Mém. de VAcad. des inscr., XXXI, 2« part., p
MAÎTRE BERIVARD. 2^
L'avis de M. Hauréau est d'un tout autre poids et plus fortement motivé en apparence. Nous ne saurions, cependant, l'admettre davantage. L'éminent érudit l'exprime en ces termes : « L'argument présenté par M. Glerval n'a pas de valeur, mais nous allons en présenter un autre qui prouvera mieux ce qu'il s'agit de prouver, que Bernard de Chartres et Bernard Silvestris sont deux personnes différentes. M. Glerval n'accorde pas qu'elles aient vécu dans le même temps ; il a tort ; elles ont vécu dans le même temps, mais non dans les mêmes lieux. »
Où vécut Bernard de Chartres? Né en Bretagne, il devint, nous l'avons vu, chancelier de l'église de Chartres, puis professeur à Paris, où le rythmeur de 1141 constate sa présence.
Où vécut l'auteur du De mundi universitate ? A Tours. N'avons-nous pas déjà cité ces vers caractéristiques de Mathieu de Vendôme ?
Me docuit dictare decus Turonense magistri Silvestris, studii gemma, scolaris honor.
Et n'avons-nous pas dit que l'œuvre capitale de Silvester, composée vers 1145, est désignée, par le même Mathieu de Vendôme^, sous le titre de « Cosmographie tourangelle? »
Voilà les faits. Comment les interpréter?
« Il est ainsi prouvé, dit M. Hauréau, que Bernard dit Silvestris habitait, en l'année 1145, la ville de Tours. Or, il n'était pas alors nouveau venu dans cette ville ; il y donnait depuis assez longtemps des leçons de grammaire, puisque le jeune Mathieu l'y avait eu pour maître avant d'aller étudier aux écoles d'Orléans. Enfin, ce même Bernard Silvestris faisant intervenir, par choix, comme auteur d'une lettre imaginaire, Thibaud, comte de Blois et sénéchal de France, qui ne devint sénéchal qu'en 1153^ il est probable qu'il n'avait pas à cette date quitté la Touraine ; il est, du moins, certain qu'à cette date il vivait encore. Ainsi les deux Bernard doivent être distingués. L'un brillait à Chartres, à Paris, quand l'autre était la gloire de l'école de Tours ^ »
Qu'il nous soit permis de suggérer une explication plus simple. — Les faits allégués ne prouvent positivement qu'une chose,
t. Allusion à la lettre insérée dans l'exemplaire de Vienne de la Summadictaminis de maître Bernard, dont il est question ci-dessus, p. 5, 2. Mém. de l'Acad. des inscr., XXXI, 2, p. 101.
22 QUESTIONS D^HISTOIRE LITTe'RAIRE.
c'est que Bernard, le dictât or, l'auteur du De mundi universitate, a enseigné dans les écoles de Tours ^ Le raisonnement de M. Hauréau se ramène donc à celui-ci : « Il est impossible que Bernard de Chartres, qui a enseigné à Chartres et à Paris, ait enseigné aussi à Tours. » — Mais pourquoi, répliqueronsnous, cela est-il impossible? Si la chanson du rythmeur de 1141 était perdue, nous n'aurions point de preuve formelle que Bernard de Chartres ait enseigné à Paris. Il abandonna vers 1126 le cancellariat de Chartres, et, depuis cette époque jusqu'à sa mort, arrivée bien des années après, nous ne savons point de source certaine où il a résidé. Toutes les vraisemblances sont pour qu'il ait voyagé, à l'exemple de tant d'autres maîtres célèbres que les écoles du xii® siècle se sont disputés, de ville lettrée en ville lettrée. Paris l'attira. Tours, qui méritait en ce temps-là, tout autant que Paris, l'honneur d'être appelée par un pape artium uï^hs famosa, devait l'attirer plus sûrement encore, car les Bretons, compatriotes de Bernard et de Thierri, y étaient nombreux, influents. A Paris, on l'appelait Bernard de Chartres, du nom de l'église où sa jeunesse avait été nourrie; à Tours, on l'appela Bernard Silvester, peut-être à cause de son pays d'origine, ou bien Bernard tout court. Que ses écrits nous soient parvenus tous sous le nom de Bernard Silvester, c'est là, soit dit en passant, un motif très sérieux de supposer qu'ils ont été édités pour la première fois sur les bords de la Loire, et que nous n'avons conservé aucun monument de la première activité littéraire de Bernard, antérieure à l'époque où il vint s'installer à Tours. — D'ailleurs, quelle que soit la valeur de cette dernière observation, nous n'avons voulu mettre hors de doute qu'une proposition seulement : savoir que l'identification de Bernard Silvester avec Bernard de Chartres, qui s'est imposée à la grande majorité des bibliographes
1. A quelle date et pendant combien de temps, c'est ce qu'il est impossible de dire. Si l'on peut admettre que Bernard était à Tours en 1145, date de la composition du Megacosmus (la Cosmographia Turonensis de Mathieu de Vendôme), nous ne saurions conclure, de ce que l'on trouve parmi les exemples annexés à la Summa dictaminis de Bernard, un nom qui n'a pu y être mis qu'après 1153, que ladite Summa ait été rédigée après 1153 ; nous avons vu, en effet, que les noms cités dans les exemples des traités de Dictamen ne peuvent guère servir à dater que les éditions de ces traités, non pas ces traités euxmêmes. — Voyez toutefois, au texte, la raison qui nous porte à croire que la plupart des ouvrages de Bernard ont été écrits pendant son séjour à Tours.
pendant des siècles, peut et doit être défendue contre les attaques les plus autorisées de F hyper critique contemporaine. N'y avonsnous pas réussi?
En résumé, Bernard de Chartres, Bernard Silvester et Bernard, auteur d'une Summa dictaminis tourangelle, ne sont qu'un seul et même Bernard, celui dont Jean de Salisbury dit qu'il était eœiindantissimus modernis temporihus fons litterarum in G allia, et le maître des maîtres.
Les auteurs de V Histoire littéraire attribuent à Bernard Silvester diewiL opuscules, très souvent copiés au moyen âge, qui lui ont été contestés de nos jours. On nous reprocherait sans doute de les passer sous silence. Il s'agit deV Epistola déforma honestœ vitœ et du De cura rei familiaris.
Le Be forma honestœ vitœ, comme tous les écrits du moyen âge qui sont d'un Bernard quelconque, ont été mis indûment sous le nom de saint Bernard. « Le P. Théophile Raynaud », dit \ Histoire littéraire (xii, p. 264), « prétend qu'il est de Bernard Silvestris, d'après l'autorité de quelques manuscrits auxquels on n'a rien à opposer. » Mais M. Hauréau affirme qu'il n'a jamais vu de pareils manuscrits, et il donne une raison suffisante pour rayer le De forma honestœ vitœ de la liste des œuvres de Bernard : c'est que celui-ci était un clerc séculier, tandis que le De forma paraît avoir été composé par un moine très rigide pour l'instruction d'un autre moine \
Quant au De cura rei familiaris, c'est une lettre adressée à un certain R. (ou Raymond), seigneur d'un lieu que les innombrables manuscrits de ce texte orthographient différemment {castrum Ambasie, Ambrosii , Sancti-Ambrosii , Afnbitiosi, Sancti-Angelij etc.), par un certain Bernard (quelquefois « Bertrand »), alors fort âgé, in senium deductus. L'auteur donne au châtelain, son ami, de bons conseils sous forme d'aphorismes. Quoi qu'on en ait dit, cet écrit, qui a joui d'une immense popularité, n'est pas de saint Bernard, car « on ne se représente pas saint Bernard dissuadant un châtelain de léguer à l'Eglise quelque
1. Notices et extraits de quelques manuscrits latins, t. II, p. 345.
â4 QUESTIONS D*HISTOIRE LITTERAIRE.
part de ses biens ^ » Est-il de Bernard Silv ester? Oui, dit V Histoire littéraire j car le vrai nom du fief du châtelain Raymond est sans doute Amboise, ville voisine de Tours, et « neuf anciens manuscrits du Roi du De cura portent le nom et le surnom de notre auteur^. » Non, dit M. Hauréau, car l'attribution « n'est confirmée par aucun manuscrit », et, dans le catalogue des seigneurs d' Amboise au xii^ siècle, il n'y a point de Raymond. — Au lecteur de se décider pour l'une ou pour l'autre de ces deux solutions contraires. N'omettons point toutefois de faire remarquer que ni dans le fond ni dans la forme du De cura il n*y a rien qui s'oppose à l'attribution recommandée par les Bénédictins, et que le « Bernardus in senium deductus » du De cura ne laisse pas de faire penser au senex Carnotensis de Jean deSalisbury^
Voici enfin des manuscrits, inconnus aux auteurs de l'Histoire littéraire, qui font honneur à Bernard Silvester d'un ouvrage qu'aucun bibhographe n'a songé, jusqu'ici, à lui attribuer. — Ainsi se trouve posé un dernier problème qui, pour n'avoir pas encore été débattu, n'en excite pas moins la curiosité.
Le manuscrit Digby n° 46 de la bibliothèque Bodléienne, à Oxford, écrit au xiv® siècle, est ainsi rubrique : Eœperimentarius Bernardi, sive Bernardini Silvestris. On lit, au fol. 8 : « Experimentarius Bernardini Silvestris, non quia inventor fuit, sed fidelis ab arabico in latinum interpres. » — Le même traité d'astronomie, mêlé de prose et de vers léonins, et suivi de tables, se trouve, avec les mêmes rubriques, dans un volume un peu plus ancien, qui porte, à la Bodléienne, le n° 304 dans la collection des manuscrits d'Ashmole^
On est tenté, au premier abord, de rejeter comme absurde cette bizarre attribution. Bernard Silvester n'a pas été, que nous
1. Notices et extraits de quelques manuscrits latins, t. ï, p. 335.