LES POESIES HUMAINES
Rien de ce qui est humain ne saurait être étranger à Bouilhet qui se sent homme. Si cet amour de l'humanité se devine dans ses poèmes anciens ou exotiques, à plus forte raison éclaire-t-il ses poésies modernes. Sans doute, aucune ressemblance entre lui et les larmoyants du romantisme primitif, dignes fils de Millevoye,
.... les pleurards, les rêveurs à nacelles
Les amants de la nuit, des lacs, des cascatelles.
Nul rapport, non plus, avec les modernes faiseurs de petits vers, sensibles et tendres à tirer des yeux de ces bourgeois, haïs de Bouilhet, les larmes que M. Poirier ne pouvait retenir à la vue de ce malheureux oignon si cruellement coupé en quatre. Mais le poète n'est pas un impassible. Il a pour les choses ces larmes que connaissait Virgile, et pour l'homme cette sympathie où Molière se dépensait. Bien des pièces, dans les deux recueils, le montreraient ; mais il suffit de quelques exemples.
C'est la pièce intitulée Démolitions qui me semble donner le mieux la note commune de cette compassion pour les choses, particulière à Bouilhet. Le poète pleure sur ces
... pauvres maisons éventrées Par le marteau du niveleur, Pauvres masures délabrées, Pauvres nids qu'a pris l'oiseleur.
Il maudit les démolisseurs, comme Ron-
sard maudissait les bûcherons de la forêt de Gâtine :
Mon cœur frémit, ma foi s'écroule Devant ces manœuvres impurs Dont la cognée ouvre à la foule La conscience des vieux murs.
Cette stance le montre bien : le poète ne tâche pas de faire une description exacte et matérielle ; il ne se laisse pas non plus aller aux conceptions panthéistes de Victor de Laprade, divinisant le chêne frappé par une lâche cognée. Non, l'inspiration est toute morale; l'homme n'est jamais absent de la pensée du poète, et, dans ses vers, l'idée va toujours de la chose à l'homme. C'est le même sentiment philosophique que dans les Vieilles maisons de Sully Prudhomme :
Je n'aime pas les maisons neuves, Leur aspect est indifférent.
Les anciennes ont l'air de veuves Qui se souviennent en pleurant.
Les lézardes de leur vieux plâtre Semblent les rides d'un vieillard ; Leurs vitres au reflet bleuâtre Ont comme un triste et bon regard.
Et c'est à cause de leur aspect presque humain que Sully Prudhomme les aime et s'attriste de leur démolition :
C'est pourquoi, lorsqu'on livre aux flammes Les débris des vieilles maisons, Le rêveur sent brûler des âmes Dans les bleus éclairs des tisons.
Ces vers du poète des Solitudes pourraient servir d'épigraphe à la pièce de Démolitions.
Le rapport intime qui unit à l'homme la bête comme les choses, inspire à Bouilhet sa profonde pitié pour le crapaud,
... Pauvre ami, vieux camarade, Plein de poison et plein d'amour.
Même sentiment dans la Plainte (Tune momie. — Cette momie,
Qui sent couler de son œil mort Des larmes noires de résine Sur son visage fardé d'or.
... Elle pousse une longue plainte Et miaule comme un chacal.
Ses larmes sont de vraies larmes humaines, et sa plainte, le cri de la désespérance de l'homme qui souhaiterait le néant, et qui pleure d'être condamné à la vie. « Heureux les morts ! » tel est le lugubre refrain de cette momie, comme celui de la prière, adressée à Jéhovah par le Moïse d'Alfred de Vigny, était :
Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre !
Voilà l'idée morale qui donne la vie à cette splendide ballade, l'inspiration humaine qui domine les descriptions ingénieuses, qui fait valoir le réalisme sincère et juste des vers. Cette émotion, cet amour de l'être et cette aperception de l'homme dans la chose
ou dans la bête empêchent le poète d'échouer, dans ses très nombreuses descriptions, contre les deux écueils où la poésie descriptive se heurte presque fatalement. La première école descriptive de notre siècle, celle de Delille, occupée uniquement de la forme, insoucieuse du réel et du sincère, n'a pu donner que des tableaux où la vie manque, où le procédé, toujours le même, fatigue vite de ses élégances factices. L'école actuelle, qui a pour chef l'auteur du Ventre de Paris, ne comprend pas qu'un naturalisme, qui est à sa place dans les constatations exactes de la prose, n'a que faire en poésie. C'est en poésie que les arbres empêchent de voir la forêt, et qu'un sentiment, venant de l'âme du poète à la nôtre, ferait bien mieux notre affaire que l'entassement des minuties d'un procès-verbal. Bouilhet, dit Flaubert, « détestait cette maxime nouvelle, qu'il faut écrire comme on parle. » Ses vers nous montrent aussi qu'il détestait cette
autre maxime, nouvelle également, qu'il faut décrire en vers exactement comme le premier venu peut voir avec les yeux du corps.
Que l'on prenne, par exemple, quelquesunes de ces pièces descriptives : Clair de lune, le Bois qui pleure, YAloès, Air de chasse. Partout on sent vibrer l'âme communicative du poète.
Le Clair de lune est le poème, peut-être, où nous saisissons le mieux le charme de cet art ému ; dès les premières strophes, ce sont des vers descriptifs de la meilleure école :
Et si la brise familière Ecarte les rameaux discrets, On voit des gouttes de lumière Trembler aux feuilles des forêts.
Mais le poète ne se contente pas de décrire avec charme ce qu'il voit. Aut videt, aut vidisse putat, disait Virgile. Ces mots devraient être la règle du poète descriptif, à
qui il appartient de voir et de nous faire voir autre chose que ce qui appartient au commun des mortels.
On sent planer deux choses douces,
La solitude et la blancheur.
Plus d'oiseaux, la biche est couchée,
Le flot à peine ose frémir ;
On dirait une sœur penchée
Qui regarde sa sœur dormir.
Bientôt le contemplateur s'élève au-dessus de ces spectacles terrestres. Les
Silences argentés de la nuit solitaire
Qui flottent comme un voile, aux pointes des roseaux,
attirent son imagination scientifique vers les tristesses du monde lunaire, d'où descend cette lueur, « sourire étincelant que reflètent les eaux. » Il voit ce « monde effrayant, plein de visions mornes ; » il en décrit l'horreur, comparée à nos misères humaines :
Là, des déserts sans fin suivent des mers sans bornes, Comme la lassitude après le désespoir.
Il lui semble entendre les hurlements désespérés de ce monde que Ton croit mort.
La planète, que ronge une angoisse inconnue, Pousse un long cri de mort qu'on n'entendra jamais...
L'antithèse entre ce sourire étincelant de la lune et ses angoisses inconnues, c'est l'image du poète qui charme le monde de ses larges mélodies :
Ballades, secouant le tambourin des rimes, Strophes, mètres dansants, sonnets d'espoir chargés, O transports ! Vous tombez, malgré vos cris sublimes, Des cœurs les plus perdus et les plus ravagés !
Musset avait déjà dit que « les chants désespérés sont les chants les plus beaux. » Bouilhet a le talent exquis de nous rendre cet aveu plus poignant encore par les rian-
tes descriptions qui y amènent , comme malgré lui, le lecteur effrayé de l'antithèse. C'est la même inspiration que je retrouve, aussi profonde, dans le Bois qui pleure, cette plainte du bois dont l'âme légère :
Moitié brise, et moitié rosée, Libre pour la première fois, Flotte sur la cendre embrasée.
La pièce commence par une description exacte et vivante qui amène une comparaison implicite avec l'ârne humaine. Cet Aloès aussi, qui « poussait à l'écart, plein d'un immense ennui, » qui est
... morose et n'épanouit pas Son calice odorant sous le baiser des brises,
cet aloès, scrupuleusement décrit, nous fait penser au génie poétique , dont les éclosions aussi « sont des coups de tonnerre. >
En un mot, Bouilhet ne décrit jamais pour
— Sole stérile plaisir de décrire, — mais toujours pour mettre en lumière cette poésie des choses qui nous émeut d'autant plus qu'elle a des relations plus intimes avec la poésie de l'humanité.
On comprend qu'un poète qui pense à l'homme à propos de la nature, et qui sait rendre les choses sympathiques par la comparaison avec l'humanité qu'il mêle intimement à leur description, on comprend que ce poète aime l'homme , et surtout dans l'homme son humilité et sa misère. Il semble que Bouilhet, s'inspirant du grand poète ami et chantre des Misérables , ait préparé les voies à celui qui s'est fait un nom en poétisant les Intimités de la vie , et en célébrant les Humbles. Aussi bien que Coppée , il aurait pu donner le titre général 6! Intimités à bon nombre de ses pièces et des meilleures.
Elle fait penser au Maître qui aimait les petits enfants, — alors même que ce n'étaient pas les siens — cette charmante poé-
sie adressée A une petite fille élevée sur les bords de la mer.
\J Intérieur a , sans la mièvrerie de Coppée , toute son émotion. D'ailleurs , Bouilhet ne se complaît pas dans les coins parisiens : il plaint, plus qu'il n'aime, ces
... gens de Paris Dont on voit les faces ternes Sous les arbres rabougris Où fleurissent des lanternes...
et, dans une admirable description de la saison qui vient de naître , dans sa Chronique du Printemps, il montre que Paris n'a pas , à lui seul , le privilège des choses intéressantes :
Oyez : j'apporte des bois Où tremblottent les rosées, De quoi défrayer six mois Vos chroniques épuisées.
La Baraque de la Foire est plus touchante
que la petite épicerie de Montrouge ; car « l'homme au violon » est un artiste, ce que n'est pas l'épicier ; et le marchand de chandelles, maître et seigneur d'une arrière-boutique bien close, n'a pas besoin de chauffer sa main « au rayonnement des apothéoses ». Semblables malheurs ne peuvent arriver qu'aux artistes incompris, hommes aux violons ou aligneurs de rimes, comme celui dont les mésaventures nous sont racontées dans la légende du Poète aux étoiles :
...Comme il n'avait pas dîné, Comme les bourgeois honnêtes Tout le jour avaient berné Le faiseur de chansonnettes, ...Il mourut, le lendemain, Aiglon né chez les reptiles.
La Chanson du marchand de mouron,
... Petits serins, petits moineaux, Passez la tête à vos barreaux,
Je viens des bois et de la plaine :
De mouron frais ma hotte est pleine.
Mouron! Mouron !
Qui veut du mouron?...
fait penser au poète des Gueux et à Fauteur du Pavé, comme le Lied Normand
Eh ! bon ! bon ! bon ! qu'on nous verse encor ! Le vin, c'est du sang! — Le cidre, de l'or!
et la chanson de la Fille du fossoyeur,
Toc ! toc ! toc !... On entend le bruit Du vieux qui bêche dans la nuit...
évoquent à notre souvenir, celui-ci, les plus naïves et les plus profondes des vieilles chansons de nos campagnes, celle-là, les plus lugubres ballades d'Outre-Rhin.
L'auteur de la Berceuse Philosophique qui instruit des événements de la vie « Monsieur F enfant qu'on attendait » allie à cette com-
passion pour les petits, une inspiration plus haute, qu'un certain nombre d'autres poèmes nous montrent dans toute sa netteté.
Qu'on ne croie pas, en effet, que ce philosophe, ami des choses et des petits, pousse cette bonté jusqu'à la faire banale et se trouve désarmé en face des hontes de la vie et du mal moral. Non : Bouilhet, par cela même qu'il est homme au plus haut sens du mot, sait haïr, comme il sait aimer ; il a
ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.
Et ces haines, il les exprime avec des accents d'une ironie ardente. Son maître en satire, c'est Mathurin Régnier, dont le bon sens, dégagé de toute convention, et parfois de tout respect humain, devait plaire au poète ennemi du banal, bien plus que Boileau , admis cependant par son libéralisme :
Vieux Mathurin, poète aux âpres mélodies J'aime de ton bon vers les allures hardies... ... Tu savais, ô Régnier, que l'ardente satire A besoin de piment pour allumer son ire... ... A chacun de tes vers, on sent battre l'idée, Et dans ta haute phrase, où la colère bout, Tout est vivant, tout marche et se dresse debout.
Tout est vivant aussi, dans cette satire « Les lions, » où la colère bout. Le poète se souvient, sans doute, du temps, où, jeune homme volontairement pauvre pour soutenir sa mère, carabin râpé, petit professeur crotté, courant le cachet, il devait subir les ineptes dédains du lion,
Bouffi dans son orgueil, et dans son habit noir
Et la satire « aux âpres mélodies » montre combien le jeune homme à la mode de 1845 a dégénéré de ses ancêtres en élégance. Le poète ne remonte pas à Alcibiade, ni à Caelius, l'ami de Cicéron et l'amant de Clodia,
ni à Othon, Sénécion et autres « jeunes voluptueux » de la cour impériale de Rome. Pour flétrir ce mal tout français, c'est seulement dans l'histoire de France, et aux temps modernes qu'il cherche des exemples. D'ailleurs cet amoureux de la plastique, cet ennemi du banal, ne saurait être sévère contre les mignons qui
gardaient encor sous la cape de soie La foi des chevaliers et l'honneur des aïeux,
et qui
Au nombre des plaisirs avaient compté la mort.
Il ne dit pas un mot, et c'est à remarquer, des petits marquis de la cour de Louis XIV : ces têtes vides, ces âmes asservies au roi n'ont rien pour lui plaire, ni même pour attirer ses sarcasmes ; son mépris les néglige simplement. Il aime mieux les roués de la
Régence, pour qui l'élégance est une circonstance atténuante :
Ils sauvaient la débauche à force d'élégance.
Il aime mieux, aussi, les beaux muscadins dont la crânerie sauve le ridicule, et qui ne craignent pas de laver dans le sang la couleur de mauvais goût « de leurs jaunes bottines ». Il a une chaude sympathie pour les officiers du premier empire dont avait été son père, ce chef des ambulances des armées de Russie, mort jeune de ses blessures, après avoir passé la Bérésina à la nage, en portant sur la tête la caisse de son régiment.
Le fringant officier du temps de l'empereur, Quand son sabre traînait en sonnant sur les dalles, Pouvait montrer du moins aux nations rivales La blessure à son front et la croix sur son cœur.
Je trouve dans tout le passage d'où je détache ces vers quelque chose de la fierté
filiale d'Alfred de Vigny, évoquant ses ancêtres dans son admirable pièce, « U Esprit
pur » :
Galants guerriers sur terre et sur mer se montrèrent; Gens d'honneur en tout temps, comme en tout lieu, cher- De la Chine au Pérou les Anglais qu'ils brûlèrent, [chant Sur l'eau qu'ils écumaient du levant au couchant ; Puis, sur leur talon rouge, en quittant les batailles, Parfumés et blessés, revenaient à Versailles, Jaser à Œil-de-Bœuf, avant de voir leur champ.
Mais, tout le mépris de Bouilhet est pour le bourgeois qui joue au grand seigneur : « Insolent moins l'esprit, vaniteux moins le nom ». — Noblesse de 1830, aristocratie boutiquière, moitié fil, moitié coton, « Marquis de Carabas, dont le père est meunier » , courtauds et ventrus qui ont pour « blason de pacotille, pain de sucre en sautoir et coton sur azur », tous ces beaux fils, mal dégrossis dont toujours
Les gros pieds perceront sous les bottes vernies, Les grosses mains feront éclater les gants blancs.
Toute cette société « que berça Juillet au branle du canon » est fustigée avec une force qui n'étonne pas chez un lecteur de Juvénal, et une âpreté qui fait penser aux ïambes de Barbier. — Mais qu'aurait dit Bouilhet, s'il avait assez vécu pour voir le lion dégénéré en petit-crevé, devenir enfin le gommeux, le grelotteux, le poisseux, en un mot, sous ces noms variés, le dernier avatar anémié et atrophié d'Alcibiade, le bel éphèbe attique, qui philosophait avec Socrate, et qui était le plus robuste et le plus brillant aux luttes du gymnase ?
La satire de Bouilhet n'atteint pas que l'aristocratie de son temps : s'il aime les humbles, il déteste les médiocres qui font des embarras. Quelle scène vue et faite que cette « soirée >, ce « bal mêlé d'art », où
nous entendons une demoiselle mûre, pour ces messieurs,
Sur un piano sourd varloper des accords,
et un notaire, « oublieux du contrat qui sommeille », roucouler une romance :
Je ne sais quel bateau, quelle étoile vermeille, Quels chérubins frisés voltigeant dans l'azur : C'était si doux ! C'était si vrai ! C'était si pur !
La satire violente est d'ailleurs assez rare chez Bouilhet : le plus souvent, il la voile d'ironie. Ironie légère dans Gelida, froide jeune fille, qui fait penser aux Puellœ, esquissées par Jules Lemaître, dans ses Médaillons. Ironie légère aussi, dans Première ride qui semble du meilleur La Bruyère, traduit à dessein, en vers maniérés et charmants :
Aglaé n'est pas heureuse :
Elle a trouvé, ce matin, Une ride qui se creuse Dans les neigfes de son teint.
Ironie plus triste, qui rappelle Mùrger, dans Dernière cJianson, cette ballade du désespéré, qui a vécu quatre jours, en vendant ses manuscrits, son couvert d'argent, sa montre, son prix d'honneur, et qui n'a plus rien :
Aujourd'hui, je n'ai plus rien, Et mon ventre, comme un chien,
Aboie à la lune.
Aujourd'hui, pour tout trésor, Je garde la bague d'or
De Nina la brune.
Ironie philosophique, dans le poème des Rois du Monde, où nous entendons le cèdre « debout sur le mont solitaire » et « l'homme sur son front posant le diadème » vanter follement leur gloire éphémère:
Le cèdre, au front superbe, est couché dans la plaine ; L'homme s'est endormi dans son tombeau glacé ;
dans cet Ilôt allégorique, qui
Au dos d'un océan sans bornes, Battu des vents, rongé des flots, Hérisse ses falaises mornes.
.... Gens, qui voguez à l'horizon, Ce pauvre îlot, c'est la raison, Cet océan, c'est la bêtise !
Beaucoup de pièces procèdent d'une pure pensée philosophique, attristée de mélancolie, mais, cette fois, dégagée de toute ironie. Par exemple, ces conseils d'une tristesse bienveillante, adressés A un enfant :
Enfant aux cheveux blonds que le rire accompagne, ... Reste, petit enfant, reste auprès de ta mère !
et ceux-là A un jeune homme :
Jeune homme au cœur léger, ne touche point la lyre : Va demander la joie aux rêves d'ici-bas ; La pensée est un glaive et sa pointe déchire La main de l'imprudent qui ne la connaît pas.
Car la pensée pure, arme à deux tran-
chants, doit rester la puissance propre, en même temps que la misère de celui qui, malgré ses efforts, n'arrive pas à pénétrer Le Secret insondable de l'Etre :
Le Dieu jaloux, qui nous cache les causes, Met sa main large à la bouche des choses... La voix s'arrête, et l'homme attend encor.
Mais qu'importe l'obstacle ? Grâce à son imagination de poète, réglée par ses connaissance positives de savant, il peut, comme un Cuvier reconstituant à l'aide d'un fragment d'os le monstre antédiluvien, il peut concevoir la mer immense , un simple galet dans la main : il le tient,
Rond, luisant et poli sous la vague marine, Ce caillou blanc avec sa frange purpurine, Comme un bijou tombé du vaste écrin des mers. ... Et depuis, quand parfois je le contemple encore Frémissant, éperdu, je crois tenir soudain Avec ses bruits, ses flots et sa trompe sonore, Tout le grand océan dans le fond de ma main.
Cet enthousiasme d'une imagination scientifique n'est pas sans connaître le découragement. Assurément, il est plus d'un Jour sans soleil, où le cœur
... descend par degrés Sous l'Océan froid de l'indifférence,
où l'âme lassée, imagine une Sombre êglogue, et voudrait aller « paître au champ des asphodèles » et « boire aux fleuves de l'oubli » . Cette âme de penseur ne saurait s'abandonner longtemps à ce lâche repos :
Mais tu suis, à travers l'immensité sans bornes, Pâle, et les bras crispés à l'airain de ses cornes, Ce taureau mugissant qu'on nomme l'avenir.
C'est l'inquiétude de l'avenir, c'est l'idée de ces révolutions qui bouleversent la pensée et la croyance, établissant un jour une foi et une sagesse pour les renverser le lendemain : c'est cette suprême angoisse qui a
inspiré une des plus belles pièces philosophiques des Dernières chansons ■, cette Colombe, qui, disait Flaubert, « restera peut-être comme la profession de foi historique du dix-neuvième siècle en matière religieuse ». Assurément, on peut faire bien des réserves au point de vue de la doctrine de Bouilhet : mais la beauté de l'allégorie doit unir sceptiques et dévots dans une même admiration. Le poète nous transporte au moment où le grand Pan est déjà mort depuis plus d'un siècle. L'Olympe est désert ; la religion nouvelle venue de Nazareth a conquis le monde. Un empereur, un sage , qui a le culte des dieux exilés, s'est voué à la tâche impossible de restaurer leur prestige. Un soir qu'il va dans la campagne,
Incliné sous ce poids de l'avenir humain,
il rencontre sur sa route un temple délabré. En face de cette ruine, il « reste là, perdu
dans ses pensées » . Et voici « un grand vieillard qui pleurait en chemin », un prêtre, arrive solitaire, caché dans la nuit. C'est déjà le païen, ■ — le paganus chassé dans les bourgs — qui vient sacrifier sans pompe « une blanche colombe » aux divinités qui n'ont plus de fidèles. Il apporte
Sur le dernier autel la dernière hécatombe ;
Et l'empereur pleura ; — car son rêve était mort...
Il pleura jusqu'au jour sous cette voûte noire.
Le Nazaréen triomphe ; ceux qui meurent après avoir combattu contre lui le confessent dans leur cri suprême : « Tu as vaincu, Galiléen ! » Mais cette victoire est-elle éternelle ? Le poète ne le pense pas, il refuse de le croire. Comme les fameux coureurs de Lucrèce , le Christ devra un jour faire passer à un autre, à un inconnu ce flambeau de vie qu'il a arraché aux mains défaillantes de Jupiter; il pourra, comme Scipion sur les
ruines de Cartilage, répéter le mot si mélancolique de l'Iliade : « Un jour viendra où Priam périra, et le peuple de Priam, et la cité sainte d'Ilion ».
Voilà que le jour baisse, et l'on entend venir Le vieux prêtre courbé qui porte une colombe...
Hérésie, sans doute : mais pour manquer d'orthodoxie, elle n'en est pas moins admirablement belle, cette pièce où le poète prophétise, où l'ami des vaincus, l'admirateur de ce vieux monde romain qui meurt avec ses dieux, lance un cri de défi à la nouvelle religion dont il prédit la décadence et la fin ! Or, cet avenir, qui n'appartient à personne, pas même au plus prévoyant des sages, mais au Dieu, et le passé qui appartient aussi à Kronos ,
Kronos, roi du passé, père des jours à naître...
Avenir et passé, voilà les Zones de Pâme
qui font l'éternelle désespérance du chercheur, de celui qui veut pénétrer ces doubles limites de l'Être.
Mais ceux-là vous diront une lugubre histoire, Qui, penchés au sommet de quelque promontoire, Ont aperçu de loin ces pôles désolés.
Malheur à ceux-là qui veulent connaître l'inconnaissable ! Kronos lui-même , ce roi du passé, ce père de l'avenir, n'est-il pas éternellement triste et profondément misérable, par cela même qu'il a sondé, plus avant, le secret des choses ?
Sur terre et dans les cieux sachant que tout est vain,
Il pleure épouvanté de ce néant divin,
Et la profonde mer n'est qu'une de ses larmes.
Tel est, me semble-t-il, le dernier mot, la formule synthétique de cette philosophie d'un penseur qui est triste, sans être misantrophe, qui est conscient de l'infirmité hu-
maine, sans être découragé, — d'un grand penseur qui pourrait se réclamer de Pascal. Cette influence de Pascal , je la retrouve très remarquable dans ce fait que, comme Fauteur des Pensées, le poète des Fossiles juge le moi haïssable. Aucun de ses poèmes n'est encombré de sa personnalité. Sans doute, Flaubert a pu dire de lui : « A travers cette sympathie universelle, son individualité perce nettement ». Oui, mais elle ne s'impose pas comme celle de certains poètes, qui arrivent à nous lasser, en nous exposant, par le menu, l'évolution de leur moi, ou en nous en décrivant à satiété l'histoire anecdotique. J'appliquerais volontiers à Bouilhet tout ce que Paul Bourget dit de Flaubert dans ses beaux Essais de psychologie contemporaine : « Gustave Flaubert n'a pas varié sur ce point de son esthétique , à savoir que toute œuvre est condamnée où l'auteur se laisse deviner... Aussi Flaubert est-il l'homme du siècle qui a le moins souvent écrit la syllabe
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je à la tête de sa phrase , cette syllabe dont l'égoïsme tyrannique révoltait déjà Pascal ». De même, Bouilhet nous laisse à peine deviner son moi dans quelques pièces, et nous entretient rarement de sa souffrance. Ce n'est pas qu'elle soit raffinée comme celle de Baudelaire : c'est « un mal vulgaire et bien connu des hommes », mais éloigné de toute banalité , puisqu'il n'est de souffrance vulgaire que pour une âme vulgaire. L'expression seule dont il use, tantôt lugubre, tantôt ironique, suffirait à faire bien personnelles, ses plaintes inspirées par des déceptions communes : combien d'hommes ont connu, comme lui, ces idylles d'un Soir cfètc qu'il rappelle dans une pièce de jeunesse datée de 1857 :
Qui de nous, qui de nous n'a gardé dans son âme, Chaste et dernier trésor du cœur désenchanté, Le reflet d'un beau soir, et le nom d'une femme, Un amour à vingt ans, par une nuit d'été ?
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Il a soin de nous prévenir lui-même que son amour a été celui de tous :
J'aimai : qui n'aima pas ? La vie est un voyage, J'eus vingt ans, comme un autre, et j'ai passé par là.
Bien des hommes ont chanté Le printemps ', et dit à leur aimée :
Lève-toi, lève-toi : le printemps vient de naître !
Beaucoup ont entendu le furieux Hallali des passions retentir au fond de leur âme :
Toutes les passions, comme une meute infâme, Ensemble sur mon cœur ont bondi par milliers.
Mais , j'en connais peu qui sachent donner à une infidèle ce large pardon :
Je ne suis pas le Christ, ô pâle Madeleine... ,Mais je t'ai, comme Christ, pardonné ta folie Et demain, si tu veux, je t'ouvrirai mon cœur.
Ils sont rares, ceux dont l'indulgence, attendrie et un peu sceptique , peut comme
celle de Bouilhet, faire à une femme qui l'a « quitté, boudeuse et mutinée », les concessions religieuses les plus accommodantes, et lui crier :
Mon culte est ta croyance, et tes dieux sont mes dieux
Ils sont rares, ceux qu'une affection mal placée est impuissante à ridiculiser, et qui savent lancer à quelque malheureuse qui les a trahis, une si hautaine apostrophe :
Et maintenant, adieu ! Suis ton chemin : je passe ! Poudre d'un blanc discret les rougeurs de ton front ; Le banquet est fini quand j'ai vidé ma tasse. — S'il reste encore du vin, les laquais le boiront !
ou une ironie semblable à celle de l'auteur de Double incendie* qui voyant le feu prendre à la maison de la femme qui Ta aimé etabandonné, va faire la chaîne, et
verser dans cette même place L'eau sur la flamme et l'oubli sur l'amour.
Mais tout cela n'est pas le véritable amour, car il n'est pas partagé. La Fleur rouge — ce poème où Flaubert voit l'individualité de Bouilhet éclater d'une manière presque sauvage en un cri unique et suraigu — le Fleur rouge n'est pas même, quoique l'auteur en dise, « le squelette de son amour », puisque seul il mettait son âme dans cette passion à laquelle il n'était pas répondu. Le dernier mot des poèmes d'amour est d'une tristesse aussi anxieuse que la conclusion des poèmes philosophiques. Si, comme Kronos, le penseur, au terme de sa spéculation vaine, « pleure épouvanté de ce néant divin », l'amoureux, lui aussi, dans sa Dernière nuit, entend les accents d'une voix désespérée :
Une voix dit, une voix lamentable :
« Je suis ton cœur et je n'ai pas aimé ! »
« Vanité des vanités, tout n'est que
vanité ! » Le mot est vieux et banal à force d'être vrai. Mais ne peut-on pas le répéter encore à propos de ce que l'œuvre de Bouilhet nous permet de deviner dans sa pensée intime ? N'est-ce pas le mot suprême de la vie qui se trace en lettres de feu devant ce poète, ce penseur, ce savant, qui s'est usé à témoigner sa sympathie profonde à l'égard des hommes et des choses, et qui, après s'être heurté souvent aux brutalités de la matière et de Pégoïsme humain, reconnaît enfin que les spéculations de la pensée n'ont pu satisfaire son âme, ni les passions de l'amour assouvir son cœur, et pour qui cependant toutes ces déceptions n'amènent aucune misanthropie, aucun dégoût de l'homme ou de la matière, mais une fière et souriante désespérance de stoïcien?
J'ai essayé d'étudier successivement les diverses sources de l'inspiration de Bouilhet, et de montrer l'unité de son talent parmi tous les sujets divers qui l'ont sollicité ; j'ai
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voulu exprimer l'idée d'ensemble qui se dégage, de la lecture de Melœnis, de Festons et Astragales, et de Dernières chansons.
Ce travail, cependant, pourrait sembler incomplet, s'il n'y était pas parlé de la forme littéraire et du vers même de Bouilhet. J'avoue ne pas beaucoup aimer ce sectionnement de toute étude critique sur un poète, en étude de l'inspiration et étude du style. Cela ressemble par trop à la correction de devoirs d'élèves où l'on apprécie séparément et le style et le développement* du sujet. C'est, d'autre part, traiter le lecteur bien cavalièrement — quand ce lecteur n'est pas un écolier — que de prétendre lui enseigner quels sont, dans l'œuvre dont on l'entretient, les bons et les mauvais vers : les citations, qui se mêlent naturellement à l'étude du critique, doivent permettre au lecteur d'établir lui-même ce départ, et de se faire une idée de la manière du poète. Enfin si les vers si connus de Boileau,
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Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, Et les mots, pour le dire, arrivent aisément..
si ces vers ne sont pas d'une vérité absolue , il est toutefois évident qu'ils s'appliquent à l'expresion poétique d'un artiste, maître de sa forme comme l'était Bouilhet. Que les mots arrivent aisément , je crois qu'il y a des réserves à faire. Mais nous n'assistons pas aux luttes du poète contre les mots; nous ne voyons que le résultat, et, pourvu que le vers semble aisé, nous nous inquiétons peu qu'il ait été fait difficilement. Le vers de Bouilhet est aisé, plein, adapté au sujet : la forme est pour lui le vêtement de la pensée ; jamais il ne sacrifie l'idée à l'expression, — on voit que le vers est fait pour l'idée et non l'idée pour le vers. On ne trouve guère de vers chez lui auquel manque le sens ou l'harmonie. Pourvu que son vers réunisse ces deux conditions essentielles, peu lui importe qu'il ait un air de parenté avec le vers du Lutrin
ou celui de Rolla, avec le vers d'Athalie ou celui des Châtiments. Il ne s'astreint à imiter personne, et, ce qui est plus remarquable chez un maître , il ne se croit pas forcé de s'imiter lui-même. Il n'est pas de ces poètes qui, ayant su se créer une forme propre, s'en font les esclaves et se condamnent au monotone ou au bizarre, en répétant toujours le même thème, ou en torturant les idées pour les ajuster à ce lit de Procruste de la forme imposée.
C'est pourquoi on a accusé Bouilhet de plagiat : à la manière de Virgile et de Molière , il prend son bien où il le trouve ; si la forme de Musset ou de Gautier convient à un poème qu'il médite, si le vers de Ruy- Blas est nécessaire à un de ses drames, il ne craint point d'en user, sachant bien que ce qu'il prend, c'est la forme morte qu'il fera vivre de sa pensée à lui, c'est le moule vide où son métal, à lui, sera coulé. La formule du vers est à tout le monde : c'est l'idée que
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le poète y met qui la fait sienne. Vous entendriez lire une pièce de Bouilhet qui vous serait inconnue, — ce n'est pas à la forme que vous en devineriez l'auteur : c'est à l'idée, à la personnalité du poète se dégageant sous les mots esclaves de sa pensée , que vous vous assureriez de l'authenticité de l'œuvre. Personnalité de ce savant, de ce penseur, de ce poète , originalité profonde exprimée dans la langue de tout le monde , voilà peut-être , en dernière analyse, la caractéristique du poète Louis Bouilhet.