‹ Le poète François MainardChapitre 335 sur 375 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Telle est l'œuvre poétique de Mainard. Elle offre dans son ensemble depuis le Philandre jusqu'à l'ode à Alcipe une image en raccourci du développement de la poésie française depuis les premières années du xvne siècle jusqu'à l'avènement de Boileau. Extravagante ou mignarde quant au fond, négligée et défectueuse quant à la forme, tels sont les traits de la poésie française en général, et de celle de Mainard en particulier, au moment où Malherbe, arrivé à Paris, entreprend son œuvre de réformateur. Grâce à ses préceptes et à ses exemples, Mainard apprend, ainsi que tous les écrivains, le prix de la correction de la langue et de la^jgersifkation. Peu à peu, notre auteur saisit le principe de la réforme de Malherbe, ce principe dont le chef même de la nouvelle école ne s'était pas suffisamment pénétré, ni n'avait posé les termes avec suffisamment de clarté et de précision : la poésie doit être avant tout l'imitation — l'imitation idéalisée s'entend — de la nature ; la poésie lyrique notamment doit être l'expression de sentiments vrais et de sentiments justes. Le naturel? C'est justement ce qu'on évitait au commencement du xvne siècle, c'est ce que bon nombre d'auteurs se refuseront à rendre, en dépit des critiques et des exemples du novateur, jusqu'à ce que Boileau vienne achever l'œuvre entreprise par le poète qui fut sa première incarnation. La recherche de Bertaut s'appelle bientôt préciosité, l'enflure de Du Bartas devient le phébus héroïque de Scudéry, tandis que le grotesque des rimeurs du Cabinet satyrique et de Saint- Amant prend le nom de burlesque — phases nouvelles de la même maladie : la haine du naturel. Mainard qui adopte la langue et le style châtiés de son maître, non seulement n'exprime pas sa

' propre individualité, mais se laisse gagner aux pointes et au ^-^mauvais goût. Il copie les odes politiques de Malherbe, de môme que les stances et les chansons amoureuses de Desportes et de Bertaut. A peine se lasse-t-il de ces derniers modèles qu'il tombe dans les pires défauts de la littérature des ruelles, se laisse séduire par les péchés mignons des décadents latins et parles côtés maniérés de Fulvio Testi. En même temps, il / prend pour du plaisant, à l'exemple des poètes burlesques, la v. déformation caricaturale de la vérité ou de la légende. Ce n'est que fort tard, après la quarantaine, que l'individualité de Mainard se fait jour. Il a fallu qu'une émotion réelle et sincère étreigne son cœur (et c'est à l'ode de Daphnis pleurant la mort de sa fille du Recueil de 1626, que nous songeons), pour qu'il prenne conscience de lui-même. Peu à peu sa personnalité se dégage plus fréquemment et plus hardiment de l'imitation servile des modèles et se débarrasse des courants pernicieux qui avaient failli l'étouffer. Et ce sera le Mainard mélancolique et doucement voluptueux, douloureusement satirique ou spiri- \ facilement amical et bonhomme, qui triomphera du copiste docile, de l'écrivain burlesque, du bel-esprit précieux ; ce sera le Mainard des élégies, des sonnets contre la Cour ou du sonnet à son Ame, de Y ode à Alcipe, des épîtres à Flotte ou à son fils, de l'odelette à son livre... En même temps que l'originalité du fond, l'originalité de la forme. Une phrase aisée, brève, simple ; une netteté lumineuse, un fini élégant auxquels le réformateur de la poésie française n'est jamais arrivé. La personnalité de Mainard possède maintenant un cachet distinctif, de même que son style porte une marque irréfragable. A cette heure, Mainard a adhéré non seulement aux exigences de Malherbe quant à la langue et à la versification, mais il s'est assimilé l'essence, même de la nouvelle doctrine. Cette fois, il exprime d'une manière personnelle sa nature à lui, une nature raisonnable, qui laisse de côté l'affecté, le mièvre et le bouffon; cette fois, il sonde son cœur pour en tirer, non pas ce qu'il y trouve d'éphémère, mais de réellement éprouvé, de sentiments profonds et durables. Cette fois il trie ses pensées et choisit pour nous en faire part, non pas celles qui lui semblent singulières

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