Ibid, p
4. V. ses épigrammes sur la Lydie de Du Mas, sur les Bergeries de Racan et sur la traduction de la Philis de Scire de Guidibaldo Bonarelli par Simon du Gros, dans la brochure citée de MM. Durand-Lapie et Lachèvre, pp. 92 et 94.
5 . Cf. dans le présent ouvrage la fin du chap. consacré au Philandre.
dans les quatre cent trente vers dont elles se composent, il n'y a pas à relever un seul hiatus, tandis que dans les quatre cent trente premiers vers des Œuvres de Fr. Ménard, on en compte vingt-trois et quelquefois deux dans le même vers ».
Nous n'insistons pas sur l'hiatus : «Ainsi elle eust faict son effort » de l'épitaphe du sculpteur Pilon du Parnasse de 1607 (éd. Garriss. II. 150), ni sur l'hiatus que renferme la première version des Regrets d'une qranoVdame sur la mort de son serviteur. Mais si ces critiques s'étaient avisés d'ouvrir le Philandre, poème pastoral sur lequel leur comparaison aurait dû porter autant que sur les autres ouvrages du président d'Aurillac, ils n'auraient sans doute pas avancé que les très nombreux hiatus du volume de 1613 et leur absence dans les poésies de Fr. Mainard constituaient un argument de premier ordre en faveur de leur thèse. Nous comptons dans le premier livre du Philandre, dont la première impression connue est de 1619, c'est-à-dire postérieure de six ans au volume de Fr. Ménard et de treize ans au Parnasse des plus excellents poètes, les trente-et-un hiatus suivants :
Et en me voyant consumer (p. 0, st. III) ; Et un chaud désir de le dire (p. 9, st. III) ; Car tu ignores qua ta loy (p. 11, st. IV) ; Le long du bord où il receut (p. 12, st. II) ; Où ils l'ont briller leur lumière (p. 13, st. III) ; Quoy tu appelles donc fierté (p. 20, st. I) ; Ce n'est qu'un feu imaginaire (p. 20, st. II) ; Comme il faict la loy à mon âme (p. 21, st. IV) ; Mais rien ne luy estant égal (p. 24, st. II) ; Et avec sa voix mariant (p. 25, st. III) ; Telle que tu as souhaité (p. 25, st. III) ; De prendre la loy et la faire (p. 26, st. IV) ; Ayme-moy et crois que toy seul (p. 27, st. I) ; Et a l'une et à l'autre flamme (deux hiatus dans le môme v., p. 27, st. II) ; Un temps s'écoula si heureux (p. 27, st. III) ; Tu es si frais et si gaillard (p. 27, st. III) ; M'oste et à vous et à moy mesme (deux hiatus dans le même v., p. 29, st. IV); M'estant deceu en ma créance (p. 31, st. III) ; Je vous ay esmaillés de fleurs (p. 32, st. III) ; Et toy Venus et toy Amour ! (p. 32, st. IV) ; Où il n'avoit porté sa veùe (p. 33, st. II) ; Où es-tu allé mon soûlas ? (deux hiatus, ibid., st. III); Te plais-tu à me voir mourir {ibid., st. IV); Ses yeux ou un million d'attraits (p. 34, st. Il) ; Un corps qu'au tombeau on desvalle (ibid., st. III); Que tardes-tu à secourir (p. 35, st. II); Quand tu as triomphé des Dieux (ibid., st, IV).
Garrisson avait déjà attiré en termes un peu vagues l'attention des lecteurs sur les hiatus du Philandre et noté un certain nombre de rapprochements entre les œuvres de Fr. Ménard et celles de Fr. Mainard. Car, à part la ressemblance du nom du signataire du volumede 1613 avec celui du disciple de Malherbe, ce critique se basait pour légitimer sa contestable attribution sur les ressemblances de fond et de forme de ce recueil de vers avec les poésies appartenant de l'aveu de tous les biographes de Fr. Mainard à ce dernier écrivain. Ces considérations fort incomplètes, Garrisson les a exposées sans ordre et sans netteté, en les éparpillant dans les notes du premier et du deuxième tome de son édition. On conviendra qu'il serait utile de faire un faisceau de tous les arguments tendant au même objet. L'assemblage de tous les traits que les deux auteurs ont en commun servirait à deux fins. D'abord à ruiner définitivement l'une des propositions hasardeuses sur laquelle
MM. Durand-Lapie et Lachèvre ont échafaudé leur thèse. En second lieu, à montrer le danger qu'il y a de tirer d'un parallèle entre les pièces d'un écrivain et des vers qu'on voudrait lui attribuer des conclusions au sujet de la paternité de ces derniers.
Comme nous avons terminé notre réfutation de la brochure de MM. Durand-Lapie et Lachèvre par l'indication des hiatus du Philandre, nous énumérerons les ressemblances entre la versification de cet ouvrage et celle du volume de 1613, pour aborder ensuite les particularités de langue, de style et les thèmes poétiques communs au texte de Fr. Ménard et au Philandre, ainsi qu'aux autres ouvrages de Fr. Mainard.
Versification. — Tout comme le Philandre, le volume de 1613 abonde en chevilles. Les procédés de remplissage pour les vers ou pour la strophe en sont les mêmes :
a) mots placés à la fin des vers pour les besoins de la rime :
Hélas il ne se peut, ton àme est insensible
Aux doux traits de l'Amour, et un lion, possible,
Auroit plus de pitié que ton cœur...
(Ménard, I, 263).
Je te jure devant les deux
Qu'il n'est rien qui face mon mieux
Que de ta loy je me retire.
(Philandre, II, 26).
b) remplissage d'un vers par des incidentes, des interjections, des parenthèses, etc., amenées par le besoin de combler les lacunes du mètre :
Bref (Amour se peut-il), Gléande et ses appas Sera loin de mes yeux et je ne mourray pas.
(Ménard, I, 48).
La maint et maint embrassement
Interrompit souvent le cours
De leur agréables discours
(Les doux enchantements de l'àme).
(Phil., II, 125).
c) reprise au début d'un vers d'un ou de plusieurs mots figurant à la fin du vers précédent. Ce procédé, combiné avec les autres, offre de riches ressources au poète en peine d'achever un vers ou une strophe :
il faut que désormais
Tu le sçaches, Silvandre ; et que mon ame (ouy mais) Ouy, que mon ame, dis- je...
(Ménard, I, 235).
(un) désir d'amour,
Qui rend mon ame nuict et jour D'un traict de langueur traversée; Langueur qui me plairoit bien mieux...
(Phil., 11,22).
Licences poétiques. — La licence poétique, très fréquente dans l'ancienne versification française, qui consiste à élider la voyelle finale de la conjonction si afin d'abréger d'une syllabe un vers trop long, se rencontre également dans le recueil de 1613 et dans le Philandre :
S'elle luy disoit sa souffrance
(PhiL, II, 89, v. 6).
Et s'elle me combat des armes de la haine.
(Ménard, I, 91).
Noter encore les élisions forcées à l'effet d'escamoter une syllabe : Le berger qu'avec elle alloit (= qui avec — PhiL, II, 86, v. 20) ; Que j'hume... (= je hume — Ménard, I, 128, v. 17) ; Et il m'hait (= me hait — Ménard, I, 240, v. 18) !.
Rimes défectueuses. — Les rimes dont les sons n'offrent qu'une homophonie imparfaite sont fréquentes dans l'un comme dans l'autre de ces textes :
Destin si ta loy dure
Veut qu'en aymant je meure
(Ménard, I, 13).
Or, dans le Philandre (II, 22) : Cognoissoient le mal que j'endure, rime avec Qu'ils ne peuvent voir quand je pleure. — Si Ménard aie tort de placer le même mot à la rime (I, 311, vers final - 312, premier vers) et si gentille rime fort mal avec ville (I, 302), il faut regarder comme de véritables assonances les associations j'endure — je pleure (PhiL, II, 22, st. II) ; martyre — reluire (PhiL, id., p, 43, st. III) ; soleil — œil (id„ p. 58, st. II), etc.
Enjambements. — Ils sont nombreux dans le livre de Fr. Ménard, comme dans le poème pastoral de Fr. Mainard :
Donc le vainqueur des Dieux et le Roy de ma vie Laschera mille traits sans briser vos glaçons A ses divines loix. Amour de quelles gloires Tu vas te couronnant : les plus belles victoires De ton arc...
(Ménard, T, 210).
Reçois-la donc et lis ces vers Ou sont peincts les effects divers D'amour, le doux roy de mon âme
{PhiL, II, 6).
Un autre donc va savourant Le fruict que j'allois espérant De toy, cher object de ma flamme
(fbid., II, 13).
1. Pour la condamnation par Malherbe de ces licences, comme des fautes de versification énumérées ci-après, v. Souriau, Evolut. du vers fr. au XVII' siècle, Malherbe.
Lexique. — Voici une liste d'archaïsmes que l'on rencontre à la fois dans le recueil de 1613 et dans le Philandre * : ains = (mais, Ménard, I, 65, 248, etc. et Philandre, II, 13) ; ainçois (Mén., I, 230,237, etc. et Phil, II, 7, 96, etc.) ; cerceaux (= ailes, Mén., I, 100 et Phil., II, 11) ; se douloir (=se plaindre, Mén, I, 78 et Phil., II, 123) ; essourder (assourdir, Mén., I, 56 et Phil., II, 123) ; fier (= dans le sens de « méchant, cruel » : une fière beauté, Mén., I, 235 et Phil., II, 43) ; franchise (= liberté, indépendance, Mén., I, 17, 260 et Phil, II, p. 74, 84, etc.) ; jk {= déjà, Mén., I, 235, 249 ; et Phil., II, 45, 84, etc.) ; martyrer (== martyriser, Mén., I, 34 et Phil. : une âme martyrée, II, 51); onc (= jamais, Mén, I, 303 et Phil., II, 35, 40); ores (Mén., I, 243 et Phil. II, 49, 58, etc.) ; poindre (: le souci qui me point, Mén., I, 143 ; il fut point d'un désir, Phil, II, 7) ; une prée (Mén., I, 286 et Phil, II, 22); paravant que {= avant, Mén., I, 309 et Phil, II, 29); paistre (au sens de « nourrir », en parlant des hommes, Mén., I, 217 et « Amour d'un si doux miel me peut », Phil, II, 71) ; le poil (= les cheveux, Mén., I, 181 et Phil., II, 8) rengreger (= aviver, Mén., I, 266, etc. et Phil, II, 755) ; reboucher {= émousser, Mén., I, 34 et Phil. II, 117) ; surgeon ou surjon (= débit d'une source, Mén, I, 162 et Phil, II, 8) ; sagette (= flèche, Mén., I, 253 — sagitée, Phil, II, 131) ; soûlas (= consolation, Mén., 1,267, 300 et Phil, II, 33, 42, 58, etc.); travaux (= souffrances, Mén, I, 79 et Phil, II, 42, etc.).
Dans l'un comme dans l'autre des textes que nous comparons les désignations mythologiques sont les mêmes : Jupin (Mén., I, 89 ; Phil, II, 80) est Jupiter; la belle escumière (Mén., I, 55 et Phil. II, 80) est Vénus, et la fille de l'air (Mén., I, 93 et Phil, II, 9) est l'Echo.
Dérivés. — Adjectifs dérivés en — eux, si chers à l'école de Ronsard: angoisseux (Mén., I, 233 et Phil, II, 63) ; fleureux (Mén., I, '269 et Phil., II, 106) ; ombreux (Mén., I, 234 et Phil, II, 103); ireux (Mén., I, lOOet Phil, I, 118) ; ondeux (Mén., I, 194 et Phil, II, 132).
Syntaxe. — Il serait fastidieux de montrer tous les points de ressemblance qui existent entre la syntaxe du recueil de 1613 et celle du Philandre. Aussi nous bornons-nous à quelques cas.
Adjectif en fonction d'adverbe. — Cette tournure très usitée au xvie siècle consiste à substituer à l'adverbe ou à l'expression adverbiale un adjectif rapporté au sujet 2. Et ne veux idolâtre aymer cet œil vainqueur ( = aimer avec idolâtrie, Mén., I, 2*4) ; Et libres parfaisons le cours de nostre jour {= et parfaisons librement, id., I, 284) ; Et solitaire loing du bruit — Où son pied libre le conduit — Erre sans crainte, elc. {Phil, II, 6 = où son pied le conduit librement) ; Quand premier flamber je les vis (Phil, II, 10 = quand pour la première fois...).
1. La plupart des archaïsmes et des dérivés du Philandre se trouvent dans les Œuvres de Desportes où Malherbe les a condamnés. Cf. Brunot, La doctrine de Malherbe.
2. Cf. Brunot, Hist. delà langue française, t. II, Le seizième siècle^ Paris, 1906, p. 409.
Emploi de l'adjectif comme substantif l. — Le serain de ma vie (Mén., I, 126); le serain de ta douce vie (Phil., II, 52); Belle nymphe quel deuil — Trouble le serein de ton œil (Phil., II, 65).
Adjectifs juxtaposés. — L'un de ces adjectifs qualifie l'autre, en offrant parfois une signification tout oppposée à celle de l'adjectif qualificatif. Ce cas est particulièrement intéressant, vu que l'un des traits de la langue de Fr. Mainard est l'emploi de tours comme : des vaillants héroïques, un înodeste caché, des lâches prudents, etc. Le poète qui avait conservé cette tournure propre à la Pléiade, en dépit des reproches de Malherbe, continua à s'en servir, malgré les critiques de ses amis 2. Or, on relève dan s le volume de 1613 : Les foudres de sa voix... se rendent de mon jour cruels victorieux (Mén., 1, 174) ; Ainsi pour esprouver ces doux mourants supplices (id., 96) ; Seine aux flots doux coulans (h/., 57i) et dans le Philandre : Encore que mon fier jaloux — M'oste le bien de ta présence (II, 100) ; Son œil soudain doux esclairant (id., 64).
Superlatif relatif. — Il est fréquent de le rencontrer sans l'article défini, tant pour les adjectifs que pour l'adverbe. — Ny un autre mossu, ny les taillis plus beaux (= les plus beaux, Mén., I, 230) ; Aux bords plus reculés je sanglotte mes plaintes (== les plus reculés, ibid.) ; Celuy qui plus ayme est hay (== qui aime le plus, Phil, II, 100) — Quand plus de moy sa plainte approche [= sa plainte approche le plus de moi, Phil, II, 102).
Pronom indéfini. — Emploi de un au sens de « quelqu'un » : Venez voir un qui se meurt (Mén., I, 258) ; // se leva comme un qui court [Phil., II, 38).
Chacun précédé de un avec la valeur d'un pronom indéfini absolu : Aux doux cours de la nuit un chacun se repose (Mén.. I, 87) ; Un chacun regreta leur sort (Phil., II, 133) ; Un chacun en cet accident Estonné s'alloit regardant (Phil., II, 111).
Verbes. — Les verbes aller, rendre, savoir sont employés comme semi-auxiliaires pour former avec le participe présent ou passé du verbe à conjuguer des périphrases qui expriment exactement la même idée que les formes verbales ordinaires,
1° Mais où me va guidant ce penser soucieux (= où me guide, Mén., I, 234); Cepetit Zéphire... Allait dedans leur sein coulant (= coulait, Phil., II, 28) ; Le berger voyant que le sort, Rendoit toute sa gloire esleinte (= éteignait, Phil.. II, 34); Si l'amour me sceut prendre, Par l'invisible trait des beaux yeux de Silvandre (= me prit, Mén., I, 304) ; De la beauté qui le sceut prendre (Phil., II, 59).
1. V. pour son emploi au xvn* siècle, Brunot, o. c, p. 189 et La doctrine de Malh. d'après son comment, s. Desportes, p. 35t.
2. Cf.- les lettres CGXIV et CCXLV de Mainard. — V. Brunot, La doctrine de Malherbe, pp. 290-291.
Style. — L'étude des particularités de style du recueil de 1613 et du Philandre montre le retour des mômes expressions, métaphores, comparaisons, etc., dans l'un comme dans l'autre de ces textes. Il est évident que l'on ne saurait faire cas de certaines façons de s'exprimer qui sont extrêmement banales dans la période littéraire à laquelle appartiennent les ouvrages en question. Pour tous les poètes de ce temps, les yeux de leur maîtresse sont des « soleils », leur cœur un « rocher », les liens de la passion « des chaînes » et les souffrances causées par l'amour, de « douces plaies de l'âme ». Aussi prendrons-nous soin de ne noter que des associations de mots, des images, etc., qui apparaissent moins fréquemment chez les autres écrivains de cette époque et dont la présence chez Fr. Ménard ainsi que dans le poème pastoral de Fr. Mainard et même dans certaines poésies de jeunesse de ce dernier, surprend au premier abord le lecteur.
Et ce corail jumeau qui attise ma flamme.
(Ménard, I, 48).
Hume le doux nectar de son corail jumeau.
(id., I, 258).
Ce teint et ce corail jumeau Parsemé de lis et de roses.
(Phil., II, 42).
De mille aigres soucis ton souvenir me tue.
(Ménard, I, 234).
Et osa promettre à son cœur La fin de son aigre langueur Par une douce jouyssance.
{Phil, II, 49).
Amour qui sur les cœurs marche d'un pied superbe K
(Ménard, I, 232).
Amour
Tu vas marchant dessus mon cœur D'un pied superbement vainqueur.
(Phil., II, 101).