Lettre GLXXVI à Frémin
relever dans ses pièces un grand nombre d'alexandrins indépendants. On en trouve de plus fréquents exemples chez Régnier qui recherche dans la phrase courte un moyen de donner plus de relief à sa pensée. Mais pour tailler sa phrase à la mesure de l'alexandrin, il recourt aux anacoluthes les plus bizarres et aux ellipses les plus hardies1 :
Desportes n'est pas net, Du Bellay trop facile... Allant on m'entretient de Jeanne et de Macette.
Malherbe, le premier, a su organiser sa phrase de manière à en remplir avec aisance et naturel, et sans le dépasser, le cadre de l'alexandrin. Rejetant d'ordinaire, comme il a été déjà dit, le style périodique, usant de propositions principales débarrassées de chevilles, de périphrases et d'épithètes oiseuses, il arrive à écrire des séries de sept alexandrins indépendants 2, et dans les morceaux où il déploie toute son éloquence, par exemple dans l'ode Pour le roi allant châtier la rébellion des Rochelois, de composer bon nombre de strophes telles que la suivante :
Laisse-les espérer, laisse-les entreprendre; Il suffit que ta cause est la cause de Dieu ; Et qu'avecque ton bras, elle a pour la défendre Les soins de Richelieu.
Si l'on considère que le vers final de six syllabes n'est, dans les combinaisons rythmiques qui ont ce dessin, qu'une prolongation de l'alexandrin précédent, on se rend compte du modèle que Mainard s'est proposé d'imiter non seulement dans ses vers de douze syllabes, mais encore dans ses décasyllabes et même dans ses octosyllabes, lorsque l'entreprise ne lui est pas interdite par la brièveté du vers.
Certes, si d'un bout à l'autre les élégies ou les sonnets de Mainard étaient construits comme sa petite pièce amoureuse à Gloris, leur uniformité deviendrait vite fatigante. Mais le
4. V. le chapitre de M. Vianey, o. c, sur la syntaxe dé Régnier. 2. V. le deuxième quatrain et le premier tercet du sonnet VIII de Malherbe : // nest rien de si beau comme Caliste est belle.
poète évite la monotonie en variant très habilement la coupe de ses vers :
Comte, le monde attend notre dernier adieu, Nos pieds sont arrivez sur le bord de la tombe, Cesse d'aimer la Cour ; et t'éloigne d'un lieu, Où la malice règne, et la bonté succombe.
Le vrai bien n'est qu'au ciel. Il le faut acquérir ; Il faut r'emplir nos cœurs d'une si belle envie. Nostre heure va sonner. Songeons à bien mourir, Et dégageons nos sens des pièges de la vie '.
Remarquons combien le poète, grâce à certaines principales qui ont juste la longueur d'un hémistiche, dessine différemment ses deux quatrains. Le premier peut être représenté par le schéma: 12 — 12 — G + G — 12 ; le second par le schéma G + 6 — 12 — G + G — 12. Mainard affecte ces principales concises séparées par de très fortes pauses et qui occupent chez lui non seulement l'hémistiche d'un alexandrin, mais encore celui d'un décasyllabe et même d'un octosyllabe :
Tout nous rira. Tout nous sera prospère... Il les révère. Il les imite... 2
Le poète ira plus loin. En coupant l'alexandrin par des césures après la troisième et la sixième syllabe, il donnera une indépendance complète à des membres très courts de l'unité rythmique :
Je le sçay. Il est vra}r. Mes vers sont mesprisez'.
La coupe de ses tercets est aussi variée que celle de ses quatrains :
Je suivray les galans. Je quiteray les sages. Mes désirs voleront après les beaux visages : Cloris en sera prise ; et j'en feray le vain.
Adieu, caducité débile et méprisée !
Je suis cher à la Parque ; et sa fatale main
Va du fil de mes jours faire une autre fusée '.