LA COUR AUX GRANDS
I. — a. Installation de Mainard à Aurillac et à Saint-Céré. — La première partie d'un roman d'amour : La belle Cloris. — Amours raffinées et amours rustiques.
B.Les voisins du poète. — Parties de plaisir à Castelnau, chez le comte de Clermont. — Un « Manifeste » de Mainard contre les hobereaux du pays. — Ennui de vivre en province. II. — Voyages de Mainard à Paris.
!' a. Mainard et Malherbe. — Caractéristique du talent du poète à cette époque. — Epigrammes qu'il lit dans le cercle de Malherbe : sur la comtesse de Moret, sur la vicomtesse d'Auchy, sur Mademoiselle de Gournay. — Discussions sur des questions de métrique : / Malherbe estime Mainard l'homme de France qui sait le mieux ' faire des vers.
b. Mainard dans la société des « confrères de la bouteille », des « goinfres » et des libertins. — Un joyeux trio : Mainard, Flotte et Guillaume Colletet. — Epigrammes contre Saint-Amant et Maillet. — Priapées dans le Cabinet satyrique et le Parnasse satyrique. Pièces manuscrites d'une piété équivoque. — Mainard contre Théophile et pour le P. Garasse.
III. — Pièces composées pour la Cour en 1612 et en 1615. — Ballets pour le
prince de Condé. — La politique des ultramontains : poésies de Mainard contre les huguenots. — Ballet offert, en mars 1628, à Toulouse, en l'honneur de Condé.
IV. — Mainard cède à H. Darches sa charge de président à Aurillac. —
Mainard, président honoraire. — Les espoirs qu'il fondait sur Montmorency et Bassompierre sont déçus par suite de la condamnation du premier à la peine capitale et de l'embastillement du second.
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Le président Fr. Mainard acquit à Aurillac deux maisons ; Tune rue d'Aureinques1, qu'il conserva jusqu'à la fin de sa vie; l'autre, placette del Baudon, qu'il acheta en 1623 à Fr. de Cambolas et qu'il céda vers 1628 à Henri Darches son successeur'.Il fit cependant de Saint-Céré, son séjour habituel. Si du siège de son présidial, caché dans les montagnes de la Haute- Auvergne, il se trouvait à cent trente-sept lieues de Paris et à cinquante lieues de Toulouse3, en revanche il n'avait que neuf lieues à parcourir pour gagner la petite ville du Quercy, berceau de sa famille. Son itinéraire était la grande route qui va presque en ligne droite d' Aurillac à Vayrac et à Martel, dans le Quercy. Il l'abandonnait, après trois lieues de marche pour prendre au gros bourg de la Roquebrou un chemin de traverse de six lieues qui le menait à Saint-Céré '. En enfourchant de bon matin son cheval \ il pouvait se rendre avant midi d'une localité à l'autre. De la sorte, il pouvait lui-même surveiller la culture et l'exploitation de ses terres, de ses prés et de ses vignes, depuis les semailles du printemps jusqu'aux labours d'automne.
L'habitation paternelle du barry de Las Cabanes à Saint- Céré n'avait rien d'un manoir, ni même d'une confortable demeure de campagne. Elle faisait contraste avec les bicoques de ce faubourg, aux façades lépreuses, aux jardins mal entretenus dévalant jusqu'au Gravier, place très spacieuse encadrée
1. V. la description de la maison habitée par Mainard à Aurillac, dans l'état où elle se trouvait en 1846, dans Un chapitre des Mémoires inédits de Fr. Maynard de H. Durif, Glermont-F., 1846. Cette maison a été reconstruite au xvme se et est connue aujourd'hui encore, dans le chef-lieu du Cantal, sous le nom CChôtel du président Mainard.
2 V. les documents cités à la fin de ce chapitre.
3. Cf. Mirande, Notice déjà citée, insérée dans les Tablettes hist. de l'Auvergne, t. I, p. 166.
4. V. pour cet itinéraire une Relation de voyage fait en 1645 en Auvergne et en Quercy, publiée par M. A. Vernières dans la Revue de la Haute-Auvergne de 1901, 2""' fascicule.
o. Cf. 1. CCXIV.
de belles maisons à plusieurs étages. Composée d'un rez-dechaussée et d'un étage, la maison de Mainard était flanquée d'une tour, dont la hauteur ne dépassait guère la toiture, qui renfermait l'escalier donnant accès aux sept ou huit pièces de ce modeste logis1. De la petite croisée de son cabinet de travail exigu, situé au premier étage, le poète voyait, à travers des rideaux de peupliers et des bouquets de pins, couler les Ilots argentés et rapides de la Bave. Ses regards pouvaient errer sur la plus grande partie du territoire où est bâti Saint-Céré — une île formée par une boucle de la Bave et par un canal, bordé de beaux arbres et creusé très anciennement. Dans le lointain, il apercevait les coteaux plantés de vignobles ou couverts de chênes et de châtaigniers des villages de Saint-Jean et de Saint- Médard. Du côté opposé à sa demeure, on découvrait la haute butte au sommet de laquelle se dressent les tours ruinées d'un château. C'est une vieille forteresse du vnr siècle qui, après avoir donné son nom à la ville qu'elle domine, emprunta celui de Saint-Laurent à la paroisse toute proche. Frédéric de la Tour, duc de Bouillon, vicomte de Turenne, à qui le château appartenait, était le suzerain de Mainard ; celui-ci lui devait foi et hommage pour les fiefs acensés qu'il possédait sur le territoire de la vicomte.
Le cadre dans lequel le poète devait désormais passer sa vie
1 . Il ne faut pas confondre celle maison, située dans le faubourg des Cabanes, avec une autre dont la façade est faite dans une partie de l'ancien mur de la ville (cf. Paramelle, o. c, p. 20) et appartenant actuellement à M. Fr. Maynard qui descend peut-être d'une branche collatérale de la famille de notre personnage. — La maison paternelle de notre auteur ne fut plus en possession des Mainard à partir du xvne siècle même. Charles, le fils du poète, l'échangea, le 17 décembre 1607, contre diverses terres et bois appartenant à des bourgeois de Saint-Céré, pour se retirer à Autoire où il possédait la propriété de La Rivière (Arch. du château de Laboisse, pièce communiquée par M. l'abbé .1. C. Viguié). — L'avant-dernier possesseur de la maison habitée par François Mainard, la dame Darnis, après avoir dépouillé le cabinet de travail du poète d'une plaque de marbre contenant une inscription en vers, partagea cette maison, afin d'en faciliter la vente, en deux corps distincts, ayant chac m un escalier de quelques marches. Le propriétaire du corps de droite a fait recrépir la façade en simili-brique ; celui de gauche a fait agrandir les fenêtres dont il a fait aussi augmenter le nombre. Sur l'emplacement de la cour, on a bâti une maison, de sorte que la tour dont il est question ci-dessus est entièrement enclavée dans un pâté d'immeubles. La plantation des terrains i voisins a changé depuis le xvne s'. On n'y voit plus ces « pins qui d'un si beau vert couvraient l'ermitage » du poète (cf. éd. Garriss., t. III, p. 44). De plus le jardin ! qui descendait jusqu'à la Bave (il en est question dans l'acte de vente de Charles ; de Mainard) a été coupé pour la création d'une rue.
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est d'un pittoresque tantôt sauvage, tantôt riant. Abrité par une chaîne de montagnes des vents rudes et glacés de l'Auvergne, Saint-Céré est contourné par la Bave dont le sable, affirmait-on, contenait des paillettes d'or. La vive et limpide rivière faisait à cette époque tourner de nombreux moulins qui remplissaient de leur bruit joyeux toute la contrée. En faisant le tour du propriétaire, Mainard voyait se dérouler devant lui des sites aux agréments variés : la cascade d'Autoire ; la grotte de Presques aux parois d'albâtre, aux grappes de stalactites ; l'amas de rochers escarpés appelés le camp de César ou les Césarines, parce que, raconte la légende, le conquérant de la Gaule y campa un jour; le panorama magnifique de la vallée de la Bave, encaissée entre des versants rocailleux et boisés, aux gorges fertiles et fraîches. Les masses imposantes des châteaux font de grosses taches grisâtres sur la verdure luxuriante du paysage. C'est Montai, Presques, Aynac, Castelnau... Entouré de respect, à la tête d'une fortune modeste, mais pour le moment suffisant à ses dépenses, titulaire d'une charge qui lui valait la considération de sa province, en compagnie de sa mère, de sa femme et des enfants qui vinrent bientôt égayer de leurs rires et de leurs jeux son intérieur, Fr. Mainard devait à certaines heures s'estimer heureux de son sort. Après tout, il était possible que ses poèmes, composés dans la solitude, arrivassent jusqu'à Paris et se fissent applaudir à la Cour. Comme Bonsard dans son pays vendômois, il pouvait se faire décerner la palme de la poésie française et, par la suite, être appelé à la place illustre à laquelle, de par ses mérites, il se croyait en droit de prétendre. Il pouvait se dire qu'après avoir vainement couru après la fortune, celle-ci se déciderait peut-être à venir frapper chez lui. Ces espoirs et ces sentiments, il les exprima dans le sonnet suivant' :
Auprès du grand Henry, de qui les destinées Jusques à l'impossible ont porté les efforts, Sous l'espoir d'acquérir du nom et des trésors, J'ay passé de mes ans les plus belles journées !
1. Publié pour la première fois dans les Délices de 1615. Ed. Garriss., t. II, p. 235.
A la fin les faveurs aux indignes données, L'envie ingénieuse à faire des rapports, La malice au dedans et l'amour au dehors, Ont mes ambitions de la Cour détournées.
Retiré chez les miens, sans peine et sans désir, J'occupe maintenant mon honneste loisir, Après les actions ou la vertu m'excite.
Apolon bien souvent m'appelle à son conseil Et me promet qu'enfin le bruit de mon mérite Fera le tour du monde, ainsi que le soleil.
L'amour au dehors ? Qu'entend-il par là ? Serait-ce l'amour de la Toulousaine qu'il épousa en 1611 ? Serait-ce Gaillarde de Boyer qui lui aurait fait quitter la capitale ? Mainard voulait sans doute faire plaisir à sa compagne, car de nombreux vers attestent que son cœur battait pour une autre.
C'est à la cour d'Henri IV que le poète, « dans l'avril de sa vie [ », devint amoureux d'une beauté blonde 2 qu'il devait chanter sous différents noms et notamment sous celui de Cloris. C'était, semble-t-il,une Quercynoise, à moins que cène fût une Limousine ou une Auvergnate3, venue comme Mainard à Paris et ayant figuré peut-être parmi les demoiselles d'honneur de Marguerite ou parmi celles de Marie de Médicis. La belle ne demeura point insensible aux hommages du jeune homme et lui promit sa foi. Hélas ! elle était volage et reprit bientôt sa parole. Un rival « ni bien fait, ni bien né i », et
1. Cf. éd. Garriss., t. III, p. 226. Pièce publiée pour la première fois sous une forme légèrement différente dans les Délices de 101.'). Dans YOde intitulée la Belle vieille composée vers 1644, le poète rappellera à Cloris qu'il y a « huit lustres » depuis le jour qu'il est sa conquête.
2. 11 parle dans la même pièce le ,1' « or des cheveux » de Cloris.