‹ Le poète Louis BouilhetChapitre 3 sur 16 · LES POESIES SCIENTIFIQUES · texte numérisé non relu

LES POESIES SCIENTIFIQUES

La science et la poésie sont aussi deux éléments irréconciliables, que jamais, peutêtre, depuis Lucrèce, aucun poète n'a su réunir. Ceci tue cela, et le poème devient, ou banal, ou barbare. Les innombrables poésies didactiques , dont le commencement de notre siècle nous a assommés , ne sont pas pour modifier ce jugement. L'auteur des Fossiles est, à ma connaissance , le seul après Lucrèce et avant Sully Prudhomme , qui ait réussi à ce

dur labeur. Théophile Gautier appelait son œuvre « la plus difficile peut-être, qu'un poète ait tentée. » Flaubert y voyait « le seul poème scientifique de toute la littérature française , qui soit cependant de la poésie. » Qu'ajouter à ce double éloge auquel il n'y a rien à changer?

Le poème des Fossiles est une courte épopée de 776 vers où Bouilhet montre

Les siècles désolés se suivant en silence...

C'est d'abord un morne tableau de la nature muette ; la lune laisse tomber ses pleurs d'argent sur un monde sans vie. Puis

Quelque chose a paru, quelque chose de vert.

Au milieu de la mousse jaune et du lichen rouillé, la puissante végétation arrive, qui conquiert, qui égaie ce monde mort. C'est la féconde victoire de cette vie universelle que Lucrèce chantait :

La nature palpite et va suer un monde.

Le poète nous fait assister à la puissante génération de ce monde végétal. L'animalité est absente encore; mais, la voici, représentée par « une chose épouvantable à voir, » le premier monstre marin , difforme, affreux, mais le premier vivant doué d'une voix, d'un cri , pour mieux dire :

La clameur se dérouie au fond des solitudes,

Et le vaste univers écoute, soucieux,

Le grand cri de la vie épandu sous les cieux...

Mais, avec les vivants, la guerre sans pitié inaugure son règne , duel à mort d'un monstre inconnu,

qui recourbe, en rampant, Sur le dos d'un lézard la tête d'un serpent...

avec une autre bête, hideuse, elle aussi, dont

La tête, à forme double, effilant son museau, Commence en crocodille et finit en oiseau...

Après la lutte, le repos :

Comme les airs sont doux ! Comme le ciel rayonne !

L'œuvre de création continue ; les insectes arrivent à l'être, puis les oiseaux. Les quadrupèdes enfin, dont le poète enthousiasmé salue la venue :

Elle vient ! elle vient la troupe des montagnes Chaque cime est vivante et les monts ont beuglé !

Il s'émeut sur « ces mondes disparus » ; une vision ravit son âme ; conscient de la perpétuelle évolution et de l'éternel devenir, il contemple en esprit

Le splendide univers qu'ont rêvé les vieux âges.

Dernier stade de la genèse du monde, la

création de l'homme se produit : des vers , dignes de Lucrèce, nous montrent cet homme , jeté nu sur la terre nue , comme disait Pline , et qui se rend peu à peu souverain incontesté de ce monde qui semblait fait pour l'écraser.

Le monde était vaincu, le ciel restait encore.

Il ne reste pas longtemps invaincu :

l'homme le peuple de divinités faites à son image. Il abuse de sa force, il se laisse dompter par la débauche, lui, le dompteur des éléments. Il s'en va, car il mérite de disparaître, comme les antiques espèces qui ont dominé la terre avant lui et qui ne sont plus :

C'est le commencement de la grande agonie ! ... Gigantesques débris que pressaient les charrues Pressez-vous sous la terre, et, dans vos lits poudreux, Faites-nous une place, ô frères monstrueux !

Mais le poète ne reste pas sur cette idée de désespérance ; il a confiance dans le per-

pétuel renouvellement des choses, et les Fossiles se terminent par de belles et sereines stances qui sont un acte de foi dans cet avenir où

L'être renouvelé...

Se dressera plus fort et plus brillant que toi,

que toi, homme mortel qui dois disparaître de la face du monde, ton heure étant révolue. Cette épopée est une de celles où se découvre le vrai poète, au sens antique du mot : le créateur. De même que l'ancien lauréat du collège de Rouen a puisé dans ses études classiques, complétées ensuite, l'intuition du monde romain que Melœnis fait revivre, de même, dans ses études d'histoire naturelle, l'étudiant poète a trouvé cette grandiose vision du monde primitif, et cette prédiction scientifique du monde à venir — cette idée du passé reconstitué, et cette conjecture de l'avenir mystérieux que le poème des Fossiles évoque à notre esprit.

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