Paris, 1863, p
neuf ans après Y Histoire littéraire de Nîmes de Michel Nicolas, en parlant « des maîtresses des poètes au xvie siècle », cite Cléande comme étant la dame qui a inspiré à Fr. Mainard (au lieu de à Fr. Ménard) ses premières pièces amoureuses et s'étonne que Brunet ait omis de citer dans la dernière édition de son Manuel du libraire, parmi les ouvrages de notre poète, le volume de Fr. Ménard, publié en 1613 chez Jacquin.
En éditant en 1867 le Philandre de Fr. Mainard, Prosper Blanchemain refusa d'admettre dans la Préface dont il accompagna ce poème que les Œuvres de 1613 appartenaient au poète toulousain. Il faisait valoir entre autres raisons qui ont été reprises et développées par MM. Durand-Lapie et Lachèvre, que les hiatus, les enjambements et les archaïsmes du volume de Fr.s Ménard ne se retrouvent pas dans les ouvrages de Fr. Mainard. Or, nous prouvons dans V Appendice de ce chapitre, que les mêmes fautes figurent dans le poème que Blanchemain a édité et qu'il a sans doute parcouru d'une manière plus que légère. Blanchemain ne se doutait nullement de la bibliographie de la question et avait pris connaissance des vers de Fr. Ménard par les remarques manuscrites qui couvrent un exemplaire des Œuvres de 1646 de Fr. Mainard, appartenant à la bibliothèque de l'Arsenal.
Il nous a été impossible de connaître le nom du savant qui, à la fin du xvnie siècle, a annoté ce volume en vue d'une réimpression de Fr. Mainard. Il avait l'intention d'en faire précéder le texte par la vie du poète écrite parPellisson et il semble avoir voulu accompagner cette notice d'un commentaire. Cet érudit anonyme, auquel Blanchemain et Garrisson doivent beaucoup pour les notes de leurs éditions de Fr. Mainard, a connu le volume de 1613, imprimé chez Jacquin, et le prit, à cause des hiatus qu'il renferme, pour « le fruit de la jeunesse » de l'auteur qui depuis « évita soigneusement ce défaut ». Il négligea la différence d'orthographe du nom patronymique, « attendu, écrit-il, que le nom de baptême, le pays, le temps, lèvent le doute ». Mais, à la réflexion, il se rendit compte du peu de valeur de ces raisons et biffa ce passage ainsi que les endroits où il avait exprimé la même supposition. Il alla même plus loin dans
la voie de la négation et donna à Fr. Ménard le Pkilandre de son homonyme, à cause des archaïsmes et des hiatus qu'il présente. C'était tomber d'une faute dans une autre ; après avoir fait une attribution que rien ne justifiait, élever une contestation qui non seulement ne repose pas sur des bases solides, mais qui est encore en complet désaccord avec le témoignage de Pellisson.
Blanchemain n'eut garde cependant d'indiquer la source où il avait puisé ses informations et MM. Durand-JLapie et Lachèvre dont les références en cette matière se bornaient à la Préface de cet éditeur, pensèrent que c'était lui qui avait fait cette trouvaille bibliographique. Ils reprirent pour contester à Fr. Mainard la paternité du volume de 161 3 les raisons de Blanchemain et les développèrent dans leur brochure sur les Deux homonymes.
Faut-il maintenant accepter les allégations de L. Ménard au sujet des poésies de 1613 ? Cet historien n'aurait-il pas cédé à la tentation de placer parmi ses ancêtres un poète plus ou moins connu, au xvme siècle, à Nîmes? Ses souvenirs de famille sont-ils fondés et ses renseignements sont-ils exacts ? La lecture du volume de 1613 nous montre que l'auteur en est bien un Nîmois et les détails que la monographie citée nous fournit sur Fr. Ménard sont, pour la plupart, confirmés par les documents que nous avons pu recueillir sur cet écrivain.
Fr. Ménard naquit à Nîmes' le 26 juillet 1589 et y fut baptisé le 30 du même mois. C'était le second des sept enfants2 du notaire royal Fr. Ménard et de Jeanne Baudan, fille de
1. Cf. Ménard, o. c, p. 646. « Il fit honneur à Nismes, sa patrie, par le talent qu'il eut pour les vers. » Nous citons d'après cet historien les dates de sa naissance et de son baptême, bien que nous eussions désiré en donner ici les pièces originales. Malheureusement, d'après les informations que nous avons prises, les archives catholiques de l'état civil de Nîmes présentent une lacune pour les années 1572-1596. Ajoutons que Michel Nicolas, lisant trop vite le passage en question de l'historien de Nîmes, fait naître le poète à Beaucaire.
2. L. Ménard dit que le notaire Fr. Ménard eut sept enfants, mais ne donne que le nom de Pierre qu'il appelle l'aîné du poète. Nos recherches nous permettent de donner le date de naissance et le nom de cinq des frères et sœurs du poète Fr- Ménard. Quant à la naissance de Pierre, elle tombe dans la période qui n'est pas représentée dans les registres de catholicité de Nîmes. — V. les actes def naissance de Marie, Marguerite, Blaze, Henri et Jean Ménard aux Pièces justifitcaives.
Jean Baudan, seigneur de Vestrie1. Son père, catholique militant, prit part aux conférences qui s'engagèrent en 1575 entre les religionnaires et le maréchal de Damville, et après avoir cherché à persécuter les ennemis de sa confession, en fut persécuté. Pendant les troubles de la Ligue, il fut obligé de se retirer avec sa famille à Beaucaire, afin d'échapper aux représailles des huguenots, maîtres de Nîmes. Il en fut récompensé à son retour par la considération dont il jouit parmi ses concitoyens. Môme, honneur insigne, Monseigneur Pierre de Lavernod, évêque de Nîmes, daigna servir de parrain à l'un de ses fils2. C'est dans ce milieu de catholicisme fervent que grandit le jeune Fr. Ménard. Un événement local finit par exalter sa foi et son imagination.
En 1599, les bruits qui remplissaient tout le Midi au sujet de l'éloquence du P. Coton 3 arrivèrent aux oreilles du duc de Yentadour, gouverneur de Provence. Ce grand seigneur appela à Nîmes, pour y prêcher le Carême de 1600, ce sermonnaire célèbre. Bien qu'âgé de trente-six ans, le P. Coton venait de prononcer depuis peu seulement ses vœux à Tournon ; aussitôt après il était allé enflammer les Avignonais de son ardeur de néophyte. Ce jésuite, qui tient une si grande place dans l'histoire de la prédication religieuse et même dans celle des événements poétiques du règne de Henri IV', mit en 1600 tout Nîmes en mouvement'. Nombre de huguenots se convertirent, gagnés vraisemblablement moins par le feu de sa parole que par les promesses de toutes sortes qu'on faisait aux « parpaillots » pour les amener à résipiscence. Son livre sur le Sacrifice de la Messe fut le point de départ d'une campagne très chaude que les protestants menèrent contre lui. Accusé
1. Plusieurs familles nimoises portent aujourd'hui ce nom qui est également celui de quelques propriétés dans les environs de Nîmes. L'une d'elle notamment, distante de deux kil. de cette localité, s'appelle le Mas de Baudan. (Renseignements dûs à l'obligeance de M. Hillaire, de la mairie de Nîmes).
2. V. aux Pièces justificatives l'acte de naissance de Henri Ménard.
3. V. la Vie du Père Coton par le P. Joseph d'Orléans, Paris, 1688, in-4°, p. 39.
4. Il devient le confesseur d'Henri qui, sur ses instances, rappela en 1603, par l'édit de Rouen, les jésuites précédemment expulsés de France.
5. Cf. la Vie du P. Coton, p. 42. — Bayle, Dict. critique, éd. de 1740, art. Charnier, v. surtout la note de Des Maizeaux.
104 LE POÈTE FR. MAINAlîh
d'avoir falsifié les textes dont il invoquait l'autorité et aussi d'en avoir dénaturé le sens, il répondit par un libelle aux ministres qui ne se firent pas faute de riposter. Une conférence s'ouvrit le 26 septembre 1600 où le P. Coton vint aux prises avec le ministre Charnier qui chercha en vain à l'enserrer dans les filets de sa dialectique serrée et solide. L'adroit jésuite s'y dérobait par des hors-d'œuvre verbeux et des amplifications brillantes qui remplissaient d'aise ses partisans et exaspéraient ses adversaires. Comme de règle ni le Consistoire ni l'Eglise ne voulaient s'avouer vaincus. Des mouvements populaires éclatèrent à Nîmes. On dut faire cesser cette joute oratoire entre le porte-parole des sectateurs de Rome et le champion des réformés, et le P. Coton prit le chemin de Grenoble.
Le jeune François Ménard entendit les sermons et suivit de près les conférences de l'orateur jésuite. Son âme en fut vivement touchée et en garda longtemps le souvenir :
J'ay veu le doux Coton, cher oracle du Ciel
Dont la bouche versoit des paroles de miel,
Traîner le peuple à vous, vous, grand Dieu des merveilles ;
Et toutes fois mon cœur au monde ensorcelé,
Lorsque plus doucement vous l'avez appelé;
Pour vous ouyr, mon Dieu, a esté sans oreilles1.
Fr. Ménard céda sans doute aux entraînements de la jeunesse, mais il écouta de bonne heure la a voix intérieure » qui l'incitait à de chrétiennes méditations. C'est à cette disposition d'esprit que se rattachent les Vers spirituels du volume de i G 1 3 que le poète écrivit avant d'avoir atteint sa vingt-cinquième année.
Nous ne savons rien de la jeunesse de ce poète car on peut regarder les renseignements que son descendant nous a donnés là-dessus comme du pur remplissage-. Retenons seulement la date du 2 mars 1607 que l'historien de la ville de Nîmes indique comme étant celle où Pierre, le frère aîné de Fr. Ménard, se fit recevoir docteur en droit à l'université de Valence en