Nous l'extrayons du ms. 843 de Toulouse, f° 39 verso
Vous avés beau faire le vain Avccque (s) une rapsodie, La grammaire de Normandie Vous croit un fort triste écrivain.
Avec vos parolles mal jointes, Vos antithèses et vos pointes, On rit de vous à tout propos.
Jettes de l'eau sur vostre flamme.
Et croyant à vostre anagramme, Aymés désormais le repos1.
Est-ce cette anodine épigramme qui suscita la fureur de Régnier ou bien lui rapporta-ton des propos plus injurieux que Mainard avait tenus sur son compte ? A en croire Tallcmant2, mieux informé qu'on ne le dit généralement, Régnier, « mal satisfait » de notre écrivain, vint un matin le surprendre au lit et l'inviter à le suivre sur le terrain. Mainard, qui n'était pas brave, fut tellement « esperdu » de se voir obligé de ferrailler qu'il ne savait plus comment s'y prendre pour passer son bautde-chausses et qu'il mit trois heures à s'habiller. Il trouva le moyen de faire avertir le comte de Clermont-Lodève d'accourir au lieu du rendez-vous, afin d'accommoder cette fâcheuse affaire. Le comte se rendit à l'endroit indiqué, mais pour se cacher et s'offrir le spectacle divertissant d'un duel où l'un des combattants, redoutant de croiser le fer, « allongeait tant qu'il pouvait », mettait une heure à tirer ses bottes, trouvait que les chaussons étaient trop étroits, prétextait qu'uue épée était plus courte que l'autre... Enfin le comte, riant aux éclats, fit son apparition. Mainard demanda pardon à Régnier et déclara en
1. La mode « des antithèses et des pointes » valait bien celle des anagrammes, à laquelle Mainard sacrifiait comme son maître Malherbe et son ami Racan. On conviendra facilement que la transposition de lettres à laquelle nous convie notre auteur : Rieng ou rien pour Régnier ou Renier, n'a en elle rien d'amusant. Le ms. F. fr. 884 de la Bibl. Nat. (Poésies françaises du XVI' et du début du XVIIe siècle) renferme cette pièce, f° 308, transcrite avant trois épigrammes qui visent Langier de Porchères et placée à la suite de la parodie du compliment versifié de Mainard au même. On pourrait à la rigueur et avec beaucoup de bonne volonté trouver une anagramme approximative de Porchères dans le mot repos qui termine cette pièce. (Le même mot avec l'adjectif cher forme une association désignant clairement le nom de Porchères au début de la parodie: Cher repos, esprit sans pareil, mentionnée ci-dessus).
2. Tallemant, Historiettes, t. VII, p. 409 (Duels et accommodements).
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môme temps à Clermont-Lodève que, si lui et son adversaire eussent été tant soit peu gens de cœur, ils auraient eu « le loisir de se couper cent fois la gorge ».
En compagnie de Malherbe, écuyer et gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, et de Racan, page au service de « M. le Grand », Mainard se rendait souvent au Louvre. A cette date la résidence royale ne ressemblait guère à ce qu'elle fut sous le règne du sombre Louis XIII. L'accès en était facile ; l'accueil qu'on y recevait était charmant. Point d'étiquette. Avec sa bonne humeur et sa franche cordialité qui le rendaient si sympathique, le roi s'entretenait familièrement avec les princes de sang, comme avec les moindres de ses sujets. Il aimait jouer sur les mots, et goûtait même les grasses plaisanteries et les propos rabelaisiens. Dans les dernières années de son règne, alors que les troubles intérieurs avaient été apaisés et que la perspective dune guerre ne venait pas assombrir l'horizon, le Louvre fut la demeure de la joie et des plaisirs. Ce n'étaient que ballets, danses, concerts et divertissements de toutes sortes ' .
Au premier rang des jeunes seigneurs qui brillaient aux fêtes de la Cour, se trouvait un des protecteurs de Mainard, François de Bassompierre. Ce gentilhomme lorrain, en se rendant à la Cour d'Espagne pour y chercher un emploi, était resté à celle de France, séduit par la bonne grâce de Henri IV. Galant et magnifique, « il estoit à la Cour ce que Bel Accueil est dans le roman de la Rose. Cela fesoit qu'on appeloit Bassompierre ceux qui excelloienten bonne mine et en propreté5 ». Aussi toutes les dames raffolaient de lui, tandis que les hommes de lettres, attirés par sa prodigalité, cherchaient à être de
1. Victor du Bled, La société française du XVII' siècle au XX' siècle, V' série, ta cour de Henri IV.
2. Talleraant, éd. P. Paris et Monmerqué, t. III, pp. 338 et s., Historiette de Bassompierre.
ses gens. Mainard le connut de très bonne heure. En avril 1606, ce fut Bassompierre qui, de la part du roi, présenta à Marguerite des condoléances pour le meurtre de Saint- Julien 1. Henri appréciait les talents de son compagnon de folies amoureuses et le chargea plusieurs fois de missions plus importantes que celle dont il vient d'être question. Ainsi, en mai 1609, il l'envoya négocier le mariage du Dauphin avec la fille aînée du duc de Lorraine. Il se pourrait que Mainard l'eût accompagné dans ce voyage. Le poète se vantera plus tard des amitiés qu'il s'était créées en Champagne du temps de Louis de Lorraine, archevêque de Reims et futur cardinal de Guise2. Enfin nous savons par ailleurs qu'il fut attaché toute sa vie à cette illustre maison3.
C'est au Louvre encore qu'il gagna l'affection d'un autre grand seigneur, presque son compatriote, Adrien de Montluc, prince de Chahanais et comte de Carmain '. Bien qu'il fut camus, le comte de Carmain était, dit Tallemant, « homme de fort bonne mine, galant, propre, dansoitbien et estoitbien à cheval ». Retenu par les mille attraits de la ville et de la Cour, « il resta
1. V. les Mémoire* de Bassompierre, éd. Chantérac, t. I, p. 186. La notice placée en tête de cette édition donne îa biographie de ce grand seigneur.
2. Mainard écrit de Rome à M. Frémi n, chanoine de Notre-Dame de Reims • « Ce sont vos soins qui me conservent les connoissances que j'aA^ois faites en Champagne durant la vie de ce grand cardinal de Guise, et il y a de l'apparence que sans vous je passerois en ce païs-là, pour un homme mort » (Lettre LVII). Nous plaçons le voyage de Mainard à ce moment, vu que plus tard, pendant les courts séjours que le président d'Aurillac fit hors de l'Auvergne et du Languedoc, il aimait mieux passer son temps dans la capitale que de se rendre dans des parages fort éloignés de sa province. Bien que Louis de Lorraine, archevêque de Reims (1605-1621), n'ait été promu cardinal qu'en 1615, Mainard l'appelle dans sa lettre écrite en novembre 1635, du nom de la plus haute dignité qu'il ait occupée.
3. En dédiant, en 1652, le" volume de Lettres du président Maynard à Monseigneur Louis de Lorraine, duc de Joyeuse, pair et grand ChambeUan de France, Flotte l'assure que Mainard « a toute sa vie esté serviteur de l'illustre maison de Guise ». — Dans les dernières années de sa vie, Mainard a fréquemment cherché par la voie de Frémin, d'entrer dans les bonnes grâces d'Henri de Lorraine, duc de Guise, archevêque de Reims (cf. entre autres 1. LXX1II). — Mainard adressa même un sonnet à ce « grand héros du sang de Godefroy » (éd. Garriss., III, 35). — V. aussi l'épitaphe qu'il a faite pour le chevalier de Guise (éd. Garriss., II, 170), frère de Louis et de Henri de Lorraine.
4. A la suite de son mariage, en 1592, avec Jeanne de Foix, comtesse de Carmain. Le nom de cette seigneurie qui, dans le Midi, s'orthographie aussi Carmaing ou Caraman, a été estropié en Cramail dans le Nord. Il est aujourd'hui celui d'un chef-lieu de canton de la Haute-Garonne. — V. sur Carmain, outre l'historiette de Tallemant, éd. c, t. L, une étude surtout littéraire de M. P. Brun dans le volume Autour du XV/r siècle, Grenoble, 1901.
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quinze ans tout entiers à Paris, « en disant tousjours qu'il s'en alloit ». Lui aussi aimait les femmes, mais ne tenait pas autant que son ami Bassompierre aux morceaux délicats et leur préférait les copieuses beuveries et les orgies des « maisons de bouteille1 ». Il y entraînait Mainard ainsi que Flotte, l'ami du poète, qui, vers 1600, avait quitté Toulouse, sa patrie, pour mener à Paris une joyeuse vie de garçon et y devenir, comme on le lui disait plaisamment, un des échevins de la capitale2. Régnier fut du nombre des amis de ce grand seigneur, ainsi que l'athée Lucilio Vanini, dont le comte devint un des disciples. Carmain se montrait, à en croire Régnier qui lui a dédié sa satire II, « soigneux de la fortune » des poètes et généreux pour leurs dédicaces. Il avait la patience d'écouter leurs vers, peut-être parce qu'il leur demandait leur avis sur les siens, par exemple sur sa Nuit, chanson agréable et d'une tournure assez originale, malgré le souvenir de la célèbre chanson : 0 nuit, jalouse nuit, écrite sur le même thème par Desportes '.
Mainard retrouva au Louvre son voisin de Saint-Céré, Alexandre de Castelnau, comte de Glermont-Lodève '*, qui lui avait joué un si mauvais tour dans son duel comique avec Régnier, et s'y lia avec plusieurs gens de qualité. Citons parmi ceux-ci, Louis du Maine, baron de Chabans, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, auteur d'un recueil de Vers lugubres et spirituels, comparés pompeusement aux
1. Il s'avisa un jour de prendre la défense des Laïs de la capitale que la police voulait chasser de certains quartiers. Cf. Y Infortune des filles de joye, suivie de la Maigre d'Adrien de Montluc de Cramail, Paris, .1. Gay, 1863. In-12.
2. Il écrit à Flotte le premier de l'an 1636 (1. LXXIII) : « depuis trente-cinq ans [ue vous avez renoncé à vostre patrie pour estre eschevin de Paris. » C'est une daisanterie que M. Durand-Lapie dans sa brochure sur les Lettres de Maynard (Paris, [901, p. 12) a eu tort deprendre au sérieux. M. Lachèvre a répété cette erreur (Bibliogr. les rec. coll., II, 284). Le nom de Flotte ne figure pas sur la liste « des Presvosts des marchands et des eschevins de Paris, depuis l'an 1411 » dressée par Michel Félibien et Guy Alexis Lohineau dans le t. II, pp. 1536 et s. de leur Hist. de la ville de Paris, Paris, 172o. Flotte n'est pas cité non plus comme échevin de la capitale par Leroux de Lincy dans son Histoire de l'Hôtel de Ville, Paris, 1840. — Si l'on déduit 35 ans de janvier 1636, on a 1601 comme date de la venue de Flotte à Paris. •
3. La Nuit parut d'abord dans un recueil de 1609 ; elle fut reproduite dans le Recueil de Toussainct du Bray, de 1626, pp. 862-864.
4. L'Estoile en parle en mai 1600 (o. c, VII, 371-372). — Alex, de Castelnau, comte de Clermont et marquis de Saissac, possédait le château de Castelnau à quelques kilomètres de Saint-Céré. V. s. lui Tallemant, Historiettes, 1. 1, pp. 483 et s.
œuvres d'Homère et de Virgile'. Il est bon d'ajouter que Malherbe se déclarait lui aussi ravi des chants sacrés de cet obscur poète et confessait en avoir été ému au point a de renoncer à l'amour et de quitter son empire ».
Henri IV voyait avec plaisir au Louvre l'ancien secrétaire de sa première femme. Malherbe l'avait assuré que c'était celui de ses disciples qui faisait le mieux les vers, et Mainard, pour mieux témoigner de sa fidélité et de son dévouement, présenta au roi une longue ode2 où il glorifiait ses triomphes et l'état prospère que le pays devait au pacificateur des troubles civils. « Cet auguste monarque » le « caressa » 3 et lui promit de lui faire du bien. Mais on sait ce que valaient ces promesses d'un souverain dont Tallemant n'a pas été le seul à flétrir la a lésine ». Malherbe, malgré les stances amoureuses qu'il composa au nom du a grand Alcandre » pour Oranthe, la belle Charlotte de Montmorency, n'en tira jamais d'autre somme que la pension de gentilhomme ordinaire et d'écuyer. Néanmoins Mainard s'attacha à la personne de ce prince. Sa politique devenait celle du poète. Une épigramme inédite nous le fait bien voir. On sait combien s'échauffa vers la fin de 1609 la dispute entre le saint-Siège et le Parlement de Paris, au sujet des arrêts de cette Cour contre Jean Chatel, l'assassin de Henri III, et contre les doctrines des jésuites qu' « il est permis de tuer les roys ». D'autre part, on connaît les attaques violentes auxquelles se livrèrent les sermonnaires catholiques pendant
1. V. cette pièce dans la brochure de MM. Lachèvre et Durand-Lapie : Deux homonymes etc., p. 170; Au sieur du Maine, stances (3 sixains). Parmi les pièces liminaires des Vers lugubres et spirituels de Louis de Chabans, sieur du Maine, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roy, Paris, Toussainct du Bray, 1611, in-12, figure aussi un sonnet de Nervèze et un sonnet de Malherbe. — Du Maine avait précédemment publié Les amours de Thalie, Paris, Thomas de la Ruelle, 1000 ; v. sur lui, Lachèvre, Biblioyr. des rec coll. de 1597-1700, I, 140.