LA CONJURATION D'AMBOISE
On sait que la conjuration d'Amboise est l'événement le plus grave du règne de François II, et le sombre prélude des guerres, à la fois religieuses et politiques, qui devaient ensanglanter la France, presque sans interruption, de 1562 à 1594.
En 1560, les protestants, forts de leurs deux mille églises, étaient un parti très important dans le royaume. « La moitié de la noblesse — dit Castelnau, dans ses Mémoires — une partie du clergé, peut-être un dixième du peuple étaient attachés à la réforme ».
Le Calvinisme formait l'opposition politique en même temps que l'opposition religieuse , alors que Marie Stuart, femme de François, et ses oncles , le cardinal de Lorraine et le duc de Guise, étaient à la tête d'une faction plus royaliste que le roi. En haine des Guise, les protestants voulurent s'emparer du gouvernement; il s'agissait d'enlever le roi en son château d'Amboise : telle est la fameuse conjuration dont un gentilhomme , nommé La Renaudie, était le chef de nom, et Condé, le chef effectif. Les Guise attirèrent les conjurés dans un piège, les punirent cruellement, et si, sur ces entrefaites, le roi n'était pas mort, Condé eût été envoyé à l'échafaud. Catherine de Médicis, régente pendant la minorité de Charles IX, se sépara pour un temps des Guise et sauva le prince. — Voilà, en résumé, les causes, les événements et les suites de la Conjuration d'Amboise.
A ne lire que la liste des personnages que Bouilhet met en scène, on serait tenté de croire que son drame est réellement l'adaptation au théâtre de ce complot avorté ; voici, en effet, la reine-mère, François II et Marie Stuart ; le prince de Condé et le duc de Guise ; le chancelier de l'Hospital et Antoine de Navarre ; le brave La Renaudie , le baron de Castelnau, dont nous citions tout à l'heure les Mémoires, et qui fut victime de la conjuration; Poltrot de Méré, qui y prit une part active, et qui devait plus tard, meurtrier du duc François de Guise, subir le dernier supplice
Mais la lecture de la pièce nous montre bien vite que, fidèle à son idée du drame historique , au système adopté dans Madame de Montarcy, Bouilhet emprunte seulement à l'histoire le cadre du tableau ; le sujet tout entier vient de son imagination. La comtesse de Brisson, qui joue le principal rôle, autour de laquelle l'action s'engage, est un person-
nage imaginaire , tout comme Madame de Montarcy. Le sujet du premier drame de Bouiihet était un épisode vraisemblable et naturel, sinon vrai, des dernières années du règne de Louis XIV; le sujet de la Conjuration d' ' Amboise est aussi un épisode de fantaisie, qui n'a pas eu lieu, mais qui aurait pu se produire, étant donné les personnages et les circonstances. — Il s'agit des amours de Condé avec la femme de Brisson , serviteur dévoué des Guise.
Au premier tableau , une exposition vivement menée nous met vite au courant de la situation historique, et l'intervention des personnages de fantaisie qui prennent part à l'action fait déjà prévoir comment Bouiihet va mêler une intrigue imaginaire à l'histoire de la conjuration. Catherine de Médicis , accompagnée de la duchesse de Montpensier,
sa confidente, — comme, au début de Britaumctts, Agrippine suivie d'Albine — déplore l'abandon où elle est laissée, et trouve Marie Stuart, qui domine son fils, plus insupportable encore que Diane de Poitiers, qui « l'autre année » menait le feu roi Henri IL Pour la distraire , la duchesse lui apprend le mariage ridicule de Brisson « sa bête noire », un vieux partisan des Guise, qui vient d'épouser une jeune fille. Le duc de Guise, qui arrive, escorté par Brisson et d'autres gentilshommes, annonce à la reine « un complot concerté contre le roi lui-même ».
Les meneurs de cette échauffourée sont les princes du sang. La nouvelle émeut médiocrement Catherine : diviser pour garder le pouvoir, tenir la balance égale entre les deux camps, voilà sa politique.
L'un des partis vaincus fera l'autre invincible :
Ce n'est qu'avec les deux que mon règne est possible.
Elle voudrait tenir « en la main le prince de Condé ». Brisson, avec qui elle s'amuse à causer de sa femme, car « c'est plaisir de piquer ce barbon », Brisson lui rappelle qu'il y a un moyen sûr de réduire le cœur inflammable de Condé :
Si, près de vous, madame, ainsi que l'an passé, Quelque beauté touchante...
Tous les moyens sont bons avec des furieux, • Et l'on peut, sans braver les choses défendues, Jouer avec l'honneur de ces femmes perdues.
Quant à sa propre femme, elle doit vivre loin de la cour, qui est un lieu de perdition :
Je prétends, dès ce soir, en écarter ma femme.
Et, pendant que la cour, par crainte de surprise, émigré du château de Blois, qui «ne peut tenir longtemps avec son faible
mur » , au solide château d'Amboise , Brisson met sa femme en voiture, et la fait partir pour une terre. C'est aller de Charybde en Scylla : la malheureuse dame tombe en pleine réunion de conjurés protestants, occupés, comme les Têtes-Rondes de Cromwell, à prier avant la lutte. Elle dit son nom, et on va la garder comme otage, quand le prince de Condé arrive parmi les siens.
Il ne peut être insensible aux charmes de la jeune femme ; son premier mot , en la voyant, est : « Qu'elle est belle ! » Le voilà captivé : peu lui importe le succès de la conjuration.
Il ordonne qu'on le laisse seul avec la comtesse; reconnaissante à son protecteur, Madame de Brisson lui annonce que le complot est découvert, et les conjurés, trahis. Elle le supplie de renoncer à son entreprise criminelle et funeste ; Condé lui dit que c'est impossible : mais elle est libre, qu'elle