LAMARTINE ET LE XIX" SIIXI.E
C'est sans aucune arrière-pensée critique que M. Victor de Laprade écrivait en 1802 : « On peut déjà parler de Lamartine comme d'un ancien ». Mais on comprendrait mal ce jugement si l'on n'y voyait qu'un témoignage d'admiration, un elfort pour placer Lamartine au rang des grands écrivains qu'on appelle c/ossiqiies et qui restent les modèles incontestés du génie humain.
Il faut y lire surtout la conviction pleine de regret que Lamartine est le poète d'un autre âge que le nôtre, et que, pour l'apprécier justement aujourd'hui, nous avons besoin de reporter son œuvre au temps où elle a paru.
Les excès de la Révolution française avaient montré le danger des théories sceptiques et matérialistes où avait sombré le xvni° siècle. Il fallait que la réaction autoritaire représentée dans l'ordre social par l'Empire eût son contre-coup dans le monde des idées : la reprise de la tradition spiritualiste coïncida naturellement avec la réouverture des églises '.La philosophie, la littérature, tous les arts sortirent rajeunis et comme régénérés de la tempête tragique qui avait emporté leurs souillures. Naguère encore la mythologie païenne (encombrait, leur domaine de ses imaginations mensongères ou immorales : voici ([ue de toutes parts on renonce aux allégories aussi bien (lu'aux idées qui s'y cachaient. Plus de Glaces, de Muses, de Jeux et de llis, de Satyres et d'Amours ! On comprend combien la conception du monde et de riiomme s'en trouve modiliée : « Le plus grand vice de la mythologie était d'abord de rapetisser la Nature.... Avec ses élégants fantômes, elle ôtait àla création sa gravité, sa grandeur et sa solitude.... 11 fallait chasser ce peuple de Faunes et de Nymphes pour rendre aux grottes leur silence et aux bois leur rêverie. Le dôme des forêts s'est exhaussé, les fleuves ont brisé leurs petites urnes pour ne
i. Voyez à ce sujet le Calcchisme impérial, d(n\\ M. Paul Albertdonnc des extraits [Litlératurc française nii xix" siècle . tome I. ji. 1")5). — Voyez aussi la Préface du Gritic du cini.slinnismc icdilioii lio 18'28 : « {> fut au milieu des débris de nos lciii[iiesque ce Uvre fui publié pour ramener dans ces temples les pompes du culte et les serviteurs des autels ».
LNTRODUCTION. 11
plus recevoir (jue les eaux de rAljîmc, du sommet dés montagnes; le vrai Dieu en rentrant dans ses œuvres a donné son immensité à la Nature. »
C'est Chateaubriand qui parle ainsi; mais il est, à cette aurore du siècle, le maître qui conduit le chœur de l'adoration universelle. L'idée de Dieu, dominant toute la pensée et toute l'imagination, est le lien qui rapproche alors tous les hauts esprits. Lamartine élaif, par son éducation, préparé à ressentir plus profondément que tout autre l'influence mystique et religieuse. « 11 y a des âmes, dit-il en faisant un retour sur lui-même, que la solitude et la contemplation élèvent invinciblement vers les idées infinies; .. toutes leurs pensées se convertissent en enthousiasme et en prière, toute leur existence est un hymne muet à la Divinité et à l'espérance. Elles cherchent en elles-mêmes, et dans la création qui les environne, des degrés pour monter à Dieu, des expressions et des images pour se le révéler à elles-mêmes, pour se révélera lui.... « C'est là l'objet propre de la poésie, qui « chante des impressions variées dans leur essence, uniformes dans leur objet, puisqu'elles vont toutes se perdre et se reposer dans la contemplation de Dieu.... Quelle qu'ait été, quelle que puisse être la diversité de ces impressions jetées par la nature dans mon âme et par mon àme dans mes vers, le fond en fut toujours un profond instinct de la Divinité, en toutes choses, une vive évidence, une intuition plus ou moins éclatante de l'existence et (le l'action de Dieu dans la création matérielle et dans l'humanité pensante; une conviction ferme et inébranlable que Dieu était le dernier mot de tout, et que les pliilosophies, les religions, les poésies, n'étaient que des manifestations plus ou moins complètes de nos rapports avec l'Être infini, des échelons plus ou moins sublimes pour nous rapprocher successivement de Celui qui est '. >'
Tel est, sous une forme admirable, le Credo de Lamartine, et telle est la raison de l'unité de sa pensée.
Esl-il besoin de faire remarquer que ce Dieu n'est pas l'entité métaphysique de Descartes, ni le Déniiiu'ge de Voltaire, « l'horloger céleste » que suppose l'ordre de l'univers? c'est l'Infini personnel, le « Dieu vivant » d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, en un mot
I. Lamartine, Préface des Ilaimoiiies et Vriface dc5 Prcmià es nit'ditalious (18ôi).
celui que le christianisme nous enseigne à adorer. Comme Chateaubriand, nous le savons, Lamartine avait rêvé d'écrire l'épopée chrétienne ; s'il laissa cette tâche inachevée, au moins donnat-il à la poésie religieuse l'accent le plus personnel qu'elle ait connu: il parlait sérieusement en disant qu'il avait « le sens du divin dans son humanité w, et la sainte Ecriture ne trouva jamais un plus touchant interprète que le diantre inspiré des Harmonies et des Méditations :
Et je croyais saisir dans l'ombre du nuage
L'ombre de Jéhovah, qui passait dans l'orage.
Et je croyais dans l'air entendre en longs échos
Sa voix, que la tempête emportait au chaos.
El de joie et d'amour, noyé par chaijue ]iore.
Pour mieux voir la Nature et mieux m'y tondre encore,
J'aurais vouUi trouver une àme et des accents
Et, pour d'autres transports, me créer d'autres sens.
Mais depuis ce renouveau de la poésie religieuse, le siècle « grand et fort » a marché, mené par son instinct. Après la mythologie pa'ienne, il s'est attaqué au symbolisme chrétien; il a tenté de montrer par delà Jupiter et Jéhovah l'idôe divine, impersonnelle et absolue : « Élargissez Dieu », disait Diderot; la critique et l'histoire ont aidé la poésie à exaucer ce vœu; le Dieu de la Bible aurait peine à se reconnaître dans la Légende des siècles.
Lamartine, qui avait gardé sa foi d'enfant, fut bientôt un étranger pour ceux qui vieillissaient. Ce n'est pas d'un cierge, mais d'un flambeau que devait s'éclairer l'apothéose de notre siècle, et ce fut Victor llngo qui en conduisit la pompe.
Le sentiment est l'élément le plus profond et le moins variable de la poésie : l'homnie chantera toujours ses douleurs et ses joies, ses amours et ses triomphes, ses déceptions et ses regrets. 11 comparera toujours la brièveté de son destin à l'immortalité tranquille de la nature, et pleurera sur sa propre fragilité : aussi le Soir, Vlsolcmenl, le Vallon, le Lac restent-ils autant de chefsd'œuvre qui, anjoiu'd'hni connue il y a cinquante ans. touchent les îîines et mouillent les yeux. C'est même une garantie de durée pour l'œuvre de Lamartine que le cu'ur ait tant de part dans son inspiration. Certaines pièces de la Légende des siècles, qui valent avant tout par l'intelligence objective, par la précision des fermes et l'éclat des images, retiendront l'admiration des artistes et des critiques de tous les temps : mais je ne sais si les générations
qui nous suivront s'y plairont toujours comme aux vers touchants et mélancoliques des Méditations.
Et pourtant, là encore, la poésie de Lamartine garde l'empreinte du temps où elle a paru, et révèle un état d'âme que nous ne connaissons plus. Il est venu au temps des Werther *, des René-, des MantVcd'', des Jacopo Ortis *, des Obermann ^•, il a souffert de cette fameuse « maladie du siècle », que M. Taine a si magistralement analysée*^, et qui a été la forme un peu artificielle d'une dés(>spérance passagère. Comme Chateaubriand, comme Byron, Lamartine a versé dans ses vers le torrent des larmes poétiques que le goût de l'époque exigeait; il s'est plaint de la vie, même au moment où il avait le i)lus à s'en louer ; il a reproché à la nature son impassibilité, il s'est indigné que le soleil continuât à briller quand un poète a la mort dans l'àme. M. Auger, dans son discours à l'Académie en 1824, disait spirituellement : « Les romantiques ont la gaité en horreur, ils ne voient dans le bonheur et le plaisir que la prose, et ils ne trouvent la poésie que dans l'aflliction ». On sait par quelles raisons historiques Alfred de Musset a expli{[ué cette disposition dans sa Confession d'un enfant du siècle : « Pendant les guerres de l'Empire, tandis que les maris et les frères étaient en Allemagne, les mères inquiètes avaient mis au monde une génération ardente, pâle et nerveuse.... »
Victor Hugo devait ilouner une autre direction à l'école romantique et la conduire à des sentiments plus sains, à des conceptions plus fortes. Lamartine en est resté à la mélancolie, à la plainte et à la prière ; certes il serait injuste de méconnaître que sa nature tendre et rêveuse est la cause première de cette sorte de monotonie de son génie ; mais il convient d'avouer que, s'il eût pleinement suivi le mouvement qui j)ortait sa génération aux luttes
1. Roman célèbre de Gu'llie, qui est de beaucoup antérieur aux poésies de Liiuiartine, mais dont riniluence était prépondérante au temps où elles parurent.
2. Atala (1801) et /{e/ie (1807), deux épisodes délacliés du Génie du christianisme, piililiés :ivant l'ouvrafje lui-même.
j. Poème de lord lîyron.