‹ Le poète François MainardChapitre 56 sur 375 · Bertaut, éd. c, p · texte numérisé non relu

Bertaut, éd. c, p

Voici le texte de Ménard :

Le feu léger se pousse et lance en haut sa pointe, En haut comme le feu se guide aussi mon cours, Amour avec le feu a mon ame conjointe, Si qu'en haut comme luy je m'esleve toujours.

Puis il réunit dans une même stance les figures les plus frappantes du morceau qu'il pille effrontément :

J'aime mieux comme un aigle estre frappé du foudre Que mourir comme un cigne aux bords d'un flot courant, Si pour voler au ciel je suis réduit en poudre, Je seray comme Icare immortel en mourant.

Comparez à ce passage les deux endroits suivants de Bertaut :

J'aime mieux en soucis et pensers eslevez,

Estre un aigle abattu d'un grand coup de tonnerre,

Qu'un cygne vieillissant es jardins cultivez,

et:

De quel plus beau soleil pourroy -je estre l'Icare, Moy qui veux consoler ma mort par son auteur ?

Il termine en délayant une pensée que Bertaut avait exprimée de la manière suivante :

Car je hay qu'un autre œil m'enchante de ses charmes Que celui qui rendrait les dieux mesme enchantez.

Les deux stances finales de Fr. Ménard tournent autour de la même pensée : si les dieux avaient vu votre œil,

Ils fussent morts d'amour aussi bien comme moy.

Il est bien difficile de se rendre compte de ce qui constitue la caractéristique du talent de Fr. Ménard. Si Ton disait que c'est une fluidité, une facilité extrême qui dégénère en prolixité, on pourrait répondre que c'est également un des traits de la poésie de Bertaut. Si l'on y ajoutait que c'est une mollesse langoureuse, on objecterait que c'est aussi le ton que prend l'abbé d'Aunay. Comme chez ce dernier poète, les vers de

Fr. Ménard sont souvent d'une harmonie très sensible et d'une allure toute moderne qui rappelle la mélodie des vers lamartiniens :

Soucis, regrets, douleurs, soupirs, larmes et plaintes, Dressez ailleurs le vol de vos afflictions, Je ne veux plus souffrir vos mortelles attaintes, Je ne me repais point de vaines fictions \

Cependant, à la différence de Bertaut, des passages pleins d'un mouvement large, d'un souple ample et élevé, tombent brusquement sur une pensée basse et presque triviale. Ainsi, un berger terminera une plainte empreinte de délicatesse en s'écriant :

mais las ! ceste farouche

Est à mes justes cris, une insensible souche'2.

Parfois encore, dans ses complaintes mollement cadencées se glisse un mot d'esprit qui tranche sur la gravité de cette poésie où l'amour est célébré avec componction. Ainsi, après avoir déclaré à son idole :

Toy seule peut tenir ma franchise enlassée,

Et par toy seulement Amour s'est fait mon Roy,3

Fr. Ménard se reprend pour constater :

Si j'avois moins d'amour, tu aurois moins d'attraitz.

Il arrive aussi que le débit diffus et intarissable du jeune émule de Bertaut se ramasse en quelques phrases d'une agréable concision. Notamment ses vers spirituels, qui expriment presque partout

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