L'araignée
lie leurs antres obscurs ils s'échappent sans bir.it.
Comme des criminels s'emparent de la nuit,
Imitent sur les flots le réveil de l'aurore,
Font courir sur les monts le pâle météore ;
De songes effrayants assiégeant nos esprits *,
Au fond des bois sacrés poussent d'horribles cris;
Ou, tristement assis sur le bord d'une tombe.
Et dans leurs doigts sanglants cachant leur front qui tombe.
Jaloux de leur victime, ils pleurent leurs forfaits :
Mais les âmes des bons ne reviennent jamais M »
11 se tut, et Cébès rompit seul ce silence :
« Me préservent les dieux d'offenser l'Espérance,
Cette divinité qui, semblable à l'Amour,
Un bandeau sur les yeux, nous conduit au vrai jour!
Mais puisque de ces bords comme elle tu t'envoles,
Hélas ! et que voilà tes suprêmes paroles,
Pour m'instruire, ô mon mailre, et non pour t'aflligcr,
Permets-moi de répondre et de l'interroger. »
Socrate, avec douceur, inclina son visage.
Et Cébès en ces mots interrogea le sage :
« L'âme, dis-tu, doit vivre au delà du tombeau ; Mais si l'âme est pour nous la lueur d'un flambeau. Quand la flamme a des sens consumé la matière. Quand le flambeau s'éteint, que devient la lumière? La clarté, le flambeau, tout ensemble est détruit, Et tout rentre à la fois dans une même nuit ^ ! Ou si l'âme est aux sens ce qu'est à cette lyre L'harmonieux accord que notre main en tire, Quand le temps ou les vers en ont usé le bois,
1. C'est une superstition populaire qui remonte à l'antiquilé la plus reculée, que les songes nous sont suggérés par les âmes des morts qui llottent dans l'air où nous respirons.
2. Le mot 4 revenir j> est pris ici dans le sens très spécial qu'offre le mot a revenants ».
5. L'argument est emprunté textuellement au Pliédon de l'iaton.
[.A MORT DE SOCRATK. 51
Quand la corde rompue a crié sous nos doigts, Et que les nerfs brisés de la lyre expirante Sont foulés sous les pieds de la jeune bacchante *, Qu'est devenu le bruit de ces divins accords? Meurt-il avec la lyre? et l'âme avec le corps?... »
Les sages, à ces mots, pour sonder ce mystère, Baissant leurs fronts pensifs et regardant la terre. Cherchaient une réponse et ne la trouvaient pas. Se parlant l'un à l'autre ils murmuraient tout bas : « Quand la lyre n'est plus, où donc est l'harmonie?... » Et Socrate semblait attendre son génie.
Sur l'une de ses mains appuyant son menton.
L'autre se promenait sur le front de Phédon,
Et sur son cou d'ivoire errant à l'aventure,
Caressait, en passant, sa blonde chevelure;
Puis, détachant du doigt un de ses longs rameaux
Qui pendaient jusqu'à terre en flexibles anneaux.
Faisait sur ses genoux flotter leurs molles ondes.
Ou dans ses doigts distraits roulait leurs tresses blondes,
Et parlait en jouant, comme un vieillard divin
Qui mêle la sagesse aux coupes d'un festin.
« Amis, l'âme n'est pas l'incertaine lumière Dont le flambeau des sens ici-bas nous éclaire : Elle est l'œil immortel qui voit ce faible jour Naître, grandir, baisser, renaître tour à tour. Et qui sent hors de soi, sans en être affaiblie, l'âlir et s'éclipser ce flambeau de la vie, Pareille à l'œil mortel qui dans l'obscurité Conserve le regard en perdant la clarté!
\. Allusion à Orphée, (|ui, selon la léf^ende, fut mis en pièces p:ir les iJycchantes, ainsi que la lyre qu'il relusait de faire résonner en leur honneur.
« L'âme n'est pas aux sens ce qu'est à cette lyre 1/liarnionieux accoid que notre main en tire : Elle est le doigt divin qui seul la fait frémir, L'oreille qui l'entend ou chanter ou gémir, L'auditeur attentif, l'invisible génie Qui juge, enchaîne, ordonne et règle l'harmonie. Et qui des sons discords que rendent chaque sens Forme au plaisir des dieux des concerts ravissants! En vain la lyre meurt et le son s'évapore : Sur ces débris muets l'oreille écoute encore. Es-tu content, Cébès? — Oui, j'en crois tes adieux. Socrate est immortel! — Eh bien, parlons des dieux! »
Et déjà le soleil était sur les montagnes,
Et, rasant d'un rayon les flots et les campagnes,
Semblait, faisant au monde un magnifique adieu,
Aller se rajeunir au sein brillant de Dieu.
Les troupeaux descendaient des sommets du Taygèle';
L'ombre dormait déjà sur les flancs de THymette;
Le Cithéron- nageait dans un océan d'or;
Le pêcheur matinal, sur l'onde errant encor,
Modérant près du bord sa course suspendue^
Repliait, en chantant, sa voile détendue;
La flûte dans les bois, et ces chants sur les mers.
Arrivaient jusqu'à nous sur les soupirs des airs,
Et venaient se mêler à nos sanglots funèbres.
Comme un rayon du soir se fond dans les ténèbres.
« Hâtons-nous, mes amis, voici l'heure du bain Esclaves, versez l'eau dans le vase d'airain ! Je veux ofl"rir aux dieux une victime pure. » II dit; et, se plongeant dans l'urne qui murmure. Comme fait à l'autel le sacrificateur,
1. Chaîne de montagnes du Péloponèse, se détache au sud-est, du massif d'Arcadie. Le Taygéte est fort éloigné de l'endroit où parle Soerate : le poète ne sembl° pas y avoir pris garde.
2. Le Cithéron est une montagne de la Léotie, prés de Thèbes.
Il puisa dans ses mains le flot libérateur.
Et, le versant trois fois sur son front qu'il inonde.
Trois fois sur sa poitrine en fit ruisseler l'onde ;
Puis, d'un voile de pourpre en essuyant les flots,
Farfiuiia ses cheveux, et reprit en ces mots :
« Nous oublions le Dieu pour adorer ses traces!
Me préserve Apollon de blasphémer les Grâces,
Hébé versant la vie aux célestes lambris.
Le carquois de l'Amour, ni l'écharpe d'Iris,
Ni surtout de Vénus la riante ceinture
Qui d'un nœud sympathique enchaîne la nature,
Ni l'éternel Saturne, ou le grand Jupiter,
Ni tous ces dieux du ciel, de la terre et de l'air l
Tous ces êtres peuplant l'Olympe ou l'Elysée
Sont l'image de Dieu par nous divinisée,
Les lettres de son nom sur la nature écrit,
Une ombre que ce Dieu jette sur notre esprit! •
A ce litre divin ma raison les adore.
Comme nous saluons le soleil dans l'aurore;
Et peut-être qu'enfin tous ces dieux inventés,
Cet enfer et ce ciel par la lyre chantés.
Ne sont pas seulement des songes du génie.
Mais les brillants degrés de l'échelle infinie
Qui, des êtres semés dans ce vaste univers,
Sépare et réunit tous les astres divers.
Peut être qu'en effet, dans l'immense étendue.
Dans tout ce qui se meut, une âme est répandue;
Que ces astres brillants sur nos têtes semés
Sont des soleils vivants et des feux animés;
Que l'Océan, frappant sa rive épouvantée.
Avec ses flots grondants loule une âme irritée;
Que nofi<e air embaumé volant dans un ciel pur
Est un esprit flottant sur des aiks d'azur;
1. Toutes ces divinités sont des symboles des forces do !a nature, c'est-à-dire, au fond, des noms de l'Ame universelle dont Dieu est le principe et la fin.
Que le jour est un œil qui répand la lumière, La nuit, une beauté qui voile sa paupière; Et qu'enfin dans le ciel, sur la terre, en tout lieu, Tout est intelligent, tout vit, tout est un dieuM
« Mais, croyez-en, amis, ma voix prête à s'éteindre :
Par delà tous ces dieux que notre œil peut atteindre,
11 est sous la nature, il est au fond des cieux.
Quelque chose d'obscur et de mystérieux
Que la nécessité, que la raison proclame,
Et que voit seulement la foi, cet œil de l'âme!
Contemporain des jours et de l'éternité !
Grand coinme l'infini, seul comme l'unité!
Impossible à nommer, à nos sens impalpable!
Son premier attribut, c'est d'être inconcevable*!
Dans les lieux, dans les temps, hier, demain, aujourd'hui.
Descendons, remontons, nous arrivons à lui!
Tout ce que vous voyez est sa toute-puissance,
Tout ce que nous pensons est sa sublime essence!
Force, amour, vérité, créateur de tout bien.
C'est le dieu de vos dieux! c'est le seul! c'est le mien!...
a — Mais le mal, dit Cébès, qui l'a créé? — Le crime :
Des coupables mortels châtiment légitime,
Sur ce globe déchu le mal et le trépas
Sont nés le même jour : Dieu ne les connaît pas I
Soit qu'un attrait fatal, une coupable flamme
Ait attiré jadis la matière vers l'âme;
Soit plutôt que la vie, en des nœuds trop puissants
4. On trouve ici l'impression, propre à Lamartine et nullement j'iatonicienne. de l'espèce d'animisme universel (on n'ose dire panthéisme) où se réduisait sa pliilosopliie de la nature. Mais au-dessus de cette âme il place un Dieu qui la dirige.
2. L'expression est impropre, au sens philosophique : il faudrait dire incompréhensible. Descartes a fait la distinction : nous « concevons » Dieu, nous ne le a comprenons » pas.
Resserrant ici-bas l'esprit avec les sens, Les pénètre tous deux d'un amour adultère. Us ne sont réunis que par un grand mystère. Cette horrible union, c'est le mal : et la mort, Remède et châtiment, la brise avec effort. Mais, à l'instant suprême où cet hymen expire, Sur les vils éléments l'âme reprend l'empire, Et s'envole, aux rayons de l'immortalité, Au monde du bonheur et de la vérité !
« — Connais-tu le chemin de ce monde invisible? Dit Cébès; à ton œil est-il donc accessible?
— Mes amis, j'en approche, et pour le découvrir....
— Que faut-il? dit l'iiédon. — Être pur et mourir!
« Dans un point de l'espace inaccessible aux hommes.
Peut-être au ciel, peut-être aux lieux même où nous sommes.
11 est un autre monde, un Elysée S un ciel,
Que ne parcourent pas de longs ruisseaux de miel,
Uù les âmes des bons, de Dieu seul altérées,
D'un nectar éternel ne sont pas enivrées,
Mois où les mânes saints, les immortels esprits,
De leurs corps immolés vont recevoir le prix.
Ni la sombre Tempe, ni le riant Ménale*,
Qu'enivre de parfums l'haleine matinale,
Ni les vallons d'Hémus^, ni ces riches coteaux
Qu'enchante l'Eurotas du murmure des eaux.
Ni cette terre enfin des poètes chérie
Qui fait aux voyageurs oublier leur patrie.
N'approchent pas encor du fortuné séjour
1. Nous dirions maintenant un « Paradis », c'est-à-dire un séjour bien heui-eux où s'écoule la vie d'après la mort. Les anciens appelaient ce séjour a les champs Élysées ».
2. Tempe, vallée fraiclie et ombreuse de Tliessalie. Ménale, montagne d'Arcadie consacrée au dieu Pan.
">. Hémus, chaîne de montagnes qui correspond aux Balkans d'aujourd'hui.
bO LAMARTINE.
Où le regard de Dieu donne aux âmes le jour; Où jamais dans la nuit ce jour divin n'expire; Où la vie et l'amour sont l'air qu'elle respire ; Où des corps immortels ou toujours renaissants Pour d'autres voluptés lui prêtent d'autres sens.
(( — Quoi! des corps dans le ciel? la mort avec la vie?
— Oui, des corps transformés que l'âme glorifie!
L'âme, pour composer ces divins vêtements,
Cueille en tout l'univers la fleur des éléments;
Tout ce qu'ont de plus pur la vie et la matière,
Les rayons transparents de la douce lumière.
Les reflets nuancés des plus tendres couleurs.
Les parfums que le soir enlève au sein des fleurs,
Les bruits harmonieux que l'amoureux Zépliire
Tire, au sein de la nuit, de l'onde qui soupire,
La flamme qui s'exhale en jets d'or et d'azur,
Le cristal des ruisseaux roulant dans un ciel pur,
La pourpre dont l'aurore aime à teindre ses voiles.
Et les rayons dormants des tremblantes étoiles,
Réunis et formant d'harmonieux accords.
Se mêlent sous ses doigts et composent son corps;
Et l'àrae, qui jadis esclave sur la terre
A ses sens révoltés faisait en vain la guerre,
Triomphante aujourd'hui de leurs vœux impuissants,
Ilègne avec majesté sur le monde des sens,
Pour des plaisirs sans fin, sans fin les multiplie,
Et joue avec l'espace et les temps et la vie!
« Tantôt, pour s'envoler où l'appelle un désir. Elle aime à parfumer les ailes d'un zéphyr, D'un rayon de l'iris en glissant les colore; Et du ciel aux enfers, du couchant à l'aurore. Comme une abeille errante elle court en tout lieu Découvrir et baiser les ouvrages de Dieu. Tantôt au char brillant que l'aurore lui prête
Elle altelle un coursier qu'anime la tempête,
Et, dans ces beaux déserts de feux errants semés,
Cherchant ces grands esprits qu'elle a jadis aimés,
De soleil en soleil, de système en système,
Elle vole et se perd avec l'âme qu'elle aime,
De l'espace infini suit les vastes détours,
Et dans le sein de Dieu se retrouve toujours !
« L'âme, pour soutenir sa céleste nature, K'emprunte pas des corps sa chaste nourriture; Ni le nectar coulant de la coupe d'HébéS Ni le parfum des fleurs par le vent dérobé, Ni la libation en son honneur versée.
Ne sauraient nourrir l'âme : elle vit de pensée, De désirs satisfaits, d'amour, de sentiments, De son être immortel immortels aliments. Grâce à ces fruits divins que le ciel multiplie, Elle soutient, prolonge, éternise sa vie, Et peut, par la vertu de l'éternel amour, Multiplier son être, et créer à son tour!
« Car, ainsi que les corps, la pensée est féconde. Un seul désir suffit pour peupler tout un monde; Et, de même qu'un son par l'écho répété, Multiplié sans fin, court dans l'immensité. Ou comme en s'étendant l'éphémère étincelle Allume sur l'autel une llamme immortelle, Ainsi ces êtres purs l'un vers l'autre attirés, De l'amour créateur constamment pénétrés, A travers l'infini se cherchent, se confondent, ITune éternelle étreinte, en s'aimant, se fécondent, Et, des astres déserts peuplant les régions, Prolongent dans le ciel leurs générations.
1. Déesse chargée de verser à lioire aux Iininorlels, dans l'Olympe antique : ce breuvage, ce nectar représente ici l'essence la plus subtile de la matière, celle que les dieux {lardent des sacrifices qu'on leur oH'rc, celle que la rcli};ion grecque croyait encore nécessaire à la vie divine.
0 célestes amours! saints transports! chaste flamme!
Baisers où sans retour l'âme se mêle à l'âme,
Où l'éternel désir et la pure beauté
Poussent en s'unissant un cri de volupté !
Si j'osais !... » Mais un bruit retentit sous la voùle;
Le sage interrompu tranquillement écoute,
Et nous vers l'occident nous tournons tous les yeux :
Hélas! c'était le jour qui s'enfuyait des cieux!
En détouinant les yeux, le serviteur des Onze Lui tendait le poison dans la coupe de bronze; Socrate la reçut d'un front toujours serein, Et, comme un don sacré l'élevant dans sa main. Sans suspendre un moment sa phrase commencée, Avant de la vider acheva sa pensée.
Sur les flancs arrondis du vase au large bord,
<^i jamais de son sein ne versait que la mort.
L'artiste avait fondu sous un souffle de flamme
L'histoire de Psyché, ce symbole de l'âme;
Et, symbole plus doux de l'immortalité,
L'n léger papillon en ivoire sculpté.
Plongeant sa trompe avide en ces ondes mortelles.
Formait l'anse du vase en déployant ses ailes.
Psyché, par ses parents dévouée à l'Amour,
Quittant avant l'aurore un superbe séjour,
D'une pompe funèbre allait environnée
Tenter comme la mort ce divin hyménée ;
Puis, seule, assise, en pleurs, le front sur ses genoux,
Dans un désert affreux attendait son époux :
Mais, sensible à ses maux, le volage Zéphire,
Comme un désir divin que le ciel nous inspire,
Essuyant d'un soupir les larmes de ses yeux,
Dormante, sur son sein l'enlevait dans les cieux l
On voyait son beau front penché sur son épaule Livrer ses longs cheveux aux doux baisers d'Éole, Et Zéphyr, succombant sous son charmant fardeau, Lui former de ses bras un amoureux berceau, Effleurer ses longs cils de sa brûlante haleine, Et, jaloux de l'Amour, la lui rendre avec peine.
Ici, le tendre Amour sur des roses couché Pressait entre ses bras la tremblante Psyché, Qui, d'un secret effroi ne pouvant se défendre, Recevait ses baisers sans oser les lui rendre ; Car le céleste époux, trompant son tendre amour, Toujours du lit sacré fuyait avec le jour.
Plus loin, par le désir en secret éveillée, Et du voile nocturne à demi dépouillée, Sa lampe d'une main et de l'autre un poignard, Psyché, risquant l'amour, hélas ! contre un regard, De son époux qui dort tremblant d'être entendue, Se penchait vers le lit, sur un pied suspendue, Reconnaissait l'Amour, jelait un cri soudain, Et l'on voyait trembler la lampe dans sa main.
Mais de l'huile brûlante une goutte épanchée, S'échappant par malheur delà lampe penchée, Tombait sur le sein nu de l'amant endormi ; L'Amour impatient, s'éveillant à demi.
Contemplait tour à tour ce poignard, cette goutte.... Et fuyait indigné vers la céleste voûte! Emblème menaçant des désirs indiscrets Qui profanent les dieux, pour les voir de trop prèsl
La vierge t;ette fois errante sur la terre Pleurait son jeune amant, et non plus sa misère . Mais l'Amour à la fin, de ses larmes touché, Pardonnait à sa faute, et l'heureuse Psyché, Par son céleste époux dans l'Olympe ravie,
Sut les lèvres du dieu buvant des flots de vie.
S'avançait dans le ciel avec timidité ;
Et l'on voyait Vénus sourire à sa beauté !
Ainsi par la vertu l'âme divinisée
Revient, égale aux dieux, régner dans l'Elysée!
Mais Socrate élevant la coupe dans ses mains :
« Offrons, offrons d'abord aux maîtres des humains
De l'immortalité cette heureuse prémice ! »
il dit; et vers la terre inclinant le calice.
Comme pour épargner un nectar précieux.
En versa seulement deux gouttes pour les dieux,
Et, de sa lèvre avide approchant le breuvage,
Le vida lentement sans changer de visage.
Comme un convive avant de sortir d'un festin
Qui dans sa coupe d'or verse un reste de vin.
Et, pour mieux savourer le dernier jus qu'il goûte.
L'incline lentement et le boit goutte à goutte.
Puis, sur son lit de mort doucement étendu,
Il reprit aussitôt son discours suspendu :
« Espérons dans les dieux, et croyons-en notre âmel De l'amour dans nos cœurs alimentons la flamme I L'amour est le lien des dieux et des mortels ; La crainte ou la douleur profanent leurs autels. Quand vient l'heureux signal de notre délivrance, Amis, prenons vers eux le vol de l'espérance ! Point de funèbre adieu ! point de cris ! point de pleurs t On couronne ici-bas la victime de fleurs : Que de joie et d'amour notre âme couronnée S'avance au-devant d'eux comme à son hyménée! Ce sont là les festons, les parfums précieux. Les voix, les instruments, les chants mélodieux, Dont l'âme, convoquée à ce banquet suprême. Avant d'aller aux dieux, doit s'enchanter soi-même l
« Relevez donc ces fronts que l'effroi fait pâlir!
Ne me demandez plus s'il faut m'ensevelir;
Sur ce corps qui fut moi quelle huile on doit répandre:
Dans quel lieu, dans quelle urne il faut garder ma cendre.
Qu'importe à vous, à moi, que ce vil vêtement
De la flamme, ou des vers, devienne l'aliment?
Qu'une fioide poussière à moi jadis unie
Soit balayée aux flots ou bien aux gémonies?
Ce corps vil, composé des éléments divers,
Ne sera pas plus moi qu'une vague des mers.
Qu'une feuille des bois que l'aquilon promène,
Qu'un atome flottant qui fut argile humaine,
Que le feu du bûcher dans les airs exhalé,
Ou le sable mouvant de vos chemins foulé I
« Mais je laisse en partant à cette terre ingrate Un plus noble débris de ce que fut Socrate : Mon génie à Platon; à vous tous mes vertus; Mon âme aux justes dieux; ma vie à Mélitus, Comme au chien dévorant qui sur le seuil aboie, En quittant le festin, on jette aussi sa proie!... »
Tel qu'un triste soupir de la rame et des flots Se mêle sur les mers aux chants des matelots. Pendant cet entretien une funèbre plainte Accompagnait sa voix sur le seuil Ue l'enceinte : Hélas! c'était Myrto demandant son époux. Que l'heure des adieux ramenait parmi nous, li'égarement troublait sa démarche incertaine; Et, suspendus aux plis de sa lobe qui traîne, l)eux enfants, les pieds nus, marchant à ses côtés, Suivaient en chancelant ses pas précipités. Avec ses longs cheveux elle essuyait ses larmes: Mais leur trace profonde avait flétri ses charmes; Et la mort sur ses traits répandait sa pâleur : On eût dit qu'en passant l'impuissante douleur.
Ne pouvant de Socrate atteindre la grande âme, Avait respecté Ihomme et profané la femme! De terreur et d'amour saisie à son aspect, Elle pleurait sur lui dans un tendre respect. Telle, aux fêtes du dieu pleuré par (lythérée, Sur le corps d'Adonis la bacchante éplorée, Partageant de Vénus les divines douleurs. Réchauffe tendrement le marbre de ses pleurs, De sa bouche muette avec respect l'effleure, Et parait adorer le beau dieu qu'elle pleure !
Socrate, en recevant ses enfants dans ses bras. Baisa sa joue humide et lui parla tout bas : Nous vîmes une larme, et ce fut la dernière. Sous ses cils abaissés rouler dans sa paupière. Puis d'un bras défaillant offrant ses fils aux dieux : « Je fus leur père ici, vous l'êtes dans les cieuxî Je meurs, mais vous vivez! Veillez sur leur enfance! Je les lègue, ô dieux bons, à votre providence!... »
Mais déjà le poison dans ses veines versé
Enchaînait dans son cours le flot du sang glacé :
On voyait vers le cœur, comme une onde tarie.
Remonter pas à pas la chaleur et la vie.
Et ses membres roidis, sans force et sans couleur,
Du marbre de Paros imitaient la pâleur.
En vain Phédon, penché sur ses pieds qu'il embrasse,
Sous sa brûlante haleine en réchauffait la glace,
Son front, ses mains, ses pieds se glaçaient sous nos doigls
Il ne nous restait plus que son âme et sa voix 1
Semblable au bloc divin d'où sortit Galatée*
i. On connaît le mythe de Galatée : Pygmalion, sculpteur habile, avait modelé une statue si parfaite qu'il s'éprit dainour pour elle. A force de lui adresser la parole, de la couvrir de baisers, il parvint à animer le marbre et à chan?erla statue en femme.
Quand une âme immortelle à l'Olympe empruntée. Descendant dans le marbre à la voix d'un amant, Fait palpiter son cœur d'un premier sentiment, Et qu'ouvrant sa paupière au jour qui vient d'éclore, Elle n'est plus un marbre, et n'est pas femme encore.
Etait-ce de la mort la pâle majesté,
Ou le premier rayon de l'immortalité?
Mais son front rayonnant d'une beauté sublime
Brillait comme l'aurore aux sommets de Didyme,
Et nos yeux, qui cherchaient à saisir son adieu,
Se détournaient de crainte et croyaient voir un dieu!
Quelquefois l'œil au ciel il rêvait en silence;
Puis, déroulant les flots de sa sainte éloquence.
Comme un homme enivré du doux jus du raisin.
Brisant cent fois le fil de ses discours sans fin.
Ou comme Orphée errant dans les demeures sombres.
En mots entrecoupés il parlait à des ombres :
c Courbez-vous, disait-il, cyprès d'Académus? Courbez-vous, et pleurez, vous ne le verrez plus! Que la vague, en frappant le marbre du Pirée, Jette avec son écume une voix éplorée ! Les dieux l'ont rappelé! ne le savez-vous pas?,.. Mais ses amis en deuil, où portent-ils leurs pas? Voilà Platon, Cébès, ses enfants et sa femme! Voilà son cher Phédon, cet enfant de son âme ! (Is vont d'un pas furtif, aux lueurs de Phébé, Pleurer sur un cercueil aux regards déi'obé. Et, penchés sur mon urne, ils paraissent attendre Que la voix qu'ils aimaient sorte encor de ma cendre. Oui, je vais vous parler, amis, comme autrefois. Quand penchés sur mon lit vous aspiriez ma voix!... Mais que ce temps est loin ! et qu'une courte absence Entre eux et moi, grands dieux, a jeté de distance! Vous qui cherchez si loin la trace de mes pas,
Levez les yeux, voyez!... Ile ne m'entendent pas! Pourquoi ce deuil? pourquoi ces pleurs dont tu t'inondes? Épargne au moins, Myrto, tes longues tresses blondes', Tourne vers moi tes yeux de larmes essuyés : Myrto, Platon, Cébès, amis!... si vous saviez!...
« Oracles, taisez-vous! tombez, voix du Portique*!
Fuyez, vaines lueurs de la sagesse antique!
Nuages colorés d'une fausse clarté,
Évanouissez-vous devant la vérité!
D'un hymen ineffable elle est prèle d'éclore;
Attendez.... Un, deux, trois,... quatre siècles encore,
Et ses rayons divins qui partent des déserts
D'un éclat immortel rempliront l'univers!
Et vous, ombres de Dieu qui nous voilez sa face,
Fantômes imposteurs qu'on adore à sa place,
Dieux de chair et de sang, dieux vivants, dieux mortels.
Vices déifiés sur d'immondes autels,
Mercure aux ailes d'or, déesse de Cythère,
Qu'adorent impunis le vol et l'adultère;
Vous tous, grands et petits, race de Jupiter,
Qui peuplez, qui souillez les eaux, la terre et l'air,
Encore un peu de temps^ et votre auguste foule,
Roulant avec l'erreur de l'Olympe qui croule,
Fera place au Dieu saint, unique, universel.
Le seul Dieu que j'adore et qui n'a point d'autel!.. .
« Quels secrets dévoilés! quelle vaste harmonie
i. Socrate eut deux femines, Xantippe et Myrto.
2. Les vers qui suivent, il est à peine besoin de le faire remarquer, témoignent d'un sens historique peu scrupuleux chez le poète. Non seulement Socrate y parle comme un Père de l'Église, mais encore il se détache étrangement du monde où il vit en disant « la sagesse antique». On ose à peine noter l'allusion à la voix du Portique, qui ne peut viser que l'École stoïcienne (de Sloa, portique], postérieure de plus d'un siècle à Socrate.
LA ÎIORT DE SOCr.ATZ. 05
Mais qui donc êlais-lu, mystérieux goiiie? Toi qui, voilant toujours ton visage à mes yeux, M'as conduit par la voix jusqu'aux portes des cieux? Toi qui, m'accompagnant comme un oiseau fidèle. Caresse encor mon Iront du doux vent de ton aile, Es-tu quelque Apollon de ce divin séjour, Ou quelque beau Mercure envoyé par l'Amour? Tiens-tu l'arc, ou la lyre, ou l'heureux caducée? Ou n'es-tu, réponds-moi, qu'une simple pensée? Ah! viens, qui que tu sois, esprit, mortel ou dieu! Avant de recevoir mon éternel adieu, Laisse-moi découvrir, laisse-moi reconnaître Cet ami qui m'aima même avant que de naître * ! Que je puisse, en touchant au terme du chemin. Rendre grâce à mon guide et pleurer sur sa main ! Sors du voile éclatant qui te dérobe encore ! Approchai... Mais que vois-je? 0 Verbe que j'adore % Rayon coéternel, est-ce vous que je vois?... Voilez-vous, ou je meurs une seconde fois!
« Heureux ceux qui naîtront dans la sainte contrée Que baise avec respect la vague d'Erythrée^ I Ils verront, les premiers, sur leur pur horizon, Se lever au malin l'astre de la raison.