Kœthe Schirmacher, Théophile de Viau, pp. 36 et suiv
était un pasquin à son adresse, que ce même poète avait écrit contre le favori des libelles anonymes et diffamatoires, et persuadèrent au timoré Louis XIII de sévir contre l'auteur de tant d'abominations et de lui commander de vider le royaume'. Les pièces que Mainard donne au Cabinet sa lyrique de 1G18, aux Délices satyriques ou Délices de la médisance de 1620 sont, avant tout, des gaillardises de mauvais aloi. Pour se justifier de ces impures priapées, notre auteur aurait pu invoquer non seulement l'énorme floraison de la poésie lubrique en France, depuis les fabliaux du moyen âge jusqu'aux satires de Régnier, en passant par les dizains impudents de Marot, les « folâtries » de Ronsard, les épigrammes scabreuses de Passerat, de Rapin, de Desportes, mais aussi les exemples de l'antiquité, les Lusus in Priapum qu'il avait feuilletés, les piécettes indécentes de Martial et de Catulle. Prenant exemple sur le mordant épigrammatiste latin, notre auteur se disculpera d'avance du blâme qu'il risque d'encourir à cause de son franc parler, en assurant le lecteur que sa vie est une sainte, si sa plume est tout à fait autre chose2. Puis, prétexte-t-il, les ambages affai blissent « l'âme de la phrase » :
Mettre Vénus hors de mes vers Seroit-ce pas hongrer Pégase ; !
Aussi, avertit-il les lecteurs « dont le grave sourey marque une prudence chenue » de ne pas approcher de ses vers « gaillards4 ». Il aurait dû user de la même précaution à l'égard des gens pieux, si susceptibles de s'alarmer dans ce siècle où l'athéisme coudoie la foi la plus austère. Déjà en 1615, Mainard avait fait tomber un des sonnets des Délices sur une « chute » burlesque où l'auteur plaçait Sainte Thérèse dans le ciel
1. Cf. le projet d'interrogatoire de Théophile, dressé par le procureur général Mathieu Mole et publié par Alleaume, éd. de Théophile, Paris, 1836, t. I, p. lxiv.
2. Cf. Tépigramme de l'éd. Garriss., t. III, p. 109 : 77 n'est homme en l'univers, publiée dans le Recueil de Du Bray de 1626. — Cf. Martial : Lasciva est nobis pagina, vita proba, Ep. V du liv. I.
3. V. dans le tome III de l'éd. Garriss., les épigr. des pp. 120 et 338. Cf. Martial, liv. I, ép. XXXVI, vers 10, 11 et 14.
4. Cf. ms. 843 de Toulouse, f° 48 et ms 2943 de la hibl. de l'Arsenal f 41 o. Cf. Martial, liv. XI, ép. II.
MATNARI) PRÉSIDENT AU PRESIDIAL d'àURILLAC 169
au-dessous d'une Madeleine repentie'. Bientôt il s'enhardira jusqu'à proférer, dans des pièces destinées seulement à a l'ébaudissement » de quelques amis sûrs, des propos aussi frondeurs que ceux qui avaient amoncelé tant de nuages sur la tête de Théophile. Qu'on en juge par ce dizain dont nous avons choisi une version ad usum Delphini :
Qu'aucune de vous ne me lise
Dames de qui l'esprit bigot
Croit que c'est sentir le fagot
Que de cracher 2 dans une Esglise.
C'est aux mères des Antechrists
Que je consacre ces escris,
Si pleins de toute effronterie.
Loin, bien loin, ces mangeurs d'autels
Qui n'ont pas mis la drôlerie
Hors du rang des péchés mortels3 !
Les menées de la cabale dévote recommencèrent en 1621, au retour de Théophile à la Cour, et remplirent Mainard d'appréhensions. Il eut connaissance des embûches qu'on préparait au malheureux poète, en dépit de sa profession de foi spiritualiste i et de son abjuration du protestantisme.
Les jésuites ne désarmaient pas. A leur tête se trouvait le P. Garasse, polémiste enragé, qui venait d'accabler de grossiers outrages la mémoire d'Eslienne Pasquier, parce que le grand érudit s'était, près de soixante ans auparavant, prononcé contre les membres de l'ordre de Loyola '. Profitant de la
1. V. ce sonnet dans Durand-Lapie et Lachèvre, Deux homonymes. Noter que le procureur général Mathieu Mole reprochera à Théophile des peccadilles à côté îles vers de Mainard qui contiennent ce rapprochement, cf. .Xotice d'AUeaume aux œuvres de Théophile, t. I, p. lxix.
2. Ce mot est à la place d'une expression plus forte. On peut se rendre compte de cette expression, en parcourant les accusations formulées contre Théophile au sujet d'actes infâmes auxquels il se serait livré dans l'église Saint-Eustache. Cf. la notice d'AUeaume sur le procès de Théophile, o. c, p. cci.
3. Ms. 843 de Toulouse, f 48 et ms. 2943 p. 413 de la Bihl. de l'Arsenal. Voir aussi (ms. cité de Toulouse, ,f" 54, ms. Bibl. de l'Arsenal ibid.) l'épigramme :
Cet ouvrage est si mal traité Du bigot et de l'hypocrite...
ou sa variante « N'oy-je pas dire à la censure... ».
4. C'était sa « paraphrase » du Phédon de Platon, Traicté de l'immortalité de l'ùtne ou la mort de Socrate.