LE THÉÂTRE
MADAME DE MONTARCY
C'est le 6 novembre 1856 que Madame de Montarcy fut jouée à l'Odéon. Bouilhet avait trente-quatre ans. Composée depuis longtemps déjà , présentée au Théâtre-Français , reçue à correction , puis refusée à une seconde lecture, son œuvre avait attendu plus de deux ans avant d'être représentée à l'Odéon. Le succès de la première dut con-
soler l'auteur de cette longue attente : « Ce fut — dit Flaubert — une représentation splendide. Dès le second acte , les bravos interrompirent souvent les acteurs ; un souffle de jeunesse circulait dans la salle ; on eut quelque chose des émotions de 1830. » Et ce succès ne fut pas éphémère : Madame de Montarcy devait avoir 78 représentations, — ce qui est beaucoup pour un drame en vers d'un auteur, encore inconnu, et qui n'an'avait sacrifié en rien au goût de la foule.
L'action du drame se développe dans ces dernières et tristes années du XVIIe siècle alors que le roi Soleil est à son déclin ; il n'y a plus de grands ministres :
Les Colbert sont partis et ne reviendront pas...
et cette charge immense, surhumaine
Dont Louvois et Colbert se partageaient la peine, Quand nous avons perdu Colbert avec Louvois, Sur le bon Chamillart tombe de tout son poids.
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L'inspiratrice elle-même du bon et incapable Chamillart, madame de Maintenon est inquiète; elle craint de voir sa puissance anéantie et sa vieille influence minée par quelque passion nouvelle de Louis. Mieux que ses ennemis, elle sait que :
Le roi s'émeut encor pour un nouveau visage...
Et ce nouveau visage, plusieurs seigneurs coalisés contre la Maintenon ont su le découvrir. Cest une gracieuse jeune femme de province, nouvelle venue à la cour; c'est la fille du marquis de Rouvray, mariée à un capitaine aux gardes,
Un noble du bon temps, un brave, un Montarcy.
Rouvray veut pousser son gendre à la cour ; c'est dans ce but qu'il arrive de sa province avec le jeune couple. Le parti des ennemis de la veuve Scarron a bientôt fait d'imaginer un plan capable de servir toutes leurs rancunes :
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On peut d'après ce plan, qu'il aboutisse ou non Contre la Montarcy heurter la Maintenon...
Tout semble se préparer pour ce choc entre les deux femmes — et cela sans l'intervention du père, du gendre ni de la fille, dont la loyauté ne saurait deviner un piège. Madame de Montarcy devient dame d'honneur de la duchesse de Bourgogne ; Louis lui donne les marques de la plus grande faveur: mais, malgré les apparences, elle n'est pas la maîtresse du roi, car elle aime son mari qui l'aime, et lui sera fidèle; tous deux s'idolâtrent « comme de vrais bourgeois, » et madame de Maintenon, rassurée, peut dire avec ironie :
C'est la carte du Tendre en son intégrité.
Il ne lui sera pas difficile de bouleverser cette carte du Tendre : madame de Montarcy se compromet en ne trahissant pas l'amour enfantin de la duchesse de Bourgo-
gne pour un gentilhomme, M. de Maulévrier, qui en est follement épris, et d'autre part, madame de Maintenon — aidée de sa confidente Manon, une dévote habile à écrire les lettres anonymes que sa maîtresse déclare infâmes, — Madame de Maintenon saura bien, quand ce sera nécessaire, exciter la jalousie du mari.
Un bal déguisé réunit la cour. La favorite assiste à la fête et, sous le masque, donne à M. de Montarcy, déjà prévenu par les lettres anonymes, le conseil de surveiller sa femme. Tout se complique étrangement : d'Aubigné, un cerveau brûlé, frère de Madame de Maintenon, qui vient de se faire exiler par sa sœur et qui a besoin, pour affaire d'amour, de rester une nuit encore à la cour, d'Aubigné change de costume avec Maulévrier, ce soupirant de la duchesse de Bourgogne. Les deux amants ont une entrevue : émue de cet amour secret qu'elle ne doit pas cacher au roi, puisque c'est lui qui l'a
placée auprès de la duchesse, mais indignée de se voir réduite au rôle d'espionne, madame de Montarcy annonce à sa maîtresse qu'elle ne peut rester à la cour dans cette position fausse. Le roi, qui a entendu cette déclaration, paraît et, saisi d'admiration pour la dame d'honneur, lui baise respectueusement la main au moment juste où Montarcy arrive avec la Maintenon qui lui fait remarquer ce baiser :
... En croirez-vous ceci ?
Mais le mari a eu à peine le temps de reconnaître le roi : il reçoit de lui l'ordre de conduire
Ce masque avec des plumes vertes A la Bastille...
Ce masque est d'Aubigné, que l'on prend pour Maulévrier, et qui voit une perfidie de sa sœur dans cette arrestation où les sei-
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gneurs espèrent trouver un présage de chute pour la favorite :
Bon! le frère aujourd'hui... Demain la sœur! — Victoire!
La duchesse de Bourgogne est sauvée.
Mme de Montarcy persuade à Maulévrier de fuir; mais, si la princesse est maintenant à l'abri de toute médisance, la dame d'honneur est des plus compromises, et les requêtes dont Montarcy se voit inopinément accablé par les courtisans lui font comprendre qu'il possède un crédit honteusement acquis :
Où suis-je? Ma main tremble et ma tête se perd!...
L'austère gentilhomme, qui prendrait le deuil comme M. de Montespan, doit se contenir en présence du roi; mais, seul avec sa femme, qui lui porte, toute joyeuse, son brevet de colonel, — marque d'une nouvelle injure royale aux yeux du mari soupçonneux, — il n'est plus maître de lui : il veut tuer et mourir :
... Oui, nous mourrons ensemble !...
Alerte, fossoyeur, creuse large et profond, Car je veux un tombeau d'une telle ouverture Que ma colère y tienne avec son imposture.
Le colonel doit partir pour la frontière : mission d'honneur où il ne voit que la honte du mari de Bethsabée envoyé à la mort par David. Il mande son beau-père et lui fait part de ses craintes ; après s'être révolté, le marquis de Rouvray se rend aux arguments de son gendre et maudit sa fille :
Par ta mère, qui dort dans son tombeau fermé, Par tes cinquante aïeux, race aux vertus trempée, Par les hommes d'église et les hommes d'épée, Par moi, le dernier né, qui suis trop vieux d'un jour, Sois maudite!
Et, comme effrayé de la malédiction dont il a dû accabler son enfant bien-aimée, le vieillard s'enfuit en criant à son gendre, qui est désormais son fils et toute sa famille, et qu'il voit souffleté d'un de ces outrages qu'on ne pardonne pas :
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Ne tuez pas... ne tuez pas le roi!
Mais ce n'est pas le roi qui doit mourir : l'offenseur est trop haut. C'est Mme de Montarcy qui va recevoir de la main de son mari un poison subtil. La malheureuse a peur; sa chair se révolte contre une mort qu'aucune faute n'a appelée :
Mourir, quand un seul mot peut me sauver ici !
Mais la femme du duc de Bourgogne ne doit pas être soupçonnée ; ce mot, Mme de Montarcy ne le dira pas. Elle en prononce bien d'autres avec un accent de sincérité qui fait naître le doute dans le cœur de ce mari qui l'aime et qui ne demande qu'à la croire innocente. Il ne veut pas que sa femme meure. Cependant, il faut une victime ; ce sera lui :
J'ai pesé ; j'ai choisi ; je tiens la délivrance, Terre, adieu !...
Montarcy a bu le poison, quand arrive madame de Maintenon, qui n'a plus rien à craindre de la prétendue favorite et qui est vaincue par son héroïsme :
Cette femme est sublime, et, bien mieux que personne, Elle a par sa vertu sauvé l'honneur du trône
Maulévrier est mort ; on peut maintenant expliquer comment la dame d'honneur s'est sacrifiée pour sa maîtresse. Montarcy, empoisonné, est à l'agonie. C'est en vain qu'on envoie chercher Fagon : le mari, honteux de ses soupçons, accepte la mort :
C'est l'expiation...
...j'avais douté de toi.
Voilà un drame fortement charpenté, avec une intrigue serrée et une scène — celle du bal déguisé — réellement faite. J'avoue
ne. pas comprendre le jugement de M. Vapereau, écrivant dans le premier volume de son Année littéraire, que « Madame de Montarcy avait été remarquée, malgré l'inexpérience de la composition dramatique, pour la richesse de la versification. » Perfection de la forme poétique, c'est vrai. Mais où le critique voit-il cette prétendue inexpérience de la forme dramatique ?
Sans doute il y a des taches : je n'en veux pour exemple que ces vers qui auraient charmé l'hôtel de Rambouillet :
Dieu qui lit dans notre âme, au jour de sa justice, Epèlera du doigt la sainte cicatrice. x
On peut noter des anachronismes: M. de Montarcy s'écrie: « O patrie! » 2 ce qui est peu vraisemblable, sous le règne de Louis XIV, qui était, lui seul, l'état et la patrie.
1 Acte IV, scène II.
3 Acte V, scène III.
Anachronisme encore, ces jolis vers mis dans la bouche du vieux marquis de Rouvray, le gentilhomme ami des champs :
Et, depuis soixante ans, je bois à pleins poumons Le parfum des genêts dans la brise des monts.
Or, au XVIIe siècle, on sait que pour tout honnête homme, hors Alceste qui déteste l'humanité plus qu'il n'aime la nature, la « maison des champs » est lieu d'exil.
Voici encore, prononcé par madame de Montarcy, un charmant couplet qui n'est pas du temps :
Oh ! les longs entretiens sous la verte charmille, Oh ! les vieux marronniers au murmure si doux Qui secouaient des fleurs en se penchant vers nous.
Si c'est, peut-être, une exagération de dire que tout le sentiment de la nature au XVIIe siècle se résume dans le mot du Cid sur
cette obscure clarté qui tombe des étoiles », et dans la réflexion d'Orgon revenant de la campagne, qui « n'est pas encor beaucoup fleurie », il est cependant certain que jamais une contemporaine de Louis XIV n'eût osé préférer une verte charmille et de vieux marronniers de province aux jardins à la française de Versailles, honorés par les pas, agrandis par la majesté du roi.
Il y aurait beaucoup de choses à dire sur le premier acte qui se passe dans une auberge de banlieue : c'est là que Maulévrier donne rendez-vous à son confident d'Aubigné ; c'est là que les seigneurs viennent comploter le remplacement de Madame de Maintenon par une nouvelle favorite ; c'est là, enfin, qu'un accident de voiture force M. de Rouvray à s'arrêter avec sa fille et son gendre :
En homme habile, Mon cocher sur la route a versé bravement.
Personne au théâtre, même le Valentin d'Alfred de Musset, n'a eu si propice accident de voiture.
Parmi les seigneurs qui conspirent, il y a, dans ce premier acte, un certain M. de Blacas, personnage d'ailleurs absolument inutile, dont le rôle se borne à saluer et à dire sans cesse : « C'est bien mon sentiment ! » Ces répétitions semblent très froides, même à ceux qui ne reprochent pas à Molière d'avoir répété le « sans dot ! » d'Harpagon, le « je ne dis pas cela » d'Alceste, ou « le pauvre homme ! » d'Orgon. Une autre répétition est bien déplacée, qui fait, elle aussi, penser au rôle d'Orgon : de même que la victime de Tartuffe demande à plusieurs reprises « le bâton, le bâton ! » pour châtier l'insolence de son fils Damis, de même, dans une scène d'un comique hasardé, d'Aubigné demande à sa sœur, madame de Maintenon, le bâton, le bâto?i... de maréchal de France. Tout cela est mal venu.
D'ailleurs, d'Aubigné a trop de rapports avec don César de Bazan, comme Maulévrier, l'amoureux transi et peu intéressant de la duchesse de Bourgogne, fait vaguement songer à Ruy Blas, amoureux de la reine d'Espagne. Le discours indigné de Louis XIV aux ambassadeurs étrangers * ne rappelle-t-il pas, au début, l'apostrophe de Ruy Blas aux ministres intègres, et, dans les derniers vers, la malédiction que le Charlemagne de la Légende des siècles lance à ses pairs ?
Dans ce malencontreux premier acte, sur lequel nous passerons volontiers condamnation, d'Aubigné, — vrai bohème qui semble échappé du Roman comique de feu son beaufrère Scarron, — d'Aubigné se cache en un garde-manger, tout comme le don Carlos à'Hernani se cachait dans une armoire. C'est presque en prononçant les mêmes paroles
1 Acte IV, scène VIII.
que les deux personnages sortent de leur cachette : don Carlos s'écrie^ en ouvrant avec fracas la porte de son armoire :
Quand aurez-vous fini de conter votre histoire ? Croyez-vous donc qu'on soit à l'aise en cette armoire?
Et d'Aubigné :
Ma foi ! pardon, messieurs ! j'étouffe en cette cage, Mon pied gauche est perclus...
On le voit, nous ne tâchons pas de dissimuler les réminiscences et ce qui nous semble des fautes dans le drame de Bouilhet : c'est que Madame de Montarcy peut supporter ces critiques et ces chicanes. Quelle belle langue, et comme l'on comprend ces applaudissements, dont parle Flaubert, le soir de la première ! Comme les personnages — hors Maulévrier, Blacas et d'Aubigné, tous épisodiques — sont fièrement établis !
Louis XIV est admirablement compris :
c'est bien le roi séduisant et majestueux, malgré tout, qui reste toujours le premier gentilhomme de France. Dans cet homme d'une politesse si noble, qui dit si galamment à madame de Montarcy...
...Je ne suis qu'un roi, vous êtes une femme,
nous reconnaissons le roi qui, au dire de Saint-Simon, saluait toute coiffe rencontrée dans les escaliers de Versailles.
Le marquis de Rouvray est un seigneur de la vieille roche, qui a des tendresses de père moderne, et, s'il le faut, des sévérités de vieil Horace et des indignations à la manière du marquis de Nangis.
Madame de Montarcy est une douce héroïne, une Monime racinienne, qui sait se dévouer en silence et faire son sacrifice sans bruit : dans son entrevue dernière avec son mari, elle a des accents comparables à ceux de dona Sol. Le mari, lui, ne transige pas
avec le point d'honneur; il invoque ses aïeux, comme don Ruy de Silva et sait se montrer digne d'eux ; il expie héroïquement le crime d'avoir pu douter un instant de la vertu de sa femme, alors que toutes les apparences la condamnaient.
Enfin, celle qui mène tout, cette sombre divinité de Versailles, Madame de Maintenon, ne revit-elle pas dans le drame avec une extraordinaire intensité de réalisme ? La Maintenon de Bouilhet fait penser à celle de M. Coppée : est-ce souvenir de la part du second poète, est-ce simple rencontre ?