V. t. III, p
Si l'on ne savait pas par ailleurs que ce tercet est .parti de la plume d'un homonyme, on serait tenté, en dépit de la démonstration de MM. Durand- Lapie et Lachèvre, d'établir un rapprochement fallacieux entre ces vers et ceux cités plus haut de Fr. Mainard1. De moine, on serait porté à voir dans le début du sonnet chrétien de ci-dessous la version définitive de quelques vers spirituels écrits par le poète nîmois trente ans auparavant :
Mon âme il faut partir. Ma vigueur est passée. Mon dernier jour est dessus l'horizon.- Tu crains ta liberté. Quoy ? n'es-tu pas lassée D'avoir souffert soixante ans de prison ! 2
N'y-a-t-il pas beaucoup d'analogie entre ce passage et l'exhortation que Fr. Ménard adresse lui aussi à son âme :
Il est temps de sortir de ta captivité Et secouer le joug où tu es retenue Mon âme, il est jà temps !...
Concluons. La thèse de MM. Durand-Lapie et Lachèvre sur l'existence au xvne siècle de deux poètes Fr. Mainard est juste, mais non pour les motifs invoqués par ces auteurs. Bon nombre des prémisses de leurs syllogismes sont bâties sur une investigation hâtive et incomplète des faits à examiner. Certains de leurs jugements, conduits selon des règles que la critique répudie, portent à faux. L'une des phrases du recueil de 1613 n'arrêterait pas longtemps4 un esprit qui n'a pas de bonnes raisons pour contester à Fr. Mainard la paternité du volume de vers paru chez Jacquin. Il y est dit : « Recevez donc, s'il vous plaist, Monseigneur (le marquis d'Ancre), ces premiers traits de ma plume, attendant que le Ciel face naistre quelque occasion, en laquelle vous puissiez mieux recognoistre l'affection de vostre très humble et très obéissant serviteur ». Car, pourrait-on objecter, si Fr. Mainard n'a publié qu'en 1619 un poème pastoral qu'il avait composé dans son jeune âge, il aurait bien pu faire paraître cinq ans auparavant, c'est-à-dire en 1613, d'autres Juvenilia, ébauchées antérieurement au Philandre. Enfin l'étude comparative des textes en question porterait à faire croire, si l'on ne possédait les documents établissant le contraire, que le signataire du volume de vers de 1613 n'est nullement un sosie de Fr. Mainard, mais bien ce poète en personne.
La seconde partie de. notre démonstration a témoigné combien il est dangereux de se baser comme Garrisson sur des rapprochements de passages et sur le style, la langue et la versification de deux ouvrages pour tirer des inductions au sujet de la paternité de l'un de ces textes. S'il s'agit de poètes de second ordre, leur personnalité n'étant pas très accusée, il arrive maintes fois de noter dans leurs productions de nombreux traits communs. L'originalité fait généralement défaut même aux premiers essais des bons poètes.
1. Fr. Ménard et Fr. Mainard ont pris cette idée à Bertaut, éd. c, p. 329, st. III.