‹ Le poète mourantChapitre 11 sur 16 · A. de Musset a dit do même · texte numérisé non relu

A. de Musset a dit do même

Les chants désespérés sont toujours les plus beaux, Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglois

Toul ce que j'ai touché s'est réduit en poussière : Ainsi le feu du ciel tombé sur la bruyère

S'éteint quand tout est consumé.

Mais le temps? — Il n'est plus'. — Mais la gloire? — Héîqu'import': Cet écho d'un vain son qu'un siècle à l'autre apporte, Ce nom, brillant jouet de la postérité ! Vous qui de l'avenir lui promettez l'empire, Écoutez cet accord que va rendio ma lyre.... Les vents déjà l'ont emporté !

Ah! donnez à la mort un espoir moins frivole. Hé quoi ! le souvenir de ce son qui s'envole Autour d'un vain tombeau retentirait toujours? Ce souffle d'un mourant, quoi ! c'est là de la gloire ? Mais vous qui promettez les temps à sa mémoire, Mortels, possédez -vous deux jours^?

J'en atteste les dieux! depuis que je respire'. Mes lèvres n'ont jamais prononcé sans sourire Ce grand nom inventé par le délire humain ; Plus j'ai pressé ce mot, plus je l'ai trouvé vide. Et je l'ai rejeté, comme une écorce aride Que nos lèvres pressent en vain.

Dans le stérile espoir d'une gloire incertaine, L'homme livre en passant, au courant qui l'entraîne, Un nom de jour en jour dans sa course affaibli : De ce brillant débris le flot du temps se joue ; De siècle en siècle il flotte, il avance, il échoue Dans les abîmes de l'oubli.

1. Forme peu claire pour du'e que « nous avons achevé le temps qui nous restait à vivre ».

2. Cette stropiie est lourde et prosaïque : le poète perd de vue l'objet principal de sa pensée, et il néglige d'en serrer la forme.

5. Il ne faut cependant pas perdre de vue que Lamartine venait de se présenter à l'Académie ,1824), sans succès d'ailleurs.

Je jelle un nom de plus à ces flots sans rivage : Au gié dos venis, du ciel, qu'il s'abîme ou surnage. En serai-je plus grand? Pourquoi? ce n'est qu'un nom. Le cygne qui s'envole aux voûtes éternelles, Amis, s'inlorme-t-il si l'ombre de ses ailes Flotte encor sur un vil gazon*?

Mais pourquoi chantais-tu*? — Demande à Pliilomèle Pourquoi, durant les nuits, sa douce voix se mêle Au doux bruit des ruisseaux sous l'ombrage roulant. Je chantais, mes amis, comme l'homme respire. Comme l'oiseau gémit, comme le vent soupire. Comme l'eau murmure en coulant.

Aimer, prier, chanter, voilà toute ma vie^. Mortel, de tous ces biens qu'ici-bas l'homme envie, A l'heure des adieux je ne regrette rieu ; Rien que l'ardent soupir qui vers le ciel s'élance. L'extase de la lyre, ou l'amoureux silence D'un cœur pressé contre le mien.

Aux pieds de la beauté sentir frémir sa lyre *; Voir d'accord en accord l'harmonieux délire Couler avec le son et passer dans son sein ; Faire pleuvoir les pleurs de ces yeux qu'on adore, Comme au souffle des vents les larmes de l'aurore Pleuvent d'un calice trop plein;

1. L'ima;,'C est belle, sans être absolument juste : la gloire n'est pas une ombre, mais plutôt le rayon, le reQet que projette sur terre le génie qui a dérobé l'étincelle divine.

2. Objection du sens commun, de l'opinion vulgaire, a Puisque tu ne crois pas à la gloire, pourquoi écris-tu des vers et les livres-tu à l'admiration des autres? »

5. Ce sont là les fonctions les plus spirituelles de l'àme, et c'est Thabitude que le poêle en a prise qui lui assure l'immortalité.

4 0 Les pieds de la beaulé », expression d'une galanterie surannée qui délonne en un morceau si relevé.

32 LAMARTOE.

Voir le regard plaintif de la vierge modeste Se tourner tristement vers la voûte céleste, Comme pour s'envoler avec le son qui fuit; Puis, retombant sur vous plein d'une chaste flamme, Sous ses cils abaissés laisser briller son âme, Comme un feu tremblant dans la nuit* ;

Voir passer sur son front l'ombre de sa pensée, La parole manquer à sa bouche oppressée. Et de ce long silence entendre enfin sortir Ce mot qui retentit jusque dans le ciel même. Ce mot, le mot des dieux et des hommes : « Je t'aime I » Voilà ce qui vaut un soupir.

Un soupir! un regret ! inutile parole!

Sur l'aile de la mort mon âme au ciel s'envole. Je vais où leur instinct emporte nos désirs^ ; Je vais où le regard voit briller l'espérance ; Je vais où va le son qui de mon luth s'élance. Où sont allés tous mes soupirs !

Comme l'oiseau qui voit dans les ombres funèbres, La foi, cet œil de l'âme, a percé mes ténèbres; Son prophétique instinct m'a révélé mon sort. Aux champs de l'avenir combien de fois mon âme, S'élançant jusqu'au ciel sur des ailes de flamme, A-t-elle devancé la mort !

N'inscrivez point de nom sur ma demeure sombre ; Du poids d'un monument ne chargez pas mon ombre : D'un peu de sable, hélas! je ne suis point jaloux.

1. Voir un tableau de ce genre, présenté comme réel, dans V Imtnortaiité (V. 96 et fq.).

Souvent, tu t'en souviens, dans cet heureux séjour....

2. C'est l'immortalité prouvée par nos aspirations vers Y Au-delà.

f.t l'OÊTE MOURANT.

Laissez-moi seulement à peine assez d'espacs l'our que le malheureux qui sur ma tombe passe Puisse y poser ses deux genoux.

Souvent, dans le secret de l'ombre et du silence, Du gazon d'un cercueil la prière s'élance, El trouve l'espérance à côté delà mort'. Le pied sur une tombe on lient moins à la terre : L'horizon esl plus vaste, el l'âme, plus légère, Monte au ciel avec moins d'effort.

Brisez, livrez aux vents, aux ondes, à la flamme, Ce luth qui n'a qu'un son pour répondre à mou âme' Celui des séraphins va frémir sous mes doigts. Bientôt, vivant conune eux d'un immortel délire, Je vais guider peut-être, aux accords de ma lyic, Des cieux suspendus à ma voix''.

Bientôt.... Mais de la Mort la main lourde el muette Vient de toucher la corde; elle se brise, et jette Un son plaintif et sourd dans le vague des airs. Mon luth glacé* se tait.... Amis, prenez le vôtre. Et que mon âme encor passe d'un monde à l'autre Au bruit de vos sacrés concerts!

1. L'image de la mort (qu'un cercueil nous rend présente) ramène en effet notre f)cnsée à l'éternité, et nous invite à la piiùrc el à l'adoration. C'est la seule utilité que le poète trouve aux monunicats funéraires que la vanité liuu.aine entasse sur nos restes.

'J. C'est-à-dire celte poésie humaine, parlée, verbale, ces vers et ces strophes qui ne sont que des échos matériels et imparfaits des sublimes émotions de l'àme; le « lulh des ;-érapliiiis » représente la poésie céleste, celle de l'àme délivrée el rendue à sa divine oiigine.

'>. C'est l'idée des anciens l'ylliagoriciens et l'ialoniciens que les cicux obéissent, dans leur course, à des lois d'harmonie qui trouvent leur expression dans l'àme.

4. image d'un goût douteux, qui no serait pas supportable aujourd'hui.

I. Avertissement de Lamartine. — « Si la poésie n'est pas un vain assemblage de sons, elle est sans doute la forme la plus sublime que puisse revêtir la pensée humaine; elle emprunte à la musique cette qualité indéfinissable de l'harmonie qu'on a appelée céleste, faute de pouvoir lui trouver un autre nom : parlant aux sens par la cadence des sons, et à l'âme par l'élévation et l'énergie du sens, elle saisit à la fois tout l'homme: elle le charme, le ravit, l'enivre; elle exalte en lui le principe divin; elle lui fait sentir pour un moment ce quelque chose de plus qu'humain qui l'a fait nommer la langue des dieux.

« C'est du moins la langue des philosophes, si la philosophie est ce qu'elle doit être, le plus haut degré d'élévation donné à la pensée humaine, la raison divinisée. La métaphysique et la poésie sont donc sœurs, ou plutôt ne sont qu'une : l'une étant le beau idéal dans la pensée, l'autre le beau idéal dans l'expression. Pourquoi les séparer? pourquoi dessécher l'une et avilir l'autre? l'homme a-t-il trop de ses dons célestes pour s'en dépouiller a plaisir? a-t-il peur de donner trop d'énergie à son âme en réunissant ces deux puissances ? Hélas ! il retombera toujours assez tôt dans les formes et dans les pensées vulgaires. La sublime philosophie, la poésie digne d'elle, ne sont que des révélations rapides qui viennent interrompre trop rarement la triste monotonie des siècles : ce qui est beau dans tous les genres n'est pas de tous les jours ici-bas ; c'est un éclair de cet autre monde où l'âme s'élève quelquefois, mais où elle ne séjourne pas.

« Ces réflexions nous semblent propres à excuser du moins l'auteur de ce fragment d'avoir tenté de fondre ensemble la poésie et la métaphysique de ces belles doctrines du sage des sages. Quoique ce morceau porte le nom de Socrate, on y sent cependant déjà une philosophie plus avancée, et comme un avant-goùt du christianisme près d'éclore : si un homme méritait sans doute

qu'on lui en supposât d'avance les sublimes inspirations, cet homme était Socrate'

« 11 avait combattu toute sa vie cet empire des sens que le Christ venait renverser; sa philosophie était toute religieuse; elle était humble, car il la sentait inspirée ; elle était douce, elle était toléranl-e, elle était résignée; elle avait deviné l'unité de Dion, l'immortahté de l'âme, plus encore, s'il faut en croire les commentateurs de Platon et quelques mots étranges échappés de ces deux bouches sublimes. L'homme était allé jusqu'où l'homme pouvait aller; il fallait une révélation pour lui faire franchir encore un pas immense. Socrate, lui, en sentait le besoin; il l'indiquait; il la préparait par ses discours, par sa vie et par sa mort. Il était digne de l'entrevoir à ses derniers moments ; en un mot, il était inspiré; il nous le dit, il nous le répète, et pourquoi refuserions-nous de croire sur parole l'homme qui donnait sa vie pour l'amour de la vérité ? Y a-t-il beaucoup de témoignages qui vaillent la parole de Socrate mourant? Oui, sans doute, il était inspiré; il était un précurseur de celte révélation définitive que Dieu préparait de temps en temps par des révélations partielles. Car la vérité et la sagesse ne sont point de nous : elles descendent du ciel dans des cœurs choisis qui sont suscités de Dieu selon les besoins des temps. 11 les semait çà et là ; il les répandait goutte à goutte, pour en donner seulement la connaissance et le désir, jusqu'au moment où il devait nous en rassasier avec plénitude.

« Indépendamment de la sublimité des doctrines qu'il annonçait, la mort de Socrate était un tableau digne des regards des hommes et du ciel ; il mourait sans haine pour ses persécuteurs, victime de ses vertus, s'ofTrant en holocauste pour la vérité : il pouvait se défendre, il pouvait se renier lui-même; il ne le voulut pas : c'eût été mentir au Dieu qui parlait en lui, et rien n'annonce qu'un sentiment d'orgueil soit venu altérer la pureté, la beauté de ce sublime dévouement. Ses paroles, rapportées par Platon, sont aussi simples à la fin de son dernier jour qu'au milieu de sa vie; la solennité de ce grand moment de la mort ne donne à ses

1. Socrate (469-401, avant J.-C), un des Ijonimcs les plus sages et les plus vcilueux de l'anliquité. D'abord sculpteur, il s'adonna ehsuite à la philosophie et se proposa pour principal but de combattre les Sophistes. Il avait adopté pour devise le précepte inscrit sur le temple de Fielphes : « Connais-toi toi-même, d II eut pour disciptes Platon, Xénophon, et même Alcibiade qui sut mal profiler de ses leçons.

expressions ni tension ni faiblesse; obéissant avec amour à la volonté des dieux, qu'il aime à reconnaître en tout, son dernier jour ne diffère en rien de ses autres jours, si ce n'est qu'il n'aura pas de lendemain ! Il continue avec ses amis le sujet de conversation commencé la veille; il boit la ciguë comuie un breuvage ordinaire; il se couche pour mourir, comme il aurait fait pour dormir, tant il est sûr que les dieux sont là, avant, après, partout, et qu'il va se réveiller dans leiu' sein !

(( Le poète n'a pas interrompu son chant par les détails as'^ez connus du jugement, et par les longues dissertations de Socrate et de ses amis : il n'a chanté que les dernières heures et les dernières paroles du philosophe, ou du moins les paroles qu'il lui suppose. Nous l'imiterons; nous nous contenterons de rappeler l'avant-scène aux lecteurs.

(( Socrate, condamné à mourir pour ses opinions religieuses, attendait la mort depuis plusieurs jours; mais il ne devait boire la ciguë qu'au moment où le vaisseau envoyé tous les ans à Délos en l'honneur de Thésée serait de retour dans le port d'Athènes. C'est ce vaisseau que l'on nommait Théorie, et qu'on apercevait dans le lointain au moment où le poème commence. Le Serviteur des Onze était un esclave de ce tribunal, destiné au service des 'isonniers en attendant l'exécution des sentences.

« Ce fragment est imprimé comme il a été écrit par l'auteur, dans une forme inusitée, par couplets d'inégale longueur ; après chaque couplet, nous avons placé un fleuron qui indique la suspension du sens, et l'auteur passe souvent, sans autre transition, d'une pensée à une antre.

« Nous nous servirons pour les notes, toutes tirées de Platon, de l'admirable traduction de l'iaton par M. Cousin. Ce jeune philosophe, digne d'expliquer un pareil maître, pour l'aire rougir notre siècle de ses honteux et dégradants sophismes, après l'avoir rappelé lui-même aux plus nobles théories du spiritualisme, a eu l'heureuse pensée de lui révéler la sagesse antique dans toute sa grâce et toute sa beauté. Trouvant la philosophie de nos jours encore toute souillée des lambeaux du matérialisme, il lui montre Socrate, et semble lui dire ; « Voilà ce que tu es, et voilà ce que tu as été ! » Espérons qu'en achevant son bel ouvrage il la dégagera aussi des nuages dont Knnt et quelques-uns de ses discipb'S l'ont enveloppée, et nous la fera apparaître entin toute resplendissante de la pure Ituiiière du christianisme. »

LA MORT IiE SOCP.ATE. 37

II. La Mort de Sociale, publiée en septembre 1825. forme une suite ï\a[i\re\\e au\ Preinici es Mcditalions : c est en quelque sorte la justification théorique du spiritualisme qui règne dans ces poèmes. (( Le choix du sujet arrivait bien on son temps : composer uu poème sur Socrate, c'était proclamer l'alliance entre l'idéal de la poésie nouvelle et l'efTort de la métaphysique' renaissante. A ce même moment (comme Lamartine sent le besoin de le rappeler) un jeune et ardent philosophe, épris lui aussi de spiritualisme, en cherchait la source dans ranliquité grecque : en traduisant et en commentant Platon, Victor Cousin- montrait l'antique origine des croyances dont la nouvelle génération avait soif; il faisait voir combien elles avaient paru nécessaires à l'esprit humain, dès qu'il avait appliqué à la connaissance du monde la réflexion philosophique. Le poète, porté par les aspirations de son àme vers les mêmes doctrines, était conduit naturellement à chanter en vers le premier martyr qui fût mort pour attester l'unité de Dieu et l'immortaUté de l'àrne^. »

Le poème est directement imité, et même, par endroits, traduit d'un des plus beaux et des plus célèbres dialogues de Platon ♦, ie Phédon^.

La doctrine exposée par Lamartine ne peut pourtant pas être

\. On appelle métaphysique la partie de la philosophie qui traite des premiers principes et des premières causes (nature de la matière, de l'esprit, origine et destinée de l'âme, raison et but de l'univers, eiistence et attribut;- de Dieu. etc.).

2. Victor Cousin (i70"2-1867], professeur de piiilosopiiie à la SorLonne, puis membre du Conseil royal ei ministre de riastruction publique, fut pendunt plus de trente ans le ihet tout-puissant de la pjiiîosopliie ofliciclle. 11 a publié de nombreux ouvrages dont les plus célèbres sont une traduction française des Dialogues de l'ialon, divers ouvrages sur l'Histoire de la philosophie et un traité sur le Vrai, le Beau et le Bien.

Page 1