Vie de Malherbe, éd. c, t. I, p
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trop grandes licences, et que de ces deux derniers on feroit un grand poète ». Or, comme Touvant, dont il est question dans cette appréciation, est traité de feu dans les Délices de la poésie française de 1615, il est évident que Malherbe devait s'exprimer de la sorte avant cette date. Changea-t-il d'avis par la suite? C'est ce que nous ne pouvons savoir. Il est à présumer toutefois que le vieux poète, d'un esprit fortement caustique luimême, se divertit à voir les traits que Mainard décochait contre ses adversaires et même contre ses amis.
L'objet des vœux de Racan, la comtesse de Moret, qui n'était autre que Jacqueline de Bueil, sa propre cousine, n'y échappa guère. Le Vert-Galant ayant trouvé cette belle à son goût, l'avait mariée au comte de Moret et en avait fait une de ses nombreuses maîtresses. Elle partageait encore en 1609 avec Mme des Essarts les faveurs du roi qui, brusquement, les délaissa toutes deux pour s'éprendre des grâces mutines de la toute jeune Charlotte de Montmorency. Tandis que Mme des Essarts se consolait gaiement de sa disgrâce, l'autre favorite détrônée prit la chose à cœur, s'habilla de noir, se cacha la gorge sous de longs voiles, visita plus fréquemment son confesseur et, jouant la dévote, ne parla plus que du ciel1. Cette petite comédie continua même après la mort d'Henri et suscita de toutes parts des railleries à l'adresse de la comtesse. Pour comble d'infortune, Mme de Moret contracta, vers 1614, une maladie qui faillit la laisser aveugle2. Elle resta, au dire de Malherbe, une belle borgne et eut des adorateurs en foule dont certains eurent la joie de voir leur flamme partagée. Ce fut le moment que son cousin choisit pour s'éprendre d'elle'.
1. Le témoignage de Tallemant (t. I, p. 158) concorde avec le portrait que notre auteur trace de la cjmtesse, dans une priapée du ms. 843 de la Bibl. de Toulouse (f i9) :
Reviens dans la salle du Louvre Donner encore des ballets, Mets au feu ces longs chapelets El ce grand voile qui le couvre...
2. Cf. Malherbe, lettre à Peiresc du 4 décembre 1614, éd. Lalanne, t. III, p. 480. — Tallemant a tort d'avancer qu' « elle feignit de devenir aveugle ».
3. Arnould, Racan, pp. 96-10a indique la date de 1G14 comme celle du début de la pa?si mi de Racan pour M,ne de Moret. Ce critique fixe avec raison entre cette année et 1017, époque du mariage de Mm" de Moret avec René du Bec, marquis de
Non content de lui envoyer de Touraine des odes et des stances dans lesquelles il se lamentait sur la dureté de F« ingrate cause de ses larmes' », Racan se rendait parfois à Paris pour tâcher d'amollir la résistance de Mmo de Moret. Malherbe peu tendre pour les amoureux qui laissaient les belles « faire les rieuses aux dépens2 » de leurs soupirants, ne lui épargnait pas ses goguenarderies et le pauvre gentilhomme avait encore à essuyer les épigrammes de Mainard. En faisant allusion à son abandon par Henri et à la croyance qui régnait alors que, pour être trop longtemps chastes, les belles couraient le risque de perdre la vue, l'épigrammatiste s'écriait :
Que la pudieité s'en aille Quand il lui plaira dans les Cieux.
Cette vertu n'est rien qui vaille Puisqu'elle fait perdre les yeux'.
Parfois aussi le président, rivalisant de galanterie avec l'amoureux d'après lequel l'injuste sort avait fait mourir « le frère de l'œil divin » de la comtesse afin qu'il n'eût point de pareil4, écrivait sur le même sujet des compliments où perce une ironie empreinte de préciosité, mais exempte du ridicule rare de la déclaration de Racan : « Anne, depuis que tu as perdu un œil, les galants disent que tu n'es plus belle » :
Je hay leur goust et leur conseil :
En quel ciel voit-on deux estoiles Plus lumineuses qu'un soleil ? 5
Vardes, la composition des pièces de Racan en l'honneur de cette dame. Il faut considérer cette date comme le terme des plaisanteries de Mainard à l'endroit de la comtesse.
1. Cf. Racan, éd. c, t. I, p. 171. V. aussi les odes des pp. 172 et 174.
2. Lettre de Malherbe à Racan, (162o ou 1626), éd. Lalanne, t. IV, n° 11.
3. Cf. Durand-La pie et Fr. Lachèvre, Deux homonymes, Fr. Maynard et Fr. Mènard, p. 101 qui reproduisent cette pièce d'après le Recueil de Toussainct du Bray de 1630.
4. Racan, Œuvres, éd. c, t. 1, p. 165. — Saint-Amant a repris et développé les images de mauvais goût que Racan avait employées (cf. éd. Livet, t. I, p. 108).
5. Cf. éd. Garriss., t. III, p. 134. Noter que cette épigramme fut insérée pour la première fois dans le Recueil de Du Bray de 1626, qui parut par le commandement du comte Antoine de Moret, fils naturel de Henri IV et de Jacqueline du Bueil, comtesse de Moret. — Mainard dut attendre jusqu'en 1630 pour publier son épigramme licencieuse sur la même dame : « S'il est vrai belle Pasithée... ». (Deux homon. p. 101;.
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Peut-être le maître fut-il moins amusé de l'épigramme que Mainard tourna contre la vicomtesse d'Auchy. Ce n'est pas que Malherbe «se sentit blessé de voir railler son ancienne maîtresse1, qu'il avait oubliée depuis longtemps pour adorer d'une manière platonique la divine marquise de Rambouillet. Mais il aurait bien pu croire que son disciple avait voulu parodier l'une de ses anciennes déclarations en l'honneur de Caliste :
Amour est en ses yeux, il y trempe ses dards, Et la fait reconnoître un miracle visible 2
Le compliment n'était que trop justifié. Comme le disait sa rivale Catherine de Vivonne, l'amour pouvait tout à son aise tremper ses dards dans les yeux de la vicomtesse, car ils étaient toujours larmoyants \ Notre poète s'empara de la contrepartie cruelle que la marquise avait faite du vers courtois de Malherbe. « Beauté aux paupières tuméfiées, s'écrie-t-il, n'ajoutez pas foi à ceux qui vous assurent que l'Amour est dans vos yeux, à moins qu'il n'y siège :
ainsi qu'un président
Prononçant ses arrêts en robe d'cscarlate *
En revanche Malherbe dut rire de bon cœur aux traits dont notre personnage harcelait la bande de petits poètes, les Hordier ', les Rosset* et autres, qui se présentaient parfois aux séances littéraires de Malherbe, sans se convertir pleinement. Il dut être au comble de la joie lorsque Mainard s'en prit au seul adversaire de quelque envergure qui restât à la nouvelle école.
1. A laquelle, à en croire Tallemant, il prouvait son amour par des coups.
2. Sonnet VIII : « Il n'est rien de si beau comme Caliste est belle ».
3. D'après Colombey, Salons, ruelles et cabarets, t. I, p. 119, qui attribue faussement cette pièce de Mainard à Berlbelot.