la fin de toutes choses ; Consulte le miroir avec des yeux contens : On ne voit point tomber ny tes lys, ny tes roses Et l'hyver de ta vie est ton second printemps.

On se rappelle la manière dont notre auteur peint la chasteté d'une jeune fille ; évitant les adjectifs, il se sert de verbes qui marquent l'effet qu'elle produit sur ses soupirants. Pour nous rendre compte du procédé de Mainard, jetons un nouveau coup

d'œil sur son tableau de l'agonie du monde : « le ciel sera bruslé des feux dont il est éclairé »

Et l'Univers qui, dans son large tour,

Voit courir tant de mers et fleurir tant de terres

Sans sçavoir où tomber, tombera quelque jour,

et comparons ce passage avec l'endroit du Solvet seclwn de Leconte de Lisle qui décrit les convulsions suprêmes de la terre :

Ce sera quand le Globe et tout ce qui l'habite, Stupide, aveugle, plein d'un dernier hurlement, Plus lourd, plus éperdu de moment en moment, Contre quelque univers immobile en sa force Défoncera sa vieille et misérable écorce...

Il y a là deux techniques, non pas différentes, mais opposées : l'une qui se contente de l'expression presque nue, mais puissante de la pensée ; l'autre qui la peint avec ampleur, à l'aide d'images hardies et d'épithètes riches et originales.

Le naturel de la construction syntaxique renforce chez Mainard le résultat auquel il aboutit en élaborant longuement ses vers pour leur donner une précision frappante. Un littérateur du xviic siècle, Le Pays, loue Mainard de ranger ses mots d'une façon qui fait paraître sa poésie aussi peu contrainte que la prose1. C'est dire que notre auteur observe scrupuleusement la construction régulière et qu'il ne recourt pas à ce que Pellisson, qui, lui aussi, vante la simplicité de l'arrangement des mots chez Mainard, appelle des transpositions. On sait que Malherbe condamnait chez Desportes des phrases dont les mots étaient ordonnés selon la liberté de l'ancienne syntaxe. Cependant le réformateur a fait, et même dans ses dernières pièces, des inversions que le français moderne ne tolère pas :

A peine cette vierge eut l'affaire expédiée... Bien semble être la mer une barre assez forte...

1. Cité par Labouïsse-Rochefort, Lettres biogr. sur Maynard, p. 138.

Et tombent avec eux d'une chute commune Tous ceux que leur fortune Faisoit leurs serviteurs1.

On ne rencontrera aucune inversion forcée chez Mainarcl qui sait qu'un ordre inaccoutumé déroute le lecteur et jette quelque obscurité sur les idées mises en œuvre. De plus, comme le montre le dernier exemple cité de Malherbe, puisque l'inversion entraîne la dispersion en dilïérents vers des membres principaux de la phrase, la précision qui résulte de la condensation dans le moindre espace possible de cette phrase, en souffre beaucoup.

C'est au même désir de donner plus de netteté à son discours qu'obéit Mainard en rejetant la période et en adoptant la proposition sans dépendantes ou accompagnée de très peu de dépendantes comme moyen ordinaire et essentiel d'expression. Il est à noter que déjà Malherbe se sert de préférence de propositions principales. C'est que la pensée risque de s'égarer dans l'enchevêtrement des subordonnées et des incises d'une langue analytique telle que le français et qu'il est difficile en outre de distribuer la longue suite de phrases constituant une période sans sortir du cadre de la strophe, moule aux contours déterminés dans lequel le chef de la nouvelle école aime couler ses conceptions.

Plus épris encore de netteté que le réformateur, Mainard fera de ce procédé d'exécution une règle de style et de syntaxe. Notre poète vise à la brièveté des propositions et à la simplification de leur syntaxe ; aussi, traduit-il ses pensées et ses sentiments à l'aide de principales, soit absolues, soit faiblement coordonnées, et qui n'ont point ou n'ont qu'une seule dépendante. Le quatrain : Regarde sans frayeur... de la Belle vieille, cité plus haut, contient quatre principales ; seule la conjonction et attache par un lien syntaxique assez lâche deux membres de ce groupe rythmique. Les deux autres sont indépendants.

1. Les deux premiers exemples sont tirés de l'ode Pour le roi allant châtier les Boclielois ; le dernier de la Paraphrase du psaume CXLV.

Notre auteur a une tendance manifeste de faire coïncider la fin de sa pensée avec la fin de son vers. Evidemment, ce penchant peut avec plus de facilité trouver satisfaction dans l'alexandrin ou le décasyllabe que dans les vers d'un mètre plus court. Néanmoins, quand il lui est possible, Mainard essaye de loger chacune de ses pensées dans un bref octosyllabe :

Quitte cette double montagne Où tu composes des romans,

avait-il écrit dans les Pièces nouvelles de 1638. Pour son édition définitive, il retouche ces vers de manière à les affranchir de leurs rapports syntaxiques :

Descens de la double montagne, Cesse de faire des romans l.

La recherche de l'indépendance syntaxique du vers amène Mainard à éviter soigneusement l'enjambement2. Les vers suspendus, comme les appelle Malherbe qui les blâme chez Desportes, ne sont pas nets. Une phrase qui anticipe de quelques mots sur la fin d'un vers, et dont le sens est suspendu jusqu'au milieu d'un autre vers, a un contour moins arrêté qu'une phrase qui commence au début et s'achève à la césure médiane ou à la fin du vers3.

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